Les
bouche-trous
Il vous est peut-être
arrivé , un jour , d'entendre un de vos coreligionnaires
vous affirmer qu'il était en possession d'un vieux
parchemin attestant ses origines yéménites.
Ce sont là, généralement,
des confidences que l'on fait au cours des
longues veillées qui suivent les enterrements.
L'esprit, libéré des
contingences sordides locales, aidé en cela par le mystère
grave de la mort qui ploie ses ailes sur l'assistance, choisit de pérégriner
et met le cap sur des territoires brumeux de nostalgie.
Vous avez assurément
bien fait de ne pas contredire votre interlocuteur car ce qu'il vous a
confié est peut-être vrai.
Tenez!
Un vieux routier de la presse, en mission au Yémen, m'a fait part,
à son retour, de cette chose étonnante: il s'est vu
proposer, sous une authentique tente de l'Arabie heureuse, une carpette
légère pour remettre ses reins des fatigues du voyage. Son
hôte, tenez-vous bien, lui désigna l'objet de ce nom de chez
nous: tagherthilt.
J'avoue
que j'ai médité longtemps cette histoire puisque, comme vous,
je me suis dit que si ce mot, de texture compliquée, et l'objet
qu'il désigne, nous sont venus du Yémen, ils
n'ont pu parvenir au Djurdjura que transportés par un homme.
J'ai
fini par trouver une explication qui a mis fin à mes insomnies
et qui pourrait être le commencement des vôtres: le désastre
de Ma'reb.
Construit
bien des années avant Jésus-Christ, Ma'reb, auprès
de qui notre
barrage de Taksebt ferait figure de piètre
retenue collinaire, a donné vie à cinq prestigieux
royaumes dont l'un dirigé par une grande dame: Saba.
C'était
du temps de Salomon Le Sage dont l'anneau aurait pu rendre heureux nos
pauvres Harragas qui s'en vont de nos jours, comme des chardonnerets, se
faire prendre dans les impitoyables volières occidentales piégées
au virus H1SN .
Que de réminiscences, mon Dieu ! Vous souvenez-vous, dites? - ,
de ce grand grand craquement qui se fit ce jour là quand
toutes les structures de la Digue ont cédé aux
derniers coups d'incisives portés par les rats?
Et dire qu'une maintenance sérieuse confiée à des
gens du métier aurait pu
éviter cette grande défaite de
l'Homme forcé par la Bête à prendre le dur chemin de
l'exil, avec, pour tout bagage, une
tagherthilt sous l'aisselle.
Et dire !... Mais je suppose que pour une raison de mauvaise gouvernance,
on a dû confier la tâche à de vulgaires bouche-trous.
Exactement comme cela se passe actuellement dans
toutes les structures bétonnées de l'Algérie
bienheureuse.
Kaci ABDMEZIEM
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