BOUGNOULES
: LE RETOUR
Le père de famille algérien,
c'est notoire, ne rêve que de deux professions élégantes
pour ses enfants, celle de docteur en médecine ou, mieux encore,
de directeur. Il appartient aux sociologues et aux psychanalystes de conjuguer
leurs efforts pour élucider ce comportement.
On peut cependant , d'ores et déjà
, avancer que l'Histoire du pays y est peut-être pour quelque chose
et que les indigènes d'avant 1962 , ayant gardé plutôt
un bon souvenir des médecins de la colonisation et des directeurs
d'école libéraux qui ont travaillé à
l'émancipation de quelques têtes brunes , ont cherché
après l'indépendance , à reproduire cette espèce
singulière d'hommes voués aux autres.
Les enfants nés sous souveraineté
nationale , qui ont fini par comprendre les aspirations de leurs géniteurs
, ont tôt fait , bachots en mains , de partir à l'assaut
des facultés de médecine ou des austères écoles
spécialisées dans le montage des différentes marques
de directeurs. Au train où sont allées les choses , chaque
famille algérienne peut se targuer d'avoir mis, sur le marché
aux titres , au moins un docteur et un directeur central ou périphérique.
A cette allure , il y aura bientôt derrière
chaque malade un médecin pour le soigner et aux côtés
de tout citoyen sceptique un cadre dirigeant pour lui montrer comment sortir
le pays de la gadoue.
Cette situation , somme toute enviable , a vite
fait cependant de se transformer en cauchemar sous l'effet de la clochardisation
générale des métiers et des arts pratiqués
du Nord au Sud du pays.
Le médecin , effrayé puis laminé
par cette Crise pour laquelle aucun diagnotic sérieux n'a
été établi , faute sans doute d'avoir été
évacuée au Val de Grâce , n'est plus qu'un prescripteur
de drogues légales soupçonné d'entretenir les maladies
de ses patients pour les faire revenir dans son cabinet.
Le directeur d'école , jusqu'alors sanctifié
, puisqu'il incarnait la rigueur , la droiture et la générosité
du coeur et de l'esprit , n'est plus que cet épouvantail qui
effraie les bambins et à qui de riches parents de cancres avérés
, glissent la monnaie pour aider leur progéniture à sauter
les haies des examens.
Vous savez , comme moi , ce qu'il est advenu des
autres variétés de directeurs. Entrés dans le vaste
sauna national de la corruption , ils en sont sortis en foutas de brigands
pacifiques et dodus passés maîtres dans l'exège des
lois qui leur permettent de subtiliser , dans la transparence la plus totale
, les deniers du pays et de mobiliser , dans leur sillage , leurs chacals
de compagnie.
Naturellement , c'est à cette dernière
catégorie de citoyens , classés sous le titre générique
de cadres dirigeants que vont les largesses des autorités. Toute
personne pouvant se prévaloir du titre de directeur de quelque chose,
jusques et y compris , le préposé aux serpillières
, a droit, sous le manteau de la Loi , à une rallonge salariale
faramineuse et à de pulpeuses primes saisonnières
pour des vendanges maigrichonnes.
Il s'ensuit , évidemment , sur le circuit
de l'accomplissement de cette bénédiction , un tel
accroissement de la distance entre l'attelage et le cocher qu'on voit mal
juqu'où pourra aller la charrette.
Les cadres simples , les pas cadres du tout , le
petit peuple , bien ou mal dirigés , mais en tout cas non
concernés par cette manne permanente qui ne cesse de tomber du Ciel
, sont , aux dernières nouvelles , toujours révoltés
par un état de choses qui les relègue au statut de bougnoules.
Mais il est vrai qu'il ne faut jamais s'en faire
pour les bougnoules . Ils ont toujours su faire face aux pires situations.
Tenez ! Admirez donc cette belle attitude! Ne la
trouvez-vous pas esthétiquement semblable à celle du Khemmas
d'antan qui, voyant le colon passer à table dans sa luxuriante véranda,
reprend sa pioche à la terre, la cale bien contre ses pieds et,
y appuyant son menton, jure de rester dans cette posture jusqu'au retour
du Messie?
Kaci ABDMEZIEM
|