Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

Pour une physiologie de l'art

355.

Esquisse d'un plan

1. L'ivresse comme condition première - causes de l'ivresse.
2. Symptômes typiques de l'ivresse.
3. Le sentiment de force et de plénitude dans l'ivresse: son influence idéalisatrice.
4. L'excédent effectif de force: son embellissement effectif. (L'excédent de force par exemple dans la danse des sexes.) Ce qu'il y a de maladif dans l'ivresse; le danger physiologique de l'art. - Considérer en quel sens le jugement que nous portons sur le " beau " est absolument anthropocentrique: le faire reposer sur des hypothèses biologiques au sujet de la croissance et du progrès.
5. L'apollinien, le dionysien: types fondamentaux. Sur un domaine plus vaste, comparés à nos arts particuliers.
6. Question: à quoi appartient l'architecture ?
7. La collaboration de la capacité artistique à la vie normale, son exercice possède une puissance tonique: pour le laid c'est le contraire.
8. La question de l'épidémie et de la contagion.
9. Problème de la " santé " et de l'" hystérie ", - génie = névrose.
10. L'art en tant que suggestion, comme moyen de communication, comme domaine d'invention de l'induction psycho-motrice.
11. Les états non artistiques: l'objectivité, la rage de l'analyse de soi, la neutralité. La volonté appauvrie; la perte sur le capital.
12. Les états non artistiques: consomption, appauvrissement, vacuité. - Volonté du néant (chrétien, bouddhiste, nihiliste). Le corps appauvri.
14. Les états non artistiques: idiosyncrasie morale. La crainte des faibles, des médiocres, devant les sens, devant la puissance, devant l'ivresse (instinct des vaincus de la vie).
15. Comment l'art tragique est-il possible ?
16. Le type du romantique: ambigu. Sa conséquence est le " naturalisme ".
17. Problème du comédien. Le manque de " bonne foi ", la capacité typique de transformation comme défaut de caractère... Le manque de pudeur, le pitre, le satyre, le bouffon, le Gil Blas, le comédien qui joue à l'artiste.

356.

Pour la formation du beau et du laid. - Ce qui, au point de vue esthétique, nous déplaît instinctivement peut être considéré comme nuisible et dangereux pour l'homme, comme digne de méfiance, et cela d'une façon notoire, à la suite d'une longue expérience; l'instinct esthétique qui parle brusquement (par exemple dans le dégoût) contient un jugement. Dans ce sens le beau se trouve parmi les catégories générales des valeurs biologiques de l'utile, du bienfaisant, de ce qui augmente la vie: mais seulement par le fait qu'un grand nombre d'irritations qui ne font penser que de loin à des choses et à des conditions agréables et qui s'y rattachent, nous procurent le sentiment du beau, c'est-à-dire l'augmentation du sentiment de puissance ( - ce ne sont donc pas seulement des choses, mais aussi les sensations qui accompagnent ces choses, ou leurs symboles).
De la sorte le caractère du beau et du laid apparaît comme conditionné; et cela par rapport à nos valeurs inférieures de conservation. Partir de là pour déterminer le beau et le laid n'aurait pas de sens. Le beau existe tout aussi peu que le bien et le vrai. Dans les détails il s'agit encore des conditions de conservation d'une certaine espèce d'homme: l'homme de troupeau éprouvera de la sorte le sentiment de valeur du beau en face d'autres objets que ceux devant lesquels l'homme d'exception et le surhumain l'éprouveront.
C'est l'optique du premier plan qui ne fait entrer en ligne de compte que les conséquences immédiates, d'où se déduit la valeur du beau (et aussi du vrai et du bien).
Tous les jugements instinctifs ont la vue courte par rapport à la chaîne des conséquences: ils conseillent ce qu'il s'agit de faire en premier lieu. La raison est avant tout un instrument de ralentissement qui s'oppose à la réaction immédiate qui suit un jugement instinctif; elle arrête, elle réfléchit sur de longs espaces, elle prolonge la chaîne des conséquences.
Les jugements sur le beau et le laid sont à vue courte ( - ils ont toujours la raison contre eux): - mais ils persuadent au plus haut degré; ils en appellent à nos instincts, lorsqu'ils se décident le plus rapidement, prononçant leur oui et leur non, avant que la raison ne puisse prendre la parole...
Les affirmations habituelles du beau se suscitent et se stimulent réciproquement; quand une fois l'instinct esthétique est en travail, une foule de perfections multiples et d'origine variée se cristallisent autour de la " beauté particulière ". Il n'est pas possible de demeurer objectif, c'est-à-dire de suspendre la force qui interprète, ajoute, remplit, invente ( - cette force produit l'enchaînement des affirmations de beauté). L'aspect d'une " belle femme "...
Donc 1) le jugement esthétique est à vue courte, il ne voit que les conséquences immédiates.
2) Il enveloppe l'objet qui le suscite d'un charme provoqué par l'association de jugements esthétiques variés - mais ce charme demeure tout à fait étranger à l'essence de cet objet. Avoir en face d'une chose le sentiment du beau équivaut nécessairement à en avoir un sentiment faux - (c'est pourquoi, soit dit en passant, le mariage d'amour est, au point de vue social, la façon de mariage la plus déraisonnable)...

357.

Tout art agit comme une suggestion sur les muscles et les sens, qui chez l'homme naïf et artistique se trouvent dans une activité primitive: mais toujours il ne parle qu'aux artistes - il parle à cette façon de subtile mobilité du corps. La conception du " profane " est une erreur. Le sourd n'est pas une catégorie de celui qui entend.
Tout art possède un effet tonique, augmente la force, allume la joie (c'est-à-dire le sentiment de la force), évoque tous les subtils souvenirs de l'ivresse, - il y a une mémoire particulière qui descend jusqu'à de pareilles conditions: un monde de sensations, lointain et fugace, revient alors...
Le laid c'est la contre-partie de l'art, ce que l'on exclut de l'art, sa négation: - chaque fois que naît l'idée de dégénérescence, de décomposition, de dissolution, l'homme esthétique réagit par un non. Ce qui est laid agit d'une façon dépressive: c'est l'expression d'une dépression. C'est ce qui enlève la force, appauvrit, oppresse... La laideur suggère le laid. On peut en faire l'expérience sur ses conditions de santé, et l'on s'apercevra combien le malaise augmente d'une façon multiple la faculté d'imaginer le laid. Le choix se transforme, dans les objets, les intérêts, les problèmes. Il y a une condition voisine de la laideur, même sur le domaine de la logique: - la lourdeur, l'apathie... Mécaniquement le point d'appui fait défaut; le laid boite, le laid trébuche... L'opposition d'une divine légèreté du danseur...
La condition esthétique dispose d'une abondance de moyens de se communiquer, en même temps que d'une réceptivité extrême pour les excitations et les signes. Elle est le point culminant dans la communication et la transmissibilité entre les êtres vivants, - elle est la source du langage. C'est là que les langues ont leur foyer d'origine: le langage des sons, tout aussi bien que le langage des gestes et des regards. Le phénomène de plénitude est toujours au début: nos facultés sont subtilisées dans nos facultés de plénitude. Mais aujourd'hui encore on entend avec les muscles, on lit même avec les muscles.
Tout art, dans sa plénitude, a pour base une série de conventions: en tant qu'il veut exprimer quelque chose. La convention est la condition du grand art, elle n'en est pas l'obstacle... Toute élévation de la vie augmente la faculté de se communiquer, et aussi la faculté d'entendement de l'homme. Le fait de vivre de la vie d'une autre âme n'est primitivement rien de moral, mais une irritabilité psychologique de la suggestion. La " sympathie ", ou ce que l'on appelle " altruisme ", n'est que le développement de ce rapport psycho-moteur appartenant à l'intellectualité (Ch. Féré dit: induction psycho-motrice). On ne se communique jamais de pensées, on se communique des mouvements, des signes mimiques que nous ramenons, par transcription, à des pensées...

358.

Je fixe ici la série des conditions psychologiques qui sont le signe d'une vie abondante et florissante, alors qu'aujourd'hui on a l'habitude de les considérer comme des symptômes de maladie. Mais nous avons désappris depuis lors de parler de santé et de maladie comme de contraires: il s'agit de degrés. Dans le cas présent j'affirme que ce que l'on appelle aujourd'hui " santé " représente un niveau inférieur de ce que serait la santé sous des conditions plus favorables... que nous sommes relativement malades... L'artiste appartient à une race encore plus forte. Ce qui serait déjà dangereux pour nous, ce qui apparaîtrait comme un état maladif, cela tient chez lui de la nature. - On nous objecte cependant que c'est précisément l'appauvrissement qui rend possible pour la machine cette compréhension extraordinaire de toute espèce de suggestion: à preuve nos petites femmes hystériques.
La surabondance de sève et de force peut entraîner avec elles des symptômes de contrainte partielle, d'hallucination des sens, des raffinements de la suggestion, tout aussi bien qu'un appauvrissement d'instinct vital -, l'irritation se produit sous d'autres conditions, l'effet reste le même... Mais, avant tout, l'effet secondaire n'est pas semblable; l'affaiblissement extrême de toutes les natures morbides après leurs excentricités nerveuses n'a rien de commun avec les états de l'artiste qui n'a pas besoin de pâtir des bons moments qu'il a... Il est assez riche pour cela: il peut gaspiller sans devenir pauvre...
De même qu'il serait permis aujourd'hui de considérer le " génie " comme une forme de la névrose, on pourrait peut-être en faire autant de la puissance suggestive artistique, - et, en effet, nos artistes ne sont que trop parents des petites femmes hystériques !!! Mais c'est là un argument contre " aujourd'hui ", et non point contre les " artistes "...
Les états non artistiques sont ceux de l'objectivité, de la contemplation de soi, de la volonté endormie... (la scandaleuse méprise de Schopenhauer qui considère l'art comme un pont qui conduit à la négation de la vie)... Les états non artistiques des êtres appauvris, de ceux qui disparaissent et palissent, qui souffrent sous le regard de la vie; - le chrétien...

359.

Le sentiment d'ivresse correspond de fait à une augmentation de force: il est le plus fort au temps où les sexes s'apparient: nouveaux organes, nouvelles facultés, nouvelles couleurs, nouvelles formes, - l'" embellissement " est la conséquence d'une plus grande force. On peut considérer l'embellissement comme l'expression d'une volonté victorieuse, d'une coordination plus intense, d'une mise en harmonie de tous les devoirs violents, d'un infaillible équilibre perpendiculaire. La simplification logique et géométrique est une conséquence de l'augmentation de force; d'autre part, la perception de pareilles simplifications rend intense le sentiment de la force... Sommet de l'évolution: le grand style.
La laideur équivaut à la décadence d'un type; quand il y a contradiction et coordination insuffisante des aspirations intérieures, il faut en conclure qu'il y a diminution de force organisatrice, de " volonté " au point de vue psychologique...
L'état de plaisir que l'on appelle ivresse est exactement un sentiment de haute puissance... Les sensations de temps et de lieu sont transformées; on embrasse des espaces énormes que l'on vient à peine de percevoir; le regard s'étend sur des horizons plus vastes et des multitudes; les organes s'affinent pour la perception des choses les plus petites et les plus fugaces; c'est la divination, la force de l'entendement, mises en éveil par la moindre incitation, par la suggestion la plus faible: la sensualité " intelligente " -; la force se manifeste comme sentiment de souveraineté dans les muscles, souplesse de mouvement, et plaisir que procure cette souplesse, comme danse, légèreté, presto; la force devient la joie de démontrer cette force, un coup de bravoure et d'aventure, l'intrépidité, l'indifférence à l'égard de la vie et de la mort... Tous ces moments prépondérants dans la vie se provoquent mutuellement; le monde des images et des représentations de l'un suffit comme suggestion pour l'autre: - de la sorte des états d'âme finissent par s'entremêler qui auraient peut-être des raisons pour demeurer étrangers les uns aux autres. Par exemple: le sentiment d'ivresse religieuse et l'excitation sexuelle ( - deux sentiments profonds, peu à peu singulièrement coordonnés. Qu'est-ce qui plaît à toutes les femmes pieuses, aux vieilles, aux jeunes ? Réponse: un saint avec de jolies jambes, encore jeune, encore idiot... ), la cruauté dans la tragédie et la pitié ( - également coordonnées normalement... ). Le printemps, la danse, la musique: - tout cela c'est la rivalité des sexes, - et aussi cet " infini dans la poitrine ", comme dans Faust...
Les artistes, lorsqu'ils valent quelque chose, sont doués d'un tempérament vigoureux (aussi au point de vue corporel), ils possèdent de la force en excès, ils sont sensuels; sans un certain surchauffement du système sexuel on ne saurait imaginer un RaphaÎl... Faire de la musique c'est aussi une façon de faire des enfants; la chasteté est seulement l'économie de l'artiste, - et il est certain que chez les artistes la fécondité cesse aussi en même temps que la vertu prolifique... Les artistes ne doivent voir nulle chose telle qu'elle est, ils doivent la voir plus abondante, plus simple, plus forte: c'est pourquoi il faut qu'une sorte de jeunesse et de printemps, une espèce d'ivresse habituelle, leur soient propres dans la vie.

360.

Ce sont les conditions exceptionnelles qui créent l'artiste: tous les états intimement liés aux phénomènes maladifs, de sorte qu'il ne semble pas être possible d'être artiste sans être malade.
Il y a des états physiologiques qui, chez l'artiste deviennent presque une seconde personne et qui, à un degré quelconque, se retrouvent déjà chez l'homme ordinaire.
1) L'ivresse: l'augmentation du sentiment de puissance; la nécessité intérieure de faire des choses un reflet de sa plénitude et de sa propre perfection.
2) L'extrême acuité de certains sens: ceux-ci se mettent alors à comprendre un tout autre langage des signes, - à créer ce langage... - c'est le même que celui qui apparaît allié à certaines maladies nerveuses -; l'extrême mobilité d'où naît une expansion extrême; le désir d'exprimer tout ce qui sait donner des signes.., un besoin de se débarrasser en quelque sorte de soi-même par des signes et des attitudes; la faculté de parler de soi par cent organes de la parole, - un état explosif. Il faut imaginer d'abord cet état comme un désir excessif qui nous pousse à nous débarrasser, par un travail musculaire et une mobilité de toutes sortes, de cette exubérance de tension intérieure: puis comme une coordination involontaire de ce mouvement avec les phénomènes intérieurs (les images, les pensées, les désirs), - comme une sorte d'automatisme de tout le système musculaire, sous l'impulsion d'une forte irritation agissant de l'intérieur -; il y a incapacité d'empêcher la réaction; l'appareil enrayeur est en quelque sorte désembrayé. Tout mouvement intérieur (sentiment, pensée, émotion) est accompagné de changements vasculaires et par conséquent de variations dans la couleur, la température, la sécrétion. La puissance suggestive de la musique, sa "suggestion mentale".
3) L'imitation forcée: une extrême instabilité qui pousse d'une façon contagieuse à communiquer une image donnée, - un état est déjà deviné rien que d'après des signes, et représenté. Une image qui naît intérieurement agit en mettant les membres en mouvement, - une certaine suspension de la volonté... (Schopenhauer !!!) Une sorte de surdité, d'aveuglement à l'égard de tout ce qui se passe au dehors, - le royaume des irritations qui parviennent à se faire jeu est strictement limité.
C'est ce qui distingue l'artiste du profane (le réceptif): celui-ci atteint les points culminants de son irritabilité en recevant, celui-là en donnant - en sorte qu'un antagonisme entre ces deux prédispositions est non seulement naturel, mais encore désirable. Chacun de ces états possède une optique contraire à l'autre, - exiger de l'artiste qu'il s'exerce à l'optique du spectateur (du critique - ), c'est exiger qu'il appauvrisse sa puissance créatrice... Il en est ici comme de la différence des sexes: il ne faut pas demander à l'artiste qui donne de devenir femme, - de " recevoir "...
Notre esthétique fut jusqu'à présent une esthétique de femme, en ce sens que ce sont seulement les hommes réceptifs à l'art qui ont formulé leurs expériences au sujet de ce qui est beau... Cela, est, comme l'indique ce qui précède, une erreur nécessaire: car l'artiste qui commencerait à comprendre se méprendrait, - il n'a pas à regarder en arrière, il n'a pas à regarder du tout, il doit donner. - C'est à l'honneur de l'artiste d'être incapable de critique, - autrement il n'est ni chair ni poisson, il est "moderne"...

361.

Il y a des états qui nous font transfigurer les choses et leur prêter de la plénitude; notre imagination travaille alors sur elles jusqu'à ce qu'elles reflètent notre propre plénitude et notre propre joie de vivre: l'instinct sexuel, l'ivresse, le repos, le printemps, la victoire sur l'ennemi, les sarcasmes, l'air de bravoure, la cruauté, l'extase du sentiment religieux. Il faut surtout considérer trois éléments: l'instinct sexuel, l'ivresse, la cruauté, - qui tous trois appartiennent à la plus ancienne allégresse de fête chez l'homme, dominant de la même façon chez l'" artiste " à son aurore.
D'autre part, lorsque nous nous tenons en présence de choses qui affirment cette transfiguration et cette plénitude notre être animal répond par une irritation des sphères où tous ces états de plaisir ont leur siège: - et le mélange des très subtiles nuances de ce bien-être animal et de ces désirs produit l'état esthétique. Celui-ci ne se manifeste que chez les natures capables d'éprouver cette surabondance de vigueur physique qui permet d'abandonner du sien; c'est là qu'il faut toujours chercher le premier mobile. Le béotien, l'homme fatigué, épuisé desséché (par exemple le savant), ne peut absolument rien recevoir de l'art, parce qu'il ne possède pas la force primordiale artistique, l'obligation de la richesse: celui qui ne peut pas donner ne reçoit rien.
La perfection, dans ces états affectifs (surtout dans l'amour sexuel), se révèle d'une façon naïve, ce qui, pour l'instinct profond, est ce qu'il y a de plus élevé, de plus désirable, de plus précieux, le mouvement ascensionnel de son type; de même vers quel état il aspire véritablement. La perfection c'est l'élargissement extraordinaire de son sentiment de puissance, la richesse, l'abondance, qui, nécessairement, fait déborder la coupe...
L'art nous fait penser à des états de vigueur animale; il est d'une part l'excédent d'une constitution florissante qui déborde dans le monde des images et des désirs; d'autre part, l'irritation des fonctions animales par les images et les désirs de la vie intensifiée; - il est une surélévation du sentiment de la vie, un stimulant à la vie.
En quel sens le laid même peut-il avoir cette puissance ? En ce sens qu'il communique quelque chose de l'énergie victorieuse de l'artiste qui s'est rendu maître de ce qui est laid et épouvantable; ou en ce sens qu'il excite légèrement en nous le plaisir de la cruauté (dans certaines circonstances même le plaisir de nous faire mal à nous-mêmes, les violences sur notre propre personne: et de la sorte le sentiment de la puissance sur nous-mêmes).

362.

Pessimisme en art ? - L'artiste se met peu à peu à aimer pour eux-mêmes les moyens par quoi se manifeste l'état d'ivresse: l'extrême finesse et la splendeur des couleurs, la netteté des lignes, la nuance dans le ton: ce qui distingue alors que généralement, dans ce qui est normal, toute distinction fait défaut. Toutes les choses distinctes, toutes les nuances, en tant qu'elles font souvenir des extrêmes tensions de forces qui provoquent l'ivresse, éveillent en sens inverse ce sentiment d'ivresse; l'effet de l'oeuvre d'art, c'est de provoquer l'état propre à créer l'oeuvre d'art, c'est de susciter l'ivresse.
Ce qui est essentiel dans l'art, c'est la perfection de l'être, l'achèvement, l'acheminement vers la plénitude; l'art est essentiellement l'affirmation, la bénédiction, la divinisation de l'existence... Quel est le sens d'un art pessimiste ?... N'y a-t-il pas là une contradiction ? - Certainement. - Schopenhauer se trompe lorsqu'il place certaines parties de l'art au service du pessimisme. La tragédie n'enseigne pas la " résignation "... Pour l'artiste, représenter les choses terribles et problématiques, c'est déjà un signe qu'il possède l'instinct de puissance et de souveraineté: il ne craint pas ces choses - Il n'y a pas d'art pessimiste... L'art affirme. Job affirme. - Mais Zola ? Mais les Goncourt ? - Les choses qu'ils montrent sont laides: mais de les montrer c'est chez eux aussi le plaisir que provoque la laideur... - A quoi bon ! Vous vous trompez si vous affirmez le contraire. - Combien, à côté de cela, Dostoïewski rachète !

363.

Qu'est-ce qui est tragique ? - J'ai plusieurs fois déjà mis le doigt sur la grande méprise d'Aristote qui croyait trouver dans deux émotions déprimantes, la frayeur et la pitié, les émotions tragiques. S'il avait raison la tragédie serait un art très dangereux: il faudrait mettre en garde contre elle comme contre un péril et un scandale publics. L'art, généralement le grand stimulant de la vie, l'ivresse de vivre, la volonté de vivre, deviendrait ici, au service d'un mouvement descendant, en quelque sorte au service du pessimisme, dangereux pour la santé ( - car il est simplement faux que l'on se " purge " de ces émotions en les suscitant, comme semble le croire Aristote). Quelque chose qui éveille généralement la crainte ou la pitié, désorganise, affaiblit, décourage: - et, en admettant que Schopenhauer gardât raison, en admettant qu'il faille emprunter à la tragédie la résignation, c'est-à-dire un doux renoncement au bonheur, à l'espoir, à la volonté de vivre, on concevrait ainsi un art où l'art se nierait lui-même. La tragédie équivaudrait alors à un processus de décomposition: l'instinct de vie se détruisant lui-même dans l'instinct de l'art. Christianisme, nihilisme, art tragique, décadence psychologique, cela irait-il de pair, cela arriverait-il en même temps à la prépondérance, cela se pousserait-il réciproquement en avant - en bas ?... La tragédie serait le symptôme de la décomposition ?
On peut réfuter cette théorie avec sang-froid: il suffit de mesurer simplement au dynamomètre l'effet de l'émotion tragique. On arrive alors à un résultat que seul peut méconnaître l'esprit absolument mensonger des systématiques: - on s'aperçoit que la tragédie possède un effet tonique. Si Schopenhauer ne voulut pas comprendre cela, s'il considéra la dépression générale comme un état tragique, s'il donna à entendre aux Grecs ( - qui, à son grand dépit, ne se " résignaient " pas... ) qu'ils ne se trouvaient pas à la hauteur d'une conception de l'univers: ce fut là un parti pris, la logique du système, le faux monnayage du systématique, le pire de tous, qui corrompit peu à peu toute la psychologie de Schopenhauer (et lui fit méconnaître despotiquement le génie, l'art lui-même, la morale, la religion païenne, la beauté, la connaissance, et à peu près toute chose).

364.

Veut-on la preuve la plus éclatante qui démontre jusqu'où va la force transfiguratrice de l'ivresse ? - L'" amour " fournit cette preuve, ce que l'on appelle l'amour dans tous les langages, dans tous les silences du monde. Là l'ivresse s'accommode de la réalité à un point que, dans la conscience de celui qui aime, la cause est effacée et que quelque chose d'autre semble se trouver à la place de celle-ci, - un scintillement et un éclat de tous les miroirs magiques de Circé... Ici l'homme et l'animal ne font point de différence; et moins encore l'esprit, la bonté, l'équité... On est subtilement dupé lorsqu'on est subtil; on est grossièrement dupé lorsque l'on est grossier: mais l'amour, l'amour de Dieu lui-même, l'amour de saint des " âmes rachetées ", demeure un dans sa racine: c'est une fièvre qui possède des raisons pour se transfigurer, une ivresse qui fait bien de mentir au sujet d'elle-même... Et, dans tous les cas, l'on ment bien lorsque l'on aime, on ment devant soi-même et au sujet de soi-même: on semble se transfigurer, devenir plus fort, plus riche, plus parfait, on est plus parfait... Nous trouvons ici l'art comme fonction organique: nous le trouvons incrusté dans l'instinct angélique de l'" amour "; nous voyons en lui le plus grand stimulant de la vie, - l'art est par conséquent d'une opportunité sublime, même en ceci qu'il ment... Mais nous nous tromperions si nous nous arrêtions à sa force de mentir: il fait plus qu'imaginer simplement: il déplace même les valeurs. Et, bien loin de déplacer seulement le sentiment de valeur chez celui qui aime, l'amour donne à celui-ci véritablement plus de valeurs, il le rend plus fort. Chez les animaux cet état produit de nouvelles armes, de nouveaux pigments, de nouvelles formes et couleurs, mais avant tout de nouveaux mouvements, de nouveaux rythmes, de nouvelles amorces et de nouvelles séductions. Chez l'homme il n'en est pas autrement. Son économie générale est plus riche que jamais, plus puissante, plus ample que chez lui qui n'aime pas. Celui qui aime devient prodigue, il est assez riche pour cela. Il ose maintenant, il devient aventurier, un âne de générosité et d'innocence; il croit de nouveau au bien, il croit à la vertu, parce qu'il croit à l'amour; et, d'autre part, chez cet idiot du bonheur, les ailes se mettent à pousser, de nouvelles facultés lui viennent et une porte sur I art s'ouvre même pour lui. Si nous déduisons du lyrisme dans le ton et dans les paroles la suggestion de cette fièvre intérieure: que reste-t-il du lyrisme et de la musique ?... L'art pour l'art peut-être ? Le croassement de virtuose des froides grenouilles qui dépérissent dans leur marécage ?... Tout le reste a été créé par l'amour...

365.

Que ne saurait réaliser l'ivresse que l'on appelle l'" amour " et qui est autre chose encore que l'amour ! - Mais tout le monde possède sa science à ce sujet. La force musculaire d'une jeune fille s'accroît dès qu'un homme s'approche d'elle; il existe des instruments pour mesurer cela. Dans les rapports des sexes plus intimes encore, tels que les comportent par exemple la danse, ou d'autres usages sexuels, cette activité augmente au point qu'elle rend capable de véritables tours de force: on finit par n'en plus croire ses yeux - et sa montre ! Il est vrai qu'il faut aussi tenir compte ici du fait que la danse, pareille à tous les mouvements très rapides, apporte avec elle une espèce d'ivresse de tout le système vasculaire, nerveux et musculaire. Il faut donc considérer dans ce cas les effets combinés d'une double ivresse. - Et comme il est sage d'avoir de temps en temps une légère pointe d'ivresse !... Il y a des réalités qu'il ne faut jamais s'avouer; en cela on est femme, en cela on a toutes les pudeurs féminines... Ces jeunes créatures qui dansent là-bas se meuvent visiblement au-delà de toute réalité: elles ne dansent qu'à cause d'un idéal visible; elles voient même, assises autour d'elles, un autre idéal les mères !... Occasion unique pour citer Faust. Elles ont bien meilleure mine quand elles sont un peu lancées, les jolies créatures, - et comme elles le savent bien ! elles deviennent mêmes aimables parce qu'elles le savent ! - Finalement c'est encore leur toilette qui leur en inspire; leur toilette est leur troisième petite ivresse: elles croient en leur tailleur comme elles croient en Dieu: - et qui donc leur déconseillerait ce genre de croyance ! Voilà une foi qui sauve ! Et l'admiration de soi est une chose saine ! L'admiration de soi garantit contre les refroidissements. Une jolie femme qui se savait bien vêtue a-t-elle jamais attrapé un rhume ? Le cas est inconnu. J'admets même qu'elle était à peine vêtue.

366.

La sexualité et la volupté se retrouvent dans l'ivresse dionysiaque: elles ne manquent pas non plus dans l'ivresse apollinienne. Mais il faut encore qu'il y ait une différence d'allure dans les deux états... Le repos extrême de certaines sensations d'ivresse (ou plus exactement le ralentissement du temps et de l'espace) aime à se refléter dans la vision des attitudes et des âmes tranquilles. Le style classique représente essentiellement ce repos, cette simplification, cette réduction, cette concentration, - le sentiment de puissance le plus élevé est concentré dans le type classique. Réagir difficilement; posséder une grande conscience: aucun sentiment de lutte.

367.

La raison dans la vie. - Une chasteté relative, par principe, une grande circonspection dans les choses érotiques, même en pensée, cela peut faire partie de la raison supérieure dans la vie, même chez les natures abondantes et bien douées. C'est vrai surtout pour les artistes dont c'est la meilleure sagesse de la vie. Des voix que l'on ne saurait suspecter se sont déjà prononcées dans ce sens: je nomme Stendhal, Th. Gautier et aussi Flaubert. L'artiste est peut-être, par nature, nécessairement sensuel, émotif en général, accessible à tous les points de vue, allant au-devant de l'irritation, de toute espèce de suggestion. Malgré cela, sous l'empire de sa tâche, de sa volonté d'arriver à la maîtrise, il est généralement un homme sobre et même chaste. Son instinct dominant exige cela de lui: il ne lui permet pas de se dépenser de telle ou telle façon. C'est une seule et même force que l'on dépense dans la conception artistique et dans l'acte sexuel: il n'existe qu'une seule espèce de force. Succomber dans ce cas, se gaspiller, c'est dangereux pour l'artiste: cela trahit un manque d'instinct, plus généralement de volonté, cela peut être un signe de décadence, - cela déprécie en tous les cas son art jusqu'à un degré incalculable.

368.

Les artistes ne sont pas les hommes de la grande passion, quoi qu'ils s'imaginent et quoi qu'ils nous disent. Et ceci pour deux raisons: ils manquent de pudeur devant eux-mêmes (ils se regardent vivre, ils se guettent, ils sont curieux d'eux-mêmes) et ils manquent aussi de pudeur devant la grande passion (ils veulent l'exploiter en tant qu'artistes) Mais, en second lieu, leur vampire, leur talent, jalouse généralement de pareils gaspillages de force que l'on appelle passion. - Avec du talent, on est aussi la victime de son talent: on vit sous le vampirisme de son talent. -
On n'en a pas fini de sa passion lorsqu'on en fait l'exposé, bien au contraire, on l'expose seulement quand on en a fini. (Goethe enseigne qu'il en est autrement; mais il semble qu'il voulut ici se mal comprendre lui-même, - par délicatesse... )

369.

Comparé à l'artiste, l'apparition de l'homme scientifique est en effet le signe d'un certain endiguement, d'un certain abaissement du niveau de la vie ( - mais aussi d'un renforcement, d'une plus grande sévérité, d'une plus grande dureté, d'une plus grande force de volonté).
En quel sens la duplicité, l'indifférence à l'égard du vrai et de l'utile peuvent être chez les artistes des signes de jeunesse, d'" enfantillage "... Ils ont une façon habituelle de déraison, ils s'ignorent eux-mêmes, ils sont indifférents à l'égard des " valeurs éternelles ", ils traitent ce qui est sérieux comme un jeu... leur manque de dignité; Dieu et le polichinelle voisinent, le saint et la canaille... L'imitation devient un instinct dominateur... - Les artistes de début - les artistes de décadence, n'appartiennent-ils pas à toutes les phases... Oui !

370.

Pour être un classique il faut avoir tous les dons, tous les désirs violents et contradictoires en apparence, mais de telle sorte qu'ils marchent ensemble sous le même joug; de telle sorte qu'ils viennent en temps opportun pour amener jusqu'à son niveau supérieur la jouissance de la littérature, ou de sorte qu'ils marchent ensemble sous le même joug; de telle sorte qu'ils viennent en temps opportun pour amener jusqu'à son niveau supérieur la jouissance de la littérature, ou de l'art, ou de la politique ( - et non point quand ce niveau est déjà atteint... ); il faut refléter un état général (soit d'un peuple, soit d'une culture) dans le plus profond de son âme, à une époque où cet état existe encore et n'est pas encore défiguré par l'imitation de l'étranger (ou bien n'existe pas encore, étant encore en dépendance... ); il faut être, non point un esprit réactif, mais un esprit qui délimite et mène en avant, affirmatif dans tous les cas qui se présentent, même avec sa haine.
" Ne faut-il pas pour cela la plus haute valeur personnelle ? "... À considérer peut-être: si les préjugés moraux n'entrent pas ici en jeu et si la grande supériorité morale n'est pas par elle-même en contradiction avec le classique ?... Si les monstres moraux ne doivent pas être nécessairement des romantiques, en paroles et en action ?... Une telle prépondérance d'une vertu sur une autre (telle qu'elle existe chez le monstre moral) est en opposition avec la puissance classique de l'équilibre: en admettant que l'on détienne cette supériorité et que l'on soit malgré cela un classique, on pourrait conclure hardiment que l'on possède l'immoralité au même degré: ce serait peut-être le cas de Shakespeare (à condition qu'il soit véritablement lord Bacon).
L'opposition entre l'actif et le réactif ne se trouve-t-elle pas cachée derrière cette opposition du classique et du romantique ?...

371.

La moralisation des arts. - L'art considéré comme indépendance en face de l'étroitesse morale et de l'optique borgne; ou encore comme moquerie à leur égard. La fuite dans la nature, où la beauté de la nature s'allie à son caractère terrible. Conception du grand homme.
- Les âmes de luxe, fragiles et inutiles, qu'un souffle suffit à troubler, les " belles âmes ".
- Éveiller l'idéal mort dans sa dureté et sa brutalité implacables, comme le monstre le plus splendide qu'il est en réalité.
- Une joie triomphante que cause l'examen psychologique de la sinuosité et du cabotinage inconscient qu'il y a chez tous les artistes infestés de morale.
- La fausseté de l'art, - mettre en lumière son immoralité.
- Mettre en lumière les forces fondamentales " idéalisatrices " (la sensualité, l'ivresse, l'animalité abondante).

372.

Vers l'avenir. - Contre le romantisme, la grande " passion ". - Comprendre que tout goût classique a besoin d'une quantité de froideur, de lucidité, de dureté: la logique avant tout, le bonheur dans la spiritualité, les " trois unités ", la concentration, la haine du sentiment, de la sensibilité, de l'esprit, la haine de ce qui est multiple, incertain, vague, fait de pressentiments, tout aussi bien que de ce qui est bref, aigu, joli, bon. Il ne faut pas jouer avec les formules artistiques: il faut transformer la vie pour qu'elle soit ensuite forcée de se formuler.
C'est une comédie joyeuse, au sujet de laquelle nous apprenons maintenant seulement à rire, une comédie que nous voyons maintenant seulement; les contemporains de Herder, de Winckelmann, de Goethe, de Hegel prétendirent avoir découvert à nouveau l'idéal classique... Et, en même temps, ils découvraient Shakespeare ! - Et la même génération s'était séparée d'une façon perfide de l'Ecole classique française ! comme si l'on n'avait pu apprendre l'essentiel ici tout aussi bien que là !... Mais on revendiquait la " nature ", le " naturel ": ô sottise ! On s'imaginait que le classicisme était une sorte de naturel !
Imaginer jusqu'au bout, sans préjugé et sans mollesse, sur quel terrain peut croître le goût classique. Rendre l'homme plus dur, plus simple, plus fort, plus méchant: cela marche de front. La simplification logique et psychologique. Le mépris du détail, de ce qui est complexe et incertain.
Les Romantiques en Allemagne ne protestèrent pas contre le classicisme, mais contre la raison, la culture, le goût, le XVIIIe siècle.
La sensibilité de la musique romantique et wagnérienne: en opposition avec la sensibilité classique.
La volonté de l'unité (parce que l'unité tyrannise: elle tyrannise les auditeurs et les spectateurs), mais incapacité de la laisser tyranniser dans ce qui est le principal: je veux dire pour ce qui concerne l'oeuvre elle-même (renoncer, séduire clarifier, simplifier). La victoire par les masses (Wagner, Victor Hugo, Zola, Taine).

373.

Le nihilisme des artistes. - La nature est cruelle par sa sérénité; cynique avec ses rayons de soleil. Nous sommes les adversaires des émotions sentimentales. On fuit là-bas où la nature émeut nos sens et notre imagination, où nous n'avons rien à aimer, où l'on ne nous fait pas souvenir des apparences et des délicatesses morales de cette nature nordique - et il en est de même des arts. Nous préférons ne plus nous souvenir du " bien " et du " mal ". Notre irritabilité morale et notre capacité de souffrir sont comme fondues dans une nature terrible et heureuse, dans le fatalisme des sens et des forces. La vie sans bonté.
Ce qu'il y a de bienfaisant, c'est de contempler la grandiose indifférence de la nature vis-à-vis du bien et du mal.
Nulle justice dans l'histoire, nulle bonté dans la nature; c'est pourquoi le pessimiste, pour le cas où il serait artiste, dans l'histoire, irait de préférence aux époques où l'absence de la justice se montre encore avec une naïveté grandiose, où la perfection trouve justement son expression -, et de même dans la nature, il irait là-bas où le caractère méchant et indifférent ne se cache pas, où la nature elle-même représente un caractère de perfection... L'artiste nihiliste se révèle dans sa volonté et sa préférence de l'histoire cynique, de la nature cynique.

374.

C'est une question de force (chez l'individu ou chez le peuple) que l'on se pose en se demandant si l'on se préoccupe du jugement " beau " et où l'on place ce jugement. Le sentiment de la plénitude, de la force accumulée (sentiment qui permet d'accepter bien des choses courageusement et avec une joie qui ferait trembler l'être faible) - le sentiment de puissance exprime le jugement " beau ", même au sujet d'objets et de conditions que l'instinct d'impuissance ne peut considérer que comme dignes de haine, comme " laides ". Le flair qui nous fait comprendre de quoi nous serions capables si nous avions en face de nous un danger, un problème, une tentation, - ce flair détermine aussi notre affirmation esthétique. (" Cela est beau " est une affirmation.)
Il résulte de cela, d'une façon générale, que la préférence pour les choses problématiques et terribles est un symptôme de force: tandis que le goût du joli, du gracieux, appartient aux faibles, aux délicats. Le plaisir que procure la tragédie caractérise les époques fortes et les caractères robustes: leur non plus ultra est peut-être la Divine comédie. Ce sont les esprits héroïques qui se disent oui à eux-mêmes dans la cruauté tragique: ils sont assez durs pour considérer la souffrance comme un plaisir... En admettant, par contre, que les faibles demandent une jouissance à un art qui n'a pas été imaginé pour eux; que feront-ils pour accommoder la tragédie à leur goût ? Ils y introduiront leurs propres appréciations, leurs propres jugements de valeurs: par exemple " le triomphe de l'ordre moral " ou la théorie de " la non-valeur de l'existence ", ou bien l'invite à la " résignation " ( - ou bien encore une décharge de passion, mi-morale, mi-médicale, dans le goût d'Aristote - ). Enfin l'art du terrible, en tant qu'il irrite les nerfs, peut entrer en ligne de compte, comme stimulant chez les êtres faibles et épuisés: c'est aujourd'hui par exemple la raison pour laquelle on apprécie l'art wagnérien. Plus quelqu'un concède aux choses leur caractère terrible et problématique, plus il affirme un sentiment de bien-être et de puissance; il montre ainsi s'il a besoin de voir les choses se terminer par des solutions.
Cette façon de pessimisme artistique est exactement la contre-partie du pessimisme moral et religieux qui souffre de la " corruption " de l'homme, de l'énigme de la vie: celui-ci veut à toute force une solution, du moins un espoir de solution... Les désespérés, ceux qui souffrent et se méfient d'eux-mêmes, bref les malades, ont eu besoin, de tous temps, de visions ravissantes pour pouvoir supporter la vie (l'idée de " béatitude " a cette origine). Il y a un autre cas qui est parent de celui-ci: les artistes de la décadence, qui sont en somme des nihilistes en face de la vie, s'enfuient dans la beauté de la forme, - dans les choses de choix, où la nature s'est faite parfaite, où elle est indifféremment grande et belle... ( - L'" amour du beau " peut être par conséquent autre chose que la faculté de voir une chose belle, de créer une chose belle: il peut être l'expression de l'incapacité d'y parvenir.)
Les artistes qui subjuguent, ceux qui savent faire résonner une consonnance dans chaque conflit, font bénéficier toute chose de leur propre puissance, de leur rédemption personnelle: ils expriment leur expérience personnelle dans le symbolisme de toute oeuvre d'art, - créer, chez eux, c'est de la reconnaissance à l'égard de leur être.
La profondeur de l'artiste tragique consiste en ceci que son instinct esthétique envisage les conséquences lointaines, qu'il ne s'arrête pas auprès des choses prochaines, avec une vue courte, qu'il affirme l'économie en grand, l'économie qui justifie ce qui est terrible, méchant et problématique, et qu'il ne se contente pas seulement de le - justifier.

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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