Gagner une hauteur de vues, une perspective qui vous fasse comprendre que tout se passe véritablement comme cela devrait se passer: comment toute sorte d'" imperfection " et la souffrance qu'elle apporte font partie de ce qui est souverainement désirable...
460.
Aux environs de 1876, j'eus la frayeur de voir compromis tout
ce qui avait été jusque-là mon vouloir. Ce fut lorsque
je compris où Wagner voulait alors en venir: et j'étais fortement
lié à lui par tous les liens d'une profonde unité
de vues, par la reconnaissance, par l'impossibilité de le remplacer
et par l'absolu dénuement que je voyais devant moi.
Vers la même époque je me sentis comme enfermé
à jamais dans la prison de ma philologie et de mon professorat -
un hasard et un pis-aller de ma vie. - Je ne savais plus comment m'en tirer,
j'étais fatigué, usé, épuisé.
Alors je compris que mon instinct voulait aboutir au contraire de ce
qu'avait voulu Schopenhauer: à la justification de la vie, même
dans ce qu'elle a de plus terrible, de plus équivoque, de plus mensonger:
- Je tenais pour cela entre les mains la formule " dionysienne ".
Que l'" en soi des choses " soit nécessairement bon,
divin vrai, un, l'" en soi " de Schopenhauer considéré
comme volonté s'y opposait par une affirmation qui faisait faire
un pas en avant. Mais Schopenhauer ne s'entendit pas à diviniser
cette volonté: il resta accroché à l'idéal
moral et chrétien. Il était encore tellement sous la domination
des valeurs chrétiennes que, lorsque la " chose en soi " ne lui
apparut plus comme " Dieu ", sa vue en fut faussée, elle devint
stupide et absolument condamnable. Il y a encore infiniment de façons
d'être différent et même d'être Dieu, et c'est
ce qu'il ne comprit pas.
461.
Le pessimisme de la force. - Dans l'économie intérieure
de l'âme, chez les êtres primitifs, domine la crainte
du mal. Qu'est-ce qui est le mal ? Trois sortes de choses: le
hasard, l'incertitude, le subit. Comment l'homme primitif combat-il le
mal ? - II le conçoit comme s'il était la raison, la puissance
et même comme une personne. Il arrive de la sorte à la possibilité
de conclure avec lui une sorte de traité et même d'agir d'avance
sur lui, - de prévenir.
- Un autre expédient, c'est de prétendre que le caractère
méchant et nuisible n'est qu'apparent. On interprète les
suites du hasard, de l'incertitude, du subit comme bien intentionnées
comme pleines de raison.
- Un troisième moyen c'est d'interpréter, avant tout,
le mal qui nous arrive comme " mérité ": on justifie le mal
en le considérant comme punition...
En résumé, on se soumet à lui. - Toute
l'interprétation morale et religieuse n'est qu'une forme de la soumission
au mal. - Croire que dans le mal un sens bon est caché, c'est renoncer
à combattre le mal.
Or, toute l'histoire de la civilisation représente une diminution
de la crainte du hasard, de l'incertitude et de ce qui arrive
subitement.
La civilisation c'est précisément d'apprendre à calculer,
à rechercher les causes, à prévenir, à croire
à la nécessité. À mesure qu'augmente la civilisation,
l'homme peut se passer de cette forme primitive de la soumission au mal
(appelée religion ou morale), de cette " justification du mal ".
Maintenant il fait la guerre au " mal " - il le supprime. Un état
de certitude est même possible, un état de croyance aux lois
et à l'évaluabilité des choses qui n'inspirerait plus
que de l'ennui, - où le plaisir qui cause le hasard, l'incertitude,
le subit, jaillit comme une incitation...
Arrêtons-nous un instant à ce symptôme de culture
supérieure, - je l'appelle le pessimisme de la force. L'homme
n'a plus besoin maintenant d'une " justification du mal ", il condamne
précisément la " justification ": il jouit du mal pur
et cru, il trouve le mal sans raison le plus intéressant.
Si jadis il a eu besoin d'un Dieu il est maintenant ravi d'un désordre
universel sans Dieu, d'un monde du hasard, où ce qui est terrible,
ambigu et séducteur fait partie de l'essence même...
Dans un pareil état, c'est précisément le bien
qui a besoin d'une " justification ", c'est-à-dire qu'il lui faut
avoir un fond méchant et dangereux, ou renfermer en lui une grande
bêtise: alors il plaît encore. L'animalité n'éveille
plus la terreur; une impétuosité spirituelle et heureuse
qui prend parti en faveur de la bête dans l'homme est, à de
pareilles époques, la forme triomphante de la spiritualité.
L'homme est maintenant assez fort pour pouvoir être honteux de croire
en Dieu - il peut maintenant jouer de nouveau à l'avocat du
diable. S'il préconise en pratique le maintien de la vertu, ce sera
pour des raisons qui font reconnaître dans la vertu la subtilité,
la ruse, une forme de l'avidité du gain et de la puissance.
Ce pessimisme de la force finit, lui aussi, par une théodicée,
c'est-à-dire par une absolue affirmation de la vie - mais
on invoquera en faveur de la vie les mêmes raisons que l'on a invoquées
autrefois, contre elle - et, de la sorte, par une conception de ce monde
comme le plus haut idéal possible, qui ait été
effectivement atteint.
462.
Éloignons la plus grande bonté de l'idée de Dieu - elle est indigne de Dieu. Éloignons de même la plus haute sagesse - elle est la vanité des philosophes qui ont sur la conscience la folie de ce monstre de sagesse qui serait Dieu: ils prétendaient que Dieu leur ressemblait autant que possible... Non ! Dieu la plus haute puissance - cela suffit ! De là résulte tout ce qui résulte, - " le monde " !
463.
Mes cinq " nons "
1. Ma lutte contre le sentiment de la faute et l'introduction
de l'idée de punition dans le monde physique et métaphysique,
de même dans la psychologie, dans l'interprétation de l'histoire.
Conviction que toute philosophie, toute évaluation ont été
jusqu'à présent entachées de morale.
2. Mon identification et ma recherche de l'idéal traditionnel
de l'idéal chrétien, même là où l'on
a fait table rase de la forme dogmatique du christianisme. Le danger
de l'idéal chrétien se trouve dans ses sentiments de
valeur, dans ce qu'il peut se passer d'expressions concrètes: ma
lutte contre le christianisme latent (par exemple dans la musique,
dans le socialisme).
3. Ma lutte contre le XVIIIe siècle de Rousseau, contre
sa " nature ", son " homme bon ", sa foi en la domination du sentiment,
- contre l'amollissement, l'affaiblissement, la moralisation de l'homme:
un idéal qui est né de la haine contre la culture aristocratique
et qui, en pratique, est le règne du ressentiment déchaîné,
inventé comme étendard pour la lutte ( - la moralité
du sentiment de la faute chez le chrétien, la moralité du
ressentiment, une attitude de la populare).
4. Ma lutte contre le romantisme, où convergent l'idéal
chrétien et l'idéal de Rousseau, mais en même temps,
avec un vague désir des temps anciens, de la culture sacerdotale
et aristocratique, de la " virtù ", de l" homme fort ", -
quelque chose d'extrêmement hybride; une façon fausse et contrefaite
de l'humanité plus forte, qui estime, en général,
les conditions extrêmes et voit en elles le symptôme de la
force (" culte de la passion "; une imitation des formes les plus expressives,
furore
espressivo, ayant son origine, non point dans la plénitude,
mais dans la pauvreté). (Il y a pourtant, au XIXe siècle,
des choses qui sont nées d'une plénitude relative, du bon
plaisir:
la musique sereine, etc.; parmi les poètes il y a par exemple
Stifter et Gottfried Keller qui donnent des signes d'une force plus grande,
un bien-être intime. - Le grand essor des sciences et des inventions
techniques, des sciences naturelles, des études historiques (?),
est, à un point de vue relatif, un produit de la force, de la confiance
en soi au XIXe siècle.)
5. Ma lutte contre la prédominance des instincts de troupeau,
après que la science a fait cause commune avec eux; contre la haine
intime dont on traite toute espèce de hiérarchie et de distance.
464.
La force du XIXe siècle. - Nous sommes plus moyenâgeux
que le XVIIIe siècle et non pas seulement plus curieux et plus sensibles
pour ce qui est étrange et rare. Nous nous sommes révoltés
contre la Révolution... Nous nous sommes émancipés
de la crainte de la raison, la bête noire du XVIIIe siècle:
nous osons de nouveau être absurdes, enfantins, lyriques, - en un
mot, nous sommes des " musiciens ". Nous craignons tout aussi peu le ridicule
que l'absurde. Le diable trouve que la tolérance de
Dieu est en sa faveur: mieux encore, il a intérêt à
être celui qui a été méconnu et calomnié
depuis toujours, - nous sommes ceux qui sauvons l'honneur du diable.
Nous ne séparons plus ce qui est grand de ce qui est terrible.
Nous réunissons les choses bonnes, dans leur complexité,
aux choses mauvaises: nous avons surmonté nos absurdes
" souhaits " d'autrefois (qui voulaient l'augmentation du bien sans l'augmentation
du mal - ). La lâcheté devant l'idéal de la
Renaissance a diminué, - nous osons même aspirer de nouveau
aux moeurs de celle-ci. L'intolérance à l'égard des
prêtres et de l'Eglise a pris fin en même temps: " Il est immoral
de croire en Dieu ", - mais c'est là pour nous précisément
la meilleure forme de justifier cette croyance.
Nous avons donné à tout cela droit de cité
chez nous. Nous ne craignons pas le revers des " bonnes choses "
( - nous les cherchons, nous sommes assez braves et assez curieux pour
cela), par exemple dans l'esprit de la Grèce, dans la morale, dans
la raison, dans le bon goût ( - nous vérifions le dommage
que l'on se cause à soi-même avec de pareilles choses précieuses:
on se réduit presque à la pauvreté - ). Et
nous nous cachons tout aussi peu le revers des choses mauvaises...
465.
Ce qui nous fait honneur. - S'il y a quelque chose qui nous fasse
honneur, c'est que nous avons placé ailleurs le sérieux:
nous accordons de l'importance à toutes les choses basses,
méprisées par toutes les époques et laissées
de côté, - nous donnons par contre à bon compte les
" beaux sentiments ".
Y a-t-il égarement plus dangereux que le mépris du corps
? Comme si, avec cet égarement, toute l'intellectualité n'était
pas condamnée à devenir maladive, condamnée aux vapeurs
de l'" idéalisme " !
Tout ce que les chrétiens et les idéalistes ont imaginé
n'a ni queue ni tête: nous sommes plus radicaux. Nous avons découvert
le " plus petit monde ", qui est celui qui décide de tout et partout...
Le pavé des rues, le bon air dans la chambre, la nourriture
comprise selon sa valeur; nous avons pris au sérieux toutes les
nécessités
de la vie et nous méprisons toutes les attitudes des " belles
âmes " comme une espèce de " légèreté
" et de " frivolité ". - Ce qui a été méprisé
jusqu'à présent est considéré en première
ligne.
466.
Au lieu de l'" homme de la nature " de Rousseau, le XIXe siècle
a découvert une image véritable de l'"homme", - il
a eu le courage de cette découverte... En somme, on a rétabli,
de la sorte, l'idée chrétienne de l'" homme ". Ce de quoi
on n'a pas eu le courage ç'a été précisément
d'approuver cet " homme par excellence " et de voir garanti par lui l'avenir
de l'homme. De même, on n'a pas osé comprendre l'augmentation
du caractère redoutable de l'homme comme un phénomène
qui accompagne toute croissance de la culture; en cela on est encore soumis
à l'idéal chrétien, et on prend le parti de celui-ci
contre le paganisme, de même contre la virtù, au point
de vue de la Renaissance. Mais, de cette façon, on ne trouve pas
la clef de la culture, et en pratique on en reste au faux monnayage de
l'histoire en faveur de l'" homme bon " (comme s'il représentait
à lui seul le progrès de l'humanité) et à
l'idéal socialiste, c'est-à-dire au résidu
du christianisme et de Rousseau dans le monde déchristianisé).
La lutte contre le XVIIIe siècle: il est vaincu de la
façon la plus parfaite par Goethe et par Napoléon.
Schopenhauer lui aussi lutte contre le XVIIIe siècle; mais il retourne
involontairement au XVIIe, - il est un Pascal moderne, avec des évaluations
pascaliennes, sans christianisme. Schopenhauer n'était pas
assez fort pour une nouvelle affirmation.
Napoléon. le lien intime et nécessaire entre l'homme
supérieur et l'homme redoutable. L'" homme ", rétabli; le
tribut mérité de mépris et de crainte restitué
à la femme. La " totalité ", comme santé et activité
supérieure; la ligne droite, le grand style dans l'action découverts
à nouveau; l'instinct le plus puissant qui affirme la vie elle-même,
l'instinct de domination.
467.
Les principales catégories du pessimisme:
le pessimisme de la sensibilité (l'irritabilité
avec une prépondérance des sentiments de déplaisir);
le pessimisme de la " volonté serve " (autrement dit
le manque de force d'enrayement contre les excitations);
le pessimisme du doute (la crainte de tout ce qui est fixe,
de tout ce qu'il faut saisir et toucher).
On peut observer dans les maisons d'aliénés les états
psychologiques qui les accompagnent, bien qu'avec une certaine exagération.
De même le " nihilisme " (le sentiment pénétrant du
" néant ").
Mais où faut-il placer le pessimisme moral de Pascal
? le pessimisme métaphysique de la philosophie des Vedanta ? le
pessimisme
social de l'anarchiste (ou de Shelley) ? le pessimisme de la compassion
(comme chez Tolstoï et Alfred de Vigny) ?
Ne sont-ce pas là également des phénomènes
de décomposition et de maladie ?... L'importance extrême accordée
aux valeurs morales, aux fictions de l'au-delà, aux calamités
sociales, aux souffrances en général. Toute exagération
dans ce genre concernant un point de vue particulier est déjà
un signe de maladie. De même la prépondérance des négations
sur les affirmations.
Ce qu'il ne faut pas mal interpréter ici, c'est la joie
qu'il y a à dire non, à agir non, lorsqu'on
est guidé par une force prodigieuse, par une tension énorme
de l'affirmation, - ce qui est particulier à tous les hommes puissants,
à toutes les époques vigoureuses. C'est en quelque sorte
un luxe et aussi une forme de la bravoure qui s'oppose à ce qui
est terrible; une sympathie pour l'épouvantable et le problématique,
parce que l'on est soi-même, avec beaucoup d'autres choses, épouvantable
et problématique: ce qu'il y a de dionysien dans la volonté,
l'esprit et le goût.
468.
De la pression que provoque la plénitude, de la tension des forces qui grandissent sans cesse en nous, et ne savaient pas encore s'employer, naît un état semblable à celui qui précède un orage: la nature que nous sommes s'obscurcit. Cela aussi est du pessimisme... Une doctrine qui met fin à un pareil état en commandant quelque chose: une transmutation des valeurs au moyen de quoi on montre, aux forces accumulées, un chemin, une direction, de sorte qu'elles se mettent à éclater en éclairs et en actions, - une pareille théorie n'a nullement besoin d'être une théorie du bonheur: en dégageant une partie de la force qui était accumulée et haussée jusqu'à la souffrance, elle apporte du bonheur.
469.
Prendre à son service tout ce qui est redoutable, par
morceaux, pas à pas et à l'essai, ainsi le veut la tâche
de la culture; mais jusqu'à ce que celle-ci soit assez forte
pour cela il faut qu'elle combatte ce qui est redoutable, qu'elle le modère,
le masque et le maudisse même...
Partout où une culture tient compte du mal, elle exprime
un rapport de crainte, donc une faiblesse...
Thèse: tout ce qui est considéré comme
bien, c'est le mal d'autrefois que l'on a asservi. Mesure: plus
sont grandes et redoutables les passions qu'une époque, un peuple,
un individu, peuvent se permettre parce qu'ils peuvent s'en servir comme
de moyens, plus leur culture se trouve à un niveau élevé.
- Plus un homme est médiocre, faible, servile et lâche, plus
il verra de mal: chez lui le royaume du mal est le plus étendu.
L'homme le plus bas verra partout le royaume du mal (c'est-à-dire
de ce qui lui est interdit et hostile).
470.
L'homme est le monstre et le suranimal; l'homme supérieur est le monstre humain, le surhumain: et il doit en être ainsi. À chaque croissance de l'homme qui augmente sa grandeur et sa hauteur, il augmente aussi sa profondeur et son caractère redoutable: on ne doit pas vouloir une chose sans l'autre, - ou plutôt: plus on aspire radicalement à l'une d'elles, plus radicalement on atteint précisément l'autre.
471.
Une période où la vieille mascarade et les apprêts moraux des passions inspirent de la répugnance; où l'on recherche la nature nue; où les quantités de forces sont simplement reconnues comme décisives (comme déterminant le rang); où le grand style se présente de nouveau comme conséquence de la grande passion.
472.
Je ne voudrais pas apprécier trop bas les vertus aimables, mais la grandeur d'âme ne s'accorde pas avec elles. Dans les arts le grand style exclut aussi ce qui est plaisant.
473.
Le caractère redoutable fait partie de la grandeur: il ne faut pas s'en laisser imposer.
474.
En résumé, il faut dominer les passions et non
point les affaiblir ou les extirper ! - Plus est grande la maîtrise
de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux passions.
Le " grand homme " est grand par le jeu qu'il laisse à ses désirs
et par la puissance plus grande encore que les superbes monstres que sont
ses désirs savent prendre à leur service.
L'" homme bon ", sur tous les degrés de la civilisation, est
en même temps bénin et utile: une sorte de moyen
terme; la conscience vulgaire dit que c'est un homme que l'on n'a pas
besoin de craindre et que l'on ne doit pas mépriser malgré
cela...
L'éducation c'est essentiellement le moyen de ruiner
l'exception en faveur de la règle. La civilisation c'est essentiellement
le moyen de diriger le goût contre l'exception, en faveur
de la moyenne.
Ce n'est que quand une culture tient à son service un excédent
de forces qu'elle peut être une serre-chaude pour le culte du luxe,
de l'exception, de la tentative, du danger, de la nuance: - toute
culture aristocratique tend à cela.
475.
La hiérarchie. - Qu'est-ce qui est médiocre
chez l'homme-type ? - De ne pas comprendre que le revers des choses est
nécessaire, et de combattre les inconvénients comme si l'on
pouvait s'en passer; de ne pas vouloir accepter une chose avec l'autre;
de vouloir effacer le caractère typique d'une chose, d'une
condition, d'une époque, d'une personne, en n'approuvant qu'une
partie de ses qualités et en voulant supprimer les autres.
Les " souhaits " des médiocres, c'est précisément
ce que nous combattons, nous autres: l'idéal considéré
comme quelque chose à quoi l'on enlève son côté
nuisible, méchant, dangereux, problématique, destructeur.
Nous possédons la conviction contraire: chaque fois que l'homme
grandit, le revers de ses qualités doit grandir également,
de sorte que l'homme le plus élevé, en admettant qu'une
pareille conception soit permise, serait l'homme qui représenterait
le plus fortement le caractère d'opposition de l'existence,
étant la gloire de celle-ci et sa seule justification... Les hommes
ordinaires n'ont le droit de représenter qu'une toute petite partie
de ce caractère de la nature: ils périssent aussitôt
que la multiplicité des éléments grandit et que la
tension des oppositions devient trop violente, ce qui, pour la grandeur
de l'homme, est d'ailleurs la condition première. L'homme doit
devenir meilleur et plus méchant, c'est là ma formule pour
cette chose inévitable.
Presque tout le monde représente l'homme comme composé
de fragments et de détails; ce n'est que lorsque l'on additionne
ces différentes pièces que l'on obtient un homme. Des époques
tout entières, des peuples tout entiers ont, en ce sens, quelque
chose de fragmentaire; c'est peut-être une des particularités
de l'économie, dans l'évolution humaine, que l'homme se développe
par morceaux. Mais ce n'est pas une raison pour méconnaître
qu'il s'agit, malgré cela, de la réalisation de l'homme synthétique;
que les hommes inférieurs, l'énorme majorité, ne sont
qu'exercice et prélude, dont l'harmonie parvient, de ci de là,
à former l'homme complet, l'homme milliaire qui indique le
progrès qu'a fait l'humanité jusqu'à ce jour. L'humanité
n'avance pas d'un seul trait; souvent le type déjà atteint
se perd de nouveau( - malgré les efforts de trois siècles,
nous n'avons plus pu atteindre de nouveau l'homme de la Renaissance,
et, d'autre part, l'" homme " de la Renaissance était resté
en arrière sur l'homme de l'Antiquité).
476.
Mon chemin nouveau qui mène au " oui ". - La philosophie,
telle que je l'ai vécue et entendue jusqu'à présent,
est la recherche volontaire des côtés même les plus
détestés et les plus infâmes. Avec la longue expérience
qu'une telle pérégrination à travers les glaces et
le désert m'a procurée, j'appris à regarder autrement
tout ce qui a philosophé jusqu'à présent: - l'histoire
cachée de la philosophie, la psychologie des grands noms qui lui
ont été donnés, sont venus pour moi à la lumière.
" Combien de vérité supporte, combien de vérité
ose
un esprit ? " - La réponse à cette question me donna la véritable
mesure de la valeur. L'erreur est une lâcheté... toute
conquête de la connaissance provient du courage, de la dureté
à l'égard de soi-même... Une pareille
philosophie
expérimentale, telle que je l'ai vécue, anticipe même,
à l'essai, les possibilités du nihilisme par principe: sans
vouloir dire par là qu'elle puisse s'arrêter à une
négation, à un non, à la volonté de la négation.
Elle veut plutôt pénétrer jusqu'au contraire - jusqu'à
une affirmation dionysienne du monde, tel qu'il est, sans défalcation,
sans exception et sans choix -, elle veut l'éternel mouvement circulaire:
les mêmes choses, le même illogisme de l'enchaînement.
État supérieur qu'une philosophie puisse atteindre: être
dionysien en face de l'existence. Ma formule pour cela est amor fati.
Il faut pour cela considérer le côté jusqu'à
présent nié de l'existence non seulement comme nécessaire,
mais encore comme désirable: et, non seulement comme désirable
par rapport au côté affirmé jusqu'ici (à peu
près comme son complément et sa condition première),
mais encore à cause de lui-même, étant le côté
le plus puissant, le plus redoutable, le plus vrai de l'existence,
le côté où sa volonté s'exprime le plus exactement.
Il faut encore évaluer le côté de l'existence affirmé
seul jusqu'ici; comprendre d'où vient cette évaluation et
combien peu elle engage à une appréciation dionysienne de
l'existence: j'ai dégagé et j'ai compris ce qui ici affirme
en somme (l'instinct de ceux qui souffrent d'une part, l'instinct du troupeau
d'autre part, et un troisième instinct encore, l'instinct de
la masse contre les exceptions - ).
J'ai deviné ainsi en quel sens une espèce d'hommes plus
forte devrait imaginer, nécessairement, l'élévation
et le haussement de l'homme dans une autre direction; imaginer des êtres
supérieurs qui se trouveraient par-delà le bien et le
mal, par-delà les valeurs qui ne peuvent pas nier leur origine:
la sphère de la souffrance, du troupeau et du grand nombre, - j'ai
cherché les données de cette formation d'un idéal
à rebours dans l'histoire (les épithètes " païen
", " classique ", " noble " découvertes à nouveau et mises
en lumière - ).
477.
Avoir parcouru tout le cercle de l'âme moderne, m'être arrêté
dans chacun de ses recoins, - c'est mon orgueil, ma torture et mon bonheur.
Surmonter véritablement le pessimisme; un regard goethien
plein d'amour et de bonne volonté comme résultat.
478.
La première question n'est nullement de savoir si nous sommes satisfaits de nous-mêmes, mais s'il y a quelque chose de quoi nous soyons satisfaits. En admettant que nous disions " oui " à un seul moment, nous avons par là dit " oui " non seulement à nous-mêmes, mais à l'existence tout entière. Car rien n'est isolé, ni en nous-mêmes, ni dans les choses: et, si notre âme a frémi de bonheur et résonné comme les cordes d'une lyre, ne fût-ce qu'une seule fois, toutes les éternités étaient nécessaires pour provoquer ce seul événement, et, dans ce seul moment de notre affirmation, toute éternité était approuvée, délivrée, justifiée et affirmée.
479.
Les passions qui disent " oui ". - La fierté, la joie, la santé, l'amour des sexes, l'inimitié et la guerre, la vénération, les belles attitudes, les bonnes manières, la volonté forte, la discipline de l'intellectualité supérieure, la volonté de puissance, la reconnaissance à l'égard de la terre et de la vie - tout ce qui est riche et veut donner, et gratifier la vie, la dorer, l'éterniser et la diviniser, - toute cette puissance des vertus qui transfigurent - tout ce qui approuve, affirme et agit par affirmation.
480.
Et combien de Dieux nouveaux sont encore possibles !... Chez moi-même,
en qui l'instinct religieux, c'est-à-dire créateur de Dieu,
s'anime parfois d'une façon intempestive, combien différemment
s'est chaque fois révélé le divin ! - Il y a tant
de choses étranges qui ont déjà passé devant
moi, dans ces moments hors des temps qui tombent dans la vie comme de la
lune, où l'on ne sait absolument plus combien on est déjà
vieux et combien on pourra encore être jeune... Je ne mets pas en
doute qu'il y ait beaucoup d'espèces de dieux... Et il n'en manque
pas que l'on ne saurait imaginer sans un certain alcyonnisme et une certaine
frivolité... Les pieds légers appartiennent peut-être
eux-mêmes à l'idée de " Dieu "... Est-il nécessaire
d'expliquer qu'un Dieu sait se tenir avec prédilection par-delà
toute bonhomie et tout ce qui est conforme à la raison ? par-delà,
aussi, soit dit entre nous, du bien et du mal ? Il a la vue libre
- pour parler avec Goethe. - Et pour invoquer l'autorité de Zarathoustra
que l'on ne saurait estimer assez haut dans ce cas: Zarathoustra va jusqu'à
affirmer de lui-même: " Je ne saurais croire qu'en un dieu qui s'entendrait
aussi à danser... "
Encore une fois: combien de dieux nouveaux sont encore possibles !
Zarathoustra, il est vrai, n'est qu'un vieil athée qui ne croit
ni aux dieux anciens, ni aux dieux nouveaux. Zarathoustra dit qu'il fera...,
mais Zarathoustra ne fera pas... Il suffit de le bien comprendre.
481.
Et combien d'idéals nouveaux sont en somme encore possibles ! - Voici un petit idéal que je saisis une fois toutes les cinq semaines, durant une promenade sauvage et solitaire, dans le moment assuré d'un bonheur blasphématoire. Passer sa vie parmi les choses tendres et absurdes; étranger à la réalité; moitié artiste, moitié oiseau et métaphysicien; sans oui ni non pour la réalité, si ce n'est pour la reconnaître de temps en temps, à la façon des bons danseurs avec la pointe des pieds; toujours chatouillé par un rayon de soleil du bonheur; encouragé et vivifié même par le malheur - car le malheur conserve l'homme heureux - ; accrochant même à ce qu'il y a de plus saint une petite queue de bouffonnerie: - cela est, comme il va de soi, l'idéal d'un esprit lourd, d'un esprit qui pèse un quintal, l'idéal d'un esprit de lourdeur.
482.
Il s'entend que seuls les hommes les plus rares et les mieux venus arrivent
aux joies humaines les plus hautes et les plus altières, alors que
l'existence célèbre sa propre transfiguration: et cela aussi
seulement après que leurs ancêtres ont mené une longue
vie préparatoire en vue de ce but qu'ils ignoraient même.
Alors une richesse débordante de forces multiples, et la puissance
la plus agile d'une " volonté libre " et d'un crédit souverain
habitent affectueusement chez un même homme; l'esprit se sent alors
à l'aise et chez lui dans les sens, tout aussi bien que les sens
sont à l'aise et chez eux dans l'esprit; et tout ce qui se déroule
dans celui-ci doit aussi se fondre en ceux-là, dans un jeu subtil
et extraordinaire. Et de même à rebours ! - Que l'on songe
à ce renversement dans l'oeuvre de Hafis; et Goethe lui-même,
quoique d'une façon très atténuée, donne une
idée de ce phénomène. Il est probable que, chez de
pareils hommes parfaits et bien venus, les jeux les plus sensuels sont
transfigurés par une ivresse des symboles propre à l'intellectualité
la plus haute; ils sentent sur eux-mêmes une sorte de divinisation
du corps et sont très éloignés de la philosophie ascétique
du " Dieu est esprit ": d'où il ressort clairement que l'ascète
est l'homme " mal venu " qui n'approuve qu'une parcelle de lui-même,
et justement cette parcelle qui juge et condamne et qu'il appelle " Dieu
". Depuis ce sommet de joie, où l'homme se sent lui-même,
totalement, pareil à une forme divinisée et à une
justification de la nature, jusqu'au plaisir du paysan bien portant, de
cet être sain mi-homme mi-bête: toute cette échelle
de bonheur, énorme coulée de lumière et de
couleur, le Grec, non sans le frisson reconnaissant de celui qui est initié
à un secret, non sans beaucoup de précautions et de mutisme
pieux - le Grec l'appelait du nom divin de Dionysos. - Que savent
donc les hommes des temps modernes, enfants d'une époque fragile,
multiple, malade et étrange, que peuvent-ils savoir de l'étendue
du bonheur grec ! Où les esclaves des " idées modernes "
iraient-ils chercher un droit aux fêtes dionysiennes !
Lorsque " florissaient " le corps grec et l'âme grecque, non
point dans des états d'exaltation et de folie maladive, naquit ce
symbole mystérieux de l'affirmation du monde et de la transfiguration
de l'existence, le plus haut qui ait jamais été atteint jusqu'ici.
Voilà une mesure d'après quoi tout ce qui a grandi depuis
lors sera trouvé trop court, trop pauvre, trop étroit. Il
suffit de prononcer le nom de " Dionysos " devant ce qu'il y a de meilleur
parmi les noms et les choses modernes, devant Goethe par exemple, ou devant
Beethoven, ou devant Shakespeare, ou devant RaphaÎl, et d'un seul
coup on s'apercevra que ce que nous avons de meilleur est jugé.
Dionysos est un juge ! - M'a-t-on compris ? - Il est incontestable
que les Grecs cherchaient à interpréter par leurs expériences
dionysiennes les derniers mystères des " destinées de l'âme
", tout ce qu'ils savaient de l'éducation et de la purification
de l'homme, et avant tout de la hiérarchie absolue et de l'inégalité
de valeur d'homme à homme. Là tout ce qui est grec c'est
la grande profondeur, le grand silence, - on ne connaît pas les
Grecs tant que cet accès caché et souterrain reste encore
encombré. Les yeux indiscrets de savants ne verront jamais rien
en de pareilles questions, quelle que soit la dose de science qu'il leur
faudra employer au service de ces fouilles. Le zèle noble des amis
de l'antiquité, tels que Goethe et Winckelmann, a précisément
là quelque chose d'insolite et presque d'immodeste. Attendre et
se préparer; attendre le jaillissement de sources nouvelles; se
préparer dans la solitude à des visions et à des voix
étranges; purifier toujours davantage son âme de la poussière
et du bruit de la foire de ce temps; surmonter tout ce qui est chrétien
par quelque chose de surchrétien, et non point se contenter
de s'en débarrasser, car la doctrine chrétienne fut le contraire
de la dionysienne - ; redécouvrir, en soi-même, le midi,
et tendre au-dessus de sa tête un ciel du midi clair, brillant et
mystérieux; conquérir de nouveau, pour soi-même, la
santé méridionale et la puissance cachée de l'âme;
étendre son horizon de plus en plus, devenir supranational, européen,
supra-européen, oriental, grec enfin - car l'élément
grec fut le premier grand lien, la première grande synthèse
de tout ce qui est oriental, et par là précisément
le début de l'âme européenne, la découverte
de notre " nouveau monde ". - Celui qui vit sous de pareils impératifs,
qui sait ce qu'il pourra rencontrer un jour ? Peut-être précisément
- un jour nouveau !
483.
Les deux types: Dionysos et le crucifié. - Déterminer
si l'homme religieux typique est une forme de la décadence
(les grands novateurs sont tous malades et épileptiques). - Mais
n'oublions-nous pas l'un des types de l'homme religieux, le type païen
? Le type païen n'est-il pas une forme de la reconnaissance et de
l'affirmation de la vie ? Son type le plus élevé ne devrait-il
pas donner une apologie et une divinisation de la vie ? Le type d'un esprit
bien venu et débordant dans le ravissement ! Le type d'un esprit
qui accueille les contradictions et les problèmes de la vie et qui
les résout ! C'est là que je place le Dionysos des
Grecs: l'affirmation religieuse de la vie totale, non point reniée
et morcelée - (il est typique que l'acte sexuel éveille des
idées de profondeur, de mystère, de respect).
Dionysos contre le " crucifié ": voilà l'opposition.
Il n'y a pas de différence quant au martyre - mais celui-ci prend
un autre sens. La vie elle-même, avec son caractère éternellement
redoutable et son éternel retour, nécessite l'angoisse, la
destruction, la volonté de destruction... Dans l'autre cas, la souffrance,
le " crucifié innocent " sert d'argument contre cette vie, de formule
pour la condamner. On le devine: le problème est celui de la signification
à donner à la souffrance: un sens chrétien
ou un sens tragique. Dans le premier cas cela doit être le chemin
qui mène à une existence sacrée, dans le dernier cas
l'existence elle-même paraît assez sacrée pour
justifier encore un monstre de souffrance. L'homme tragique dit " oui
" en face même de la souffrance la plus dure: il est assez fort,
assez abondant, assez divinisateur pour cela; l'homme chrétien dit
" non " même en face du sort le plus heureux sur la terre:
il est assez faible, assez pauvre, assez déshérité
pour souffrir de la vie sous toutes ses formes... Le Dieu en croix est
une malédiction à la vie, une indication pour s'en délivrer,
Dionysos déchiré en morceaux est une prouesse de vie,
il renaîtra éternellement et reviendra de la destruction.