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Les  bonbons

     Vous  seriez  naïfs, les enfants, de croire que la Révolution, ou la guerre de libération nationale, si vous préférez cette  formule, a, à son départ, mobilisé le peuple comme un seul homme contre les indus-occupants du pays.
    Si cela avait été le cas, l'Algérie aurait été indépendante le 02 Novembre 1954, soit 24  heures après l'appel historique du 1er du même mois. Il me vient à l'esprit une anecdote dont nous avions ri à l'époque mais qui, maintenant, me semble résumer  la difficulté de l'entreprise. Mon cousin Amar  pour qui je vouais presque une espèce de culte, en raison de sa douceur incroyable et de ses yeux gris-calme, m'avait demandé de lui prêter une carabine à flèches, un jouet splendide pour l'époque, que mon père pourtant austère, m'avait offert, sans doute pour quelque succès scolaire signalé.
    Dda Amar s'entraînait au tir devant la porte de la maison patriarcale, prenant  pour cible un  morceau de savon de Marseille subtilisé aux femmes.
    Il arrivait à mon grand-père, de retour des champs, de surprendre une de ces séances auxquelles ma présence était censée donner le caractère anodin d'un jeu d'enfant.
    Le  vieil homme s'arrêtait un  moment devant  nous,  hochait la tête avec condescendance et, sans regarder du côté de son  petit-fils dont il soupçonnait, depuis un moment, les activités suspectes, énonçait à voix haute, tout en arrangeant son turban: "Voyez-moi  ça ! Ils veulent chasser les Français ! Mais avec quoi donc ? En  les lapidant, sans  doute, avec des morceaux  de  galette durcie ?"
    Il  y eut donc fort à faire pour  mettre le  train  sur  les  rails et   encore davantage pour  amener le  maximum  de  monde à monter dans les wagons.
    Ensuite il fallut  tenir face à  la  répression.  Dans les moments  les plus difficiles nous dûmes  même  recourir  à  des  légendes pour garder confiance. Pour les enfants que nous étions, les maquisards avaient  des dons  surnaturels. Ils  pouvaient, par exemple, à  l'approche d'un  barrage de l'armée, se transformer carrément  en  moutons dans  le véhicule qui  les tansportait et passer ainsi à la barbe des  soldats du contingent.
      Ces mythes, auxquels beaucoup d'adultes ont dû  croire sans oser  l'avouer,  nous en avions besoin pour tenir  la route. Nous les mettions sous  la  langue,  comme des bonbons, avant  de dormir.
    Bien entendu  toutes les légendes des  temps  héroîques se sont volatilisées subitement dès la  proclamation  de l'Indépendance. D'autres mythes,  beaucoup moins merveilleux les ont  remplacés. Il  y est question  maintenant de  combattants d'un  nouveau  genre,  sans  pitié pour  cet  ennemi déclaré qu'est  la  terre qui  les nourrit. Les jeunes disent d'eux  que, le soir  venu, ils se métamorphosent en  piranhas et, les dents ensanglantées à  force d'avoir  mangé du  pays,  rejoignent  sans  être  inquiétés par  personne, les eaux  tièdes des grottes sous -marines de la  Méditerranée du Sud où  ils  se  reproduisent tranquillement.
 

  Kaci  ABDMEZIEM
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