Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

La volonté de puissance en tant que morale

La société et l'État

325.

Principe: les individus seuls se sentent responsables. Les collectivités ont été inventées pour faire des choses que l'individu n'a pas le courage de faire. C'est que toutes les communautés, toutes les sociétés sont cent fois plus sincères et plus instructives au sujet de la nature de l'homme que l'individu, trop faible pour avoir le courage de ses désirs...
L'" altruisme " tout entier est un résultat de l'intelligence de l'homme privé: les sociétés ne sont pas " altruistes " les unes à l'égard des autres... Le commandement de l'amour du prochain n'a encore été élargi par personne en commandement de l'amour du voisin. Il faut au contraire considérer comme vrai ce qui se trouve dans la loi de Manou...
L'étude de la société est si précieuse parce que l'homme est beaucoup plus naïf en tant que société que l'homme en tant qu'" individu ". La " société " n'a jamais considéré autrement la vertu que comme moyen pour arriver à la force, à la puissance, à l'ordre.

326.

L'État ou l'immoralité organisée - à l'intérieur sous forme de police, de droit pénal, de caste, de commerce, de famille; à l'extérieur comme volonté de puissance, de guerre, de conquête, de vengeance.
Comment se fait-il qu'un grand nombre puisse faire des choses à quoi l'individu ne se déciderait jamais ? Par la division des responsabilités, du commandement et de l'exécution, par l'introduction de la vertu, du devoir, de l'amour de la patrie et du souverain. Par le maintien de la fierté, de la sévérité, de la force, de la haine, de la vengeance, bref de tous les traits typiques qui répugnent à l'être du troupeau...

327.

L'artifice qui rend possible des actions, des entreprises, des passions, qui, selon les mesures individuelles, ne sont plus " permises " - ni de bon goût... l'art qui nous fait entrer dans de pareils mondes " étrangers " leur donne de la saveur; - l'historien montre leur façon de droit et de raison; les voyages, l'exotisme; la psychologie; le droit criminel; la maison d'aliénés; le criminel; la sociologie. - L'" impersonnalité " qui nous fait agir ( - comme intermédiaires d'une collectivité nous pouvons nous permettre les mêmes passions et les mêmes actes, - nous nous appelons alors collège de justice, jury, citoyen, soldat, ministre, prince, société, " critique " - ) provoque chez nous le sentiment que nous portons un sacrifice.
Le maintien de l'État militaire est le dernier moyen soit pour les grandes traditions, soit pour y avoir recours, en égard du type supérieur de l'homme, le type fort. Et toutes les conceptions qui éternisent l'inimitié et les distances sociales des États peuvent trouver là leur sanction (par exemple le nationalisme, le protectionnisme douanier).

328.

Il faut envisager d'abord la quantité que renferme le but et ses effets sur l'optique de l'évaluation: le grand criminel et le petit criminel. La quantité que renferme le but du vouloir décide aussi, chez celui qui agit, s'il a du respect devant lui-même ou s'il éprouve des sentiments mesquins et misérables.
Il faut envisager ensuite le degré d'intellectualité dans les moyens, son effet sur l'optique de l'évolution. Combien différent est le novateur philosophique, l'essayeur, l'homme despotique, si on le compare au brigand, au barbare, à l'aventurier ! - Apparence des hommes " désintéressés ".
Enfin, considérez combien les manières et les attitudes nobles, la bravoure et la confiance en soi-même transforment l'appréciation que l'on peut porter sur ce qui est ainsi réalisé !

***

Pour l'optique de l'évaluation:
Influence de la quantité (grande, petite) dans le but.
Influence de l'intellectualité dans les moyens.
Influence de la manière dans l'action.
Influence de la réussite ou de l'échec.
Influence des forces adverses et de leur valeur.
Influence de ce qui est permis et défendu.

329.

Effet de la prohibition. - Toute puissance qui interdit, qui sait inspirer la crainte chez celui à qui elle défend quelque chose; engendre la mauvaise conscience (c'est-à-dire le désir de faire quelque chose, allié à l'idée que la satisfaction de ce désir sera dangereuse, à la nécessité de garder le secret, de prendre des voies détournées, des précautions). Toute prohibition rend le caractère plus mauvais chez ceux qui ne s'y soumettent pas volontairement, mais seulement de force.

330.

" Récompense et punition. " - On vit ensemble, on dépérit ensemble. Aujourd'hui l'on ne veut pas être récompensé, on ne veut reconnaître personne qui punisse... On a établi le pied de guerre: on veut quelque chose, on rencontre des oppositions et on y arrive peut-être de la façon la plus raisonnable si l'on vit en bon accord, - si l'on conclut un accord.
Dans une société moderne, où chaque individu a fait son " accord ", le criminel est en rupture de contrat... Ce serait là une notion claire. Mais alors on ne pourrait pas tolérer les anarchistes et les adversaires d'une forme de la société dans le sein de celle-ci...

331.

Le crime appartient à la notion de " révolte contre l'ordre social ". On ne punit pas un révolté, on l'écrase. Un révolté peut être un homme malheureux et méprisable: en soi, une révolte ne présente rien qui pût être méprisé, - et, par rapport à notre ordre social, le fait de se révolter n'abaisse pas, par lui-même, la valeur d'un homme. Il y a des cas où l'on devrait même vénérer un tel révolté, parce qu'il ressent dans notre société quelque chose contre quoi il importerait de faire la guerre; parce qu'il y a des cas où il nous réveille du sommeil.
Par le fait qu'un criminel commet une chose particulière sur un particulier, on ne démontre pas encore que ce n'est pas son instinct tout entier qui est en état de guerre contre l'ordre social tout entier: son acte n'est qu'un simple symptôme.
Il faut réduire l'idée de " punition " à l'idée de répression d'une révolte, mesure de sûreté contre le vaincu (captivité totale ou partielle). Mais, par la punition, il ne faut pas vouloir exprimer le mépris: un criminel est, de toute façon, un homme qui risque sa vie, son honneur, sa liberté, - un homme de courage. Il ne faut pas non plus considérer la punition comme une expiation; ou encore comme une dette; car il n'y a pas de rapport d'échange entre la punition et la faute, - la punition ne purifie pas, car le crime ne salit pas.
Il ne faut pas fermer au criminel la possibilité de faire la paix avec la société, en admettant qu'il n'appartienne pas à la race des criminels. Dans le dernier cas, il faut lui faire la guerre encore avant qu'il ait pu se livrer à des actes d'inimitié (première opération, dès qu'on l'a sous sa domination: il faut le châtrer).
Il ne faut pas faire au criminel un reproche de ses mauvaises manières, de l'état inférieur de son intelligence. Rien n'est plus coutumier que de le voir se méprendre sur lui-même (son instinct révolté est souvent la rancune du déclassé, dont il n'arrive pas à prendre conscience faute de lecture), de le voir calomnier et déshonorer son acte sous l'impression de la crainte, de l'insuccès: abstraction faite des cas où le criminel cède à un instinct mal compris, ce qui serait psychologiquement démontrable, et où il prête à son acte, par une action accessoire, un motif qu'il n'a pas (par exemple par un vol, alors que c'est le sang qui lui importait..).
Il faut se garder de juger la valeur d'un homme d'après un acte particulier. Napoléon a voulu mettre en garde contre cette erreur. Les actes qui se montrent en haut relief sont particulièrement insignifiants. Si quelqu'un d'entre nous n'a pas de crime sur la conscience - par exemple, pas d'assassinat - à quoi cela tient-il ? A ceci que nous avons manqué de quelques circonstances favorables. Et si nous en commettions un, quelles idées pourrait-on en tirer sur notre valeur personnelle ? D'une façon générale, on aurait quelque mépris pour nous, si l'on ne nous croyait pas capables de tuer un homme lorsque les circonstances l'exigent. Dans presque tous les crimes, s'expriment en même temps des qualités, qui ne sauraient manquer chez un homme véritable. Ce n'est pas à tort que Dostoïewski a prétendu que les détenus des bagnes sibériens forment l'élément le plus vigoureux et le plus précieux du peuple russe. Si, chez nous, le criminel est une plante mal nourrie et qui s'étiole, c'est tout au déshonneur de nos conditions sociales; du temps de la Renaissance, le criminel prospérait et s'acquérait sa propre façon de vertu, - de vertu dans le style de la Renaissance, il est vrai, virtu, vertu libre de moraliste.
On ne peut parvenir à élever les hommes que lorsqu'on ne les traite pas avec mépris; le mépris moral est un plus grand avilissement et cause un plus grand préjudice que n'importe quel crime.

332.

Dans notre monde civilisé nous apprenons à connaître presque exclusivement le criminel qui s'étiole, écrasé sous la malédiction et le mépris de la société, méfiant à l'égard de lui-même, amoindrissant et calomniant souvent son acte, type de criminel mal venu, et nous répugnons à l'idée que tous les grands hommes étaient des criminels, mais seulement dans le grand style et non pas dans le style pitoyable, nous répugnons à l'idée que le crime fait partie de la grandeur (ceux qui ont scruté les reins ont conscience de cela et aussi ceux qui sont descendus le plus profondément dans les grandes âmes). Se mettre " hors la loi " de la tradition, de la conscience, du devoir - tout grand homme connaît ce danger. Mais il le veut aussi: il veut le grand but et aussi le moyen pour parvenir à ce but.

333.

Dans l'ancien droit pénal une idée religieuse était puissante: celle de la force réparatrice qu'il y a dans la punition. La punition purifie, dans le monde moderne elle souille. La punition est une dette que l'on acquitte, on est vraiment débarrassé de ce pour quoi l'on a tant voulu souffrir. En admettant que l'on croie à cette force de la punition, celle-ci sera suivie d'un allégement qui s'approche véritablement d'une nouvelle santé, d'un rétablissement. On n'a pas seulement fait de nouveau sa paix avec la société, on est aussi redevenu digne d'estime vis-à-vis de soi-même, - on est redevenu " pur "... Aujourd'hui la punition isole plus que la faute; la fatalité qui pèse sur un délit a grandi à tel point qu'elle est devenue ineffaçable. Lorsque l'on a accompli sa peine on est passé au rang des ennemis de la société... Dès lors la société possède un ennemi de plus.
Le droit du talion peut être dicté par l'esprit de représailles (c'est-à-dire par une sorte de vengeance); mais dans la loi de Manou, par exemple, c'est le besoin de posséder un équivalent, pour expier, pour redevenir " libre " au point de vue religieux.

334.

L'accroissement fait partie du concept de la chose vivante; - ce qui est vivant doit augmenter sa puissance et absorber par conséquent des forces étrangères. Sous l'influence des brumes du narcotique moral, on parle du droit de l'individu à se défendre; dans le même sens on pourrait parler aussi de son droit d'attaquer: car les deux choses - la seconde plus que la première - sont des nécessités pour tout ce qui est vivant. L'égoïsme agressif et l'égoïsme défensif ne sont pas affaire de choix ou de " libre arbitre ", ils sont la fatalité de la vie même.
Il est indifférent, dans ce cas, si l'on considère un individu, un corps vivant, ou bien une " société " qui aspire à se développer. Le droit de punir (ou la défense sociale) n'a en somme revêtu le nom de " droit " que par abus: on acquiert un droit par un traité, - mais la défense de soi ne repose pas sur la base d'un traité. Un peuple pourrait du moins, avec autant de raison, appeler droit son besoin de conquête, son désir de puissance, soit par les armes, soit par le commerce, l'échange et la colonisation, - ce serait alors le droit de croissance. Une société qui repousse, définitivement et par instinct, la guerre et l'esprit de conquête est en décadence: elle est mûre pour la démocratie et le régime des épiciers... Dans la plupart des cas, il est vrai, les assurances de paix sont de simples moyens d'engourdissement.

a. L'individu

335.

Morphologie des sentiments de sa propre valeur. - Premier point de vue: en quel sens les sentiments de compensation et de solidarité sont le degré inférieur et préparatoire à une époque où le sentiment de la valeur personnelle, l'initiative d'évaluation dans les détails n'est pas encore possible.
Deuxième point de vue: en quel sens le sentiment de la valeur collective, poussé jusqu'à une certaine hauteur, la fierté de la distance qui sépare dans la vie, le sentiment de l'inégalité, l'aversion contre la médiation, les droits équivalents, l'esprit de conciliation, sont une école d'acheminement vers les sentiments individuels: surtout en tant qu'ils forcent l'individu à représenter la fierté de l'ensemble: - il lui faut alors parler et agir avec un sentiment de sa propre valeur poussé jusqu'à l'extrême, car il personnifie la communauté. Il en est de même lorsque l'individu se considère comme l'instrument et le porte-parole de la divinité.
Troisième point de vue: en quel sens ces formes de l'abandon de soi donnent, de fait, une énorme importance à la personne, lorsque des forces supérieures se servent d'elle: la crainte religieuse devant soi-même; l'état d'âme du prophète, du poète...
Quatrième point de vue: en quel sens la responsabilité pour l'ensemble inculque et permet à l'individu un regard étendu, une main sévère et terrible, de la réflexion, de la froideur et de la grandeur dans l'attitude et le geste, qu'il n'oserait pas avoir s'il s'agissait de lui-même.
En résumé: les égoïsmes collectifs sont la grande préparation à la souveraineté personnelle. La classe noble est celle qui fait l'héritage de cette discipline. -

336.

La mesure de la liberté, soit pour l'individu, soit pour la société, est donnée par le degré de résistance qui doit sans cesse être surmonté pour rester en haut: la liberté considérée bien entendu comme force positive, comme volonté de puissance. Il se pourrait donc très bien que la force supérieure de la liberté individuelle, de la souveraineté, grandisse à cinq pas de son contraire, là où le danger de l'esclavage est suspendu au-dessus de l'existence, pareil à cent épées de Damoclès. Parcourez l'histoire et vous vous en apercevrez. Les époques où l'" individu " devient mûr jusqu'à cette perfection, c'est-à-dire libre, où le type classique de l'homme souverain est réalisé, oh non ! ce ne furent jamais là des époques humanitaires !
Il ne faut pas avoir le choix: ou bien en haut ou bien en bas, rampant, comme un ver, insulté, anéanti, piétiné. Il faut avoir des tyrans contre soi, pour devenir tyran, c'est-à-dire libre. Ce n'est pas un mince avantage que d'avoir cent épées de Damoclès suspendues au-dessus de soi: ainsi l'on apprend à danser, ainsi l'on arrive à la " liberté du mouvement ".

337.

L'individualisme est une façon modeste et encore inconsciente de la " volonté de puissance "; il semble qu'il suffise à l'individu de se libérer d'une prépondérance de la société (que ce soit l'État ou l'Eglise... ). L'individu ne se place pas en opposition en tant que personne, mais seulement en tant qu'unité; il représente toutes les unités contre la collectivité.
Cela signifie qu'instinctivement il se pose en égal avec toutes les unités; ce qu'il obtient, il ne l'obtient pas pour lui-même, en tant que personne, mais comme nombre un, contre la somme totale.
Le socialisme n'est qu'un moyen d'agitation de l'individualisme: il conçoit que, pour aboutir à quelque chose, il faut organiser une action commune, une " puissance ". Mais ce à quoi il veut aboutir, ce n'est pas la société, but de l'individu, mais la société, moyen pour rendre possibles beaucoup d'individus. C'est là l'instinct des socialistes, sur quoi ils se trompent fréquemment ( - sans oublier que, pour parvenir à leurs fins, il leur faut souvent tromper les autres). Le sermon altruiste au service de l'égoïsme individuel: une des duperies les plus habituelles du XIXe siècle.
L'anarchisme n'est, de son côté, qu'un moyen d'agitation du socialisme; avec ses moyens, il éveille la crainte, avec la crainte il commence à fasciner et à terroriser: avant tout il attire de son côté les hommes courageux et audacieux, même sur le domaine spirituel.
Malgré tout cela, l'individualisme est le degré le plus modeste de la volonté de puissance.

***

Lorsque l'on atteint une certaine indépendance on veut davantage: il se fait une sélection selon le degré de force: l'individu ne se place plus en égal, sans examen; il cherche au contraire ses semblables, - il se dégage des autres. À l'individualisme succède la formation des membres et des organes: les tendances voisines se réunissent et se manifestent en tant que puissance; entre ces centres de puissance il y a frottement, guerre, reconnaissance des forces réciproques, compensation, rapprochement, fixation de l'échange des productions. Finalement: hiérarchie.
1) Les individus se rendent libres.
2) Ils entrent en lutte, ils s'accordent sur des " droits égaux " (la " justice " comme but).
3) Lorsque ceci est réalisé, les véritables inégalités des forces ressortent avec des effets plus grands (puisque, somme toute, la paix règne, et que beaucoup de petites quantités de forces se distinguent entre elles par des différences qui autrefois étaient égales à zéro); maintenant les individus s'organisent en groupes; les groupes aspirent à des privilèges et à des supériorités. La lutte reprend de plus belle, sous une forme plus adoucie.
On veut la liberté tant que l'on n'a pas encore la puissance. Lorsque l'on commence à l'avoir, on veut la prépondérance. Si l'on n'y réussit pas (si l'on est encore trop faible pour cela), on demande la " justice ", c'est-à-dire les droits égaux.

338.

Les formes masquées de ta volonté de puissance:
1) Désir de liberté, d'indépendance, et aussi d'équilibre, de paix, de coordination. Il y a aussi le désir de solitude, de " liberté d'esprit ". Dans une forme inférieure: la volonté d'être, " l'instinct de conservation ".
2) Le désir de prendre rang pour satisfaire la volonté de puissance de la collectivité: la soumission, se rendre utile et indispensable auprès de celui qui détient le pouvoir; l'amour, chemin détourné pour atteindre le coeur des puissants, - afin de le dominer.
3) Le sentiment du devoir, la conscience, la consolation imaginaire d'appartenir à un rang supérieur à celui des hommes qui détiennent effectivement le pouvoir; la reconnaissance d'une hiérarchie qui permet de juger, même les plus puissants; la condamnation de soi, l'invention de nouvelles tables de valeurs (les juifs en sont l'exemple classique).

339.

Le " machiavélisme " de la puissance (machiavélisme inconscient). - La volonté de puissance apparaît: a) chez les opprimés, chez les esclaves de toute espèce, sous forme de désir de " liberté ": c'est seulement la délivrance qui semble être le but (au point de vue moral et religieux: " responsable seulement devant sa propre conscience "; " liberté évangélique ", etc.);
b) chez une espèce plus forte qui commence à s'élever à la puissance; c'est alors la volonté de la supériorité; si celle-ci commence par être sans succès, elle se restreint d'abord à la volonté de " justice ", c'est-à-dire à l'égalité des droits pour tout le monde (lutte pour les droits... );
c) chez les plus forts, les plus riches, les plus indépendants, les plus courageux, sous forme d'" amour de l'humanité ", du " peuple ", de l'évangile, de la vérité, de Dieu; sous forme de pitié, de sacrifice de soi, etc., - et encore sous forme de victoire remportée sur les autres, d'entraînement, d'enrégimentement instinctif à une grande quantité de force, avec quoi l'on voudrait s'identifier, pour pouvoir lui donner une direction: le héros, le prophète, le César, le Sauveur, le berger; - l'amour sexuel appartient aussi à cette rubrique: il veut la subjugation, la prise de possession, et il apparaît comme s'il était l'abandon. En somme c'est seulement l'amour de l'" instrument ", du " gage ", la conviction que telle chose vous appartient, comme à quelqu'un qui peut s'en servir).
" Liberté ", " justice " et " amour " !!! -

340.

L'incapacité de la puissance, son hypocrisie et sa ruse: sous forme d'obéissance (subordination, fierté du devoir rempli, moralité... ); sous forme de résignation, d'abandon, d'amour (idéalisation, divinisation de celui qui commande, comme compensation, et indirectement, comme glorification de soi); sous forme de fatalisme, de résignation; sous forme d'objectivité, sous forme de tyrannie exercée sur soi-même (stoïcisme, ascétisme, renoncement, sanctification); sous forme de critique, de pessimisme, d'indignation, de tracasserie; - en affectant une " belle âme ", la " vertu ", l'" adoration de soi-même ", la vie " à l'écart ", la " pureté " qui se garde du monde, etc. ( - la conviction que l'on est incapable d'exercer la puissance, travestie en dédain). Partout s'exprime le besoin d'exercer, malgré tout, une puissance quelconque, ou de se créer momentanément, à soi-même, l'apparence de puissance - sous forme d'ivresse.
Les hommes qui veulent la puissance à cause des avantages de bonheur qu'elle présente - parti politique.
D'autres hommes qui veulent la puissance, même au prix de désavantages et de sacrifices visibles dans leur bonheur et leur bien-être - les ambitieux.
D'autres hommes qui veulent la puissance simplement parce que, s'ils ne la voulaient pas, ils tomberaient dans d'autres mains dont ils ne veulent pas dépendre.

341.

Rectification de l'idée d'" égoïsme ". -Si l'on a compris en quel sens l'" individu " est une erreur et comment chaque être particulier comprend, en droite ligne, le processus tout entier (non seulement par hérédité, mais en lui-même... ) on accordera à l'être particulier une énorme importance. L'instinct y parle son véritable langage; lorsque cet instinct se relâche, - lorsque l'individu ne se cherche une valeur qu'au service des autres, on peut conclure, avec certitude, à de la fatigue et de la dégénérescence. L'altruisme du sentiment, sincère et sans tartuferie, correspond à l'instinct qui nous pousse à nous créer du moins une seconde valeur, au service d'autres égoïsmes. Mais, dans la plupart des cas, cet altruisme n'est qu'apparent: c'est alors un détour pour conserver son propre sentiment de valeur.

342.

Amour. - Voyez donc: cet amour, cette compassion des femmes - y a-t-il quelque chose de plus égoïste ? Et lorsqu'elles se sacrifient, lorsqu'elles sacrifient leur honneur, leur réputation, à qui se sacrifient-elles ? A l'homme ? Ou bien n'est-ce pas plutôt à un appétit sans frein ? - Ce sont là des désirs tout aussi égoïstes, quel que soit le bien qu'ils fassent aux autres et malgré la reconnaissance qu'ils provoquent...
Comment une pareille superfétation d'une évaluation peut sanctifier tout le reste !

343.

Qu'est-ce que la vie ? - Louanges et reconnaissance à l'occasion d'une moisson abondante, du beau temps, de la victoire, des noces et de la paix: - mais toutes ces fêtes ont besoin d'un objet à l'égard duquel le sentiment peut trouver à se manifester. On veut que tout le bien qui vous arrive vous ait été fait par quelqu'un: on veut trouver l'auteur. De même, devant une oeuvre d'art: on ne se contente pas de l'admirer en elle-même, on veut louer l'artiste. - Qu'est-ce donc que louer ? Une façon de compensation par rapport à des bienfaits reçus, une restitution, un témoignage de notre puissance à nous, - car celui qui loue affirme, apprécie, évalue, juge: il s'arroge le droit de pouvoir affirmer, de pouvoir attribuer un honneur... Le sentiment intensifié de bonheur et de vie est aussi un sentiment de puissance intensifié: c'est en partant de ce sentiment que l'homme loue ( - qu'il invente et cherche un auteur, un " sujet " - ). La reconnaissance est la bonne vengeance: exigée et exercée le plus sévèrement là où l'égalité et la fierté doivent être maintenues en même temps, là où l'on exerce le mieux la vengeance.

344.

Tout ce qui vient de la faiblesse ne vaut rien, tout ce qui vient du doute à l'égard de soi-même et de l'âme maladive - et si cela se manifeste par le plus grand mépris des biens de la terre, cela ne vaut encore rien, car c'est alors un exemple qui empoisonne la vie... Le regard du prêtre, son existence blême et à l'écart ont fait plus de mal à la vie que toute son abnégation n'a eu d'utilité: une pareille existence à l'écart calomnie la vie.

345.

Que l'on mette en jeu sa vie, sa santé, son honneur, c'est la conséquence de l'orgueil et de la volonté débordante et dissipatrice. Ce n'est pas par amour des hommes que l'on agit ainsi, mais parce que tout grand danger provoque notre curiosité pour ce qui concerne la mesure de notre force, de notre courage.

346.

" Sacrifier sa vie pour une cause " - quel effet cela fait ! Mais il y a bien des choses pour lesquelles on sacrifie sa vie: toutes les passions, les unes comme les autres, veulent avoir leur satisfaction. Que ce soit la pitié, ou la colère, ou la vengeance - si l'on y met sa vie cela ne change rien à l'affaire. Combien y en a-t-il qui ont sacrifié leur vie pour les jolies femmes - et même, ce qui est pire, leur santé ! Lorsque l'on en a le tempérament, on choisit instinctivement les choses dangereuses: par exemple, les aventures de la spéculation lorsque l'on est philosophe, ou les aventures de l'immoralité lorsque l'on est vertueux. Une espèce d'hommes ne veut rien risquer, l'autre veut risquer. Sommes-nous les contempteurs de la vie, nous autres ? Au contraire, nous cherchons instinctivement une vie élevée à une haute puissance, une vie dans les dangers... Par là, encore une fois, nous ne voulons pas être plus vertueux que les autres. Pascal, par exemple, ne voulut rien risquer et il demeura chrétien, c'était peut-être vertueux. -

347.

Les sentiments de bonté, de charité, de bienveillance, n'ont nullement été mis en honneur à cause de l'utilité qui en découle, mais parce qu'ils font partie de l'état d'âme des âmes abondantes qui peuvent abandonner de leur trop-plein et dont la valeur c'est la plénitude de vie. Qu'on observe des yeux les bienfaiteurs ! On y verra toute autre chose que l'abnégation, la haine du moi, le " pascalisme ". -

348.

Qu'advient-il de l'homme qui n'a plus de raison de se défendre et d'attaquer ? Que lui reste-t-il de ses passions s'il perd celles qui sont ses armes défensives et offensives ?

349.

Aux époques démocratiques on déteste la " volonté de puissance ", au point que toute la psychologie que l'on en fait semble s'appliquer à l'amoindrir et à la calomnier. Le type du grand ambitieux: cela doit être Napoléon ! Et César ! Et Alexandre ! - Comment si ce n'étaient pas là précisément ceux qui méprisaient le plus les honneurs ! -
Et Spencer développe que l'on aspire à la puissance pour posséder les jouissances dont dispose l'homme puissant: - il entend cette aspiration à la puissance, comme un désir de jouissance, comme de l'hédonisme !...

350.

L'involontaire naïveté d'un La Rochefoucauld, qui croit dire quelque chose d'audacieux, d'indépendant et de paradoxal - alors la " vérité " en psychologie était quelque chose qui remplissait d'étonnement - par exemple la maxime: " Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertus que les âmes communes, mais seulement celles qui ont de plus grands desseins. " Il est vrai que John Stuart Mill (qui appelait Chamfort le La Rochefoucauld plus noble et plus philosophique du XVIIIe siècle, ne voit en lui que l'observateur sagace de tout ce qui, dans l'âme humaine, se réduit à de l'" égoïsme habituel ", et il ajoute: " Un esprit noble ne se résoudra jamais à s'imposer la nécessité d'une contemplation prolongée de ce qui est vulgaire et bas, à moins que ce ne soit pour montrer contre quelles influences néfastes l'esprit supérieur et la noblesse de caractère savent se maintenir victorieusement. "

351.

Toutes les passions sont utiles, les unes directement, les autres indirectement; par rapport à leur utilité, il est absolument impossible de fixer une gradation de valeur, - bien qu'il soit certain qu'au point de vue économique toutes les forces de la nature sont bonnes, c'est-à-dire utiles, quelle que soit la part de fatalité terrible et irrévocable qui découle d'elles. Tout au plus pourrait-on dire que les passions les plus puissantes sont les plus précieuses: en ce sens qu'il n'existe pas de plus grande source de force.

352.

Ce que l'on appelle utile dépend absolument de l'intention, du but; l'intention, d'autre part, dépend absolument du degré de puissance: c'est pourquoi l'utilitarisme n'est pas une doctrine des fondements, mais seulement des conséquences, et l'on ne peut absolument pas lui prêter un caractère obligatoire.

353.

Notre connaissance est devenue scientifique dans la mesure où il est possible d'évaluer et d'apprécier. Il y aurait lieu de faire un essai pour voir si l'on ne pourrait pas édifier un ordre scientifique des valeurs simplement sur une échelle graduée des forces. Toutes les autres " valeurs " sont des préjugés, des naïvetés, des malentendus. - Ils sont partout réductibles à cette échelle graduée de forces. La hausse dans cette échelle signifie une augmentation de valeur: la baisse: la diminution de valeur. - Ici on a l'apparence et le préjugé contre soi.

354.

Histoire de la moralisation et de l'amoralisation

Première proposition: il n'y a pas du tout d'actes moraux: ceux-ci sont purement imaginaires. Non seulement ils ne sont pas démontrables (ce que Kant a concédé et le christianisme aussi), - mais ils sont même impossibles. On a inventé une opposition aux forces actives, par un malentendu psychologique, croyant ainsi désigner une autre espèce de ces forces; on a imaginé un mobile premier qui n'existe pas du tout. D'après ce mode d'évaluer qui a mis en cours l'opposition entre " moral " et " immoral ", il faudrait dire: il n'y a que des intentions et des actes immoraux.
Deuxième proposition: Toute cette distinction entre " moral " et " immoral " part du principe que tant les actes moraux que les actes immoraux sont des actes de libre spontanéité, - bref qu'une telle spontanéité existe, ou, autrement dit: que l'évaluation morale ne se rapporte qu'à une seule espèce d'intentions et d'actes, l'espèce libre. Mais toute cette espèce d'intentions et d'actes est purement imaginaire: le monde auquel on pourrait appliquer seulement l'échelle morale n'existe pas du tout: - il n'y a ni actes moraux ni actes immoraux.

***

L'erreur psychologique, dont est sortie l'opposition entre l'idée " moral " et " immoral "; le " désintéressement ", l'" altruisme ", le " renoncement à soi " - tout cela est irréel et imaginaire.
Dogmatisme erroné par rapport à l'" ego ": celui-ci, pris au point de vue atomique, dans une fausse opposition avec le " non-moi "; de même le moi dégagé du devenir, comme quelque chose qui est. La fausse substantialisation du moi; celle-ci (dans la croyance à l'immortalité personnelle) est mise au rang des articles de foi, principalement sous la pression de la discipline religieuse et morale. Après cette séparation artificielle, cette déclaration d'autonomie du moi, on avait devant soit une contradiction de valeurs qui semblait irréductible: le moi individuel et l'énorme non-moi. Il semblait évident que la valeur du moi individuel ne pouvait résider que dans son rapport avec l'énorme " non-moi " à quoi il se subordonnait pour n'exister qu'à cause de lui - Là, les instincts de troupeau étaient déterminants. Rien ne s'oppose plus à ces instincts que la souveraineté de l'individu. Mais, en admettant que le moi existe en tant que chose en soi, il faut précisément que sa valeur réside dans la négation de soi.
Nous nous trouvons donc en présence: 1) d'une fausse autonomisation de l' " individu " sous forme d'atome;
2) d'une appréciation de troupeau qui condamne le désir de rester atome et y voit un coté d'inimitié;
3) la conséquence c'est la victoire sur l'individu par le déplacement de son but;
4) dès lors il semblait y avoir des actions qui se niaient elles-mêmes; on imaginait autour d'elles toute une sphère de contradictions;
5) on demandait: dans quelles actions l'homme s'affirme-t-il le plus fortement ? C'est autour de ces actions (de sexualité, d'avidité, d'ambition, de cruauté, etc.), que l'on a accumulé les anathèmes, la haine, le mépris: on croyait qu'il existait des instincts non-égoïstes, on réprouva tous les instincts égoïstes, on exigea tous ceux qui étaient altruistes;
6) qu'avait-on fait, en conséquence ? On avait mis au ban les instincts les plus rigoureux, les plus naturels, davantage encore, les seuls instincts réels; - il fallut, dès lors, pour qu'un acte devînt louable, y nier la présence de pareils instincts: - énorme falsification psychologique ! Toute espèce de " contentement de soi " avait même encore besoin de se rendre possible en se faisant mal interpréter sub specie boni. Au contraire: la classe qui tire avantage de prendre à l'homme le contentement de soi (les représentants de l'instinct de troupeau, par exemple le prêtre et le philosophe) sut montrer d'une façon subtile et avec beaucoup de sagacité psychologique comment, malgré tout, l'égoïsme règne partout. Conclusion chrétienne: " Tout est péché, même nos vertus. L'homme est absolument mauvais. L'action désintéressée n'est pas possible. " Péché originel. Bref, après avoir mis ses instincts en contradiction avec un monde purement imaginaire du bien, il finit par le mépris de soi, et devient incapable de se livrer à des actes " bons ".
Avec le christianisme il y a progrès dans l'affinement du regard psychologique: La Rochefoucauld et Pascal. Le christianisme a compris l'identité complète des actions humaines et leur égalité de valeur dans les grandes lignes ( - elles sont toutes immorales).

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On se mit donc sérieusement à former des hommes en qui l'égoïsme serait tué: - les prêtres, les saints. Et lorsque l'on doutait de la possibilité de devenir " parfait ", on ne doutait pas de sa connaissance de ce qui est parfait.
La psychologie du saint, du prêtre de l'" homme bon " devint naturellement une pure fantasmagorie. On avait déclaré mauvais les motifs réels d'agir: il fallut donc, pour pouvoir agir encore, pour pouvoir ordonner des actions, décrire comme possibles des actions qui n'étaient pas possibles du tout, et les sanctifier en quelque sorte. Avec la même duplicité que l'on avait mis à calomnier on se mit dès lors à vénérer et à idéaliser.
La colère contre les instincts de la vie fut considérée comme " sacrée ", comme vénérable. La chasteté absolue, l'obéissance absolue, la pauvreté absolue: idéal de prêtre. L'aumône, la piété, le sacrifice, la négation du beau, de la raison, de la sensualité, regard morose pour toutes les qualités fortes que l'on possède: idéal du laïque.

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On avance: les instincts calomniés cherchent aussi à obtenir un droit (par exemple la Réforme de Luther: la forme la plus grossière du mensonge moral sous le nom de " liberté évangélique "), - on les débaptise pour leur donner des noms sacrés.
Les instincts calomniés cherchent à démontrer qu'ils sont nécessaires, car autrement les instincts vertueux ne seraient pas possibles; il faut vivre, pour vivre pour autrui: l'égoïsme pour arriver à un but.
On va plus loin, on cherche à donner un droit d'existence tant aux impulsions égoïstes qu'aux impulsions altruistes: égalité des droits pour les uns comme pour les autres (au point de vue de l'utilité).
On va plus loin encore, on cherche l'utilité supérieure en préférant le point de vue égoïste en face du point de vue altruiste: plus utile par rapport au bonheur du plus grand nombre, du développement de l'humanité, etc. Donc: une prépondérance des droits de l'égoïsme, mais sous une perspective extrêmement altruiste (" utilité générale de l'humanité ").
On cherche à concilier la façon d'agir altruiste avec le naturel, on cherche le courant altruiste à la base de la vie; on considère l'égoïsme et l'altruisme comme également fondés dans l'essence même de la vie et de la nature.
On rêve de la disparition de l'antinomie dans un avenir quelconque, où, par une adaptation continuelle, ce qui est égoïste est en même temps altruiste...
Enfin l'on comprend que les actions altruistes ne sont qu'une catégorie des actions égoïstes, - et que le degré que l'on met à aimer, à se dépenser donne une preuve du degré de la puissance individuelle et de la personnalité. Bref, en rendant l'homme plus méchant, on le rend en même temps meilleur, - et l'on ne saurait être l'un sans être l'autre en même temps... Ainsi s'ouvre le rideau sur l'énorme falsification dans la psychologie de l'homme, telle qu'elle a été pratiquée jusqu'à présent.

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Conclusions: il n'existe que des intentions et des actes immoraux; - ceux que l'on prétend être moraux sont en réalité des immoralités. Toutes les passions peuvent se déduire de la même volonté de puissance: leur essence est identique. L'idée de vie: - dans les contradictions apparentes (" bien et mal "), s'expriment des instincts aux degrés de puissance variables, des hiérarchies momentanées, sous lesquelles certains instincts sont tenus en bride ou pris au service. - Justification de la morale: économique, etc.

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Contre la seconde proposition. Le déterminisme: essai de sauver le monde moral en le déplaçant - dans l'inconnu. Le déterminisme n'est qu'un mode, pour pouvoir escamoter nos appréciations de valeur, après qu'elles n'ont plus trouvé de place dans un monde figuré d'une façon mécanique. C'est pourquoi il faut attaquer et miner le déterminisme; et aussi contester notre droit à une séparation entre un monde des choses en soi et un monde des phénomènes.

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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