Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

La volonté de puissance dans la nature

I. La volonté de puissance comme loi naturelle

296.

Critique de l'idée de " cause ". - Physiologiquement, l'idée de " cause " est notre sentiment de puissance dans ce que l'on appelle la volonté, - l'idée d'" effet " c'est le préjugé de croire que le sentiment de puissance est la puissance elle-même qui met en mouvement...
Une condition qui accompagne un événement, et qui est déjà un effet de cet événement, est projetée comme " raison suffisante " de celui-ci; - le rapport de tension de notre sentiment de puissance (la joie en tant que sentiment de puissance, de la résistance surmontée - sont-ce là des illusions ?
Retranscrivons l'idée de "cause" dans la seule sphère qui nous soit connue et d'où nous l'avons prise et nous ne pourrons imaginer aucun changement, où il n'y ait volonté de puissance. Nous ne saurions trouver l'origine d'une transformation s'il n'y a pas empiétement d'une puissance sur une autre puissance.
La mécanique ne nous montre que des conséquences, et encore ne nous les montre-t-elle qu'en images (le mouvement est un langage figuré). La gravitation elle-même n'a pas de cause mécanique, car elle n'est que la raison de conséquences mécaniques.
La volonté d'accumuler des forces est spécifique pour le phénomène de la vie, la nutrition, la procréation, l'hérédité, - pour la société, l'État, les murs, l'autorité. Ne nous serait-il pas permis de considérer aussi cette volonté comme cause agissante dans la chimie ? - et dans l'ordre cosmique ?
Non seulement constance de l'énergie: mais maximum d'économie dans la consommation: de sorte que le désir de devenir plus fort, dans chaque centre de force, est la seule réalité, - non point conservation de soi, mais désir de s'approprier, de se rendre maître, d'augmenter, de devenir plus fort.
Un principe de causalité doit-il nous démontrer que la science est possible ? - " La même cause produit le même effet. " - " Une loi permanente des choses " ? - " Un ordre invariable. " - Parce qu'une chose est évaluable, est-elle de ce fait nécessaire ?
Lorsque quelque chose arrive de telle ou telle façon et non point autrement, ce n'est pas le fait d'un " principe ", d'une " loi ", d'un " ordre ", mais cela démontre que des quantités de forces sont en action, dont c'est l'essence même d'exercer la puissance sur d'autres quantités de forces.
Pouvons-nous admettre une aspiration à la puissance, sans une sensation de plaisir ou de déplaisir, c'est-à-dire sans un sentiment d'augmentation ou de diminution de force ? Le mécanisme est seulement un langage des signes pour un monde de phénomènes internes, la lutte et la victoire de certaines quantités de volonté. Toutes les hypothèses du mécanisme, la matière, l'atome, la pression et le choc, la pesanteur ne sont pas des faits en soi, mais des interprétations à l'aide de fictions psychiques.
La vie, étant la forme de l'être qui nous est le plus connue, est spécifiquement une volonté d'accumuler la force: - Tous les procès de la vie ont là leur levier; rien ne veut se conserver, tout doit être additionné et accumulé.
La vie, en tant que cas particulier (l'hypothèse qui, en partant de là, aboutit au caractère général de l'existence - ), aspire à un sentiment maximal de puissance; elle est essentiellement l'aspiration à un surplus de puissance; aspirer, ce n'est point autre chose que d'aspirer à la puissance; cette volonté demeure ce qu'il y a de plus intime et de plus profond: la mécanique est une simple sémiotique des conséquences.

297.

Critique du mécanisme. - Éloignons ici les deux concepts populaires, la " fatalité " et la " loi ": la première introduit dans le monde une fausse contrainte, la seconde une fausse liberté. Les " choses " ne se comportent pas régulièrement, conformément à une règle: il n'y a pas de choses ( - c'est là une simple fiction): elles ne se laissent pas non plus diriger par la contrainte d une fatalité. Ici l'on n'obéit pas: car, qu'une chose soit ce qu'elle est, forte ou faible, ce n'est pas la conséquence d'une soumission, ou d'une règle, ou d'une contrainte...
Le degré de résistance et le degré de prépondérance - c'est de cela qu'il s'agit dans tout ce qui arrive: si nous, pour notre usage quotidien dans le calcul, nous sommes à même d'exprimer cela en formules et en " loi ", tant mieux pour nous ! Mais nous n'avons pas introduit de moralité dans le monde, par le fait que nous l'imaginons obéissant -.
Il n'y a pas de loi: chaque puissance tire à chaque instant sa dernière conséquence. C'est précisément sur le fait qu'il n'y a pas de mezzi divini que repose la calculabilité.
Une quantité de force est définie par l'effet qu'elle produit et par la résistance qu'elle exerce. L'adiaphorie, qui, en soi, serait imaginable, n'existe pas. C'est essentiellement un désir de violence et un désir de se défendre contre les violences. Il ne s'agit pas de conservation de soi; chaque atome agit sur tout l'être, - il est supprimé en imagination lorsque l'on supprime ce rayonnement de volonté de puissance. C'est pourquoi je l'appelle une quantité de " volonté de puissance ": par là est exprimé le caractère dont on ne peut faire abstraction, dans l'ordre mécanique, sans faire abstraction de cet ordre même.
La transcription de ce monde d'effets en un monde visible - un monde pour l'oeil - c'est l'idée de " mouvement ". On sous-entend toujours ici que quelque chose est mis en mouvement - que ce soit la fiction d'un atome-globule ou même l'abstraction de celui-ci, l'atome dynamique, on imagine toujours une chose qui agit, - ce qui équivaut à dire que nous ne sommes pas sortis de l'habitude, à quoi les sens et le langage nous induisent. Le sujet et l'objet, un acteur pour agir, l'action et ce qui la provoque, ainsi séparés: n'oublions pas que cela désigne une simple sémiotique et rien de réel. La mécanique, en tant que doctrine du mouvement, est déjà une transcription dans le langage des sens de l'homme.
Nous avons besoin d'unités pour pouvoir calculer: mais ce n'est pas une raison pour admettre que ces unités existent réellement. Nous avons emprunté la notion d'unité à notre conception du " moi ", - notre plus ancien article de foi. Si nous ne nous considérions pas comme des unités, nous n'aurions jamais formé le concept de l'" être ". Maintenant, assez tardivement, nous sommes abondamment convaincus que notre conception du moi ne garantit rien en faveur d'une unité réelle. Pour maintenir théoriquement le monde mécanique, il nous faut donc toujours réserver la clause que c'est par deux factions que nous y parvenons: le concept du mouvement (emprunté à notre langage des sens) et le concept de l'atome (c'est-à-dire l'idée de l'unité provenant de notre " expérience " psychique): la condition première du monde mécanique, c'est un préjugé des sens et un préjugé psychique.
Le monde mécanique est imaginé de la façon dont seuls la vue et le toucher peuvent s'imaginer un monde (comme " mis en mouvement " en sorte qu'il peut être évalué que l'on simule des unités de cause, des " choses " (atomes) dont l'effet demeure constant ( - transmission d'un faux concept du sujet sur le concept de l'atome): idée du nombre, idée de l'être (idée du sujet), idée de l'activité (séparation de la cause et de l'effet), mouvement (la vue et le toucher); de telle sorte que tout effet est mouvement, que, partout où il y a mouvement, quelque chose est mis en mouvement.
Ce qui est " phénoménal " c'est donc l'introduction de l'idée du nombre, du sujet, du mouvement: nous y conservons notre oeil, notre psychologie.
Si nous éliminons ces adjonctions, il ne reste point de " choses ", mais des quantités dynamiques, qui se trouvent dans un rapport de tension avec toutes les autres quantités, dont l'essence même réside dans ces rapports avec toutes les autres quantités, dans leur " action " sur elles. La volonté de puissance n'est point un être, point un devenir, mais un pathos, - elle est le fait élémentaire d'où résulte un devenir et une action...
La mécanique formule des phénomènes de succession, elle les formule au point de vue sémiotique, avec des moyens d'expression sensibles et psychologiques: elle ne touche point à la force causale.
Si l'essence intime de l'être est volonté de puissance; si le plaisir est l'augmentation de la puissance, le déplaisir le sentiment de ne pas pouvoir résister et se rendre maître: ne nous est-il pas permis de considérer le plaisir et le déplaisir comme des faits cardinaux ? La volonté est-elle possible sans cette double oscillation du oui et du non ?... Question absurde; quand l'essence même est volonté de puissance et, par conséquent, sensation de plaisir et de déplaisir ! Nonobstant, il est besoin d'oppositions, de résistances, donc, au point de vue relatif, d'unités qui empiètent.

298.

Critique de l'idée de cause.
Nous n'avons absolument pas d'expérience au sujet de la " cause ": l'idée tout entière, si nous voulons la suivre au point de vue psychologique, nous vient de la conviction subjective que nous sommes des causes, c'est-à-dire que le bras remue. Nous distinguons les acteurs de l'action - et c'est de ce schéma que nous nous servons partout: pour tout ce qui arrive nous cherchons un auteur. Qu'avons-nous fait ? Nous avons mal interprété un sentiment de force, de tension, de résistance, un sentiment musculaire qui est déjà un commencement d'action, pour en faire une cause, nous avons tenu pour la cause la volonté de faire telle ou telle chose, parce que l'action s'ensuivrait.
Il n'y a pas du tout de " cause ": - dans quelques cas où celle-ci nous apparaissait donnée et où nous l'avions projetée en dehors de nous-mêmes pour l'intelligence de " ce qui arrive " - il est démontré que nous nous faisons illusion. Notre intelligence de " ce qui arrive " consistait en ceci que nous inventions un sujet rendu responsable du fait que quelque chose arrivait, et de la façon dont cela nous arrivait. Nous avons résumé notre sentiment de volonté: de " liberté ", de responsabilité et notre intention d'une action dans le concept d'une " cause " - causa efficiens et causa finalis, dans la conception fondamentale, c'est-à-dire la même chose -. Nous pensions qu'un effet était expliqué lorsque l'on pouvait montrer une condition où l'on était déjà inhérent. De fait, nous inventons toutes les causes d'après le schéma de l'effet ! Ce dernier nous est connu.
Par conséquent, nous sommes incapables de prédire d'une chose quelconque dans quel sens elle " agira ".
L'être, le sujet, la volonté, l'intention, tout cela est inhérent à la conception de " cause ".
Nous cherchons les êtres pour expliquer pourquoi quelque chose s'est transformé. L'atome même est un de ces " êtres ", un de ces " sujets primitifs " que l'on a ajouté en imagination.
Enfin, nous comprenons que les êtres - et aussi les atomes - n'exercent aucune action " parce qu'ils n'existent pas du tout " et encore que l'idée de causalité est absolument inutilisable.
D'une suite nécessaire de conditions, il ne faut nullement conclure à un rapport de causalité (ce serait là étendre leur faculté d'agir de 1 à 2, à 3, à 4, à 5).
Il n'y a ni causes ni effets.
Au point de vue de la langue, il nous est impossible de nous débarrasser de ces idées.
Mais cela n'importe point.
Si j'imagine le muscle, séparé de ses " effets ", je l'ai nié.
En résumé: une chose qui arrive n'est ni provoquée, ni provocante: la " cause " est une " faculté de provoquer " inventée par une adjonction de ce qui arrive.
L'interprétation de causalité est une illusion... L'arbre est un mot; l'arbre n'est pas une cause. - Un " être " est la somme des effets qu'il produit, liés synthétiquement par un concept, une image... De fait, la science a vidé l'idée de causalité de son contenu et elle l'a gardé pour en faire une formule allégorique, où il est devenu indifférent, en somme, de savoir de quel côté se trouve la cause et l'effet. On affirme que dans différents systèmes de forces les quantités d'énergie demeurent constantes.
L'évaluabilité de ce qui arrive ne vient pas de ce que l'on suit une règle ou de ce que l'on obéit à une nécessité, ou encore de ce que l'on projette une loi de causalité dans tout ce qui arrive - : elle réside dans le retour des cas identiques.
Il n'y a pas, comme le prétend Kant, un sens de la causalité. On s'étonne, on est inquiet, on cherche quelque chose de connu, à quoi on puisse s'accrocher. Dès que, dans la nouveauté, on nous montre quelque chose de connu, nous sommes tranquillisés. Le prétendu instinct de causalité est seulement la crainte de l'inaccoutumé et la tentative d'y trouver quelque chose de connu, une recherche non point des causes, mais de la chose connue.

299.

Deux états qui se succèdent: l'un " cause ", l'autre " effet " - c'est là une conception fausse. Le premier état n'a rien à provoquer, le second n'a été provoqué par rien.
Il s'agit d'une lutte entre deux éléments de puissance inégale: on en arrive à un nouvel arrangement des forces, selon la mesure de puissance de chacun. Le deuxième état est radicalement différent du premier (il n'en est pas l'effet): l'essentiel c'est que les facteurs qui se trouvent en lutte aboutissent à d'autres quantités de puissance.

300.

Des physiciens croient à un " monde-vérité " constitué à leur façon: un système d'atomes fixe, égal pour tous les êtres, agité de mouvements nécessaires, - en sorte que le " monde-apparence " se réduit pour eux au côté de l'être universel et universellement nécessaire, qui est accessible pour chaque être à sa façon (accessible et aussi ajusté - rendu " subjectif "). Mais ainsi ils s'égarent: l'atome qu'ils fixent est accessible d'après la logique de ce perspectivisme de la conscience, - il est, par conséquent, lui aussi, une vision subjective. Cette image du monde qu'ils projettent n'est absolument pas différente, par son essence, de l'image subjective du monde: il est seulement construit avec des sens plus vastes, mais ces sens sont nos sens... En fin de compte, sans le savoir, ils ont omis quelque chose dans la constellation: c'est précisément le perspectivisme nécessaire, au moyen de quoi tout centre de force - et non pas l'homme seulement - construit, en partant de lui-même, tout le reste du monde, c'est-à-dire que l'homme mesure, palpe et façonne le monde selon sa propre force... Ils ont oublié d'introduire dans " l'être véritable " cette force qui fixe les perspectives, - pour parler le langage de l'école: ils ont oublié la qualité de sujet. Ils s'imaginent que celle-ci est ajoutée par " développement "; - mais le chimiste encore en a besoin: c'est l'être spécifique, l'action et la réaction, selon les combinaisons, de telle ou telle manière.
Le perspectivisme n'est qu'une forme complexe de la spécification. J'imagine que tout corps spécifique aspire à se rendre maître de l'espace tout entier et à étendre sa force ( - sa volonté de puissance), à repousser tout ce qui résiste à son expansion. Mais il tombe sans cesse sur des aspirations semblables d'autres corps et finit par s'arranger (se " combiner ") avec ceux qui sont homogènes: alors ils conspirent ensemble pour conquérir la puissance. Et le processus continue...
Il n'existe rien d'invariable en chimie, ce n'est là qu'apparence, simple préjugé d'école. Nous avons importé l'invariable, et c'est encore dans la métaphysique que nous sommes allés le chercher, messieurs les physiciens. C'est une naïveté toute superficielle que de prétendre identiques le diamant, le graphite et le charbon. Pourquoi ? Simplement parce que l'on ne peut pas constater, au moyen d'une balance, une déperdition de substance. Bien entendu, ces trois corps gardent quelque chose de commun; mais le travail moléculaire dans la transformation que nous ne pouvons ni voir, ni peser, fait d'une matière une autre matière, - avec des qualités spécifiques différentes.

301.

Le point de vue de la " valeur ", c'est d'envisager les conditions de conservation et d'augmentation, par rapport à des formations complexes de durée relative dans le devenir de la vie. - Il n'y a pas de dernières unités durables, point d'atomes, point de monades ( - là encore l'" être " a été introduit par nous, pour des raisons de perspective, pratiques et utiles). Il y a " des formations dominatrices "; la sphère de ce qui domine grandit sans cesse, ou bien augmente et diminue périodiquement; elle est aussi soumise aux circonstances favorables ou défavorables (de la nutrition - ). La " valeur ", c'est essentiellement le point de vue pour l'augmentation et la diminution des centres dominateurs (des " formations multiples " certainement; mais l'"unité" n'existe pas dans la nature du devenir). Les moyens d'expression du langage sont inutilisables pour exprimer le devenir: c'est un des besoins indestructibles de notre conservation que de déterminer sans cesse un monde grossier de choses durables et d'"êtres ", etc... Au point de vue relatif nous pouvons parler d'atomes et de monades: et il est certain que le monde le plus petit est le plus durable... Il n'y a pas de volonté, il y a des projets de volonté qui augmentent et perdent sans cesse leur puissance.

302.

Conception unitaire de la psychologie. - Nous sommes habitués à considérer le développement d'une énorme diversité dans les formes comme compatible avec une origine commune dans l'unité. - J'émets la théorie que la volonté de puissance est la forme primitive des passions, que toutes les autres passions ne sont que la transformation de cette volonté, qu'il y aurait clarté plus grande à placer, au lieu de l'idée de " bonheur " eudémonistique (à quoi doit aspirer toute vie), l'idée de puissance: " aspirer à la puissance, à un surcroît de puissance "; la joie n'est symptôme du sentiment que la puissance est atteinte, c'est la perception d'une différence - ( - on n'aspire point à la joie: la joie se produit lorsque l'on a atteint ce à quoi l'on aspirait: la joie accompagne, elle ne met pas en mouvement); que toute force est volonté de puissance, qu'il n'y a pas d'autre force physique, dynamique ou psychique... Dans notre science, où la conception de cause et d'effet est réduite à une équation, avec notre orgueil de démontrer que de chaque côté il y a la même quantité de force, nous ne tenons pas compte de ce qui est la force active, nous ne considérons que les résultats, nous les considérons comme équivalents par rapport à leur quantité de force...
C'est simple affaire d'expérience, si nous pouvons dire que le changement ne cesse pas: car nous n'avons pas la moindre raison de croire qu'à un changement en succède nécessairement un autre. Au contraire: un état, une fois atteint, devrait se conserver, s'il ne renfermait pas un pouvoir qui consiste précisément à ne pas vouloir se conserver... La proposition de Spinoza concernant la conservation de soi devrait en somme entraver le changement: mais la proposition est fausse, c'est le contraire qui est vrai... C'est précisément sur tout être vivant que l'on peut montrer le plus exactement qu'il fait tout ce qu'il peut pour ne point se conserver soi-même, mais pour devenir plus qu'il n'est...

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La conception mécanique du mouvement est déjà la transcription du phénomène original dans le langage conventionnel des yeux et du toucher.
L'idée d'atome, la distinction entre " le siège de la force motrice et cette force elle-même " est un langage conventionnel qui tire son origine de notre monde logico-psychique. - Cela ne dépend pas de notre bon plaisir de changer notre moyen d'expression, mais il nous est possible de comprendre combien ce moyen n'est que sémiotique. Exiger un langage d'expressions adéquates serait insensé: c'est l'essence même du langage et de ses moyens d'exprimer une simple relation... L'idée de " vérité " est un contre-sens. Tout le royaume du " vrai " et du " faux " se rapporte aux relations entre les êtres et non pas à l'" en soi "... Il n'y a pas d'" êtres en soi " (ce sont les relations qui constituent les êtres... ) tout aussi peu qu'il peut exister une " connaissance en soi ".

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La " volonté de puissance " est-elle une espèce de volonté ou bien est-elle identique à l'idée de " volonté " ? Est-elle équivalente à l'idée de désirer ou de commander ? Est-elle la " volonté " dont Schopenhauer prétend qu'elle est l'" en soi des choses ? "
J'affirme que la volonté de la psychologie, telle qu'elle a été enseignée jusqu'à présent, est une généralisation injustifiée, que cette volonté n'existe pas du tout, qu'au lieu de saisir le développement d'une volonté déterminée, sous des formes multiples, on a supprimé le caractère de la volonté, en en faisant disparaître la teneur et le but - : c'est le cas au plus haut degré chez Schopenhauer, car il appelle " volonté " un mot vide de sens. Il s'agit moins encore d'une " volonté de vivre ", car la vie n'est qu'un cas particulier de la volonté de puissance; il est tout à fait arbitraire de prétendre que tout tend à passer dans cette forme de la volonté de puissance.

2. La volonté de puissance comme vie

a) Psychologie de la volonté de puissance

303.

L'homme ne cherche pas le plaisir et n'évite pas le déplaisir: on comprend à quel célèbre préjugé je veux contredire ici. Le plaisir et le déplaisir sont de simples conséquences, de simples phénomènes secondaires. Ce que veut l'homme, ce que veut la plus petite parcelle d'organisme vivant, c'est une augmentation de puissance. Dans l'aspiration vers ce but il y a plaisir tout autant que déplaisir; dans chacune de ses volontés l'homme cherche la résistance, il a besoin de quelque chose qui s'oppose à lui... Le déplaisir, entrave de sa volonté de puissance, est donc un facteur normal, l'ingrédient normal de tout phénomène organique; l'homme ne l'évite pas, il en a au contraire besoin sans cesse: toute victoire, tout sentiment de plaisir, tout événement présuppose une résistance surmontée.
Prenons le cas le plus simple, celui de la nutrition primitive: le protoplasma étend ses pseudopodes pour chercher quelque chose qui lui résiste, - non point parce qu'il a faim, mais pour faire agir sa volonté de puissance. Puis il fait la tentative de surmonter cette chose, de se l'approprier, de l'incorporer. Ce que l'on appelle nutrition n'est qu'une conséquence, une application de cette volonté primitive de devenir plus fort.
(Il n'est pas possible de considérer la faim comme mobile premier, tout aussi peu que la conservation de soi. Considérer la faim comme une conséquence de la nutrition inconsciente, c'est affirmer que la faim résulte d'une volonté de puissance qui ne sait plus se comporter en maître. Il ne s'agit absolument pas du rétablissement d'une perte, - ce n'est que plus tard, par suite de la division du travail, après que la volonté de puissance eut appris à suivre de tout autres chemins pour se satisfaire, que le besoin d'assimilation de l'organisme en est réduit à la faim, au besoin de compensation pour ce qui a été perdu.)
Donc le déplaisir n'est pas suivi d'une diminution de notre sentiment de puissance, cela est si peu le cas que, le plus généralement, il agit même comme excitation sur cette volonté de puissance, - l'entrave est le stimulant de la volonté de puissance.

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On a confondu le déplaisir avec une catégorie spéciale du déplaisir, avec l'épuisement: celui-ci représente en effet une profonde diminution et un abaissement de la volonté de puissance, une déperdition de force évaluable. Cela veut dire qu'il y a: déplaisir comme excitant à augmenter la puissance, et déplaisir après un gaspillage de puissance; dans le premier cas un stimulant, dans le dernier la conséquence d'une irritation trop violente... L'incapacité de résistance est le propre de ce dernier déplaisir, le défi à celui qui résiste est le propre du premier... le seul plaisir que l'on ressente encore dans l'état d'épuisement, c'est le plaisir de s'endormir; dans l'autre cas, c'est le plaisir de la victoire...
La grande méprise des psychologues, c'était de ne pas séparer les deux espèces de plaisir - celui de s'endormir et celui de vaincre. Les épuisés veulent le repos, le délassement, la paix, la tranquillité, - c'est le bonheur des religions et des philosophies nihilistes; les riches et les vivants veulent la victoire: les adversaires surmontés, l'extension du sentiment de puissance sur des domaines nouveaux. Toutes les fonctions saines de l'organisme ont ce besoin, - et l'organisme tout entier est une de ces complexités de systèmes qui lutte pour la croissance des sentiments de puissance -.

304.

La douleur est autre chose que la joie - je veux dire que l'une n'est pas le contraire de l'autre. Si l'essence du plaisir a été exactement désignée comme une augmentation de puissance (par conséquent comme un sentiment de différence qui suppose la comparaison), l'essence du déplaisir n'a pas encore été définie par là. Les fausses oppositions auxquelles croit le peuple, et par conséquent le langage, ont toujours été de dangereuses entraves pour la marche de la vérité. Il y a même des cas où une espèce de plaisir est conditionnée par une certaine succession rythmique de petites crispations de déplaisir: par là on atteint une croissance très rapide du sentiment de puissance, du sentiment de plaisir. Cela est, par exemple, le cas dans l'excitation, aussi dans l'excitation sexuelle pendant l'acte de coït: nous voyons le déplaisir agir ainsi comme ingrédient du plaisir. Une petite entrave apparaît qui est surmontée, mais immédiatement suivie d'une autre petite entrave, surmontée elle aussi - ce jeu de résistance et de victoires stimule le plus ce sentiment général de puissance, superflu et en excédent, qui fait précisément l'essence du plaisir. Le contraire, une augmentation des sensations de douleur, par un enchaînement de petites crispations de plaisir, fait défaut: car le plaisir et la douleur ne sont pas des contraires. - La douleur est un phénomène intellectuel, où se manifeste catégoriquement un jugement, - le jugement " nuisible ", où l'expérience s'est longtemps accumulée. En soi il n'y a point de douleur. Ce n'est pas la blessure qui fait mal; c'est la notion, acquise par l'expérience, des suites néfastes qu'une blessure peut avoir pour l'ensemble de l'organisme, c'est cette notion qui parle dans l'ébranlement profond appelé déplaisir (pour les influences nuisibles demeurées inconnues à l'humanité ancienne, par exemple celles de produits chimiques vénéneux, nouvellement combinés entre eux, l'expression de la douleur manque totalement - et cependant nous sommes perdus... ). Ce qu'il y a de véritablement spécifique dans la douleur, c'est le long ébranlement, la répercussion d'un choc qui éveille la peur dans le foyer cérébral du système nerveux. - Ce ne sont en somme pas les causes de la douleur qui vous font souffrir (une blessure quelconque, par exemple), mais le long dérangement de l'équilibre qui se produit à la suite de ce choc. La douleur est une maladie des centres nerveux cervicaux, - le plaisir n'est nullement une maladie... - Que la douleur donne lieu à des réflexes, l'apparence peut le faire croire et même le préjugé des philosophes; mais, dans des cas soudains, si l'on observe exactement, on s'aperçoit que le réflexe arrive visiblement avant la sensation de douleur. Je serais en mauvaise posture si, quand je fais un faux pas, il me fallait attendre jusqu'à ce que ce geste mette en mouvement la cloche de la conscience et me retélégraphie ce que j'ai à faire. Au contraire, je distingue aussi exactement que possible que, ce qui se fait d'abord, c'est le contre-mouvement du pied, pour éviter la chute et que ce n'est qu'ensuite, dans un laps de temps évaluable, qu'une vibration douloureuse se fait sentir à la partie antérieure de la tête. On ne réagit donc pas contre la douleur. La douleur est projetée après coup dans la partie blessée: - mais, malgré cela, l'essence de cette douleur locale n'est pas l'expression de l'espèce à quoi appartient cette douleur locale; c'est un simple signe local, dont l'intensité et le degré sont conformes à la blessure que les centres nerveux en ont reçue. Le fait que, par suite de ce choc, la force musculaire de l'organisme diminue d'une façon évaluable ne permet nullement encore de chercher l'essence de la douleur dans une diminution du sentiment de puissance... Encore une fois, on ne réagit pas contre la douleur: le déplaisir n'est pas une " cause " des actions. La douleur elle-même est une réaction, le contre-mouvement est une autre réaction antérieure, - tous deux partent de points différents...

305.

Comment se fait-il que les articles de foi fondamentaux, en psychologie, sont tous la pire déformation et le plus odieux faux monnayage ? " L'homme aspire au bonheur ", par exemple - qu'est-ce qui est vrai là-dedans ? Pour comprendre ce que c'est que la vie, quelle sorte d'aspiration et de tension exige la vie, la formule doit s'appliquer aussi bien à l'arbre et à la plante qu'à l'animal. " A quoi aspire la plante ? " - Mais là nous avons déjà imaginé une fausse unité qui n'existe pas. Le fait d'une croissance multiple, avec des initiatives propres et demi-propres, disparaît et est nié si nous supposons d'abord une unité grossière, " la plante ". Ce qui est visible avant tout, c'est que ces derniers " individus ", infiniment petits, ne sont pas intelligibles dans le sens d'un " individu " métaphysique et d'un " atome ", et que leur sphère de puissance se déplace sans cesse; mais chacun de ces individus, s'il se transforme de la sorte, aspire-t-il au bonheur ? - Cependant toute tendance à s'étendre, toute incorporation, toute croissance, est une lutte contre quelque chose qui est accompagnée de sensations de déplaisir: ce qui est ici le motif agissant veut certainement autre chose en voulant le déplaisir et en le recherchant sans cesse. - Pourquoi les arbres d'une forêt vierge luttent-ils entre eux ? Pour le " bonheur " ? - Pour la puissance !...
L'homme devenu maître des forces de la nature, l'homme devenu maître de sa propre sauvagerie et de ses instincts déchaînés (les désirs ont appris à obéir, à être utiles) - l'homme comparé à un pré-homme représente une énorme quantité de puissance - et non pas une augmentation de " bonheur ". Comment peut-on prétendre qu'il a aspiré au bonheur ?...

306.

Plaisir et déplaisir, voilà les termes les plus sots pour exprimer un jugement: par quoi on n'a naturellement pas voulu affirmer que les jugements prononcés de la sorte sont nécessairement sots. La suppression de tout fondement et de toute logique, une affirmation ou une négation dans la réduction à un désir ou à une répulsion passionnée, une abréviation impérative dont on ne peut pas méconnaître l'utilité: voilà le plaisir et le déplaisir. Leur origine se trouve dans la sphère centrale de l'intellect; ils ont pour condition une perception accélérée à l'infini, la faculté d'ordonner, de résumer, de vérifier, de conclure: le plaisir et le déplaisir sont toujours des phénomènes finaux et non point des " causes "...
La décision au sujet de ce qui doit provoquer le déplaisir et le plaisir dépend du degré de puissance: la même chose qui, par rapport à une petite quantité de puissance, apparaît comme un danger et la nécessité d'y parer aussitôt que possible, peut, lorsque l'on a conscience d'une puissance plus étendue, entraîner avec elle une excitation voluptueuse, une sensation de plaisir.
Toutes les sensations de plaisir et de déplaisir supposent déjà que l'on mesure d'après l'utilité générale, d'après le caractère nuisible, donc que l'on admet une sphère où l'on exprime la volonté d'un but (d'un état) et le choix des moyens pour y arriver. Le plaisir et le déplaisir ne sont jamais des " faits primordiaux ".
Le plaisir et le déplaisir sont des réactions de volonté (des passions), où le centre intellectuel fixe la valeur de certains changements survenus par rapport à la valeur générale, pour introduire, en même temps, des actions contraires.

307.

Selon les résistances que recherche une force en vue de s'en rendre maître, il faut que la mesure des échecs et des fatalités ainsi provoqués grandisse: et, en tant que toute force ne peut se manifester que sur ce qui lui résiste, il y a nécessairement, dans toute action, un ingrédient de déplaisir. Mais ce déplaisir agit comme une excitation à la vie et fortifie la volonté de puissance !

308.

Le non-assouvissement normal de nos instincts, par exemple de la faim, de l'instinct sexuel, de l'instinct du mouvement, par soi-même, ne renferme nullement quelque chose de déprimant; il agit, ou contraire, en agaçant les facultés vitales, de même que le rythme des petites irritations douloureuses fortifie celles-ci, quoi que veuillent nous en dire les pessimistes: ce non-assouvissement, bien loin de dégoûter de la vie, en est le grand stimulant.

309.

Ce n'est pas la satisfaction de la volonté qui est la cause du plaisir ( - je veux combattre particulièrement cette théorie superficielle, - l'absurde faux monnayage psychologique des choses prochaines - ), mais c'est le fait que la volonté veut aller de l'avant et veut encore se rendre maîtresse de ce qui se trouve sur son chemin. Le sentiment de plaisir réside précisément dans la non-satisfaction de la volonté, dans l'incapacité de la volonté à se satisfaire sans l'adversaire et la résistance. - " L'homme heureux ": instinct de troupeau.

310.

Si l'on est au clair avec soi-même au sujet du " pourquoi ? " de sa vie, on en abandonne volontiers le " comment ? " C'est déjà l'indice d'un manque de foi en les " pourquoi ", au but et au sens de la vie, d'un manque de volonté, si la valeur du plaisir et du déplaisir vient au premier plan, et si les théories hédonistes et pessimistes arrivent à se faire entendre. Le renoncement, la résignation, la vertu, l'" objectivité ", peuvent, pour le moins, être le signe qui révèle que le principal commence à manquer.

311.

J'émets une théorie: - il faut remettre l'acteur dans l'action, après qu'il en a été retiré d'une façon abstraite, l'action ayant été ainsi vidée de son contenu; il faut reprendre dans l'action l'objet de l'action, le "but ", l'" intention ", la " fin ", après les en avoir retirés d'une façon artificielle, l'action ayant été ainsi vidée de son contenu; toutes les " fins ", tous les " buts ", tous les " sens ", ne sont que des moyens d'expression et des métamorphoses d'une seule volonté, inhérente à tout ce qui arrive, la volonté de puissance; avoir des fins, des buts, des intentions, bref vouloir, équivaut à vouloir devenir plus fort, vouloir grandir - et vouloir aussi les moyens pour cela; l'instinct le plus général et le plus profond dans toute action, dans toute volonté, est resté le plus inconnu et le plus caché, parce que, en pratique, nous obéissons toujours à mon commandement, parce que nous sommes nous-mêmes ce commandement.
Toutes les évaluations ne sont que des conséquences et des perspectives plus étroites au service de cette unique volonté: l'évaluation elle-même n'est que cette volonté de puissance; une critique de l'être, basée sur une quelconque de ces valeurs, est quelque chose d'insensé et d'incompréhensible; en admettant même qu'un procès de destruction s'y introduit, ce procès sera encore au service de cette volonté.
Évaluer l'être lui-même: mais cette évaluation fait encore partie de l'être -, et, en disant non, nous faisons encore ce que nous sommes... Il faut se rendre compte de l'absurdité de cette attitude qui veut juger l'existence, et chercher à deviner encore ensuite de quoi il en retourne. C'est symptomatique.

312.

" La somme de déplaisir l'emporte sur la somme de plaisir: par conséquent, la non-existence du monde vaudrait mieux que son existence. " - " Le monde est quelque chose qui, raisonnablement, ne devrait pas exister parce qu'il occasionne au sujet sensible plus de déplaisir que de plaisir " - un pareil bavardage s'appelle aujourd'hui pessimisme !
Le plaisir et le déplaisir sont des accessoires, ce ne sont pas des causes; ce sont des évaluations de second ordre, dérivées d'une valeur dominante, - le langage du sentiment affirme ce qui est " utile " et " nuisible " et ce langage est variable et dépendant. Car, chaque fois que l'on dit que quelque chose est " utile " ou " nuisible ", il y a encore cent façons de demander utile à quoi ?, nuisible en quoi ?
Je méprise ce pessimisme de la sensibilité: il est une marque de profond appauvrissement vital.

313.

La préoccupation de soi-même et de son " salut éternel " n'est pas l'expression d'une nature riche et sûre d'elle-même: car celle-ci se soucie peu d'être sauvée, - elle n'a pas pareil intérêt au bonheur, de quelque nature qu'il soit; elle est force, action, désir, - elle s'imprime sur les choses, elle porte la main sur les choses... Le christianisme est une hypocondrie romantique chez ceux qui ne ont pas très solides sur jambes. - Partout où la perspective hédonistique vient au premier plan, on peut conclure à la souffrance et à une certaine mauvaise réussite.

314.

Dans l'énorme multiplicité des phénomènes qui se déroulent au milieu de l'organisme, la partie dont nous avons conscience est un simple moyen de la nature: et la petite dose de " vertu ", de " désintéressement ", et de fictions analogues est démentie d'une façon tout à fait radicale si on la juge au point de vue de ce qui arrive en outre. Nous ferions bien d'étudier notre organisme dans son immoralité parfaite.
Les fonctions animales sont mille fois plus importantes que les beaux états d'âme et les sommets de la conscience: ces derniers sont un excédent, en tant qu'ils ne doivent pas être des instruments pour ces fonctions animales. Toute la vie consciente, l'esprit ainsi que l'âme et le coeur, la bonté ainsi que la vertu, au service de qui travaillent-ils donc ? Au service d'un perfectionnement, aussi grand que possible, des fonctions animales essentielles (les moyens de nutrition, d'augmentation de l'énergie): avant tout, au service de l'augmentation de la vie.
Ce que l'on appelait " corps " et " chair " a tellement plus d'importance: le restant est une petite adjonction. Continuer à tisser la toile de la vie, de façon à ce que le fil devienne de plus en plus puissant, - voilà la tâche. Mais voyez comme le coeur, l'âme, la vertu, l'esprit se conjurent littéralement pour retourner cette tâche essentielle, comme si c'étaient eux qui fussent le but. La dégénérescence de la vie dépend essentiellement de l'extraordinaire faculté d'erreur de la conscience: celle-ci est très peu tenue en bride par les instincts et se méprend par conséquent de la façon la plus aisée et la plus foncière.
Mesurer d'après les sentiments agréables et désagréables de cette conscience si l'existence a de la valeur: peut-on imaginer plus folle débauche de la vanité ? La conscience n'est qu'un moyen; les sentiments agréables ou désagréables ne sont aussi que des moyens ! - D'après quoi s'évalue objectivement la valeur ? Seulement d'après la quantité de puissance renforcée et organisée.

315.

Comparé aux forces énormes et multiples qui travaillent les unes contre les autres, telles que les représente l'ensemble de toute vie organique, le monde conscient de sentiments, d'intentions, d'évaluations n'est qu'un petit fragment. Nous n'avons aucun droit de considérer cette parcelle de conscience comme le but, la raison du phénomène général de la vie: visiblement le fait d'arriver à la conscience n'est qu'un moyen de plus dans le développement et l'augmentation de la puissance vitale. Voilà pourquoi c'est une naïveté de considérer comme valeurs supérieures le plaisir, ou la spiritualité, ou la moralité, ou un point quelconque dans la sphère de conscience; et de vouloir peut-être même justifier " le monde " en s'appuyant sur l'un de ces points. C'est mon objection fondamentale contre toutes les cosmogonies et théodicées philosophiques et morales, tous les problèmes et les valeurs supérieures dans la philosophie et la philosophie religieuse, tels qu'ils ont existé jusqu'à présent. Une catégorie des moyens de la nature a été mal interprétée pour y chercher les causes finales; par contre la vie et la surélévation en puissance de celle-ci ont été élevées au rang de moyen.
Si nous voulons déterminer un but assez vaste à la vie, ce but ne doit être identique à aucune catégorie de la vie consciente; il doit, au contraire, les expliquer toutes comme des moyens pour le réaliser...
La " négation de la vie " considérée comme but de la vie, comme but de l'évolution de l'existence, comme grande bêtise. Une interprétation aussi extravagante est seulement le produit d'une évaluation de la vie au moyen des facteurs de la conscience (plaisir et déplaisir, bien et mal). Ici l'on fait valoir contre le but - les moyens " impies ", absurdes et avant tout désagréables - : comment un but qui utilise de pareils moyens peut-il valoir quelque chose ! Mais le défaut d'une telle interprétation réside précisément dans le fait qu'au lieu de chercher le but qui explique la nécessité de pareils moyens, elle présuppose, de prime abord, un but qui exclut précisément de pareils moyens: c'est-à-dire que nous considérons comme normes nos désirs, par rapport à certains moyens (moyens agréables, rationnels, vertueux), fixant d'après cela quel but général est désirable...
Le défaut fondamental c'est de considérer la conscience, au lieu d'y voir un instrument et un cas particulier dans la vie générale, comme mesure, comme valeur supérieure de la vie: c'est la perspective défectueuse du a parte ad totum; - voilà pourquoi tous les philosophes cherchent instinctivement à imaginer une participation consciente à tout ce qui arrive, un " esprit ", un " Dieu ". Mais il faut leur faire comprendre que c'est précisément par là que l'existence devient une construosité; qu'un " Dieu " et une sensibilité universelle seraient quelque chose qui ferait condamner absolument l'existence... Nous avons éliminé la conscience universelle qui fixe le but et le moyen: c'est cela précisément qui nous a procuré un grand soulagement, - de la sorte nous ne sommes plus forcés d'être des pessimistes... Le plus grand reproche que nous adressions à la vie, c'était l'existence de Dieu...

316.

A retenir: - Dans le processus général le travail de l'humanité n'entre pas en ligne de compte, car il n'existe pas de processus général (considéré comme système).
Il n'existe pas de " tout "; l'évaluation de l'existence humaine, des fins humaines, ne peut pas se faire par rapport à quelque chose qui n'existe pas.
La fatalité, la causalité, la finalité sont des apparences nécessaires.
Ce n'est pas l'augmentation de la conscience qui est le but mais l'élévation de la puissance, dans laquelle élévation l'utilité de la conscience est comprise; il en est de même du plaisir et du déplaisir.
Il ne faut pas considérer de simples moyens comme des valeurs supérieures (par exemple des états de la conscience comme la douleur et le plaisir quand la conscience elle-même n'est qu'un moyen - ).
Le monde n'est nullement un organisme, mais c'est le chaos; l'évolution de l'" intellectualité " est un moyen pour arriver à une durée relative de l'organisation.
Ce qui est désirable n'a aucun sens par rapport au caractère général de l'être...

b) Sur l'évolution

317.

On ne peut pas trouver pourquoi l'évolution existe en faisant des recherches sur la voie de l'évolution elle-même; on ne peut pas considérer cette cause comme étant dans son devenir, et, encore moins, comme étant devenu... La volonté de puissance ne peut pas être devenue.

318.

" Dieu considéré comme moment culminant : l'existence, une éternelle divinisation et dé-divinisation. Mais il n'y a là point d'apogée de valeur, mais une apogée de puissance. Exclusion absolue du mécanisme et de la matière. Tous deux ne sont que l'expression de degrés inférieurs, la forme déspiritualisée de l'émotion (de la " volonté de puissance ").
Représenter la régression après l'apogée dans le devenir (la plus haute spiritualisation de la puissance sur la base de la servitude) comme conséquence de cette force supérieure qui se dirige contre elle-même, après qu'il ne lui reste plus rien à organiser, qui emploie sa force à désorganiser...
a) La défaite toujours plus grande des sociétés et leur assujettissement sous un nombre petit, mais toujours plus puissant.
b) La défaite toujours plus grande des privilégiés et des forts et par conséquent la venue de la démocratie, enfin l'anarchie des éléments.

319.

La seule possibilité de conserver un sens à l'idée de " Dieu ", ce serait de considérer Dieu non pas comme force agissante, mais comme état maximal d'une époque - un point dans l'évolution de la volonté de puissance, d'où s'expliquerait tout aussi bien le développement en avant que ce qui précède et aboutit jusqu'à lui.
Considérée au point de vue mécanique, l'énergie du devenir universelle reste constante; économiquement elle s'élève jusqu'à un certain point culminant et s'abaisse de nouveau après, pour s'élever encore dans un éternel mouvement circulaire. Cette " volonté de puissance " s'exprime dans l'interprétation, dans la façon de consommer la force. - La transformation de l'énergie en vie, en vie à sa plus haute puissance, apparaît, par conséquent, comme but. La même quantité d'énergie signifie des choses différentes sur les différents degrés de l'évolution.
Ce qui fait la croissance dans la vie, c'est l'économie toujours plus stricte et plus prévoyante, qui réalise le plus avec une force toujours moindre. Comme idéal c'est le principe du moindre effort...
Que le monde ne veut pas aboutir à un état durable, c'est la seule chose qui soit démontrée. Par conséquent, il faut imaginer que son apogée n'est pas un état d'équilibre...
La nécessité absolue des mêmes événements, au cours d'un même circuit universel, comme au cours de tous les autres, n'exprime pas, dans l'éternité, un déterminisme qui se trouve au-dessus de ce qui arrive, mais seulement l'idée que l'impossible n'est pas possible; qu'une force déterminée ne peut pas être autre chose que précisément cette force déterminée, que, sur une quantité de résistance donnée, elle ne se manifeste pas autrement que dans une mesure conforme à sa force; - arriver et arriver nécessairement est une tautologie.

320.

L'abaissement moral de l'ego est accompagné, dans les sciences naturelles, d'une estimation trop exagérée de l'espèce. Mais l'espèce est quelque chose d'aussi illusoire que l'ego: on a fait une distinction erronée. L'ego est cent fois plus qu'une simple unité dans un enchaînement de membres; c'est la chaîne elle-même, dans sa totalité; et l'espèce n'est qu'une simple abstraction, déduite de la multiplicité de ces enchaînements et de leur ressemblance partielle. Si, comme on l'a souvent prétendu, l'individu est sacrifié à l'espèce, ce n'est nullement un état de faits: ce n'est que le modèle d'une interprétation erronée.

321.

L'excédent de force dans l'intellectualité se pose à lui-même des buts nouveaux; il ne se satisfait nullement du commandement et de la direction du monde inférieur, ou de la conservation de l'organisme, de l'" individu ". Nous sommes plus que l'individu: nous sommes la chaîne tout entière, avec la tâche de la chaîne, dans tous les avenirs de la chaîne.

322.

Contre le darwinisme. - L'utilité d'un organe n'en explique pas l'origine, tout au contraire ! Durant qu'une qualité se forme, elle ne conserve pas l'individu et elle ne lui est point utile, moins qu'à toute autre chose, à la lutte avec les circonstances extérieures et les ennemis. Qu'est-ce qui est " utile " en fin de compte ? Il faut demander " utile par rapport à quoi " ? Ce qui, par exemple, est utile à la durée de l'individu pourrait être défavorable à sa splendeur; ce qui conserve l'individu pourrait en même temps le maintenir et l'immobiliser dans l'évolution. D'autre part, un vice de conformation, une dégénérescence peuvent être de la plus haute utilité, en ce sens qu'ils agissent comme stimulants sur d'autres organes. De même, un état nécessiteux peut être une condition d'existence, en ce sens qu'il abaisse l'individu à une mesure où il se ramasse et ne cède point. - L'individu lui-même est le champ de lutte de ses différentes parties (pour la nourriture, l'espace, etc.): son évolution est liée à la victoire, à la prédominance de certaines parties, au dépérissement, à la transformation en organes de certaines autres parties.
L'influence des " circonstances extérieures " a été exagérée singulièrement chez Darwin: ce qu'il y a d'essentiel dans le processus vital, c'est précisément l'énorme puissance formatrice, qui crée des formes du dedans au dehors, qui utilise et exploite les " circonstances extérieures " -. Les nouvelles formes, créées du dedans au dehors, ne sont pas formées en vue d'un but; mais, dans la lutte des parties, une forme nouvelle ne restera pas longtemps sans rapport avec une utilité partielle, pour se développer dans la suite, conformément à l'usage qui en est fait, avec toujours plus de perfection.

313.

Anti-Darwin. - La domestication des hommes, quelle valeur définitive peut-elle avoir ? ou bien la domestication a-t-elle toujours une valeur définitive ? - On a des raisons pour nier ce dernier fait.
Il est vrai que l'école de Darwin a fait de grands efforts pour nous persuader du contraire: elle veut que l'influence de la domestication puisse devenir profonde et même fondamentale. Provisoirement, nous en restons au passé: rien n'a été démontré jusqu'à présent qu'une influence toute superficielle par la domestication - ou encore la dégénérescence. Et tout ce qui réussit à s'échapper de nouveau de la main humaine et de son dressage retourne presque immédiatement à son état naturel. Le type reste constant: on ne peut pas " dénaturer la nature ".
On compte sur la lutte pour l'existence, sur la mort des êtres faibles et la survie des êtres les plus robustes et les mieux doués; par conséquent, on imagine une croissance continuelle dans la perfection des êtres. Nous nous sommes assurés par contre que, dans la lutte pour la vie, le hasard sert les faibles tout aussi bien que les forts, que souvent la ruse supplée à la vigueur avec avantage, que la fécondité de l'espèce se trouve dans un rapport singulier avec les chances de destruction...
On attribue à la sélection naturelle des métamorphoses en même temps lentes et infinies: on veut croire que tout avantage se transmet par hérédité et s'exprime, dans les générations suivantes, avec une intensité toujours plus grande (tandis qu'en réalité l'hérédité est si capricieuse... ); on constate chez certains êtres l'assimilation heureuse à des conditions vitales déterminées et l'on déclare que cette assimilation a été obtenue par l'influence du milieu.
Mais on ne trouve nulle part d'exemples de sélection inconsciente (en aucune façon). Les individus les plus disparates s'unissent, les plus extrêmes se mêlent à la masse. Tout concourt à maintenir son type; les êtres possédant des signes extérieurs, qui les protègent contre certains dangers, ne les perdent pas lorsqu'ils sont soumis à des circonstances où ils vivent sans danger... S'ils sont transportés en des lieux où l'habit cesse de les cacher, ils n'en changent nullement pour se rapprocher du milieu.
On a exagéré la sélection des êtres les plus beaux au point qu'elle dépasserait de beaucoup l'instinct de beauté de notre propre race ! De fait, le plus beau s'accommode parfaitement des créatures déshéritées, le plus grand du plus petit. Presque toujours nous voyons le mâle et la femelle profiter de chaque mouvement du hasard sans se montrer difficile dans le choix. - Il y a modification par le climat et la nutrition, mais en réalité elle est indifférente.
Il n'y a pas de formes intermédiaires. -
On prétend qu'il y a développement dans l'évolution des êtres; mais tout fondement manque à cette théorie. Chaque type possède ses limites: au-delà de celles-ci il n'y a pas d'évolution. Jusque-là régularité absolue.

***

Mes vues principales. - Première proposition: l'homme en tant qu'espèce n'est pas en progrès. On réalise bien des types supérieurs, mais ils ne se conservent pas. Le niveau de l'espèce ne s'élève pas.
Deuxième proposition: l'homme, en tant qu'espèce, ne réalise pas un progrès en comparaison de tout autre animal. Le monde animal et végétal, dans son ensemble, ne se développe pas de l'inférieur au supérieur... Tout se fait en même temps, à tort et à travers, se superpose et se contrecarre. Les formes les plus complexes et les plus riches - car le mot " type supérieur " ne dit pas davantage - disparaissent plus facilement: seules les inférieures maintiennent leur caractère impérissable en apparence. Les premières sont réalisées très rarement et se maintiennent avec peine: les dernières ont pour elles une fécondité compromettante. Dans l'humanité aussi les types supérieurs, les cas heureux de l'évolution, avec des alternatives de chance et de malchance, périssent le plus facilement. Ils sont exposés à toute espèce de décadence; ils sont extrêmes, et cela suffit à les rendre déjà presque décadents... La courte durée de la beauté, du génie, du César est sui generis: - de pareilles qualités ne se transmettent pas par hérédité. Le type est héréditaire: il n'a rien d'extrême, il n'est pas un " coup du hasard "... Ce n'est pas le fait d'une fatalité particulière, " d'un mauvais vouloir " de la nature, mais simplement de l'idée du " type supérieur "; le type supérieur représente une complexité infiniment plus grande, - une plus grande somme d'éléments coordonnés: c'est pourquoi la désagrégation est infiniment plus probable. Le " génie " est la machine la plus sublime qu'il y ait, - par conséquent aussi la plus fragile.
Troisième proposition: la domestication (la " culture ") de l'homme n'atteint pas de couches très profondes... Partout où elle pénètre profondément elle devient aussitôt dégénérescence (le type du Christ). L'homme " sauvage " (ou, pour m'exprimer au point de vue moral, l'homme méchant) est un retour à la nature - et, en un certain sens, un rétablissement, une guérison de la " culture "...

324.

Anti-Darwin. - Ce qui me surprend le plus, lorsque je passe en revue les grandes destinées de l'humanité, c'est d'avoir toujours devant les yeux le contraire de ce que voient ou veulent voir aujourd'hui Darwin et son école. Eux constatent la sélection en faveur des êtres plus forts et mieux venus, le progrès de l'espèce. Mais c'est précisément le contraire qui saute aux yeux: la suppression des cas heureux, l'inutilité des types mieux venus, la domination inévitable des types moyens et même de ceux qui sont au-dessous de la moyenne. À moins que l'on nous démontre la raison qui fait que l'homme est l'exception parmi les créatures, j'incline à croire que l'école de Darwin s'est partout trompée. Cette volonté de puissance, où je reconnais le tréfonds et le caractère de tout changement, nous explique pourquoi la sélection ne se fait précisément pas en faveur des exceptions et des hasards heureux: les plus forts et les plus heureux sont faibles, lorsqu'ils ont contre eux les instincts de troupeau organisés, la pusillanimité des faibles et le grand nombre. Ma conception du monde des valeurs démontre que, dans les plus hautes valeurs placées maintenant au-dessus de l'humanité, ce ne sont pas les hasards heureux, les types de sélection qui ont le dessus, mais les types de décadence. - Peut-être n'y a-t-il rien de plus intéressant dans ce monde que ce spectacle non prié...
Quelque singularité qu'il y ait à l'affirmer, il faut toujours mettre en valeur les forts contre les faibles, les heureux contre les mal venus, les bien portants contre les dégénérés et les malades par hérédité. Si l'on veut réduire la réalité en une formule morale, cette morale s'exprimerait ainsi: la moyenne vaut plus que l'exception, les formations de la décadence plus que la moyenne; la volonté du néant tient le pas sur la volonté de croire - et le but général est, dès lors, quelle que soit la façon dont on veut s'exprimer, chrétienne, bouddhiste ou schopenhauerienne: " Plutôt ne pas être, que d'être. "
Je me révolte contre cette façon de formuler la réalité, pour en faire une morale: c'est pourquoi je déteste le christianisme d'une haine mortelle, car il créa des mots et des attitudes sublimes pour prêter à une réalité épouvantable le manteau du droit, de la vertu, de la divinité.
Je vois toute philosophie, je vois toute science à genoux devant la réalité d'une lutte pour la vie qui est le contraire de celle qu'enseigne l'école de Darwin, - c'est-à-dire que j'aperçois partout au premier rang ceux qui sont le rebut, ceux qui compromettent la vie, la valeur de la vie. L'erreur de l'école de Darwin est devenue pour moi un problème: comment peut-on être assez aveugle pour se tromper justement dans ce cas ?... Prétendre que les espèces représentent un progrès, c'est l'affirmation la plus déraisonnable du monde: il leur suffit provisoirement de représenter un niveau. Si les organismes supérieurs se sont développés des organismes inférieurs, aucun exemple du moins ne le démontre encore. Je vois que les inférieurs ont la prépondérance par le nombre, par l'astuce, par la ruse. Je ne vois pas comment un changement fortuit peut être avantageux, du moins pas sur un espace de temps aussi long: car alors il faudrait expliquer pourquoi un changement fortuit a acquis une telle force.
Je trouve ailleurs la " cruauté de la nature ", dont on parle tant: la nature est cruelle à l'égard des favoris de la fortune: elle ménage, et protège, et aime les humbles.
En résumé, l'augmentation de la puissance d'une espèce est garantie moins peut-être par la prépondérance de ses favorisés, de ses forts, que par la prépondérance des types moyens et inférieurs... Ces derniers possèdent la grande fécondité et la durée; avec les premiers, le danger augmente, la destruction rapide, la diminution du nombre.

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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