Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

281.

L'histoire des méthodes scientifiques a été interprétée par Auguste Comte presque comme une philosophie. - La détermination de ce qui est " vrai ", " faux ", la détermination d'états de fait en général, est foncièrement différente de la fixation créatrice, de l'action de créer, de former, de surmonter, de vouloir, telle qu'elle appartient à l'essence même de la philosophie. Introduire un sens - cette tâche reste absolument à accomplir encore, en admettant qu'il n'y ait point de sens. Il en est ainsi des sons, mais aussi des destinées des peuples: ils sont aptes aux interprétations et aux directions les plus différentes, en vue des fins les plus différentes. Le degré supérieur c'est de fixer un but et d'y conformer l'essentiel: donc l'interprétation de l'action et non pas seulement la transformation des concepts.

282.

La " simulation " augmente conformément à l'élévation dans la hiérarchie des êtres. Dans le monde inorganique elle semble faire défaut, dans le monde organique commence la ruse; les plantes y sont déjà passées maître. Les hommes les plus grands comme César, Napoléon (le mot de Stendhal à son sujet), de même les races les plus élevées, les Italiens, les Grecs (Ulysse); l'astuce tient à l'essence même de l'élévation de l'homme...
Problème du comédien. Vrai idéal dionysien... L'optique de toutes les fonctions organiques, de tous les instincts vitaux les plus violents: la force qui veut l'erreur dans toute vie; l'erreur comme condition même de la pensée. Avant d'avoir " pensé " il faut déjà avoir " imaginé "; l'assimilation à des cas identiques, à l'apparence de l'identité, est plus primitive que l'intelligence de l'identité véritable.

283.

Dans un monde qui serait essentiellement faux, la véracité serait une tendance contre-nature; celle-ci ne pourrait avoir de sens que comme moyen pour atteindre une puissance supérieure de fausseté. Pour qu'un monde du vrai, de l'être put être imaginé, il fallut que préalablement l'homme véridique fut créé (et aussi qu'il se crût " véridique ").
Simple, transparent, point en contradiction avec lui-même, durable, égal à lui-même, sans faute ni volte, sans voile ni dissimulation: un homme de cette espèce conçoit un monde de l'être à son image et il l'appelle " Dieu ".
Pour que la véracité soit possible, il faut que la sphère de l'homme tout entière soit très nette, très petite et respectable; il faut que l'avantage, en quelque sens que ce soit, se trouve du côté du véridique. - Le mensonge, la ruse, la dissimulation doivent éveiller l'étonnement...

284.

Les valeurs morales dans la théorie de la connaissance elle-même:
La confiance en la raison - pourquoi pas la méfiance ?
Le monde-vérité doit être le monde du bien - pourquoi ?
L'apparence, le changement, la contradiction, la lutte, considérés comme des choses immorales: le désir d'un monde où tout cela n'existerait pas.
Le monde transcendant imaginé pour laisser la place de la " liberté morale " (chez Kant).
La dialectique considérée comme chemin de la vertu (chez Platon et chez Socrate: apparemment parce que la sophistique passait pour être le chemin de l'immoralité).
Le temps et l'espace envisagés d'une façon idéale: par conséquent " l'unité " dans l'essence des choses, par conséquent point de péché, point de mal, point d'imperfection, - une justification de Dieu.
Epicure nia la possibilité de la connaissance: pour conserver les valeurs morales (c'est-à-dire hédonistiques) comme valeurs supérieures. Saint Augustin fait la même chose, plus tard Pascal (" la raison corrompue ") en faveur des valeurs chrétiennes.
Le mépris de Descartes à l'égard de tout ce qui change; de même celui de Spinoza.

285.

a) L'homme cherche " la vérité ": un monde qui ne se contredirait pas, qui ne trompe ni ne change, un monde-vérité - un monde où l'on ne souffre pas: contradiction, illusion, changement - causes de la souffrance ! Il ne doute pas qu'il n'y ait un monde tel qu'il doit être; il voudrait s'ouvrir un chemin jusqu'à lui. Où l'homme cherche-t-il ici l'idée de réalité ? - Pourquoi fait-il désirer précisément la souffrance du changement, de l'illusion, de la contradiction ? Pourquoi n'en fait-il pas plutôt dériver son bonheur ?...
Le mépris, la haine de tout ce qui passe, change et se transforme: - d'où vient cette évolution de ce qui demeure ? Visiblement la volonté du vrai n'est ici que le désir d'un monde où tout serait durable.
Les sens trompent, la raison corrige les erreurs: par conséquent, ainsi décidait-on, la raison est le chemin vers ce qui est durable; les idées où il y avait le moins de sens devaient être celles qui étaient le plus près du " monde-vérité ". - C'est des sens que viennent la plupart des coups du malheur, - ils sont trompeurs, suborneurs, destructeurs.
Le bonheur ne peut être garanti que par ce qui est: le changement et le bonheur s'excluent l'un l'autre. C'est donc l'ambition la plus haute que d'envisager l'identification avec l'être. C'est là la formule qui enseigne le chemin du plus grand bonheur.
En résumé: le monde tel qu'il devrait être existe; ce monde-ci, le monde dans lequel nous vivons, est une erreur, - ce monde, qui est le nôtre, ne devrait pas exister.
La croyance en l'être s'affirme seulement comme une conséquence: le véritable mobile premier, c'est le manque de foi en le devenir, la méfiance à l'égard du devenir, le mépris du devenir...
Quelle espèce d'hommes raisonne ainsi ? Une espèce improductive et souffrante, une espèce fatiguée de la vie. Si nous nous imaginions l'espèce d'hommes contraire, elle n'aurait pas besoin de la croyance en l'être: mieux encore, elle mépriserait l'être comme quelque chose de mort, d'ennuyeux, d'indifférent...
La croyance que le monde qui devrait être existe véritablement, est une croyance des improductifs qui ne veulent pas créer un monde tel qu'il doit être. Ils admettent qu'il existe déjà, ils cherchent des moyens pour y parvenir. " Volonté du vrai ", - c'est l'impuissance dans la volonté de créer.

Reconnaître que quelque chose
est fait de telle façon.
Faire en sorte que quelque
chose soit fait de telle façon.

Antagonisme
dans les degrés
de force
des natures.

Fiction d'un monde qui corresponde à nos désirs; artifices et interprétations psychologiques, pour relier tout ce que nous vénérons et tout ce qui nous est agréable avec ce monde-vérité.
" Volonté du vrai ", sur ce degré c'est essentiellement l'art de l'interprétation, ce pourquoi il faut encore la force de l'interprétation.
La même espèce d'hommes, d'un degré plus pauvre encore, n'étant plus en possession de la force d'interpréter, de créer des fictions, constitue le nihiliste. Un nihiliste est un homme qui juge que le monde, tel qu'il est, ne devrait pas exister, et que le monde, tel qu'il devrait être, n'existe pas. Par conséquent, le fait d'exister (agir, souffrir, vouloir, sentir) n'a pas de sens: l'attitude de " l'en vain " est l'attitude du nihiliste, - en tant qu'attitude, c'est de plus une inconséquence du nihiliste.
Celui qui ne s'entend pas à mettre sa volonté dans les choses, celui qui est sans force et sans volonté, sait du moins encore donner un sens aux choses, c'est-à-dire la croyance qu'elles renferment déjà une volonté.
C'est une mesure pour indiquer le degré dans la force de volonté de savoir jusqu'à quel point on peut se passer de sens dans les choses, jusqu'à quel point on supporte de vivre dans un monde qui n'a pas de sens: parce que l'on en organise soi-même un morceau.
Avoir le regard objectif au point de vue philosophique peut donc être une preuve de pauvreté de volonté et de force. Car la force organise ce qu'il y a de plus proche et de plus voisin; les " connaisseurs ", qui veulent fixer seulement ce qui est, ne peuvent rien fixer, tel que cela doit être.
Les artistes sont une espèce intermédiaire: ils fixent du moins le symbole de ce qui doit être, - ils sont productifs en tant qu'ils changent et transforment véritablement; non point comme font les " connaisseurs " qui laissent tout tel que cela est.
Connexion entre les philosophes et les religions pessimistes: c'est la même espèce d'hommes ( - ils prêtent le plus haut degré de réalité aux choses évaluées les plus hautes - ).
Connexion entre les philosophes et les hommes moraux et leurs évaluations ( - l'interprétation morale du monde considérée comme sens du monde, après l'abaissement du sens religieux).
Écrasement des philosophes par l'anéantissement du monde de l'être: période intermédiaire du nihilisme, avant que la force soit suffisante pour retourner les valeurs, pour diviniser et approuver le monde du devenir et de l'apparence comme le seul monde.
b) Le nihilisme, comme phénomène normal, peut être un symptôme de force grandissante ou de faiblesse grandissante:
- soit que la force de créer, de vouloir, se soit développée de telle sorte qu'elle n'a plus besoin de cette interprétation générale, de cette introduction d'un sens (" Devoirs présents ", État, etc.):
- soit que la force créatrice qui imagine l'être diminue, et que la désillusion devienne l'état dominant. L'incapacité de croire à un " être ", l'" incrédulité ".
Que signifie la science, par rapport aux deux possibilités ?
1) Elle est un signe de force et de domination de soi, elle indique que l'on peut se passer d'un monde des illusions qui consolent et guérissent les plaies;
2) elle peut aussi miner sourdement, disséquer, désillusionner, affaiblir.
3) La foi en la vérité, le besoin de s'appuyer sur quelque chose qui est tenu pour vrai: réduction psychologique, à l'écart de toutes les évaluations qui ont eu cours jusqu'ici. La crainte, la paresse.
De même l'incrédulité: Réduction. En quel sens elle prend une valeur nouvelle, s'il n'existe pas de monde-vérité ( - par là les sentiments de valeurs, gaspillés jusqu'ici sur le monde de l'être, redeviennent libres).

286.

Imprimer au devenir le caractère de l'être - c'est là la volonté de puissance la plus haute. Double falsification, l'une ayant son origine dans les sens, l'autre dans l'esprit, pour conserver un monde de l'être, de la durée, de l'équivalence.
Que tout revienne sans cesse, c'est l'extrême rapprochement d'un monde du devenir avec un monde de l'être. Sommet de la méditation.
C'est des valeurs attribuées à l'être que viennent la condamnation et le mécontentement dans le devenir: après que fut inventé un tel monde de l'être.
Les métamorphoses de l'être (corps, Dieu, idées, lois naturelles, formules, etc.) - " l'être " considéré comme apparence; renversement des valeurs: l'apparence était ce qui prêtait de la valeur... La connaissance en soi est impossible dans le devenir; comment la connaissance est-elle donc possible ? En tant qu'erreur au sujet de soi-même, en tant que volonté de puissance, en tant que volonté d'illusion. - Le devenir considéré comme invention, comme vouloir, comme négation de soi, comme victoire sur soi-même: non point un sujet, mais une action, une évaluation créatrice, point de " causes " ni d'" effets ". - L'art considéré comme volonté de surmonter le devenir, comme " éternisation ", mais à vue courte, selon la perspective: répétant en quelque sorte en petit la tendance de l'ensemble.
Tout ce qui montre de la vie doit être considéré comme une formule réduite pour la tendance générale: dès lors, nouvelle fixation de l'idée de " vie " comme volonté de puissance.
Au lieu de " cause " et d'" effet ", la lutte des éléments du devenir les uns avec les autres, souvent avec l'absolution de l'adversaire; il n'y a pas de nombre constant dans le devenir.

287.

Psychologie de la métaphysique. - Ce monde est apparent: donc il y a un monde-vérité; - ce monde est conditionné: donc il existe un monde absolu - ce monde est plein de contradictions: donc il existe un monde sans contradictions; - ce monde est dans son devenir, par conséquent il existe un monde qui est: - tout cela ne sont que de fausses conclusions (résultat d'une confiance aveugle en la raison: si A existe, il faut aussi qu'existe son idée contraire B). C'est la souffrance qui inspire ces conclusions: au fond, ce sont là seulement les souhaits d'un pareil monde - de même, la haine d'un monde qui fait souffrir s'exprime par ce fait que l'on en imagine un autre, un monde plus précieux: le ressentiment des métaphysiciens à l'égard de la réalité devient ici créateur.
Seconde série de questions: pourquoi souffrir ?... et de là ressort une conclusion sur le rapport du monde-vérité avec notre monde d'apparence, de changement, de souffrance, de contradiction: 1) La souffrance comme conséquence de l'erreur: comment l'erreur est-elle possible ? - 2) La souffrance comme conséquence de la faute: comment la faute est-elle possible ? ( - des expériences tirées de la sphère de la nature que l'on universalise et que l'on projette dans le monde " en soi "). Mais si le monde conditionné est en relation de causalité avec le monde absolu, il faut que la liberté de commettre l'erreur et la faute soit également conditionnée par celui-ci et de nouveau l'on interroge et l'on demande à quelle fin ?... Le monde de l'erreur, du devenir, de la contradiction, de la souffrance est donc voulu: à quelle fin ?
Le défaut de ce syllogisme: on forme deux concepts contradictoires, - parce qu'une réalité correspond à l'un d'eux, il " faut " aussi qu'une réalité corresponde à l'autre. " D'où tiendrait-on autrement sa notion contraire ? " - La raison est par conséquent une source de révélation pour ce qui est en soi.
Mais l'origine de ces antinomies n'a pas besoin de remonter nécessairement à une source surnaturelle de la raison: il suffit d'y opposer la vraie genèse des idées: - celle-ci tire son origine de la sphère pratique, de la sphère d'utilité, et c'est pourquoi elle possède sa foi vive (on périt, si l'on ne tire pas des conclusions conformes à cette raison: mais par là ce qu'affirme celle-ci n'est pas " démontré ".
La préoccupation par la souffrance chez les métaphysiciens est tout à fait naïve. " Béatitude éternelle ": non-sens psychologique. Les hommes braves et créateurs ne considèrent jamais la joie et la souffrance comme des questions de valeurs dernières, - ce sont des phénomènes secondaires: il faut les vouloir tous deux, la joie et la souffrance, si l'on veut atteindre quelque chose. Dans le fait que les métaphysiciens et les hommes religieux voient au premier plan les problèmes de joie et de souffrance, s'exprime quelque chose de malade et de fatigué. La morale, elle aussi, n'a pour eux une telle importance que parce qu'elle est considérée comme une des conditions essentielles pour la suppression de la souffrance.
De même les préoccupations occasionnées par l'apparence et l'erreur: " cause de la souffrance, de la superstition qu'il y a à unir l'idée de bonheur à l'idée de vérité (confusion: le bonheur dans la " certitude ", dans la " foi ").

288.

Origine du " monde-vérité "

L'erreur des philosophes repose sur le fait qu'au lieu de voir dans la logique et les catégories de la raison des moyens pour accommoder le monde à des fins utilitaires (donc, " en principe ", en vue de créer un faux utile), on croit y posséder le critérium de la vérité, c'est-à-dire de la réalité. Le " critérium de la vérité " n'était en effet que l'utilité biologique d'un pareil système d'altération par principe: et, attendu qu'une espèce animale ne connaît rien de plus important que de se conserver, on aurait, en effet, le droit de parler ici de " vérité". La naïveté consistait simplement à prendre l'idiosyncrasie anthropocentrique pour la mesure des choses, comme norme du " réel " et de l'" irréel ": bref, de rendre absolue une chose qui est conditionnée. Et voici que soudain le monde se sépare en deux parties, en un " monde-vérité " et un " monde des apparences ": et ce fut précisément le monde où l'homme avait imaginé, de par sa raison, de vivre et de s'installer, que l'on se mit à lui discréditer. Au lieu d'utiliser les formes comme des instruments pour rendre le monde maniable et déterminable à son usage, la folie des philosophes voulut découvrir que, derrière ces catégories, se cachait la conception de ce monde, auquel ne correspond pas l'autre monde, celui où nous vivons... Les moyens furent mal interprétés, considérés comme des mesures de valeurs, et utilisés même à condamner leur intention première...
L'intention c'était de se duper d'une façon utile; le moyen c'était l'invention de formules et de signes à l'aide de quoi l'on put réduire la multiplicité troublante à un schéma utile et maniable.
Mais, hélas ! maintenant on fit entrer en jeu une catégorie morale; aucun être ne veut se tromper, aucun être ne doit se tromper, - par conséquent il n'y a qu'une volonté du vrai. Qu'est-ce que la " vérité " ?
L'antinomie offrit le schéma: le monde-vérité vers lequel on cherche la voie ne peut pas être en contradiction avec lui-même, il ne peut pas changer, devenir, il n'a ni origine ni fin.
C'est là la plus grosse erreur qui ait été commise, la véritable fatalité de l'erreur sur la terre: dans les formes de la raison on croyait posséder un critérium de la réalité, - tandis que l'on ne tenait ces formes que pour se rendre maître de la réalité, pour mal entendre la réalité d'une façon intelligente...
Et voici que le monde devint faux, exactement à cause des qualités qui constituent sa réalité; le changement, le devenir, la multiplicité, les contrastes et les contradictions, la guerre. Dès lors toute la fatalité était là:
1) Comment se débarrasse-t-on du monde faux, du monde qui n'est qu'apparence ? ( - c'était le monde véritable, l'unique );
2) Comment acquiert-on soi-même, autant que possible, le caractère contraire à celui du monde-apparence ? (Conception de l'être parfait, l'opposé de tout être réel, plus exactement l'opposé de la vie... )
Tout le courant des valeurs portait sur la calomnie de la vie; on créa une confusion du dogmatisme idéal avec la connaissance en général de sorte que le parti opposé se mit aussi à détester la science.
C'est ainsi que le chemin de la science fut doublement barré: d'une part, par la croyance au " monde-vérité " et, d'autre part, par les adversaires de cette croyance. Les sciences naturelles, la physiologie étaient 1) condamnées dans leurs objets, 2) privées de leurs avantages...
Dans le monde réel, où tout s'enchaîne et se limite absolument, condamner et éloigner quelque chose en imagination, ce serait tout éloigner et tout condamner. Le mot " cela ne devrait pas être ", " il n'aurait pas dû en être ainsi ", est une farce. En imaginant les conséquences on détruirait la source de la vie, si l'on voulait supprimer ce qui, dans un sens ou dans un autre, est dangereux, destructeur. La physiologie démontre cela beaucoup mieux !
Nous voyons comment la morale a) empoisonne toute la conception du monde, b) arrête la marche vers la connaissance, vers la science, c) dissout et sape tous les instincts véritables (en enseignant de considérer les racines comme immorales).
Nous voyons travailler devant nous un terrible instrument de la décadence, qui parvient à se maintenir, sous les noms les plus sacrés, avec les attitudes les plus saintes.

289.

A.

Je vois, avec étonnement, que la science se résigne aujourd'hui à en être réduite au monde-apparence: nous ne possédons pas d'organe de la connaissance pour un monde-vérité, quel qu'il soit.
On aurait déjà le droit de demander ici: avec quel organe de la connaissance parvient-on à établir une pareille opposition ?...
Par le fait qu'un monde accessible à nos organes est considéré aussi comme dépendant de ces organes, par le fait que nous considérons un monde comme subjectivement conditionné, nous n'exprimons nullement qu'un monde objectif est possible. Qui nous empêche de penser que la subjectivité est réelle, essentielle ?
L'" en soi " est même une conception absurde: une " modalité en soi " est un non-sens: le concept de l'" être ", de la " chose ", n'est pour nous toujours qu'un concept de relation...
Ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'avec la vieille antinomie " apparent " et " vrai " s'est propagé le jugement corrélatif de valeur: " faible de valeur " et " de valeur absolue ".
Le monde-apparence ne passe pas à nos yeux pour un monde plus " précieux "; l'apparence doit être une instance contre la valeur supérieure. Seul un " monde-vérité " peut être précieux en soi...
Préjugés des préjugés ! Il serait possible en soi que la conformation véritable des choses fut dangereuse et opposée aux conditions premières de la vie, à tel point que l'apparence serait précisément nécessaire pour permettre de vivre... C'est déjà le cas dans des situations si variées, par exemple dans le mariage.
Notre monde empirique serait aussi limité dans les bornes de la connaissance par les instincts de conservation de soi: nous tenons pour vrai, pour bon, pour précieux, ce qui sert à la conservation de l'espèce...
a) Nous ne possédons pas de catégories d'après lesquelles nous pourrions séparer un monde-vérité d'un monde-apparence. (Il pourrait tout au plus exister un monde-apparence, mais ce ne serait pas seulement notre monde-apparence.)
b) En admettant que le monde-vérité existe, il se pourrait qu'il soit encore de valeur moindre pour nous: car la dose d'illusion pourrait être d'un ordre supérieur pour nous à cause de sa valeur de conservation. (A moins que l'apparence suffise, par elle-même, à rejeter une chose.)
c) Qu'il existe une corrélation entre les degrés de valeurs et les degrés de la réalité (de façon à ce que les valeurs supérieures aient aussi une réalité supérieure), c'est là un postulat métaphysique qui part de l'hypothèse que nous connaissons la hiérarchie des valeurs: c'est-à-dire que nous savons que cette hiérarchie est une hiérarchie morale. C'est seulement dans cette hypothèse que la vérité est nécessaire pour la définition de tout ce qui possède une valeur supérieure.

B.

Il est d'une importance cardinale de supprimer le monde-vérité. C'est lui qui diminue la valeur du monde que nous sommes et qui élève des doutes contre lui: le monde-vérité fut jusqu'à présent le plus dangereux attentat à la vie.
Guerre à toutes les hypothèses sur lesquelles on a imaginé un monde-vérité. L'affirmation que les valeurs morales sont les valeurs supérieures fait partie de cette hypothèse.
L'évaluation morale serait réfutée, dans son caractère de supériorité, si l'on pouvait démontrer quelle est la conséquence d'une évaluation immorale: cas particulier de l'immoralité réelle: elle se réduit ainsi elle-même à une apparence, et en tant qu'apparence, elle n'aurait pas le droit de s'appuyer sur elle-même pour condamner le faux.

C.

Il faudrait ensuite examiner, au point de vue psychologique, la " volonté du vrai ": elle n'est pas une puissance morale, mais une forme de la volonté de puissance. Ce serait à démontrer par le fait qu'elle se sert de moyens immoraux: avant tout celui des métaphysiciens. - On ne réalise la véritable méthode de recherche que lorsque l'on a surmonté tous les préjugés moraux: - cette méthode représente une victoire sur la morale...

290.

En quel sens les différentes théories fondamentales de la connaissance (matérialisme, sensualisme, idéalisme) sont des conséquences des appréciations de valeurs: la source des sentiments de plaisir supérieurs (" sentiments des valeurs ") est également décisive pour le problème de la réalité.
- La mesure de savoir positif est tout à fait indifférente ou accessoire: il suffit de regarder l'évolution hindoue.
La théorie bouddhiste qui nie la réalité d'une façon générale (apparence = souffrance) est le résultat d'une conséquence absolue: indémontrabilité, inaccessibilité, absence de catégories, non seulement pour un " monde en soi ", mais intelligence des procédures défectueuses, au moyen de quoi toute cette notion est acquise. " Réalité absolue ", " être en soi ", contradiction. Dans un monde qui est dans son devenir, la " réalité " n'est qu'une simplification, en vue d'un but pratique, ou une illusion fondée sur des organes grossiers, ou un écart dans l'allure du devenir.
La " raison " échafaudée sur des bases sensualistes, sur les préjugés des sens, c'est-à-dire avec la croyance à la vérité des jugements des sens.
" Être ", comme généralisation de l'idée de " vie " (respirer), " être animé ", " vouloir ", " agir ", " devenir ".
L'antinomie serait alors : " être inanimé ", " ne pas être dans son devenir ", " ne pas vouloir ". Donc, on n'oppose pas l'" être ", le non-être, l'apparence, on ne lui oppose pas non plus la mort (car seul quelque chose peut être mort qui peut aussi vivre ).
L'" âme ", le " moi ", présentés comme fait primordial; et introduits partout où il y a un " devenir ".

291.

Soutenir que les choses ont une modalité en soi, abstraction faite de l'interprétation et de la subjectivité, c'est une hypothèse tout à fait oiseuse: cela supposerait que le fait d'interpréter et d'être sujet n'est pas essentiel, qu'une chose dégagée de toutes ses relations est encore une chose. Par contre, le caractère des choses, objectif en apparence, ne pourrait-il pas se réduire simplement à une différence de degré dans le subjectif ? - ce qui change lentement et se présente à nous comme " objectif ", durable, ayant le caractère de l'être en soi, ne serait-ce pas seulement une fausse conception de l'espèce, une antinomie au milieu du subjectif ?

292.

Contre la valeur de ce qui est éternellement égal à soi-même (voyez la naïveté de Spinoza et aussi celle de Descartes ). La valeur est ce qu'il y a de plus court et de plus passager, le traitreux scintillement d'or au ventre du serpent de la vie.

293.

Critique des concepts " monde-vérité " et " monde-apparence ". - Le premier n'est qu'une simple fiction, formée de choses purement imaginaires.
L'" apparence " appartient même à la réalité: elle est une des formes de son essence; c'est-à-dire que, dans un monde où il n'y a pas d'être, il faut que, par l'apparence, soit préalablement créé un certain monde évaluable de cas identiques: une allure où l'observation et la comparaison seraient possibles, etc...
... L'" apparence " est un monde apprêté et simplifié, auquel nos instincts pratiques ont travaillé: il est pour nous parfaitement vrai, car nous y vivons, nous pouvons y vivre: preuve de sa vérité pour nous...
... Le monde, abstraction faite de notre condition d'y vivre, le monde que nous n'avons pas réduit à notre être, notre logique et nos préjugés psychologiques n'existe pas comme monde en " soi "; il est essentiellement un monde de relations, regardé à un point différent, il prend chaque fois visage nouveau: son être est essentiellement différent à chaque point; il appuie sur chaque point, chaque point lui résiste - et ces additions sont dans chaque cas parfaitement incongruentes.
La mesure de puissance détermine quel est l'être qui possède l'autre mesure de puissance; sous quelle forme, sous quelle force, sous quelle contrainte il agit ou résiste.
Notre cas particulier est assez intéressant: nous avons créé une conception qui nous permette de vivre dans un monde, qui nous permette de percevoir assez de choses, pour pouvoir supporter de vivre dans ce monde...

294.

L'" apparence ": activité spécifique d'action et de réaction. - Le monde-apparence, c'est un monde considéré par rapport aux valeurs; ordonné et choisi selon les valeurs, c'est-à-dire dans ce cas, au point de vue de l'utilité pour ce qui en est de la conservation et de l'augmentation de la puissance, dans une espèce animale particulière.
C'est donc le coté perspectif qui donne le caractère de l" apparence " ! Comme s'il restait encore un monde après que l'on a supprimé la perspective ! De la sorte on aurait déduit la relativité.
Chaque centre de force possède sa perspective pour tout le reste, c'est-à-dire son action particulière, sa résistance. Le " monde-apparence " se réduit donc à une façon spécifique d'agir sur le monde, en partant d'un centre.
Or, il n'existe pas d'autre façon d'agir: et ce que l'on appelle " monde " est seulement un mot pour désigner le jeu d'ensemble de ces actions. La réalité se réduit exactement à cette action et réaction particulière de chaque individu à l'égard de l'ensemble...
Il ne reste plus ombre d'un droit de parler ici d'apparence...
La façon spécifique de réagir est la seule façon de la réaction: nous ne savons pas combien d'espèces et quelles espèces il y a.
Mais il n'y a pas d'être " différent ", " vrai ", essentiel, - ainsi on exprimerait un monde sans action et sans réaction...
L'opposition entre le monde-apparence et le monde-vérité se réduit à l'opposition entre le " monde " et le " néant ".

295.

Encore le " monde-vérité " et le " monde-apparence ".
a) les séductions qui découlent de ce concept sont de trois espèces:
- Un monde inconnu: - nous sommes des aventuriers, des curieux, - ce qui est connu semble nous fatiguer (ce que cette idée a de dangereux, c'est qu'elle insinue que " ce " monde nous est connu... );
- un autre monde où tout est différent: - il y a quelque chose en nous qui voudrait faire des comparaisons, - peut-être tout tournera-t-il au mieux, nous n'avons pas espéré en vain... Un monde où tout serait différent, où... qui sait ? - nous-mêmes serons peut-être différents.
- Un monde-vérité: - c'est là l'attentat le plus singulier qui ait été tenté contre nous; il y a tant de choses qui se sont incrustées dans le mot " vrai ", involontairement nous les prêtons aussi au monde-vérité; le monde-vérité doit aussi être un monde véridique, un monde qui ne se trompe pas et ne nous tient pas pour dupes: croire en lui c'est presque être forcé de croire ( - par convenance, comme cela arrive parmi les êtres dignes de confiance - ).
Par l'idée d'un " monde inconnu " on insinue que ce monde est " connu " (c'est-à-dire ennuyeux - ).
Par l'idée d'un " autre monde " on insinue que le monde pourrait être différent, - cette idée supprime la nécessité et la fatalité ( - il est inutile de se soumettre, de s'assimiler - ).
Par l'idée d'un " monde-vérité " on insinue que ce monde est mensonger, trompeur, déloyal, faux, inessentiel, - et que, par conséquent, il n'est pas attaché à nous être utile ( - il faut éviter de s'assimiler à lui et il vaut mieux lui résister).
Nous nous échappons donc de trois façons différentes à ce monde:
- Avec notre curiosité, - comme si la partie intéressante se trouvait ailleurs;
- Avec notre résignation, - comme s'il n'était pas nécessaire de se résigner, - comme si ce monde n'était pas une nécessité de dernier ordre;
- Avec notre sympathie et notre estime, - comme si ce monde ne les méritait pas, comme s'il était déloyal et malhonnête à notre égard...
En résumé: nous sommes révoltés d'une triple façon; nous nous servons d'un X pour faire la critique du monde connu.
Premier pas dans la voie de la circonspection: comprendre comment nous avons été séduits. - Car cela pourrait être exactement de la façon contraire:
a) Le monde inconnu pourrait être constitué de la sorte, pour nous donner le goût de ce monde-ci, - c'est peut-être une forme moindre et plus stupide de l'existence;
b) L'autre monde, bien loin de tenir compte de nos désirs qui ne parviennent pas à se réaliser ici, pourrait faire partie de la masse de ce que ce monde rend possible pour nous: apprendre à le connaître, ce serait un moyen de nous satisfaire;
c) Le monde-vérité: mais qui donc nous dit en somme que le monde-apparence doit avoir moins de valeur que le monde-vérité ? Notre instinct ne contredit-il pas ce jugement ? L'homme ne se crée-t-il pas éternellement un monde imaginaire, parce qu'il veut posséder un monde meilleur que la réalité ? Avant tout, comment arrivons-nous à l'idée que ce n'est pas notre monde qui est le vrai monde ?... Ensuite l'autre monde pourrait être du moins le monde-apparence (de fait, les Grecs, par exemple, ont imaginé un royaume des ombres, une existence illusoire à côté de l'existence véritable - ). Et enfin, qu'est-ce qui nous donne un droit de fixer en quelque sorte des degrés de la réalité ? C'est là toute autre chose qu'un monde inconnu, - c'est déjà le désir de savoir quelque chose du monde inconnu. L'" autre " monde, le monde " inconnu " - parfaitement ! mais prétendre dire " monde-vérité " cela équivaut à " connaître quelque chose à son sujet " c'est le contraire de la supposition d'un monde X...
En résumé: le monde X pourrait, à tous égards, être plus ennuyeux, plus inhumain et plus indigne que ce monde.
Il en serait tout autrement si l'on prétendait qu'il y a X mondes, c'est-à-dire tous les mondes possibles, en dehors de celui-là. Mais ce n'est pas là ce qui a été prétendu.
c) Problème: pourquoi l'idée de l'autre monde a-t-elle toujours tourné au désavantage, c'est-à-dire à la critique de ce monde ? - qu'est-ce que cela indique ? -
Un peuple qui est fier de lui-même, qui est au commencement de la vie ascendante, imagine le fait d'être autre, comme quelque chose de plus bas et d'une moindre valeur; il considère le monde étranger et inconnu comme son ennemi, comme l'opposé de soi, il n'éprouve aucune espèce de curiosité à l'égard de ce qui est étranger et le repousse entièrement.
... Un peuple ne concéderait pas qu'un autre peuple pourrait être le " vrai peuple "...
La possibilité d'une pareille distinction - tenir ce monde pour le monde des apparences et l'autre pour celui de la vérité - est déjà un symptôme.
- Le foyer de formation de l'idée de l'" autre monde ": le philosophe qui invente un monde de la raison, où la raison et les fonctions logiques sont adéquates: - de là vient le monde-" vérité ";
- L'homme religieux qui invente un " monde divin ": - de là l'origine du monde " dénaturé ", " contre-nature ";
- L'homme moral qui simule un monde du " libre arbitre ": - de là vient le monde " bon, parfait, juste, sacré ".
Ce que les trois foyers d'origine ont de commun: la méprise psychologique, la confusion physiologique.
L'" autre monde ", tel qu'il apparaît véritablement dans l'histoire, caractérisé par quels attributs ? Avec les stigmates du préjugé philosophique, moral et religieux.
L'" autre monde ", tel qu'il ressort de ces faits, est synonyme du non-être, de la non-vie, du désir de ne pas vivre.
Vue d'ensemble: l'instinct de la lassitude de vivre, et non point celui de la vie, a créé l'" autre monde ".
Conséquence: la philosophie, la religion et la morale sont des symptômes de décadence.

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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