Echange d'idées 
sur le thème de Nelly Viallaneix
et de ce qu'elle nous a apporté.

 


Pour l'instant, seuls jcf et Tardif sont intervenus à ce sujet, mais si vous voulez ajouter votre grain de sel, ne vous en privez surtout pas.
Vos contributions seront mises en ligne sur cette page au fur et à mesure qu'elles nous parviendront.

(les textes de Jacques sont en bleu foncé, ceux de jcf en noir)

Voir aussi, à ce sujet, des souvenirs (moins sérieux) en cliquant sur les liens en bleu
=> de jcf       (souvenir, en bas de page : "Plantage en philo sur Camus")
=>  et d'Achille      (anecdote : "Achille tape du pognon" (début du souvenir)
=> de Michèle vollet
 sur la manière dont ils ont vécu l'année de philo.
.... Et d'autres docs
=> Courrier de Rondepierre dans lequel il est question, entre autres, de l'apport de Nelly
Ainsi qu'un petit délire de  => Jacques Tardif sur Sartre et Simone de Beauvoir dans l'intimité,
accompagné d'un petit texte sur l'existentialisme


Voir également, bien sûr, en plus sérieux, l'hommage à Nelly (article du monde) à l'occasion de son décès, en cliquant sur le lien suivant :

http://www.geocities.com/jcfvc/nellyhommage.doc


Le débat sur l'apport de Nelly

  => Nelly vu par JP Daudé      (Extraits consacrés à Nelly de son texte de souvenirs)

=> Achille réagit à l'éloge de JP : Il persiste et signe dans son refus de l'idolâtrer  :

"J 'ai lu tout Daudé, c' est émouvant ...mais
" Le souvenir de Mme Viallaneix, je le sens mais ne le ressens pas."
 Désolé! "
 
Achille

=>  Les déboires de Mauran avec Nelly, racontés par jcf :

"J'ai dit ce que j'avais à dire sur Nelly, donc je n'interviendrai pas personnellement pour  l'instant dans le débat, mais je tiens cependant à vous faire part d'une petite anecdote, qui me fut relatée par Mauran lors de notre prise de contact au téléphone, et qui est de nature à mettre en doute son impartialité docimologique, sa capacité à noter en faisant abstraction de ses propres opinions politiques ou préférences idélologiques, et son  infaillibilité à déceler tous ceux d'entre-nous qui avaient les capacités pour devenir des étudiants en philosophie ou poursuivre des études de lettres.
Michel Mauran me disait au téléphone qu'il avait eu 11 à la première disserte, ce qui le rangeait dans les bons voire dans les très bons si l'on en juge par le peu de personnes obtenant la moyenne aux devoirs. Or, à la deuxième dissertation, le même Mauran, qui eut le toupet de citer Marx et d'en faire l'éloge, se retrouva avec ....... 1 Sur 20 (ou peut-être était-ce sur 10 à un compte-rendu de lecture.....)
Il me souvient aussi avoir eu des reproches en guise de correction concernant les idées politiques - sans doute peu nuancées il est vrai, et n'ayant pas forcément toujours un rapport direct avec le sujet à traiter..- émises dans mes dissertes, et particulièrement à celle sur Camus dont je vous ai parlé dans une autre anecdote ; devoir qui me valut ma plus mauvaise note de l'année.............
J'ajoute que Michel, ayant appris sa leçon, se dispensa de faire état de ses idées politiques par la suite et obtint à nouveau des notes acceptables, en tout cas non catastrophiques.
Sa copie au bac fut notée .... 16 .
Pas mal pour l'un de ceux qui n'avait pas l'heur d'appartenir au panthéon des potaches nellysiens........

Je ne m'étonne donc pas que Nellly ait eu des ennuis en 68 à  Clermont avec certains de ses étudiants en philosophie, dont certains étaient marxistes.... et même carrément communistes. J'en ai connus plus tard, en 1971-73 à Clermont où j'étais PEGC, à mon retour des USA.

Enfin, pour conclure cette petite histoire, précisons que Michel a fait une licence de philosophie (le seul de la classe à ma connaissance...), en reconnaissant qu'il y avait un peu, dans son choix, un désir de vengeance ou en tout cas un souci de se prouver quelque chose, de montrer qu'il n'était pas aussi mauvais que notre prof avait semblé le penser à l'époque.....
PS. Michel apportera, s'il le souhaite,  les précisions qu'il jugera utiles à mon exposé de ses motivations et déboires avec Nelly. "

auteur : jcf

  Alain nous parle aussi de Nelly
Je ne vais pas monter au créneau ; ma vénération pour Nelly ne m'a pas empêché de faire la part des choses ; je me suis souvent demandé si elle n'était pas, par hasard, inhumaine.
Je me souviens en particulier de l'épisode des voeux de nouvel an. Nous étions tous dans une grande perplexité et avons longtemps débattu de cette question. Ce qui tend à prouver dans quel état de tension elle nous maintenait."
Nous ne savions pas comment procéder : fallait-il envoyer nos voeux collectivement, ou individuellement ? Le collectif n'était-il pas trop "marxisant", l'individuel n'était-il pas trop familier (presque profanateur ?). Nous avons opté pour des voeux individuels déposés en salle des profs. Quelques jours plus tard, nous avons reçu une réponse individuelle (je ne me souviens plus comment elle nous l'a transmise : peut-être sur nos tables, ou laissée sur le bureau, pas par la poste en tout cas) : c'était exactement le même texte pour tous, d'une convention et d'une sècheresse affligeantes !
Raymonde même  avait exprimé sa déception.
Ceci dit, j'ai eu l'occasion de lui rendre visite (je travaillais avec son pédant de mari sur des textes de Camus : à vrai dire, il utilisait surtout mes talents de dactylographe qui étaient un sacré outil à l'époque. Nelly s'est montrée d'une réelle "gentillesse" (cette fois, au bon sens du mot) et d'une grande simplicité ; elle ne prenait pas cette voix un peu docte qu'elle avait dans ses cours. Je pense donc qu'elle s'était fixé une règle de conduite ; consciente de l'ascendant qu'elle avait sur ses élèves, elle avait résolument choisi de résister à ce qu'on appelle aujourd'hui "l'instauration du fusionnel" ; c'est pas le genre de prof qui aurait organisé un voyage (même philosophique) avec ses élèves. D'ailleurs regarde-la sur la photo : on dirait La Joconde.
Je connaissais l'histoire de Mauran ; il me l'avait racontée. Figure-toi que je m'étais réjoui de sa licence de philo à propos de laquelle j'ai la même opinion que toi : c'est un défi qu'il a lancé à Nelly (je me souviens qu'il lui en voulait terriblement, et qu'il ne cessait de contester nos louanges).
Il se trouve que j'ai eu quelques bonnes notes en philo (11 à la première dissert), mais aussi quelques cartons qui n'ont pas dépassé (négativement) 8. Je suis convaincu que je dois ma "réussite" au fait que j'étais un élève très naïf (je ne dis pas cela pour me mortifier) et très scolaire. N'ayant aucune culture politique, très scolaire, je me contentais de m'appliquer à bien respecter sa méthode de travail, à bien apprendre son cours (que je comprenais malgré tout) et je ne prenais aucune initiative "idéologique" ; il faudra pourtant que je te raconte un truc où tu (jcf) es impliqué : mon admiration pour Nelly t'agaçait beaucoup (tu t'en souviens).

Auteur : Bandiera

L'éloge de Tardif :

Oui, j'ai tenté de suivre le parcours de Nelly ces derniers temps sans y parvenir vraiment. Quand tu écris Kierkegaard sur Google, Altavista ou ailleurs, tu déclenches en même temps une avalanche de Nelly Viallaneix. Dans toutes les langues... Essaie.

Ne te souviens-tu pas que Nelly était à deux doigts de la pâmoison, voire de la jouissance (mystique), lorsqu'elle citait Kierkegaard.... ou quand elle disait " comme l'affirme Vladimir Jankélévitch, mon maître...".

Vois-tu, nous avions certes l'intuition que nous avions été placés entre les mains d'un maître d'exception. Mais nous étions bien loin d'imaginer que nous avions cette énorme chance d'être entre celles de Nelly Viallaneix.

Pour ma part j'ai pris bien trop peu du trésor qu'elle nous offrait car je manquais de la maturité nécessaire et de cette culture élémentaire dont il aurait fallu que je puisse disposer pour assimiler et retenir l'essentiel de son cours. Toutefois, sans même m'en rendre compte un substrat de rigueur et de méthode s'est constitué en moi comme une empreinte qui m'a préparé pour la suite de mes études. Alors que je peinais et piétinais énormément en Philo cette année-là, tout m'est apparu facile par la suite. Du fait de cette "prégnance", même les meilleurs ou les plus fameux que j'aie pu croiser à Strasbourg ou à Bordeaux me paraissaient tellement fades et approximatifs que je n'ai jamais songé à les comparer à Nelly.

Nelly Viallaneix , c'était un autre monde !

Je compte sur la vénération que lui portait Alain Bandiéra pour croire qu'il aura précieusement conservé ses cours de Philo qu'il passait des heures à retaper à la machine après les voir méticuleusement enregistrés en sténo. Je me proposerais alors bien volontiers pour les numériser afin d'immortaliser ce trésor.

Jacques Tardif


Jcf un peu moins élogieux :
Toutes mes excuses pour avoir massacré le nom de ton idole. Pour ma part, tout en respectant la personne et le prof, elle ne m'a pas marqué autant que toi, et j'ai sans doute été plus influencé par des profs de fac plus tard que par Nelly. Mais peut-être est-ce dû également à ma propre capacité, avec quelques années de plus,  à comprendre l'info, à m'approprier le message délivré par ceux qui me formaient en fac.....
Avec le recul, je crois quand même pouvoir dire que son cours était très orienté par, ...voire centré trop exclusivement sur l'existentialisme chrétien et qu'elle nous a fait passer aussi à côté d'un pan important de la pensée moderne en train d'émerger à l'époque : Foucault, Levi Strauss et le structuralisme, Derrida, Deleuze, lacan, Gramsci, Althusser... dont à ma connaissance (mais j'ai peut-être oublié) elle ne nous a jamais parlé........ . Sans parler de la philosophie politique anglo-saxonne, que j'ai découverte, un peu tard,  pendant mes études de langue : Locke, Hobbes, John Stuart Mill. Je ne parle même pas des allemands, de Marx, de Hegel, de Schoppenauer et de Heidegger qui auraient mérité que l'on s'y référât  plus souvent.
La philosophie des lumières a été également un peu "squeezée" j'ai l'impression.........
Cette absence d'info et d'explications m'a empêché en partie de comprendre, à l'époque, ce qui se passait dans le champ de la contestation intellectuelle en 68 et m'a handicapé assez longtemps dans mes études. J'ai rattrapé en partie ce retard, mais j'aurais aimé en entendre parler en philo.
Peut-être était-ce trop compliqué pour des ados peu cultivés, et sans doute les a-t-elle "impassés" à dessein.....
Parfois, je me demande si mon échec, cette année là en philo, même s'il m'incombe principalement, n'est pas dû un peu à son orientation idéologique, qui ne me convenait pas, qui était trop étrangère à mon engagement, à ma culture très prolo, trop éloignée de mes préoccupations d'adolescent révolté voulant changer le monde radicalement, à la recherche de réponses simples, voire simplistes ......
Mais je suis effectivement surpris de l'importance de ses publications, sans l'être par le philosophe qui fut l'objet de ses recherches et de ses écrits. Oui, elle nous citait souvent Kierkegaard et son maître Jankélévitch.
Kierkegaard, vraiment, était à des milliards d'années lumière de mon univers intellectuel et idéologique. Comment pouvais-je m'inscrire dans ce discours, trouver une réponse aux questions que je me posais alors  dans son message ?
J'ai rencontré plus tard, à Clermont, des copains marxistes qui l'avait eue en philo en fac. Selon eux, elle a souffert en 68, ainsi que son mari, ce qui n'est pas très étonnant.......  
Concernant ses cours, j'ai toujours un classeur de mes cours à moi, mais je ne garantis pas la manière dont ils ont été pris. Il vaudrait effectivement mieux partir de la version Bandierienne si tu veux les numériser.....

Intéressant cette conversation. Il me vient une idée, qui pourrait peut-être permettre aux 2 sites de dépasser le stade des anecdotes de potaches. Que dirais-tu d'ouvrir un dossier (ou une rubrique ) consacrée à des échanges au sujet de ce que nous a transmis (ou omis de nous transmettre) Nelly intellectuellement. On pourrait commencer par y inclure le passage de ton courriel où tu parles d'elle, de son apport pour tes études, et ma réponse sur l'influence (moins nette) qu'elle a pu avoir sur moi.

jcf

Tardif s'insurge contre la fronde anti - Nellysienne :

J’en étais bien certain !

Sans aucun doute il suffirait que je fasse une sortie en brandissant ma croix et ma bannière pour que les hordes sauvages des Huns et même des Zôtres accourent à brides abattues et abreuvent mes sillons d’incongruités lacano - trotskistes !...

Ah… ces vrais faux nouveaux philosophes iconoclastes, sans foi ni lois, qui mordent le sein de celle qui les a nourris aux premiers jours de leur babillage philosophique !

Ils osent s’attaquer à « ma référence à moi,  ma préférence à moi »…

C’est Achille qui dégaina le premier en exprimant sa révolte et en claironnant haut et fort qu’il ne considérait pas Mme Nelly Viallaneix comme étant « notre maître à tous » car elle ne fut pas sa maîtresse,  qu’il ne l'aimait pas et que son parfum outrancier l'indisposait. Et puis c’est à ton tour de la rendre responsable de n’avoir pas pu te trouver d’emblée en phase pour prendre part à la contestation prolétarienne de 68 au motif que Nelly n’aurait pas su ou voulu semer les graines de la dialectique marxiste léniniste dans nos jeunes cerveaux !

Mais que d’ingratitude quand on sait les efforts déployés et les ruses employées pour nous préparer, sans que nous nous en doutions vraiment, à apprendre et à devenir.

 

Il m’a été donné de vérifier que je ne suis pas le seul pour lequel Nelly Viallaneix représente cet amer absolu sans lequel j’aurais sans doute été condamné à davantage d’errance. Et pour étayer cette affirmation je vais te raconter une anecdote qui ne te surprendra pas, d’autant que tu en détiens désormais la clé. La chute sera forcément fade ! Tant pis.

J’étais alors en poste à l’étranger, et je m’étais organisé pour rentrer en France un peu avant Noël. J’avais été invité à prendre part au repas de fin d’année qu’organisent chaque année les collègues de Monique au Collège Fal de Biarritz. Comme je ne connaissais pratiquement personne, sinon très superficiellement deux ou trois collègues, je me contentais d’écouter poliment sans prendre quelque initiative que ce fût et encore moins me mettre en avant... ce qui n’est pas dans mes habitudes.

C’est pourtant ce que j’ai été conduit à faire sans le vouloir vraiment. Je suis certain que le plus timoré d’entre nous en aurait fait autant.

Voici pourquoi.

Bien entendu, les profs parlaient des élèves. Ce doit être génétique ! Dès lors qu’on met deux profs ensemble ils ne peuvent pas s’empêcher de parler des élèves. Ce qui est plus rare, c’est qu’ils inversent les rôles… Jusqu’à cet instant là, certains se demandaient avec une amertume affichée en quoi ils étaient susceptibles, compte tenu du manque d’intérêt manifesté par les enfants, de laisser malgré cela une empreinte.

D’aigreurs en récriminations quelques uns en venaient à refaire le monde. Evidemment 68 en prenait pour son grade. La droite, et « même » la gauche qui ne sait pas faire mieux, les parents, l’institution, la couardise de l’administration… Mais aucune place pour la recherche méthodique et raisonnée des origines de cette dégradation. C’est de la nature du prof que de rechigner à se remettre en cause.  Jusqu’à ce que quelqu’un se demande enfin, en retournant la situation, ce qui faisait qu’on se souvienne de manière indélébile de certains profs qu’on a eus, et ce qui est responsable du fait qu’on s’empresse d’oublier la plupart des autres.

Démarche saugrenue ?

Et qui de raconter sa prof de ceci, son prof de cela, et qui d’en rajouter… « Les profs, de notre temps, tiens, ma chère, ils étaient considérés autrement. Déjà !... Mais on garde en mémoire un prof dans sa vie, je veux dire en tant que modèle, un seul. » Et là, un jalon était planté : la référence absolue.

Une collègue d’une cinquantaine d’année, à l’époque, prend la parole et, comme elle a l’assurance et l’ascendant que lui confère sa position, elle retient l’attention autour d’elle.

« J’ai eu la chance d’avoir, en terminale, un professeur de philosophie qui est parvenue à captiver la classe entière, l’année durant, sans jamais que l’intérêt qu’on portait à ses cours ne se relâche. Elle nous a confié un bagage qui, sans être véritablement considérable, a constitué pour nous un ensemble suffisamment vaste, cohérent et structuré pour qu’on puisse y asseoir par la suite tous les autres savoirs.

« Mais surtout elle nous a rompus à la rigueur et à la méthode. Son cours était structuré de telle manière qu’on pouvait s’y repérer sans avoir d’effort à faire. Le plan apparaissait spontanément : I… II… III… A… B… C… 1…2… a)… b)… α-…β-…etc. Elle nous a inculqué l’art du plan et celui de la démonstration laquelle nécessite une construction rigoureuse. Et tout cela sans que nous nous en rendions compte !

« Et comme les « outils » ne suffisent pas à former des esprits, elle nous contraignait à alimenter notre culture en lisant des ouvrages – un par semaine – appartenant au domaine de la littérature ordinaire avec le souci d’en dégager les thèmes se rapportant à la philosophie.

« C’était un personnage. Nous n’avons jamais pu avoir d’échange avec elle. Et pourtant elle nous a marqués profondément. Et ce qui est le plus surprenant, pour un professeur de philosophie, c’est qu’elle était capable de débattre méthodiquement de tous les courants sans jamais en démolir aucun. Aussi étions nous incapables de savoir quelles étaient ses positions propres sinon qu’elle plaçait « le respect dû à l’être et le progrès humain » au centre de toute réflexion. »

 

Là… je te l’ai fait long pour m’éviter d’avoir à en rajouter par la suite. En fait je suis intervenu beaucoup plus tôt    et en disposant de beaucoup moins d’informations    pour l’interrompre avec autorité :

« Stop !... Jacqueline, vous étiez à l’Ecole Normale de Clermont, et votre prof de philo était Nelly Viallaneix !... »

Notre Jacqueline, que je ne connaissais pas encore, se montra ébranlée puis médusée… Et moi tout autant d’avoir eu ce culot et la grossièreté d’interrompre ce prof d’anglais dans ce qu’elle souhaitait manifestement être « son morceau de bravoure ». Elle a été stoppée net et prit un air si décontenancé et effrayé que je suis allé la trouver pour lui permettre de se ressaisir.

 Je n’avais aucun mérite. C’est vrai. Il n’y en avait qu’une seule au monde comme Nelly, si bien que je ne risquais pas de me ridiculiser (je ne m’étais même pas posé la question de savoir si je risquais de me vautrer…Quel dégât autrement !).

 

Bien sûr que Nelly ne nous a pas tout montré ! Bien entendu, elle ne nous a pas tout appris ! Evidemment elle ne nous a pas donné tous les outils ! Il est clair aussi qu’elle n’a pas su ou voulu établir avec nous le contact qui aurait peut-être déclenché une démarche différente et plus active de notre part. Assurément aussi elle est restée retranchée derrière son personnage et perchée sur son piédestal ! Mais oui, elle n’avait rien compris de la docimologie et nous balançait des « lattes » à faire déprimer les plus entêtés à réussir !

 

Mais tout de même !... Nelly, nul ne peut prétendre sans blasphémer qu’elle n’a pas joué un rôle essentiel dans ce que nous sommes aujourd’hui. Sans doute même à cause de tout cela, parce ce faisant elle a fait germer l’insatisfaction et le doute qui sont nécessaires pour alimenter la volonté de progresser.

Nous ne devons pas oublier que nous sommes arrivés à Clermont pratiquement vierges de toute vraie culture. Souviens-toi du questionnaire qu’elle nous avait invités à remplir lors de son premier cours et du malaise que nous avons ressenti lorsqu’il a fallu indiquer le titre des ouvrages (se rapportant à la philosophie) que nous avions déjà lus… Fournier avait-il seulement lu « Le grand Meaulnes » ? Nous étions incultes, pour la plupart.

Consciente de cela, Nelly avait institué son fameux et rusé système de « Carnet de Lectures » qui nous contraignait à lire, d’abord. Mais aussi à lire intelligemment, ce qui n’est pas donné à tout le monde… J’avoue que j’avais du mal ! Et ensuite à débusquer des thèmes, à les analyser, à les mettre en relation les uns avec les autres !... Puis situer l’ouvrage lui-même dans un courant, …etc. Enfin il nous revenait de rédiger le fruit de nos réflexions. Ce n’était pas rusé, ça ? Et redoutablement efficace, car je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse trouver autant de choses dans Anna Karénine, moi…

C’est de cette contrainte, au début irritante et pénible, que j’ai appris à lire en survolant le superflu, l’anodin, le remplissage, le décorum, pour aller à l’essentiel, le cerner, m’en imprégner et prendre les notes indispensables à une bonne mémorisation. C’était donc aussi un outil qu’elle visait à nous donner, et non pas seulement le goût de lire pour rattraper notre inévitable retard culturel.

Pour ce qui concerne le contenu de ses cours, elle s’en est tenue, c’est vrai à un survol historique des courants philosophiques. Pour une première année de philo avait-elle un autre choix que celui de viser à ancrer solidement les connaissances élémentaires qui nous permettraient de nous situer nous-mêmes, de nous repérer dans nos lectures, et, par la suite, de situer nos connaissances nouvelles ?

Pour un « survol »… la matière était pourtant copieuse. Des philosophes de l’antiquité, elle n’a rien amputé ni négligé, je crois, et nous en avons conservé l’essentiel. Des philosophes classiques non plus, je crois, ni de ceux dits « des  Lumières » dont il n’y avait pourtant pas tant à dire que cela. Les courants contemporains, l’existentialisme, Camus, Beauvoir, Sartre, le structuralisme, Claude Lévy Strauss (oui, Monsieur…), la psychanalyse (sans Lacan, je te le concède !)… Quoi que tu en dises, Kant, Hegel, Spinoza, Heidegger, Schoppenauer  et les autres y sont passés aussi. Nous étions prêts à parler de tout et de tout ce beau monde pour le bac.

Karl Marx… Oui, c’est vrai, j’admets bien volontiers qu’il a été survolé et même bâclé quand on sait ce que la pensée marxiste et ses retentissements  ont représenté. Toutefois, avec le marxisme on sait quand on entre dans un « machin » pareil… sans savoir ni quand ni surtout comment on en sort de cette aventure ! Devait-elle accepter le risque de s’y prendre comme beaucoup de profs de philosophie l’ont fait (par démagogie ?) en s’y consacrant pratiquement exclusivement et en négligeant délibérément le reste ?

Non. Nelly nous a permis d’acquérir ce savoir initial et fondamental sans lequel nous aurions été handicapés pour la suite de nos études. Je ne peux pas imaginer qu’on ait pu ressentir cette formation comme jouant le rôle d’un « carcan » susceptible d’avoir limité nos acquisitions ultérieures, comme tu sembles le prétendre.

Je ne pense pas qu’on puisse dire non plus qu’elle aurait délibérément « occulté un pan important de la pensée moderne » car c’était à nous d’aller l’explorer. De même j’estime que ce serait lui faire un mauvais procès que de lui reprocher d’avoir « trop orienté son cours vers l’existentialisme chrétien ». Peut-être le filtre de ma mémoire n’a retenu que le bon et rejeté le moins bon. Mais alors comment se fait-il que personne, à l’époque, n’était capable de dire dans quel courant nous aurions pu situer Nelly ?

 

Et même si c’est vrai et que je me trompe, je serai toujours de mauvaise foi pour la défendre !

Car c’est moins le contenu de ses cours et des idées qui y ont été développées, mises en valeur ou combattues, qui importe à mes yeux dans les traces qu’elle a laissées en moi plutôt que l’esprit de rigueur et de méthode qu’elle est parvenue à susciter en nous.

A-t-on pu oublier que lorsqu’elle « disait » son cours, les phrases se déroulaient en spirales de telle sorte que les premiers mots que nous avions écrits à toute vitesse, même si nous ne pouvions pas enregistrer la suite, pouvaient trouver leur enchaînement dans la phrase suivante comme si nous ne rédigions qu’une seule et même phrase. Cela fonctionnait presque à tous les coups. Par quelle magie ?... J’ai tenté de le faire moi-même sans jamais y parvenir.

Et puis cette limpidité et cette rigueur du plan ! Cet art consommé de la démonstration qui en découle !... Je pense que c’est le meilleur « outil » qu’elle ait pu nous léguer.

Il me suffisait, des années après, de dresser le squelette de ce que je m’efforçais de démontrer, d’y rattacher les références qui me seraient nécessaires pour appuyer mes propos, de réviser un peu la posture de l’ensemble après mûrissement de la réflexion, d’ébaucher ce qu’il me faudrait mettre en valeur dans ma conclusion… Et le tour était pratiquement joué ! Restait seulement à ne pas trop rater l’intro : définitions, problèmes posés, plan suivi… De cette manière, même si des aspects avaient pu nous échapper lors de la recherche des idées, ils déboulaient tout à coup au détour du plan. Forcément…

A l’occasion d’un oral du Capes, j’ai été pratiquement sauvé par mon plan à la Nelly… C’était un sujet classique sur lequel je disposais de la matière suffisante et actualisée. Facile donc. Le plus dur consistait à ne pas s’encombrer de l’accessoire. 30 minutes de préparation, un plan rigoureusement structuré. Puis c’est le déballage devant un jury réceptif. L’intro, souple et limpide, ample et fluide, l’annonce de ce qu’il faudrait démontrer, pourquoi, comment… Et j’entame le corps du sujet. Le jury se montrait intéressé. Mais l’un des examinateurs me paraissait impatient, nerveux et pratiquement agacé. Il avisa un collègue… « Monsieur, vous n’ignorez pas que vous ne disposez que de 30 minutes ?… ». Je l’ignorais, si ! « Nous vous accordons encore 3 minutes pour survoler ce que vous aviez à nous dire. Vous nous laisserez votre plan !... »

Si je n’avais pas disposé de mon « plan »… je n’aurais sans doute pas obtenu la note de rêve qui m’a été décernée à cette occasion. Il est  vraisemblable que je me serais même vraiment « vautré ».

 

Alors, hé !... Les hordes sauvages trotskistes récriminatrices !... Sans foi ni lois !... Parricides sanguinaires ! Mécréants ! Camembert !... Laissez-moi brandir bien haut la lumineuse bannière de Nelly Viallaneix, « notre maître à tous » !

 

Voilà… « ma révérence à moi » !

Jacques Tardif

Jcf essaie de trouver une voie du milieu, entre adulation et dénigrement :

Beau morceau de bravoure.
Je te ferai cependant remarquer que mon mail n'était pas, loin de là, une descente en flèche de Nelly. J'y reconnaissais volontiers, si tu relis ma réponse à ton courriel, qu'elle ne pouvait peut-être pas aborder avec nous, à ce stade et eu égard à notre inculture, les auteurs que je mentionnais.
Quant au marxisme ou neo-trotskisme, tu as déjà pu te persuader,  je pense, qu'il n'y a pas plus anti-marxiste (en tout cas anti-communiste) que moi désormais. Mais je persiste à penser, que sans faire de la propagande marxiste déguisée, il était possible de moins caricaturer les thèses du courant de pensée disons, pour faire trop rapide, "matérialiste", aussi bien le matérialisme moderne du 19ème que l'antique. Voir à ce sujet le succès que rencontrent les conférences et les ouvrages d'Onfray, qui réhabilite des penseurs comme Démocrite et Spinoza (j'avoue avoir oublié ce qu"elle nous avait dit sur lui. comme j'avais oublié qu'elle nous eût parlé de Heidegger, Schoppenauer et Levi-Strauss, Kant, Hegel. Dont acte. Tu as sans doute une meilleure mémoire que moi.  La pensée de ces auteurs n'a quand même pas été aussi développée que celle des classiques et des existentialistes, tu me le concèderas peut-être, sinon, je me souviendrais peut-être mieux de ce qu'elle en a dit....

Et pourtant, il est question de ces philosophes beaucoup plus que des existentialistes, chrétiens ou non, aujourdhui. Mais je reconnais que cela n'est pas nécessairement un critère pour juger de l'importance respective des auteurs en question.
Je ne me souviens toujours pas non plus de développements marquants sur la sociologie et ce bon vieux Durkheim (sans doute lui aussi un positiviste comtien selon elle), à qui je dois pourtant plus tard une bonne compréhension de l'anthropologie et notamment du totémisme et des religions dites "archaïques". 
Mais, comme je l'ai dit dès mon premier courrier, je peux comprendre que tout n'ait pas été vu. Ce qui me gêne plus, c'est ce parti pris un peu systématique à expliquer l'histoire des idées autour de la trilogie : idéalisme classique, puis scientisme/matérialisme et enfin renaissance moderne existentialiste, réalisant une synthèse idéale au profit de la réhabilitation d'un certaine forme d'idéalisme (ou plutôt humanisme) athée qu'aurait été, selon elle, l'existentialisme de Sartre, cet exisentialisme étant complété spirituellement, toujours selon elle, par l'existentialisme chrétien.....

Mais on se calme, si tu relis mon "je m'souviens" sur mon plantage en philo, tu verras que j'attribue mon échec à mon auguste personne d'abord et surtout, et non à la prof. Ne pas l'idéaliser comme tu le fais, ne signifie pas que je ne la considère pas comme une excellente enseignante.
Elle m'a marqué, bien sûr, ne serait-ce que parce qu'elle fut la première à me parler de choses dont d'autres auraient pu me parler, un peu moins bien ou tout aussi efficacement, en tout cas différemment.....
Quant à la méthode qu'elle nous a inculquée (et qui correspondait de toutes façons à ce qui était enseigné partout à l'école française de l'époque), la fameuse thèse antithèse synthèse, j'avoue l'avoir vécue plutôt comme un carcan m'empêchant de construire ma pensée propre (si j'en avais une il est vrai...). Tu dois savoir que cette manière de construire la pensée, imposée à des générations de petits français n'est pas universelle, qu'elle n'existe presque que chez nous (est inconnue chez les anglo-saxons...), qu'elle fut critiquée en son temps, par les gauchistes marxisants de 68 je te l'accorde, comme un des postulats non démontrés de la pensée bourgeoise, selon laquelle les contradictions devraient se résoudre dans une synthèse modérée entre les extrêmes. C’est plutôt ce que je pense maintenant, mais je crois que cette contrainte, toute légitime qu'elle fût alors - et de toute façon certainement conforme aux programmes en vigueur  - et qu'elle soit encore aujourd'hui, m'a gêné pour construire mes devoirs et développer ma pensée comme elle s'ébauchait à l'époque, sans doute de manière réductrice et trop binaire. C'est, je crois, en partie parce que l'université a accepté que mes plans ne se conforment pas strictement à ce schéma organisationnel en trois parties, que j'ai peut-être mieux réussi mes études universitaires.

Voilà, c'est tout ce que je voulais dire. Pas de quoi faire un infarctus.  Avec l'âge, je suis plutôt enclin à privilégier une synthèse raisonnable (middle of the road) à la Nelly, qu'à me complaire dans l'extase des affrontements binaires adolescents, et je ne suis pas en train de dire que Nelly avait tort méthodologiquement. Mais de ton côté, il ne faudrait peut-être pas bloquer les compteurs en 62. Essaie d'admettre sereinement qu'il y a eu à cette époque d'autres très bons profs de philo n'enseignant pas comme Nelly. Celui ayant sévi à Moulins par exemple était très apprécié par mes copains non "philosophes" bourbonnais. Et la méthode qu'elle a su inculquer à certains (pas à moi je l'avoue honteusement, cela ne m'a pas empêché de faire un bout de chemin..) aussi rigoureuse fût-elle, n'est peut-être pas la seule que l'on puisse utiliser pour rédiger ou simplement penser.

PS. Je connaissais bien Alain Fournier, quand même, il est né à ...  Meaulnes,  près de Montluçon... (Ou y a passé quelques années de sa première enfance avant d'aller dans le centre...   )
J'étais également un admirateur de Camus, ceci avant d'arriver à Clermont, et j'avais lu les pièces politiques de Sartre ainsi que les chemins de la liberté. Les copains se foutaient d'ailleurs de ma gueule à ce sujet. Ils avaient sans doute raison, car je l'avais probablement mal compris et digéré (Camus), à en juger par la note obtenue à la disserte dont je parle dans un de mes souvenirs.
Et pourtant, sa thèse principale, (révolte oui, révolution non),  me convient parfaitement maintenant que je suis mieux capable intellectuellement de la recevoir et de la comprendre. Son livre "l'homme révolté" est l'un des mes livres de chevet. Il  m'aide à y voir clair et à mieux penser un engagement possible au milieu des débats sectaires actuels. Le chapitre sur le procès de Louis XVI, par exemple, est,  je pense, l'un des plus achevés de l'ouvrage....... A lire et à relire pour qui veut comprendre les procès en sorcellerie qui sont faits à des hommes politiques ou intellectuels (de gauche modérée ou de droite, parfois de gauche tout court..) censés être par essence - ou être devenus - les suppôts de l'hydre ultra libérale ou du fascisme imminent. Nos St- Just  post-modernes, oubliant les leçons du passé, diabolisent en effet toute vélléité de dissidence par rapport à la "ligne" qu'ils estiment être politiquement correcte. Pire encore, s'érigeant en "Big brother", ils  "vaporisent" - pour reprendre l'expression d'Orwell dans 1984, l'un des romans du siècle à mon avis - en deux lignes  ou  phrases vengeresses tous ceux qui osent s'écarter, serait-ce d'une demi-pensée, de cette ligne. Ces inquisiteurs de tribunal révolutionnaire me font craindre de futurs goulags si les gens qui les prononcent venaient par malheur à prendre le pouvoir. L'enfer totalitaire est parfois pavé de bonnes intentions progressistes.....
Salut, continuons à débattre, c'est très stimulant et peut-être quelques autres se joindront-ils à nous, si nous mettons ces échanges en ligne........

jcf

Tardif, encore :

Où se cachent les avocats du Diable ?

 L’apologie à laquelle je me suis spontanément livré pour défendre la glorieuse mémoire de Nelly Viallaneix aurait-elle été trop dithyrambique et me serais-je laissé emporter par trop d’élan ?... Ne serais-je pas parvenu à masquer comme il serait convenu la mauvaise foi employée pour la préservation d’une si juste cause ?...

Des ces propos feutrés qui me sont parvenus, je sens sourdre pourtant la sourde indignation de ceux qui n’ont pas voulu conserver de Nelly l’image que je me suis efforcé de faire ressortir. La fronde gronde !... Je la perçois. Les avocats du Diable ne vont plus tarder à se montrer, j’espère, pour chiffonner rageusement ma si pieuse image.

Qu’ils clament haineusement au grand jour ce qu’ils ruminent traîtreusement tout bas ! Qu’ils se déclarent enfin ! Qu’ils viennent sur le pré s’ils ne craignent mes foudres !

Jacques Tardif. 5/1/2006


jcf pas intimidé par les menaces du teuton :

Même pas peur  !!!!
Quant tu veux, où tu veux, comme tu veux pour le duel sur le pré... des idées.....
Allez-y les gars... et les filles....  On va quand même pas se laisser intimider par un intégriste de l'ETA qui essaie de faire passer ses idées dangereuses sous couvert de ralliement à l'existentialisme chrétien.........
Non mais alors .............

jcf  5/1/2006






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