Nelly vue par Daudé :
Nelly sur la photo de classe :
"Elle est sur le côté droit.
Pas au centre.
Modestie? Choix délibéré? Non! La bousculade
amicale de la prise de vue plutôt. D'ailleurs qui tient
l'appareil?
Elle est là non par raccroc ni parce qu'elle est le prof
principal mais parce que la photo lui rend hommage.Nous sentons tous
qu'il est important d'être là , à ses
côtés . Elle est là , spontanée et vivante .
La vigueur du regard planté dans l'objectif , le sourire non
apprêté , l'équilibre du bras blanc qui compense le
désiquilibre du sac. Elle est concentrée . C'est sa force
. Le pied gauche en avant dynamise le groupe vers le retour en classe."
.......................
"Et Nelly parle ...elle ne parle pas Nelly, elle professe, elle expose, elle présente,
elle disserte, elle historicise, elle discute, elle réfute, elle critique, elle divulgue,
elle révèle, elle accessibilise, elle pèse de toute sa personne sur la matière philosophico-scolaire
qu'elle s'est donnée pour mission de transmettre. C'est un respir puissant, une marée de savoir,
la partie émergeante d'un iceberg d'héritage culturel qui surgit dans le flot de mon actualité.
Et moi , petit Daudé, je bade du bec, envôuté il faut bien le dire. Dans ma petite tête de
puceau culturel résonne une petite voix : Quand je sera grand je sera Nelly.
Elle entre tout à l'heure pour le premier cours, fière, la démarche assurée d'un enfant heureux
qui monte sur l'estrade le jour de la distribution des prix...Elle balance la tête comme
si elle chantonnait.
L'enseignement incarné. Au bout de son bras un bizarre petit sac atterrit sur le bureau dans
un geste plein.
De la porte à l'estrade sa trajectoire a été parfaite, pas un faux pas. Aucune chorégraphie
ihuèfemesque ne pourrait mettre ça en scène. Aucune mise en scène. La trajectoire de Nelly ce
jour- là ; et tous les autres d'ailleurs, commence ailleurs et toujours, pour s'achever ici et maintenant.
Elle aime ce qu'elle fait Nelly, elle s'aime, ce n'est pas madame Larousse mais elle sème
Madame la Brune, et je dois reconnaître qu'en ce qui me concerne elle n'a pas perdu son temps.
Je dis, elle est belle Nelly... Ouais j'admets, elle présente un côté agressif et presque
vulgaire dans son parfum et la violence de son rouge à lèvres. Parfois même sa jupe provoque les
auditeurs du premier rang, mais surtout elle est puissante, tonique. Son énergie, son rayonnement
(vertu chère aux zinspecteurs) sont tellement puissants que souvent leur souffle éteint les petites
étincelles qu'elle a fait naître en nous. Dur dur de grandir à l'ombre d'un tel arbre.
M'écrase-t-elle?
Non , mais je suis écrasable.
D'autres résistent. Qui par force de caractère, esprit d'opposition, d'autres par rejet
résistance à cette image féminine, d'autres encore car leur maturité leur esprit critique le
leur permettent, quelques uns se défendent en étant ailleurs.
Le petit Daudé, lui, il est envoûté. Pas gourouisé sectaire, Nelly-est-grande-et-je-suis-son-prophète;
non, je comprends à quel point je ne suis rien mais que grâce à elle j'apprends et en même
temps je sens qu'elle me respecte et ne se prend pas pour un être supérieur.
Elle se souvient qu'elle a été moi .
Et quel contrat ses cours ! Parcours annoncé et tenu . Sa réputation la précède et la suit.
Le dressage dont elle a bénéficié dans ses études elle nous le ressert resserre?
avec une constante tenacité renforcée par sa propre réussite d'enseignant chercheur.
Bien sûr son formalisme pédagogique me gêne souvent . Je n'ai pas en moi suffisamment de
ressources pour remplir les I,II,III,A,B,C,α,β,γ...qui balisent le parcours.
Mais je sens de ce fait que je dois lire, lire encore et je m'y jette comme un perdu que je suis.
Et toute l'année je grandis.
Je me nourris , je baffre , j'engame , je dévore , une boulimie de savoir terrible.
Et une cuillerée pour Platon...
Il faut dire aussi que Nelly profite de l'absence totale de concurrence."
...................................
"Je dis...que penses-tu de l'affirmation de Nelly selon laquelle Descartes a bien montré que
le souverain bien d'Epicure n'est que la simple redite des idées de Platon dans le Banquet?"
.................
"Oui, j'ai nellysé cette année-là.
Plus tard aussi . Dans ma vie de prof pas une heure de cours où je n'ai pénétré dans la salle
sans ressentir la vibration que Nelly m'a transmise ce jour-là .
Depuis , je me suis introspecté , palpé , sondé , miré , gratté , je suis devenu le meilleur
spécialiste mondial du JP Daudé vu de l'intérieur. Eh bien, dans le jus daudéen, surnage une
poutre solide, figure un amer précieux : l'estampage du choc nellyen , cicatrice originelle
qui explique beaucoup de mes comportements ultérieurs.
Et en particulier si je ne suis pas bigbrotherable , si je résiste spontanément aux virus de
la pensée unique qui nous emphagocyte dans la citoyenneté mielleuse de ses valeurs douceureusement
consensuelles c'est à elle que je le dois."
Auteur : JP Daudé

Ah oui… je
m’souviens ! La
rentrée, un monde de parfums…
que nous avons
passée à l’Ecole Normale de Filles. Nous
découvrions, à Clermont,
un monde d’odeurs et de parfums inhabituels
pour nous.
Les bâtiments de
l’Avenue Jean
Jaurès où résidaient les garçons
étaient neufs. Ils ne seraient inaugurés
que
deux ans plus tard. Je me souviens avec une particulière
acuité de cette vaste
gamme de
parfums, tous différents, qui caractérisent pourtant la
même
entité : le neuf. Il y a le neuf des tissus,
le neuf des vernis, le neuf
du goudron, le neuf du ciment, le neuf des peintures… Tout ici sentait
le neuf.
Une orgie de parfums de neuf flottait dans les couloirs et les
escaliers, dans
les salles d’étude.
Dans ces box coquets où nous allions pouvoir nous isoler, le
dessus-de-lit, le rideau qui occultait
nos rayonnages et celui qui isolait du
couloir étaient confectionnés dans le même tissu.
Tout cela sentait le neuf.
Certains box donnaient
sur
Clermont et dominaient la « muraille de Chine »
qui s’étirait dans le
lointain. Les autres surplombaient un monastère. Un vrai
monastère avec de
vrais moines qui
arpentaient à nos pieds les allées du cloître tout
en lisant
de pieux ouvrages. Dans cet été finissant
les marronniers exhalaient encore
leurs effluves douçâtres. Nous allions nous approprier ce
kaléidoscope de parfums
comme étant celui, spécifique malgré sa
diversité, de notre retraite intime.
Le réfectoire
lui-même ne sentait
pas le réfectoire ordinaire ni la cantine commune.
Peut-être cela tenait-il au
fait que le mobilier générait ses propres odeurs. Les
cuisines aussi
n’avaient certainement rien de commun avec ce
que nous avions connu jusqu’ici.
Les mets qui nous étaient servis non plus, à
l’évidence, car il faut bien admettre que nous
étions particulièrement gâtés.
La vraie rentrée n’interviendrait que
le lendemain. Nous avions été avisés que les cours
seraient
dispensés dans les
locaux de l’Ecole Normale des Filles, avenue Bergougnan. Finalement
assez
loin
d’ici. Il faudrait nous y rendre à pied. Tous les jours. Une
promenade matinale
qui achèverait
de nous réveiller. La rue Nadaud nous conduisait à cet
interminable boulevard qu’il nous fallait
emprunter pour rejoindre l’ENF. En
longeant l’imprimerie de la banque de France il s’appelait
encore Aristide
Briand pour prendre ensuite le nom de Marcellin Berthelot.
Là nous devions
traverser un ensemble
industriel si sordide qu’aucune des lectures que j’avais pu
faire sur le sujet n’avaient
su évoquer en moi ce que je découvrais là. Des
entrelacs de tuyaux,
dont
certains laissaient échapper des fumerolles douteuses, reliaient
des bâtiments
qui semblaient
pourtant à l’abandon tellement ils semblaient vétustes.
Des
passerelles à la solidité hasardeuse
enjambaient les voies de desserte, des
cheminées gigantesques se perdaient encore dans la
brume matinale et crachaient
certainement des rejets répugnants. Des tapis roulants, suspendus
très haut
au-dessus du boulevard, transportaient en cliquetant des tonnes de
charbon qu’ils
allaient
vomir sur une sorte de terril. Rien ne semblait pourtant se passer
dans ce curieux et inquiétant enfer.
Seul un profond et
sourd
grognement, paraissant provenir des entrailles du monstre,
témoignait de
son
activité. Ce ronronnement, mais aussi un parfum sucré et
tenace. Pas de ces
odeurs
agressives et soufrées qu’on pouvait croiser en traversant des
sites
industriels. Un parfum tenace,
intense et sucré comme celui, entêtant, du
nougat ou du chocolat lorsqu’on les cuit. Entêtant et
presque écoeurant, ce
parfum que je n’ai plus jamais rencontré ailleurs allait nous
accompagner toute
cette année-là.
Décidément,
Clermont allait être
la cité des parfums !
Car nous
n’étions pas encore au
bout de nos découvertes. Il nous fallait encore atteindre le but
de notre
promenade. Pour la première fois de ma vie j’allais faire
l’expérience de la
mixité. Jusque
là filles et garçons étaient soumis à un
« développement
séparé », une sorte d’apartheid, et je
n’avais jamais été assis à côté de
jeunes filles. Je fis leur découverte dans le couloir, cette
allée
vitrée qui
longeait les salles de classe. Il régnait une relative agitation
car elles
étaient, sans trop le
montrer, impatientes de découvrir les garçons avec
lesquels elles allaient passer toute cette
année. Les unes se poussaient du
coude, d’autres pouffaient discrètement en se détournant…
Elles jouaient sur
leur terrain et tenaient à nous le montrer ! C’est dire que
ce manège
m’impressionnait, moi qui ne pouvais même pas me rassurer en me
tournant vers
les garçons
puisque je n’en connaissais aucun encore. Je me contentais de
regarder le bout de mes
chaussures et de m’imprégner de l’ambiance.
Et l’ambiance,
c’était, ici
encore, un monde de parfums. Les filles, je ne m’en doutais pas,
ça ne
sent pas
pareil lorsqu’elles sont autant. C’est vrai. Ce n’est pas que ça
sente quelque
chose de
particulier, mais ça sent le propre, les filles. Elles portaient
toutes un tablier pour dissimuler
leurs singularités. Aucune n’était maquillée,
aucune ne s’était parfumée. Peut-être un semblant
d’eau de Cologne, à cette
époque, tout au plus. Mais ce n’est pas ce parfum-là que
je percevais.
Je
découvrais les filles, et je découvrais que les filles
ça sent le propre, le
propre discret, pas le
propre éclatant. Discret, c’est ça.
On nous fit entrer dans
notre
salle. La directrice se faisait appeler pompeusement
« Madame ».
C’est elle qui nous accueillit avec une autorité si naturelle
qu’il ne serait
venu à l’idée de
personne de la discuter. Des propos sans grande originalité
destinés à installer les règles du jeu.
Nous n’étions pas là pour rigoler, mais
nous nous en doutions un peu. Une personne, pas vraiment
corpulente mais solide
tout de même, venait d’entrer dans la salle et se tenait en
retrait.
Pas
vraiment âgée, ne semblant pas toute jeune non plus, cette
personne semblait
rayonner et elle
éclipsait tout le reste dans cette salle. Elle serrait contre
elle un copieux cartable.
Comme hypnotisé,
mon regard était
incapable de s’en détourner malgré l’effroi que cela
m’inspirait de ne pouvoir
le faire. Tout aussitôt je me sentis enveloppé d’un parfum
d’une intensité
tellement inouïe que je me pris à imaginer que ce trouble
sensoriel majeur
était lui aussi un
effet de l’hypnose et que j’allais inévitablement avoir un
malaise.
Remis de mes
émotions, j’allais faire
la connaissance ce jour-là de la personne la plus parfumée
au monde… Il était
dit que les parfums iraient crescendo jusqu’à cet Everest
imprévisible et
inconcevable !
Elle ne s’était
pas parfumée
spécialement ce jour-là parce que c’était la
rentrée. Non, ce serait tous
les
jours ce même parfum entêtant, toute l’année, avec
la même intensité. Lorsque
nous arrivions à
l’Ecole Normale des Filles le matin, nous pouvions avoir la
certitude, rien qu’en passant le portail pour
emprunter l’allée, que Nelly
Viallaneix était déjà arrivée. Et lorsque
nous poussions la lourde porte
de
l’école son sillage était si manifeste qu’il paraissait
vibrer puissamment, avec
le timbre profond et
l’éclat charnel d’un violoncelle.
J’ai conservé
longtemps cette
image de Nelly, sans comprendre pour quelles raisons elle se parfumait
autant.
Jusqu’au jour où quelqu’un m’a livré l’explication. Nelly
était affublée d’une
tare que personne
n’aurait soupçonnée. Cette révélation m’a
longtemps perturbé
sans pour autant atteindre l’image que
j’ai toujours conservée d’elle.
Il fallait
pourtant l’admettre :
Nelly Viallaneix fumait. Et pire encore, elle fumait la pipe avec du
gros tabac
gris ! Du Saint Claude ! Elle corrigeait nos copies en fumant
la
pipe ! Ensuite, elle s’inondait de parfum pour
masquer son vice…
Il est des mythes qui
ne se
remettraient jamais d’une semblable souillure. Le mythe de Nelly
Viallaneix,
lui, est intangible…
Auteur : Jacques tardif