Critique de l'idée de " cause ". - Physiologiquement,
l'idée de " cause " est notre sentiment de puissance dans ce que
l'on appelle la volonté, - l'idée d'" effet " c'est le préjugé
de croire que le sentiment de puissance est la puissance elle-même
qui met en mouvement...
Une condition qui accompagne un événement, et qui est
déjà un effet de cet événement, est projetée
comme " raison suffisante " de celui-ci; - le rapport de tension de notre
sentiment de puissance (la joie en tant que sentiment de puissance, de
la résistance surmontée - sont-ce là des illusions
?
Retranscrivons l'idée de "cause" dans la seule sphère
qui nous soit connue et d'où nous l'avons prise et nous ne pourrons
imaginer aucun changement, où il n'y ait volonté de
puissance. Nous ne saurions trouver l'origine d'une transformation s'il
n'y a pas empiétement d'une puissance sur une autre puissance.
La mécanique ne nous montre que des conséquences, et
encore ne nous les montre-t-elle qu'en images (le mouvement est un langage
figuré). La gravitation elle-même n'a pas de cause mécanique,
car elle n'est que la raison de conséquences mécaniques.
La volonté d'accumuler des forces est spécifique pour
le phénomène de la vie, la nutrition, la procréation,
l'hérédité, - pour la société, l'État,
les murs, l'autorité. Ne nous serait-il pas permis de considérer
aussi cette volonté comme cause agissante dans la chimie ? - et
dans l'ordre cosmique ?
Non seulement constance de l'énergie: mais maximum d'économie
dans la consommation: de sorte que le désir de devenir plus fort,
dans chaque centre de force, est la seule réalité, -
non point conservation de soi, mais désir de s'approprier, de se
rendre maître, d'augmenter, de devenir plus fort.
Un principe de causalité doit-il nous démontrer
que la science est possible ? - " La même cause produit le même
effet. " - " Une loi permanente des choses " ? - " Un ordre invariable.
" - Parce qu'une chose est évaluable, est-elle de ce fait nécessaire
?
Lorsque quelque chose arrive de telle ou telle façon et non
point autrement, ce n'est pas le fait d'un " principe ", d'une " loi ",
d'un " ordre ", mais cela démontre que des quantités de forces
sont en action, dont c'est l'essence même d'exercer la puissance
sur d'autres quantités de forces.
Pouvons-nous admettre une aspiration à la puissance,
sans une sensation de plaisir ou de déplaisir, c'est-à-dire
sans un sentiment d'augmentation ou de diminution de force ? Le mécanisme
est seulement un langage des signes pour un monde de phénomènes
internes, la lutte et la victoire de certaines quantités de volonté.
Toutes les hypothèses du mécanisme, la matière, l'atome,
la pression et le choc, la pesanteur ne sont pas des faits en soi, mais
des interprétations à l'aide de fictions psychiques.
La vie, étant la forme de l'être qui nous est le plus
connue, est spécifiquement une volonté d'accumuler la force:
- Tous les procès de la vie ont là leur levier; rien ne veut
se conserver, tout doit être additionné et accumulé.
La vie, en tant que cas particulier (l'hypothèse qui, en partant
de là, aboutit au caractère général de l'existence
- ), aspire à un sentiment maximal de puissance; elle est
essentiellement l'aspiration à un surplus de puissance; aspirer,
ce n'est point autre chose que d'aspirer à la puissance; cette volonté
demeure ce qu'il y a de plus intime et de plus profond: la mécanique
est une simple sémiotique des conséquences.
297.
Critique du mécanisme. - Éloignons ici les deux
concepts populaires, la " fatalité " et la " loi ": la première
introduit dans le monde une fausse contrainte, la seconde une fausse liberté.
Les " choses " ne se comportent pas régulièrement, conformément
à une règle: il n'y a pas de choses ( - c'est là
une simple fiction): elles ne se laissent pas non plus diriger par la contrainte
d une fatalité. Ici l'on n'obéit pas: car, qu'une chose
soit ce qu'elle est, forte ou faible, ce n'est pas la conséquence
d'une soumission, ou d'une règle, ou d'une contrainte...
Le degré de résistance et le degré de prépondérance
- c'est de cela qu'il s'agit dans tout ce qui arrive: si nous, pour notre
usage quotidien dans le calcul, nous sommes à même d'exprimer
cela en formules et en " loi ", tant mieux pour nous ! Mais nous n'avons
pas introduit de moralité dans le monde, par le fait que nous l'imaginons
obéissant -.
Il n'y a pas de loi: chaque puissance tire à chaque instant
sa dernière conséquence. C'est précisément
sur le fait qu'il n'y a pas de mezzi divini que repose la calculabilité.
Une quantité de force est définie par l'effet qu'elle
produit et par la résistance qu'elle exerce. L'adiaphorie, qui,
en soi, serait imaginable, n'existe pas. C'est essentiellement un désir
de violence et un désir de se défendre contre les violences.
Il ne s'agit pas de conservation de soi; chaque atome agit sur tout l'être,
- il est supprimé en imagination lorsque l'on supprime ce rayonnement
de volonté de puissance. C'est pourquoi je l'appelle une quantité
de " volonté de puissance ": par là est exprimé le
caractère dont on ne peut faire abstraction, dans l'ordre mécanique,
sans faire abstraction de cet ordre même.
La transcription de ce monde d'effets en un monde visible -
un monde pour l'oeil - c'est l'idée de " mouvement ". On sous-entend
toujours ici que quelque chose est mis en mouvement - que ce soit la fiction
d'un atome-globule ou même l'abstraction de celui-ci, l'atome dynamique,
on imagine toujours une chose qui agit, - ce qui équivaut à
dire que nous ne sommes pas sortis de l'habitude, à quoi les sens
et le langage nous induisent. Le sujet et l'objet, un acteur pour agir,
l'action et ce qui la provoque, ainsi séparés: n'oublions
pas que cela désigne une simple sémiotique et rien de réel.
La mécanique, en tant que doctrine du mouvement, est déjà
une transcription dans le langage des sens de l'homme.
Nous avons besoin d'unités pour pouvoir calculer: mais ce n'est
pas une raison pour admettre que ces unités existent réellement.
Nous avons emprunté la notion d'unité à notre conception
du " moi ", - notre plus ancien article de foi. Si nous ne nous considérions
pas comme des unités, nous n'aurions jamais formé le concept
de l'" être ". Maintenant, assez tardivement, nous sommes abondamment
convaincus que notre conception du moi ne garantit rien en faveur
d'une unité réelle. Pour maintenir théoriquement le
monde mécanique, il nous faut donc toujours réserver la clause
que c'est par deux factions que nous y parvenons: le concept du mouvement
(emprunté à notre langage des sens) et le concept de l'atome
(c'est-à-dire l'idée de l'unité provenant de notre
" expérience " psychique): la condition première du monde
mécanique, c'est un préjugé des sens et un
préjugé
psychique.
Le monde mécanique est imaginé de la façon
dont seuls la vue et le toucher peuvent s'imaginer un monde (comme " mis
en mouvement " en sorte qu'il peut être évalué que
l'on simule des unités de cause, des " choses " (atomes) dont l'effet
demeure constant ( - transmission d'un faux concept du sujet sur le concept
de l'atome): idée du nombre, idée de l'être (idée
du sujet), idée de l'activité (séparation de la cause
et de l'effet), mouvement (la vue et le toucher); de telle sorte que tout
effet est mouvement, que, partout où il y a mouvement, quelque
chose est mis en mouvement.
Ce qui est " phénoménal " c'est donc l'introduction
de l'idée du nombre, du sujet, du mouvement: nous y conservons notre
oeil,
notre psychologie.
Si nous éliminons ces adjonctions, il ne reste point de " choses
", mais des quantités dynamiques, qui se trouvent dans un rapport
de tension avec toutes les autres quantités, dont l'essence même
réside dans ces rapports avec toutes les autres quantités,
dans leur " action " sur elles. La volonté de puissance n'est point
un être, point un devenir, mais un pathos, - elle est le fait
élémentaire d'où résulte un devenir et une
action...
La mécanique formule des phénomènes de succession,
elle les formule au point de vue sémiotique, avec des moyens d'expression
sensibles et psychologiques: elle ne touche point à la force causale.
Si l'essence intime de l'être est volonté de puissance;
si le plaisir est l'augmentation de la puissance, le déplaisir le
sentiment de ne pas pouvoir résister et se rendre maître:
ne nous est-il pas permis de considérer le plaisir et le déplaisir
comme des faits cardinaux ? La volonté est-elle possible sans cette
double oscillation du oui et du non ?... Question absurde;
quand l'essence même est volonté de puissance et, par conséquent,
sensation de plaisir et de déplaisir ! Nonobstant, il est besoin
d'oppositions, de résistances, donc, au point de vue relatif, d'unités
qui empiètent.
298.
Critique de l'idée de cause.
Nous n'avons absolument pas d'expérience au sujet de la " cause
": l'idée tout entière, si nous voulons la suivre au point
de vue psychologique, nous vient de la conviction subjective que nous
sommes des causes, c'est-à-dire que le bras remue. Nous distinguons
les acteurs de l'action - et c'est de ce schéma que nous nous servons
partout: pour tout ce qui arrive nous cherchons un auteur. Qu'avons-nous
fait ? Nous avons mal interprété un sentiment de force, de
tension, de résistance, un sentiment musculaire qui est déjà
un commencement d'action, pour en faire une cause, nous avons tenu pour
la cause la volonté de faire telle ou telle chose, parce que l'action
s'ensuivrait.
Il n'y a pas du tout de " cause ": - dans quelques cas où celle-ci
nous apparaissait donnée et où nous l'avions projetée
en dehors de nous-mêmes pour l'intelligence de " ce qui arrive "
- il est démontré que nous nous faisons illusion. Notre intelligence
de " ce qui arrive " consistait en ceci que nous inventions un sujet rendu
responsable du fait que quelque chose arrivait, et de la façon dont
cela nous arrivait. Nous avons résumé notre sentiment de
volonté: de " liberté ", de responsabilité et notre
intention d'une action dans le concept d'une " cause " - causa efficiens
et causa finalis, dans la conception fondamentale, c'est-à-dire
la même chose -. Nous pensions qu'un effet était expliqué
lorsque l'on pouvait montrer une condition où l'on était
déjà inhérent. De fait, nous inventons toutes les
causes d'après le schéma de l'effet ! Ce dernier nous est
connu.
Par conséquent, nous sommes incapables de prédire d'une
chose quelconque dans quel sens elle " agira ".
L'être, le sujet, la volonté, l'intention, tout cela est
inhérent à la conception de " cause ".
Nous cherchons les êtres pour expliquer pourquoi quelque chose
s'est transformé. L'atome même est un de ces " êtres
", un de ces " sujets primitifs " que l'on a ajouté en imagination.
Enfin, nous comprenons que les êtres - et aussi les atomes -
n'exercent aucune action " parce qu'ils n'existent pas du tout " et encore
que l'idée de causalité est absolument inutilisable.
D'une suite nécessaire de conditions, il ne faut nullement conclure
à un rapport de causalité (ce serait là étendre
leur faculté d'agir de 1 à 2, à 3, à 4, à
5).
Il n'y a ni causes ni effets.
Au point de vue de la langue, il nous est impossible de nous débarrasser
de ces idées.
Mais cela n'importe point.
Si j'imagine le muscle, séparé de ses " effets ", je
l'ai nié.
En résumé: une chose qui arrive n'est ni provoquée,
ni provocante: la " cause " est une " faculté de provoquer
" inventée par une adjonction de ce qui arrive.
L'interprétation de causalité est une illusion...
L'arbre est un mot; l'arbre n'est pas une cause. - Un " être " est
la somme des effets qu'il produit, liés synthétiquement par
un concept, une image... De fait, la science a vidé l'idée
de causalité de son contenu et elle l'a gardé pour en faire
une formule allégorique, où il est devenu indifférent,
en somme, de savoir de quel côté se trouve la cause et l'effet.
On affirme que dans différents systèmes de forces les quantités
d'énergie demeurent constantes.
L'évaluabilité de ce qui arrive ne vient pas de
ce que l'on suit une règle ou de ce que l'on obéit à
une nécessité, ou encore de ce que l'on projette une loi
de causalité dans tout ce qui arrive - : elle réside dans
le retour des cas identiques.
Il n'y a pas, comme le prétend Kant, un sens de la causalité.
On s'étonne, on est inquiet, on cherche quelque chose de connu,
à quoi on puisse s'accrocher. Dès que, dans la nouveauté,
on nous montre quelque chose de connu, nous sommes tranquillisés.
Le prétendu instinct de causalité est seulement la crainte
de l'inaccoutumé et la tentative d'y trouver quelque chose de
connu,
une recherche non point des causes, mais de la chose connue.
299.
Deux états qui se succèdent: l'un " cause ", l'autre
" effet " - c'est là une conception fausse. Le premier état
n'a rien à provoquer, le second n'a été provoqué
par rien.
Il s'agit d'une lutte entre deux éléments de puissance
inégale: on en arrive à un nouvel arrangement des forces,
selon la mesure de puissance de chacun. Le deuxième état
est radicalement différent du premier (il n'en est pas l'effet):
l'essentiel c'est que les facteurs qui se trouvent en lutte aboutissent
à d'autres quantités de puissance.
300.
Des physiciens croient à un " monde-vérité " constitué
à leur façon: un système d'atomes fixe, égal
pour tous les êtres, agité de mouvements nécessaires,
- en sorte que le " monde-apparence " se réduit pour eux au côté
de l'être universel et universellement nécessaire, qui est
accessible pour chaque être à sa façon (accessible
et aussi ajusté - rendu " subjectif "). Mais ainsi ils s'égarent:
l'atome qu'ils fixent est accessible d'après la logique de ce perspectivisme
de la conscience, - il est, par conséquent, lui aussi, une vision
subjective. Cette image du monde qu'ils projettent n'est absolument pas
différente, par son essence, de l'image subjective du monde: il
est seulement construit avec des sens plus vastes, mais ces sens sont nos
sens... En fin de compte, sans le savoir, ils ont omis quelque chose dans
la constellation: c'est précisément le perspectivisme nécessaire,
au moyen de quoi tout centre de force - et non pas l'homme seulement -
construit, en partant de lui-même, tout le reste du monde, c'est-à-dire
que l'homme mesure, palpe et façonne le monde selon sa propre force...
Ils ont oublié d'introduire dans " l'être véritable
" cette force qui fixe les perspectives, - pour parler le langage
de l'école: ils ont oublié la qualité de sujet. Ils
s'imaginent que celle-ci est ajoutée par " développement
"; - mais le chimiste encore en a besoin: c'est l'être spécifique,
l'action et la réaction, selon les combinaisons, de telle ou telle
manière.
Le perspectivisme n'est qu'une forme complexe de la spécification.
J'imagine que tout corps spécifique aspire à se rendre maître
de l'espace tout entier et à étendre sa force ( - sa volonté
de puissance), à repousser tout ce qui résiste à son
expansion. Mais il tombe sans cesse sur des aspirations semblables d'autres
corps et finit par s'arranger (se " combiner ") avec ceux qui sont homogènes:
alors
ils conspirent ensemble pour conquérir la puissance. Et le processus
continue...
Il n'existe rien d'invariable en chimie, ce n'est là qu'apparence,
simple préjugé d'école. Nous avons importé
l'invariable, et c'est encore dans la métaphysique que nous sommes
allés le chercher, messieurs les physiciens. C'est une naïveté
toute superficielle que de prétendre identiques le diamant, le graphite
et le charbon. Pourquoi ? Simplement parce que l'on ne peut pas constater,
au moyen d'une balance, une déperdition de substance. Bien entendu,
ces trois corps gardent quelque chose de commun; mais le travail moléculaire
dans la transformation que nous ne pouvons ni voir, ni peser, fait d'une
matière une autre matière, - avec des qualités spécifiques
différentes.
301.
Le point de vue de la " valeur ", c'est d'envisager les conditions de conservation et d'augmentation, par rapport à des formations complexes de durée relative dans le devenir de la vie. - Il n'y a pas de dernières unités durables, point d'atomes, point de monades ( - là encore l'" être " a été introduit par nous, pour des raisons de perspective, pratiques et utiles). Il y a " des formations dominatrices "; la sphère de ce qui domine grandit sans cesse, ou bien augmente et diminue périodiquement; elle est aussi soumise aux circonstances favorables ou défavorables (de la nutrition - ). La " valeur ", c'est essentiellement le point de vue pour l'augmentation et la diminution des centres dominateurs (des " formations multiples " certainement; mais l'"unité" n'existe pas dans la nature du devenir). Les moyens d'expression du langage sont inutilisables pour exprimer le devenir: c'est un des besoins indestructibles de notre conservation que de déterminer sans cesse un monde grossier de choses durables et d'"êtres ", etc... Au point de vue relatif nous pouvons parler d'atomes et de monades: et il est certain que le monde le plus petit est le plus durable... Il n'y a pas de volonté, il y a des projets de volonté qui augmentent et perdent sans cesse leur puissance.
302.
Conception unitaire de la psychologie. - Nous sommes habitués
à considérer le développement d'une énorme
diversité dans les formes comme compatible avec une origine commune
dans l'unité. - J'émets la théorie que la volonté
de puissance est la forme primitive des passions, que toutes les autres
passions ne sont que la transformation de cette volonté, qu'il y
aurait clarté plus grande à placer, au lieu de l'idée
de " bonheur " eudémonistique (à quoi doit aspirer toute
vie), l'idée de puissance: " aspirer à la puissance,
à un surcroît de puissance "; la joie n'est symptôme
du sentiment que la puissance est atteinte, c'est la perception d'une différence
- ( - on n'aspire point à la joie: la joie se produit lorsque l'on
a atteint ce à quoi l'on aspirait: la joie accompagne, elle ne met
pas en mouvement); que toute force est volonté de puissance, qu'il
n'y a pas d'autre force physique, dynamique ou psychique... Dans notre
science, où la conception de cause et d'effet est réduite
à une équation, avec notre orgueil de démontrer que
de chaque côté il y a la même quantité de force,
nous ne tenons pas compte de ce qui est la force active, nous ne
considérons que les résultats, nous les considérons
comme équivalents par rapport à leur quantité de force...
C'est simple affaire d'expérience, si nous pouvons dire que
le changement ne cesse pas: car nous n'avons pas la moindre raison
de croire qu'à un changement en succède nécessairement
un autre. Au contraire: un état, une fois atteint, devrait
se conserver, s'il ne renfermait pas un pouvoir qui consiste précisément
à ne pas vouloir se conserver... La proposition de Spinoza concernant
la conservation de soi devrait en somme entraver le changement: mais la
proposition est fausse, c'est le contraire qui est vrai... C'est
précisément sur tout être vivant que l'on peut montrer
le plus exactement qu'il fait tout ce qu'il peut pour ne point se conserver
soi-même, mais pour devenir plus qu'il n'est...
***
La conception mécanique du mouvement est déjà
la transcription du phénomène original dans le langage conventionnel
des yeux et du toucher.
L'idée d'atome, la distinction entre " le siège de la
force motrice et cette force elle-même " est un langage conventionnel
qui tire son origine de notre monde logico-psychique. - Cela ne dépend
pas de notre bon plaisir de changer notre moyen d'expression, mais il nous
est possible de comprendre combien ce moyen n'est que sémiotique.
Exiger un langage d'expressions adéquates serait insensé:
c'est l'essence même du langage et de ses moyens d'exprimer une simple
relation... L'idée de " vérité " est un contre-sens.
Tout le royaume du " vrai " et du " faux " se rapporte aux relations entre
les êtres et non pas à l'" en soi "... Il n'y a pas d'" êtres
en soi " (ce sont les relations qui constituent les êtres...
) tout aussi peu qu'il peut exister une " connaissance en soi ".
***
La " volonté de puissance " est-elle une espèce de volonté
ou bien est-elle identique à l'idée de " volonté "
? Est-elle équivalente à l'idée de désirer
ou de commander ? Est-elle la " volonté " dont Schopenhauer
prétend qu'elle est l'" en soi des choses ? "
J'affirme que la volonté de la psychologie, telle qu'elle
a été enseignée jusqu'à présent, est
une généralisation injustifiée, que cette volonté
n'existe pas du tout, qu'au lieu de saisir le développement
d'une volonté déterminée, sous des formes multiples,
on a supprimé le caractère de la volonté, en
en faisant disparaître la teneur et le but - : c'est le cas au plus
haut degré chez Schopenhauer, car il appelle " volonté
" un mot vide de sens. Il s'agit moins encore d'une " volonté
de vivre ", car la vie n'est qu'un cas particulier de la volonté
de puissance; il est tout à fait arbitraire de prétendre
que tout tend à passer dans cette forme de la volonté de
puissance.
L'homme ne cherche pas le plaisir et n'évite pas le déplaisir:
on comprend à quel célèbre préjugé je
veux contredire ici. Le plaisir et le déplaisir sont de simples
conséquences, de simples phénomènes secondaires. Ce
que veut l'homme, ce que veut la plus petite parcelle d'organisme vivant,
c'est une augmentation de puissance. Dans l'aspiration vers ce but il y
a plaisir tout autant que déplaisir; dans chacune de ses volontés
l'homme cherche la résistance, il a besoin de quelque chose qui
s'oppose à lui... Le déplaisir, entrave de sa volonté
de puissance, est donc un facteur normal, l'ingrédient normal de
tout phénomène organique; l'homme ne l'évite pas,
il en a au contraire besoin sans cesse: toute victoire, tout sentiment
de plaisir, tout événement présuppose une résistance
surmontée.
Prenons le cas le plus simple, celui de la nutrition primitive: le
protoplasma étend ses pseudopodes pour chercher quelque chose qui
lui résiste, - non point parce qu'il a faim, mais pour faire agir
sa volonté de puissance. Puis il fait la tentative de surmonter
cette chose, de se l'approprier, de l'incorporer. Ce que l'on appelle nutrition
n'est qu'une conséquence, une application de cette volonté
primitive de devenir plus fort.
(Il n'est pas possible de considérer la faim comme mobile
premier, tout aussi peu que la conservation de soi. Considérer
la faim comme une conséquence de la nutrition inconsciente, c'est
affirmer que la faim résulte d'une volonté de puissance qui
ne sait plus se comporter en maître. Il ne s'agit absolument
pas du rétablissement d'une perte, - ce n'est que plus tard, par
suite de la division du travail, après que la volonté de
puissance eut appris à suivre de tout autres chemins pour se satisfaire,
que le besoin d'assimilation de l'organisme en est réduit
à la faim, au besoin de compensation pour ce qui a été
perdu.)
Donc le déplaisir n'est pas suivi d'une diminution de notre
sentiment de puissance, cela est si peu le cas que, le plus généralement,
il agit même comme excitation sur cette volonté de puissance,
- l'entrave est le stimulant de la volonté de puissance.
***
On a confondu le déplaisir avec une catégorie spéciale
du déplaisir, avec l'épuisement: celui-ci représente
en effet une profonde diminution et un abaissement de la volonté
de puissance, une déperdition de force évaluable. Cela veut
dire qu'il y a: déplaisir comme excitant à augmenter la puissance,
et déplaisir après un gaspillage de puissance; dans le premier
cas un stimulant, dans le dernier la conséquence d'une irritation
trop violente... L'incapacité de résistance est le propre
de ce dernier déplaisir, le défi à celui qui résiste
est le propre du premier... le seul plaisir que l'on ressente encore dans
l'état d'épuisement, c'est le plaisir de s'endormir; dans
l'autre cas, c'est le plaisir de la victoire...
La grande méprise des psychologues, c'était de ne pas
séparer les deux espèces de plaisir - celui de s'endormir
et celui de vaincre. Les épuisés veulent le repos,
le délassement, la paix, la tranquillité, - c'est le bonheur
des religions et des philosophies nihilistes; les riches et les vivants
veulent la victoire: les adversaires surmontés, l'extension du sentiment
de puissance sur des domaines nouveaux. Toutes les fonctions saines de
l'organisme ont ce besoin, - et l'organisme tout entier est une de ces
complexités de systèmes qui lutte pour la croissance des
sentiments de puissance -.
304.
La douleur est autre chose que la joie - je veux dire que l'une n'est pas le contraire de l'autre. Si l'essence du plaisir a été exactement désignée comme une augmentation de puissance (par conséquent comme un sentiment de différence qui suppose la comparaison), l'essence du déplaisir n'a pas encore été définie par là. Les fausses oppositions auxquelles croit le peuple, et par conséquent le langage, ont toujours été de dangereuses entraves pour la marche de la vérité. Il y a même des cas où une espèce de plaisir est conditionnée par une certaine succession rythmique de petites crispations de déplaisir: par là on atteint une croissance très rapide du sentiment de puissance, du sentiment de plaisir. Cela est, par exemple, le cas dans l'excitation, aussi dans l'excitation sexuelle pendant l'acte de coït: nous voyons le déplaisir agir ainsi comme ingrédient du plaisir. Une petite entrave apparaît qui est surmontée, mais immédiatement suivie d'une autre petite entrave, surmontée elle aussi - ce jeu de résistance et de victoires stimule le plus ce sentiment général de puissance, superflu et en excédent, qui fait précisément l'essence du plaisir. Le contraire, une augmentation des sensations de douleur, par un enchaînement de petites crispations de plaisir, fait défaut: car le plaisir et la douleur ne sont pas des contraires. - La douleur est un phénomène intellectuel, où se manifeste catégoriquement un jugement, - le jugement " nuisible ", où l'expérience s'est longtemps accumulée. En soi il n'y a point de douleur. Ce n'est pas la blessure qui fait mal; c'est la notion, acquise par l'expérience, des suites néfastes qu'une blessure peut avoir pour l'ensemble de l'organisme, c'est cette notion qui parle dans l'ébranlement profond appelé déplaisir (pour les influences nuisibles demeurées inconnues à l'humanité ancienne, par exemple celles de produits chimiques vénéneux, nouvellement combinés entre eux, l'expression de la douleur manque totalement - et cependant nous sommes perdus... ). Ce qu'il y a de véritablement spécifique dans la douleur, c'est le long ébranlement, la répercussion d'un choc qui éveille la peur dans le foyer cérébral du système nerveux. - Ce ne sont en somme pas les causes de la douleur qui vous font souffrir (une blessure quelconque, par exemple), mais le long dérangement de l'équilibre qui se produit à la suite de ce choc. La douleur est une maladie des centres nerveux cervicaux, - le plaisir n'est nullement une maladie... - Que la douleur donne lieu à des réflexes, l'apparence peut le faire croire et même le préjugé des philosophes; mais, dans des cas soudains, si l'on observe exactement, on s'aperçoit que le réflexe arrive visiblement avant la sensation de douleur. Je serais en mauvaise posture si, quand je fais un faux pas, il me fallait attendre jusqu'à ce que ce geste mette en mouvement la cloche de la conscience et me retélégraphie ce que j'ai à faire. Au contraire, je distingue aussi exactement que possible que, ce qui se fait d'abord, c'est le contre-mouvement du pied, pour éviter la chute et que ce n'est qu'ensuite, dans un laps de temps évaluable, qu'une vibration douloureuse se fait sentir à la partie antérieure de la tête. On ne réagit donc pas contre la douleur. La douleur est projetée après coup dans la partie blessée: - mais, malgré cela, l'essence de cette douleur locale n'est pas l'expression de l'espèce à quoi appartient cette douleur locale; c'est un simple signe local, dont l'intensité et le degré sont conformes à la blessure que les centres nerveux en ont reçue. Le fait que, par suite de ce choc, la force musculaire de l'organisme diminue d'une façon évaluable ne permet nullement encore de chercher l'essence de la douleur dans une diminution du sentiment de puissance... Encore une fois, on ne réagit pas contre la douleur: le déplaisir n'est pas une " cause " des actions. La douleur elle-même est une réaction, le contre-mouvement est une autre réaction antérieure, - tous deux partent de points différents...
305.
Comment se fait-il que les articles de foi fondamentaux, en psychologie,
sont tous la pire déformation et le plus odieux faux monnayage ?
" L'homme aspire au bonheur ", par exemple - qu'est-ce qui est vrai
là-dedans ? Pour comprendre ce que c'est que la vie, quelle sorte
d'aspiration et de tension exige la vie, la formule doit s'appliquer aussi
bien à l'arbre et à la plante qu'à l'animal. " A quoi
aspire la plante ? " - Mais là nous avons déjà imaginé
une fausse unité qui n'existe pas. Le fait d'une croissance multiple,
avec des initiatives propres et demi-propres, disparaît et est nié
si nous supposons d'abord une unité grossière, " la plante
". Ce qui est visible avant tout, c'est que ces derniers " individus ",
infiniment petits, ne sont pas intelligibles dans le sens d'un " individu
" métaphysique et d'un " atome ", et que leur sphère de puissance
se déplace sans cesse; mais chacun de ces individus, s'il se transforme
de la sorte, aspire-t-il au bonheur ? - Cependant toute tendance
à s'étendre, toute incorporation, toute croissance, est une
lutte contre quelque chose qui est accompagnée de sensations de
déplaisir: ce qui est ici le motif agissant veut certainement autre
chose en voulant le déplaisir et en le recherchant sans cesse. -
Pourquoi les arbres d'une forêt vierge luttent-ils entre eux ? Pour
le " bonheur " ? - Pour la puissance !...
L'homme devenu maître des forces de la nature, l'homme devenu
maître de sa propre sauvagerie et de ses instincts déchaînés
(les désirs ont appris à obéir, à être
utiles) - l'homme comparé à un pré-homme représente
une énorme quantité de puissance - et non pas une
augmentation de " bonheur ". Comment peut-on prétendre qu'il a aspiré
au bonheur ?...
306.
Plaisir et déplaisir, voilà les termes les plus sots pour
exprimer
un jugement: par quoi on n'a naturellement pas voulu affirmer que les jugements
prononcés de la sorte sont nécessairement sots. La suppression
de tout fondement et de toute logique, une affirmation ou une négation
dans la réduction à un désir ou à une répulsion
passionnée, une abréviation impérative dont on ne
peut pas méconnaître l'utilité: voilà le plaisir
et le déplaisir. Leur origine se trouve dans la sphère centrale
de l'intellect; ils ont pour condition une perception accélérée
à l'infini, la faculté d'ordonner, de résumer, de
vérifier, de conclure: le plaisir et le déplaisir sont toujours
des phénomènes finaux et non point des " causes "...
La décision au sujet de ce qui doit provoquer le déplaisir
et le plaisir dépend du degré de puissance: la même
chose qui, par rapport à une petite quantité de puissance,
apparaît comme un danger et la nécessité d'y parer
aussitôt que possible, peut, lorsque l'on a conscience d'une puissance
plus étendue, entraîner avec elle une excitation voluptueuse,
une sensation de plaisir.
Toutes les sensations de plaisir et de déplaisir supposent déjà
que l'on mesure d'après l'utilité générale,
d'après le caractère nuisible, donc que l'on admet une sphère
où l'on exprime la volonté d'un but (d'un état) et
le choix des moyens pour y arriver. Le plaisir et le déplaisir ne
sont jamais des " faits primordiaux ".
Le plaisir et le déplaisir sont des réactions de volonté
(des passions), où le centre intellectuel fixe la valeur
de certains changements survenus par rapport à la valeur générale,
pour introduire, en même temps, des actions contraires.
307.
Selon les résistances que recherche une force en vue de s'en rendre maître, il faut que la mesure des échecs et des fatalités ainsi provoqués grandisse: et, en tant que toute force ne peut se manifester que sur ce qui lui résiste, il y a nécessairement, dans toute action, un ingrédient de déplaisir. Mais ce déplaisir agit comme une excitation à la vie et fortifie la volonté de puissance !
308.
Le non-assouvissement normal de nos instincts, par exemple de la faim, de l'instinct sexuel, de l'instinct du mouvement, par soi-même, ne renferme nullement quelque chose de déprimant; il agit, ou contraire, en agaçant les facultés vitales, de même que le rythme des petites irritations douloureuses fortifie celles-ci, quoi que veuillent nous en dire les pessimistes: ce non-assouvissement, bien loin de dégoûter de la vie, en est le grand stimulant.
309.
Ce n'est pas la satisfaction de la volonté qui est la cause du plaisir ( - je veux combattre particulièrement cette théorie superficielle, - l'absurde faux monnayage psychologique des choses prochaines - ), mais c'est le fait que la volonté veut aller de l'avant et veut encore se rendre maîtresse de ce qui se trouve sur son chemin. Le sentiment de plaisir réside précisément dans la non-satisfaction de la volonté, dans l'incapacité de la volonté à se satisfaire sans l'adversaire et la résistance. - " L'homme heureux ": instinct de troupeau.
310.
Si l'on est au clair avec soi-même au sujet du " pourquoi ? " de sa vie, on en abandonne volontiers le " comment ? " C'est déjà l'indice d'un manque de foi en les " pourquoi ", au but et au sens de la vie, d'un manque de volonté, si la valeur du plaisir et du déplaisir vient au premier plan, et si les théories hédonistes et pessimistes arrivent à se faire entendre. Le renoncement, la résignation, la vertu, l'" objectivité ", peuvent, pour le moins, être le signe qui révèle que le principal commence à manquer.
311.
J'émets une théorie: - il faut remettre l'acteur
dans l'action, après qu'il en a été retiré
d'une façon abstraite, l'action ayant été ainsi vidée
de son contenu; il faut reprendre dans l'action l'objet de l'action, le
"but ", l'" intention ", la " fin ", après les en avoir retirés
d'une façon artificielle, l'action ayant été ainsi
vidée de son contenu; toutes les " fins ", tous les " buts ", tous
les " sens ", ne sont que des moyens d'expression et des métamorphoses
d'une seule volonté, inhérente à tout ce qui
arrive, la volonté de puissance; avoir des fins, des buts, des intentions,
bref vouloir, équivaut à vouloir devenir plus fort,
vouloir grandir - et vouloir aussi les moyens pour cela; l'instinct
le plus général et le plus profond dans toute action, dans
toute volonté, est resté le plus inconnu et le plus caché,
parce que, en pratique, nous obéissons toujours à mon commandement,
parce que nous sommes nous-mêmes ce commandement.
Toutes les évaluations ne sont que des conséquences et
des perspectives plus étroites au service de cette unique volonté:
l'évaluation elle-même n'est que cette volonté de puissance;
une critique de l'être, basée sur une quelconque de ces valeurs,
est quelque chose d'insensé et d'incompréhensible; en admettant
même qu'un procès de destruction s'y introduit, ce procès
sera encore au service de cette volonté.
Évaluer l'être lui-même: mais cette évaluation
fait encore partie de l'être -, et, en disant non, nous faisons encore
ce que nous sommes... Il faut se rendre compte de l'absurdité
de cette attitude qui veut juger l'existence, et chercher à deviner
encore ensuite de quoi il en retourne. C'est symptomatique.
312.
" La somme de déplaisir l'emporte sur la somme de plaisir: par
conséquent, la non-existence du monde vaudrait mieux que son existence.
" - " Le monde est quelque chose qui, raisonnablement, ne devrait pas exister
parce qu'il occasionne au sujet sensible plus de déplaisir que de
plaisir " - un pareil bavardage s'appelle aujourd'hui pessimisme !
Le plaisir et le déplaisir sont des accessoires, ce ne sont
pas des causes; ce sont des évaluations de second ordre, dérivées
d'une valeur dominante, - le langage du sentiment affirme ce qui est "
utile " et " nuisible " et ce langage est variable et dépendant.
Car, chaque fois que l'on dit que quelque chose est " utile " ou " nuisible
", il y a encore cent façons de demander utile à quoi ?,
nuisible en quoi ?
Je méprise ce pessimisme de la sensibilité: il
est une marque de profond appauvrissement vital.
313.
La préoccupation de soi-même et de son " salut éternel " n'est pas l'expression d'une nature riche et sûre d'elle-même: car celle-ci se soucie peu d'être sauvée, - elle n'a pas pareil intérêt au bonheur, de quelque nature qu'il soit; elle est force, action, désir, - elle s'imprime sur les choses, elle porte la main sur les choses... Le christianisme est une hypocondrie romantique chez ceux qui ne ont pas très solides sur jambes. - Partout où la perspective hédonistique vient au premier plan, on peut conclure à la souffrance et à une certaine mauvaise réussite.
314.
Dans l'énorme multiplicité des phénomènes
qui se déroulent au milieu de l'organisme, la partie dont nous avons
conscience est un simple moyen de la nature: et la petite dose de " vertu
", de " désintéressement ", et de fictions analogues est
démentie d'une façon tout à fait radicale si on la
juge au point de vue de ce qui arrive en outre. Nous ferions bien d'étudier
notre organisme dans son immoralité parfaite.
Les fonctions animales sont mille fois plus importantes que les beaux
états d'âme et les sommets de la conscience: ces derniers
sont un excédent, en tant qu'ils ne doivent pas être des instruments
pour ces fonctions animales. Toute la vie consciente, l'esprit ainsi
que l'âme et le coeur, la bonté ainsi que la vertu, au service
de qui travaillent-ils donc ? Au service d'un perfectionnement, aussi grand
que possible, des fonctions animales essentielles (les moyens de nutrition,
d'augmentation de l'énergie): avant tout, au service de l'augmentation
de la vie.
Ce que l'on appelait " corps " et " chair " a tellement plus d'importance:
le restant est une petite adjonction. Continuer à tisser la toile
de la vie, de façon à ce que le fil devienne de plus en
plus puissant, - voilà la tâche. Mais voyez comme le coeur,
l'âme, la vertu, l'esprit se conjurent littéralement pour
retourner
cette tâche essentielle, comme si c'étaient
eux qui
fussent le but. La dégénérescence de la vie dépend
essentiellement de l'extraordinaire faculté d'erreur de la conscience:
celle-ci est très peu tenue en bride par les instincts et se méprend
par conséquent de la façon la plus aisée et la plus
foncière.
Mesurer d'après les sentiments agréables et désagréables
de cette conscience si l'existence a de la valeur: peut-on imaginer
plus folle débauche de la vanité ? La conscience n'est qu'un
moyen; les sentiments agréables ou désagréables ne
sont aussi que des moyens ! - D'après quoi s'évalue objectivement
la valeur ? Seulement d'après la quantité de puissance renforcée
et organisée.
315.
Comparé aux forces énormes et multiples qui travaillent
les unes contre les autres, telles que les représente l'ensemble
de toute vie organique, le monde conscient de sentiments, d'intentions,
d'évaluations n'est qu'un petit fragment. Nous n'avons aucun droit
de considérer cette parcelle de conscience comme le but, la raison
du phénomène général de la vie: visiblement
le fait d'arriver à la conscience n'est qu'un moyen de plus dans
le développement et l'augmentation de la puissance vitale. Voilà
pourquoi c'est une naïveté de considérer comme valeurs
supérieures le plaisir, ou la spiritualité, ou la moralité,
ou un point quelconque dans la sphère de conscience; et de vouloir
peut-être même justifier " le monde " en s'appuyant sur l'un
de ces points. C'est mon objection fondamentale contre toutes les
cosmogonies et théodicées philosophiques et morales, tous
les problèmes et les valeurs supérieures dans la philosophie
et la philosophie religieuse, tels qu'ils ont existé jusqu'à
présent. Une catégorie des moyens de la nature a été
mal interprétée pour y chercher les causes finales; par contre
la vie et la surélévation en puissance de celle-ci ont été
élevées au rang de moyen.
Si nous voulons déterminer un but assez vaste à la vie,
ce but ne doit être identique à aucune catégorie de
la vie consciente; il doit, au contraire, les expliquer toutes comme
des moyens pour le réaliser...
La " négation de la vie " considérée comme but
de la vie, comme but de l'évolution de l'existence, comme grande
bêtise. Une interprétation aussi extravagante est seulement
le produit d'une évaluation de la vie au moyen des facteurs
de la conscience (plaisir et déplaisir, bien et mal). Ici
l'on fait valoir contre le but - les moyens " impies ", absurdes et avant
tout désagréables - : comment un but qui utilise de
pareils moyens peut-il valoir quelque chose ! Mais le défaut d'une
telle interprétation réside précisément dans
le fait qu'au lieu de chercher le but qui explique la nécessité
de pareils moyens, elle présuppose, de prime abord, un but qui exclut
précisément de pareils moyens: c'est-à-dire que nous
considérons comme normes nos désirs, par rapport à
certains moyens (moyens agréables, rationnels, vertueux), fixant
d'après cela quel but général est désirable...
Le défaut fondamental c'est de considérer la conscience,
au lieu d'y voir un instrument et un cas particulier dans la vie générale,
comme mesure, comme valeur supérieure de la vie: c'est la perspective
défectueuse du a parte ad totum; - voilà pourquoi
tous les philosophes cherchent instinctivement à imaginer une participation
consciente à tout ce qui arrive, un " esprit ", un " Dieu ". Mais
il faut leur faire comprendre que c'est précisément par là
que l'existence devient une construosité; qu'un "
Dieu " et une sensibilité universelle seraient quelque chose qui
ferait condamner absolument l'existence... Nous avons éliminé
la conscience universelle qui fixe le but et le moyen: c'est cela précisément
qui nous a procuré un grand soulagement, - de la sorte nous
ne sommes plus forcés d'être des pessimistes... Le
plus grand reproche que nous adressions à la vie, c'était
l'existence de Dieu...
316.
A retenir: - Dans le processus général le travail
de l'humanité n'entre pas en ligne de compte, car il n'existe
pas de processus général (considéré comme système).
Il n'existe pas de " tout "; l'évaluation de l'existence humaine,
des fins humaines, ne peut pas se faire par rapport à quelque chose
qui n'existe pas.
La fatalité, la causalité, la finalité sont des
apparences nécessaires.
Ce n'est pas l'augmentation de la conscience qui est le but mais l'élévation
de la puissance, dans laquelle élévation l'utilité
de la conscience est comprise; il en est de même du plaisir et du
déplaisir.
Il ne faut pas considérer de simples moyens comme des
valeurs supérieures (par exemple des états de la conscience
comme la douleur et le plaisir quand la conscience elle-même n'est
qu'un moyen - ).
Le monde n'est nullement un organisme, mais c'est le chaos; l'évolution
de l'" intellectualité " est un moyen pour arriver à une
durée relative de l'organisation.
Ce qui est désirable n'a aucun sens par rapport au caractère
général de l'être...
On ne peut pas trouver pourquoi l'évolution existe en faisant des recherches sur la voie de l'évolution elle-même; on ne peut pas considérer cette cause comme étant dans son devenir, et, encore moins, comme étant devenu... La volonté de puissance ne peut pas être devenue.
318.
" Dieu considéré comme moment culminant : l'existence,
une éternelle divinisation et dé-divinisation. Mais il n'y
a là point d'apogée de valeur, mais une apogée
de puissance. Exclusion absolue du mécanisme et de la matière.
Tous deux ne sont que l'expression de degrés inférieurs,
la forme déspiritualisée de l'émotion (de la " volonté
de puissance ").
Représenter la régression après l'apogée
dans le devenir (la plus haute spiritualisation de la puissance sur
la base de la servitude) comme conséquence de cette force
supérieure qui se dirige contre elle-même, après qu'il
ne lui reste plus rien à organiser, qui emploie sa force à
désorganiser...
a) La défaite toujours plus grande des sociétés
et leur assujettissement sous un nombre petit, mais toujours plus puissant.
b) La défaite toujours plus grande des privilégiés
et des forts et par conséquent la venue de la démocratie,
enfin l'anarchie des éléments.
319.
La seule possibilité de conserver un sens à l'idée
de " Dieu ", ce serait de considérer Dieu non pas comme force
agissante, mais comme état maximal d'une époque
- un point dans l'évolution de la volonté de puissance,
d'où s'expliquerait tout aussi bien le développement en avant
que ce qui précède et aboutit jusqu'à lui.
Considérée au point de vue mécanique, l'énergie
du devenir universelle reste constante; économiquement elle s'élève
jusqu'à un certain point culminant et s'abaisse de nouveau après,
pour s'élever encore dans un éternel mouvement circulaire.
Cette " volonté de puissance " s'exprime dans l'interprétation,
dans la façon de consommer la force. - La transformation
de l'énergie en vie, en vie à sa plus haute puissance, apparaît,
par conséquent, comme but. La même quantité d'énergie
signifie des choses différentes sur les différents degrés
de l'évolution.
Ce qui fait la croissance dans la vie, c'est l'économie toujours
plus stricte et plus prévoyante, qui réalise le plus avec
une force toujours moindre. Comme idéal c'est le principe du moindre
effort...
Que le monde ne veut pas aboutir à un état durable, c'est
la seule chose qui soit démontrée. Par conséquent,
il faut imaginer que son apogée n'est pas un état d'équilibre...
La nécessité absolue des mêmes événements,
au cours d'un même circuit universel, comme au cours de tous les
autres, n'exprime pas, dans l'éternité, un déterminisme
qui se trouve au-dessus de ce qui arrive, mais seulement l'idée
que l'impossible n'est pas possible; qu'une force déterminée
ne peut pas être autre chose que précisément cette
force déterminée, que, sur une quantité de résistance
donnée, elle ne se manifeste pas autrement que dans une mesure conforme
à sa force; - arriver et arriver nécessairement est une tautologie.
320.
L'abaissement moral de l'ego est accompagné, dans les sciences naturelles, d'une estimation trop exagérée de l'espèce. Mais l'espèce est quelque chose d'aussi illusoire que l'ego: on a fait une distinction erronée. L'ego est cent fois plus qu'une simple unité dans un enchaînement de membres; c'est la chaîne elle-même, dans sa totalité; et l'espèce n'est qu'une simple abstraction, déduite de la multiplicité de ces enchaînements et de leur ressemblance partielle. Si, comme on l'a souvent prétendu, l'individu est sacrifié à l'espèce, ce n'est nullement un état de faits: ce n'est que le modèle d'une interprétation erronée.
321.
L'excédent de force dans l'intellectualité se pose à lui-même des buts nouveaux; il ne se satisfait nullement du commandement et de la direction du monde inférieur, ou de la conservation de l'organisme, de l'" individu ". Nous sommes plus que l'individu: nous sommes la chaîne tout entière, avec la tâche de la chaîne, dans tous les avenirs de la chaîne.
322.
Contre le darwinisme. - L'utilité d'un organe n'en explique
pas l'origine, tout au contraire ! Durant qu'une qualité se forme,
elle ne conserve pas l'individu et elle ne lui est point utile, moins qu'à
toute autre chose, à la lutte avec les circonstances extérieures
et les ennemis. Qu'est-ce qui est " utile " en fin de compte ? Il faut
demander " utile par rapport à quoi " ? Ce qui, par exemple,
est utile à la durée de l'individu pourrait être défavorable
à sa splendeur; ce qui conserve l'individu pourrait en même
temps le maintenir et l'immobiliser dans l'évolution. D'autre part,
un vice de conformation, une dégénérescence
peuvent être de la plus haute utilité, en ce sens qu'ils agissent
comme stimulants sur d'autres organes. De même, un état
nécessiteux peut être une condition d'existence, en ce
sens qu'il abaisse l'individu à une mesure où il se ramasse
et ne cède point. - L'individu lui-même est le champ de lutte
de ses différentes parties (pour la nourriture, l'espace, etc.):
son évolution est liée à la victoire, à
la prédominance de certaines parties, au dépérissement,
à la transformation en organes de certaines autres parties.
L'influence des " circonstances extérieures " a été
exagérée
singulièrement chez Darwin: ce qu'il y a d'essentiel dans le processus
vital, c'est précisément l'énorme puissance formatrice,
qui crée des formes du dedans au dehors, qui utilise et exploite
les " circonstances extérieures " -. Les nouvelles formes,
créées du dedans au dehors, ne sont pas formées en
vue d'un but; mais, dans la lutte des parties, une forme nouvelle ne restera
pas longtemps sans rapport avec une utilité partielle, pour se développer
dans la suite, conformément à l'usage qui en est fait, avec
toujours plus de perfection.
313.
Anti-Darwin. - La domestication des hommes, quelle valeur
définitive peut-elle avoir ? ou bien la domestication a-t-elle toujours
une valeur définitive ? - On a des raisons pour nier ce dernier
fait.
Il est vrai que l'école de Darwin a fait de grands efforts pour
nous persuader du contraire: elle veut que l'influence de la domestication
puisse devenir profonde et même fondamentale. Provisoirement, nous
en restons au passé: rien n'a été démontré
jusqu'à présent qu'une influence toute superficielle par
la domestication - ou encore la dégénérescence. Et
tout ce qui réussit à s'échapper de nouveau de la
main humaine et de son dressage retourne presque immédiatement à
son état naturel. Le type reste constant: on ne peut pas " dénaturer
la nature ".
On compte sur la lutte pour l'existence, sur la mort des êtres
faibles et la survie des êtres les plus robustes et les mieux doués;
par conséquent, on imagine une croissance continuelle dans la
perfection des êtres. Nous nous sommes assurés par contre
que, dans la lutte pour la vie, le hasard sert les faibles tout aussi bien
que les forts, que souvent la ruse supplée à la vigueur avec
avantage, que la fécondité de l'espèce se trouve
dans un rapport singulier avec les chances de destruction...
On attribue à la sélection naturelle des métamorphoses
en même temps lentes et infinies: on veut croire que tout avantage
se transmet par hérédité et s'exprime, dans les générations
suivantes, avec une intensité toujours plus grande (tandis qu'en
réalité l'hérédité est si capricieuse...
); on constate chez certains êtres l'assimilation heureuse à
des conditions vitales déterminées et l'on déclare
que cette assimilation a été obtenue par l'influence du
milieu.
Mais on ne trouve nulle part d'exemples de sélection inconsciente
(en aucune façon). Les individus les plus disparates s'unissent,
les plus extrêmes se mêlent à la masse. Tout concourt
à maintenir son type; les êtres possédant des signes
extérieurs, qui les protègent contre certains dangers, ne
les perdent pas lorsqu'ils sont soumis à des circonstances où
ils vivent sans danger... S'ils sont transportés en des lieux où
l'habit cesse de les cacher, ils n'en changent nullement pour se rapprocher
du milieu.
On a exagéré la sélection des êtres les
plus beaux au point qu'elle dépasserait de beaucoup l'instinct
de beauté de notre propre race ! De fait, le plus beau s'accommode
parfaitement des créatures déshéritées, le
plus grand du plus petit. Presque toujours nous voyons le mâle et
la femelle profiter de chaque mouvement du hasard sans se montrer difficile
dans le choix. - Il y a modification par le climat et la nutrition, mais
en réalité elle est indifférente.
Il n'y a pas de formes intermédiaires. -
On prétend qu'il y a développement dans l'évolution
des êtres; mais tout fondement manque à cette théorie.
Chaque type possède ses limites: au-delà de celles-ci il
n'y a pas d'évolution. Jusque-là régularité
absolue.
***
Mes vues principales. - Première proposition: l'homme
en tant qu'espèce n'est pas en progrès. On réalise
bien des types supérieurs, mais ils ne se conservent pas. Le niveau
de l'espèce ne s'élève pas.
Deuxième proposition: l'homme, en tant qu'espèce,
ne réalise pas un progrès en comparaison de tout autre animal.
Le monde animal et végétal, dans son ensemble, ne se développe
pas de l'inférieur au supérieur... Tout se fait en même
temps, à tort et à travers, se superpose et se contrecarre.
Les formes les plus complexes et les plus riches - car le mot " type supérieur
" ne dit pas davantage - disparaissent plus facilement: seules les inférieures
maintiennent leur caractère impérissable en apparence. Les
premières sont réalisées très rarement et se
maintiennent avec peine: les dernières ont pour elles une fécondité
compromettante. Dans l'humanité aussi les types supérieurs,
les cas heureux de l'évolution, avec des alternatives de chance
et de malchance, périssent le plus facilement. Ils sont exposés
à toute espèce de décadence; ils sont extrêmes,
et cela suffit à les rendre déjà presque décadents...
La courte durée de la beauté, du génie, du César
est sui generis: - de pareilles qualités ne se transmettent
pas par hérédité. Le type est héréditaire:
il n'a rien d'extrême, il n'est pas un " coup du hasard "... Ce n'est
pas le fait d'une fatalité particulière, " d'un mauvais vouloir
" de la nature, mais simplement de l'idée du " type supérieur
"; le type supérieur représente une complexité infiniment
plus grande, - une plus grande somme d'éléments coordonnés:
c'est pourquoi la désagrégation est infiniment plus probable.
Le " génie " est la machine la plus sublime qu'il y ait, - par conséquent
aussi la plus fragile.
Troisième proposition: la domestication (la " culture
") de l'homme n'atteint pas de couches très profondes... Partout
où elle pénètre profondément elle devient aussitôt
dégénérescence (le type du Christ). L'homme " sauvage
" (ou, pour m'exprimer au point de vue moral, l'homme méchant)
est un retour à la nature - et, en un certain sens, un rétablissement,
une guérison de la " culture "...
324.
Anti-Darwin. - Ce qui me surprend le plus, lorsque je passe en
revue les grandes destinées de l'humanité, c'est d'avoir
toujours devant les yeux le contraire de ce que voient ou veulent
voir aujourd'hui Darwin et son école. Eux constatent la sélection
en faveur des êtres plus forts et mieux venus, le progrès
de l'espèce. Mais c'est précisément le contraire qui
saute aux yeux: la suppression des cas heureux, l'inutilité des
types mieux venus, la domination inévitable des types moyens et
même de ceux qui sont au-dessous de la moyenne. À moins
que l'on nous démontre la raison qui fait que l'homme est l'exception
parmi les créatures, j'incline à croire que l'école
de Darwin s'est partout trompée. Cette volonté de puissance,
où je reconnais le tréfonds et le caractère de tout
changement, nous explique pourquoi la sélection ne se fait précisément
pas en faveur des exceptions et des hasards heureux: les plus forts et
les plus heureux sont faibles, lorsqu'ils ont contre eux les instincts
de troupeau organisés, la pusillanimité des faibles et le
grand nombre. Ma conception du monde des valeurs démontre que, dans
les plus hautes valeurs placées maintenant au-dessus de l'humanité,
ce ne sont pas les hasards heureux, les types de sélection qui ont
le dessus, mais les types de décadence. - Peut-être
n'y a-t-il rien de plus intéressant dans ce monde que ce spectacle
non
prié...
Quelque singularité qu'il y ait à l'affirmer, il faut
toujours mettre en valeur les forts contre les faibles, les heureux contre
les mal venus, les bien portants contre les dégénérés
et les malades par hérédité. Si l'on veut réduire
la réalité en une formule morale, cette morale s'exprimerait
ainsi: la moyenne vaut plus que l'exception, les formations de la décadence
plus que la moyenne; la volonté du néant tient le pas sur
la volonté de croire - et le but général est, dès
lors, quelle que soit la façon dont on veut s'exprimer, chrétienne,
bouddhiste ou schopenhauerienne: " Plutôt ne pas être, que
d'être. "
Je me révolte contre cette façon de formuler la
réalité, pour en faire une morale: c'est pourquoi je déteste
le christianisme d'une haine mortelle, car il créa des mots et des
attitudes sublimes pour prêter à une réalité
épouvantable le manteau du droit, de la vertu, de la divinité.
Je vois toute philosophie, je vois toute science à genoux devant
la réalité d'une lutte pour la vie qui est le contraire
de celle qu'enseigne l'école de Darwin, - c'est-à-dire que
j'aperçois partout au premier rang ceux qui sont le rebut, ceux
qui compromettent la vie, la valeur de la vie. L'erreur de l'école
de Darwin est devenue pour moi un problème: comment peut-on être
assez aveugle pour se tromper justement dans ce cas ?... Prétendre
que les espèces représentent un progrès, c'est l'affirmation
la plus déraisonnable du monde: il leur suffit provisoirement de
représenter un niveau. Si les organismes supérieurs se sont
développés des organismes inférieurs, aucun exemple
du moins ne le démontre encore. Je vois que les inférieurs
ont la prépondérance par le nombre, par l'astuce, par la
ruse. Je ne vois pas comment un changement fortuit peut être avantageux,
du moins pas sur un espace de temps aussi long: car alors il faudrait expliquer
pourquoi un changement fortuit a acquis une telle force.
Je trouve ailleurs la " cruauté de la nature ", dont on parle
tant: la nature est cruelle à l'égard des favoris de la fortune:
elle ménage, et protège, et aime les humbles.
En résumé, l'augmentation de la puissance d'une espèce
est garantie moins peut-être par la prépondérance de
ses favorisés, de ses forts, que par la prépondérance
des types moyens et inférieurs... Ces derniers possèdent
la grande fécondité et la durée; avec les premiers,
le danger augmente, la destruction rapide, la diminution du nombre.