281.
L'histoire des méthodes scientifiques a été interprétée par Auguste Comte presque comme une philosophie. - La détermination de ce qui est " vrai ", " faux ", la détermination d'états de fait en général, est foncièrement différente de la fixation créatrice, de l'action de créer, de former, de surmonter, de vouloir, telle qu'elle appartient à l'essence même de la philosophie. Introduire un sens - cette tâche reste absolument à accomplir encore, en admettant qu'il n'y ait point de sens. Il en est ainsi des sons, mais aussi des destinées des peuples: ils sont aptes aux interprétations et aux directions les plus différentes, en vue des fins les plus différentes. Le degré supérieur c'est de fixer un but et d'y conformer l'essentiel: donc l'interprétation de l'action et non pas seulement la transformation des concepts.
282.
La " simulation " augmente conformément à l'élévation
dans la hiérarchie des êtres. Dans le monde inorganique
elle semble faire défaut, dans le monde organique commence la ruse;
les plantes y sont déjà passées maître. Les
hommes les plus grands comme César, Napoléon (le mot de Stendhal
à son sujet), de même les races les plus élevées,
les Italiens, les Grecs (Ulysse); l'astuce tient à l'essence
même de l'élévation de l'homme...
Problème du comédien. Vrai idéal dionysien...
L'optique de toutes les fonctions organiques, de tous les instincts vitaux
les plus violents: la force qui veut l'erreur dans toute vie; l'erreur
comme condition même de la pensée. Avant d'avoir " pensé
" il faut déjà avoir " imaginé "; l'assimilation
à des cas identiques, à l'apparence de l'identité,
est plus primitive que l'intelligence de l'identité véritable.
283.
Dans un monde qui serait essentiellement faux, la véracité
serait une tendance contre-nature; celle-ci ne pourrait avoir de
sens que comme moyen pour atteindre une puissance supérieure
de fausseté. Pour qu'un monde du vrai, de l'être put être
imaginé, il fallut que préalablement l'homme véridique
fut créé (et aussi qu'il se crût " véridique
").
Simple, transparent, point en contradiction avec lui-même, durable,
égal à lui-même, sans faute ni volte, sans voile ni
dissimulation: un homme de cette espèce conçoit un monde
de l'être à son image et il l'appelle " Dieu ".
Pour que la véracité soit possible, il faut que la sphère
de l'homme tout entière soit très nette, très petite
et respectable; il faut que l'avantage, en quelque sens que ce soit, se
trouve du côté du véridique. - Le mensonge, la ruse,
la dissimulation doivent éveiller l'étonnement...
284.
Les valeurs morales dans la théorie de la connaissance elle-même:
La confiance en la raison - pourquoi pas la méfiance ?
Le monde-vérité doit être le monde du bien - pourquoi
?
L'apparence, le changement, la contradiction, la lutte, considérés
comme des choses immorales: le désir d'un monde où tout cela
n'existerait pas.
Le monde transcendant imaginé pour laisser la place de la "
liberté morale " (chez Kant).
La dialectique considérée comme chemin de la vertu (chez
Platon et chez Socrate: apparemment parce que la sophistique passait pour
être le chemin de l'immoralité).
Le temps et l'espace envisagés d'une façon idéale:
par conséquent " l'unité " dans l'essence des choses, par
conséquent point de péché, point de mal, point d'imperfection,
- une justification de Dieu.
Epicure nia la possibilité de la connaissance: pour conserver
les valeurs morales (c'est-à-dire hédonistiques) comme valeurs
supérieures. Saint Augustin fait la même chose, plus tard
Pascal (" la raison corrompue ") en faveur des valeurs chrétiennes.
Le mépris de Descartes à l'égard de tout ce qui
change; de même celui de Spinoza.
285.
a) L'homme cherche " la vérité ": un monde qui ne se contredirait
pas, qui ne trompe ni ne change, un monde-vérité -
un monde où l'on ne souffre pas: contradiction, illusion, changement
- causes de la souffrance ! Il ne doute pas qu'il n'y ait un monde tel
qu'il doit être; il voudrait s'ouvrir un chemin jusqu'à lui.
Où l'homme cherche-t-il ici l'idée de réalité
? - Pourquoi fait-il désirer précisément la souffrance
du changement, de l'illusion, de la contradiction ? Pourquoi n'en fait-il
pas plutôt dériver son bonheur ?...
Le mépris, la haine de tout ce qui passe, change et se transforme:
- d'où vient cette évolution de ce qui demeure ? Visiblement
la volonté du vrai n'est ici que le désir d'un monde où
tout serait durable.
Les sens trompent, la raison corrige les erreurs: par conséquent,
ainsi décidait-on, la raison est le chemin vers ce qui est durable;
les idées où il y avait le moins de sens devaient
être celles qui étaient le plus près du " monde-vérité
". - C'est des sens que viennent la plupart des coups du malheur, - ils
sont trompeurs, suborneurs, destructeurs.
Le bonheur ne peut être garanti que par ce qui est: le
changement et le bonheur s'excluent l'un l'autre. C'est donc l'ambition
la plus haute que d'envisager l'identification avec l'être. C'est
là la formule qui enseigne le chemin du plus grand bonheur.
En résumé: le monde tel qu'il devrait être existe;
ce monde-ci, le monde dans lequel nous vivons, est une erreur, - ce monde,
qui est le nôtre, ne devrait pas exister.
La croyance en l'être s'affirme seulement comme une conséquence:
le véritable mobile premier, c'est le manque de foi en le devenir,
la méfiance à l'égard du devenir, le mépris
du devenir...
Quelle espèce d'hommes raisonne ainsi ? Une espèce improductive
et souffrante, une espèce fatiguée de la vie. Si nous
nous imaginions l'espèce d'hommes contraire, elle n'aurait pas besoin
de la croyance en l'être: mieux encore, elle mépriserait l'être
comme quelque chose de mort, d'ennuyeux, d'indifférent...
La croyance que le monde qui devrait être existe véritablement,
est une croyance des improductifs qui ne veulent pas créer un
monde tel qu'il doit être. Ils admettent qu'il existe déjà,
ils cherchent des moyens pour y parvenir. " Volonté du vrai ", -
c'est l'impuissance dans la volonté de créer.
Reconnaître que quelque chose
est fait de telle façon.
Faire en sorte que quelque
chose soit fait de telle façon.
Antagonisme
dans les degrés
de force
des natures.
Fiction d'un monde qui corresponde à nos désirs;
artifices et interprétations psychologiques, pour relier tout ce
que nous vénérons et tout ce qui nous est agréable
avec ce monde-vérité.
" Volonté du vrai ", sur ce degré c'est essentiellement
l'art de l'interprétation, ce pourquoi il faut encore la
force de l'interprétation.
La même espèce d'hommes, d'un degré plus pauvre
encore, n'étant plus en possession de la force d'interpréter,
de créer des fictions, constitue le nihiliste. Un nihiliste
est un homme qui juge que le monde, tel qu'il est, ne devrait pas exister,
et que le monde, tel qu'il devrait être, n'existe pas. Par conséquent,
le fait d'exister (agir, souffrir, vouloir, sentir) n'a pas de sens: l'attitude
de " l'en vain " est l'attitude du nihiliste, - en tant qu'attitude, c'est
de plus une inconséquence du nihiliste.
Celui qui ne s'entend pas à mettre sa volonté dans les
choses, celui qui est sans force et sans volonté, sait du moins
encore donner un sens aux choses, c'est-à-dire la croyance qu'elles
renferment déjà une volonté.
C'est une mesure pour indiquer le degré dans la force de
volonté de savoir jusqu'à quel point on peut se passer
de sens dans les choses, jusqu'à quel point on supporte de vivre
dans un monde qui n'a pas de sens: parce que l'on en organise soi-même
un morceau.
Avoir le regard objectif au point de vue philosophique peut
donc être une preuve de pauvreté de volonté et de force.
Car la force organise ce qu'il y a de plus proche et de plus voisin; les
" connaisseurs ", qui veulent fixer seulement ce qui est, ne peuvent
rien fixer, tel que cela doit être.
Les artistes sont une espèce intermédiaire: ils fixent
du moins le symbole de ce qui doit être, - ils sont productifs en
tant qu'ils changent et transforment véritablement; non point
comme font les " connaisseurs " qui laissent tout tel que cela est.
Connexion entre les philosophes et les religions pessimistes:
c'est la même espèce d'hommes ( - ils prêtent le plus
haut degré de réalité aux choses évaluées
les plus hautes - ).
Connexion entre les philosophes et les hommes moraux et leurs
évaluations ( - l'interprétation morale du monde considérée
comme sens du monde, après l'abaissement du sens religieux).
Écrasement des philosophes par l'anéantissement
du monde de l'être: période intermédiaire du nihilisme,
avant que la force soit suffisante pour retourner les valeurs, pour diviniser
et approuver le monde du devenir et de l'apparence comme le seul
monde.
b) Le nihilisme, comme phénomène normal, peut être
un symptôme de force grandissante ou de faiblesse grandissante:
- soit que la force de créer, de vouloir, se soit
développée de telle sorte qu'elle n'a plus besoin de cette
interprétation générale, de cette introduction d'un
sens
(" Devoirs présents ", État, etc.):
- soit que la force créatrice qui imagine l'être
diminue, et que la désillusion devienne l'état dominant.
L'incapacité de croire à un " être ", l'" incrédulité
".
Que signifie la science, par rapport aux deux possibilités
?
1) Elle est un signe de force et de domination de soi, elle indique
que l'on peut se passer d'un monde des illusions qui consolent et
guérissent les plaies;
2) elle peut aussi miner sourdement, disséquer, désillusionner,
affaiblir.
3) La foi en la vérité, le besoin de s'appuyer
sur quelque chose qui est tenu pour vrai: réduction psychologique,
à l'écart de toutes les évaluations qui ont eu cours
jusqu'ici. La crainte, la paresse.
De même l'incrédulité: Réduction.
En quel sens elle prend une valeur nouvelle, s'il n'existe pas de
monde-vérité ( - par là les sentiments de valeurs,
gaspillés jusqu'ici sur le monde de l'être, redeviennent libres).
286.
Imprimer au devenir le caractère de l'être - c'est
là la volonté de puissance la plus haute. Double falsification,
l'une ayant son origine dans les sens, l'autre dans l'esprit, pour conserver
un monde de l'être, de la durée, de l'équivalence.
Que tout revienne sans cesse, c'est l'extrême rapprochement
d'un monde du devenir avec un monde de l'être. Sommet de la méditation.
C'est des valeurs attribuées à l'être que viennent
la condamnation et le mécontentement dans le devenir: après
que fut inventé un tel monde de l'être.
Les métamorphoses de l'être (corps, Dieu, idées,
lois naturelles, formules, etc.) - " l'être " considéré
comme apparence; renversement des valeurs: l'apparence était ce
qui prêtait de la valeur... La connaissance en soi est impossible
dans le devenir; comment la connaissance est-elle donc possible ? En tant
qu'erreur au sujet de soi-même, en tant que volonté de puissance,
en tant que volonté d'illusion. - Le devenir considéré
comme invention, comme vouloir, comme négation de soi, comme victoire
sur soi-même: non point un sujet, mais une action, une évaluation
créatrice, point de " causes " ni d'" effets ". - L'art considéré
comme volonté de surmonter le devenir, comme " éternisation
", mais à vue courte, selon la perspective: répétant
en quelque sorte en petit la tendance de l'ensemble.
Tout ce qui montre de la vie doit être considéré
comme une formule réduite pour la tendance générale:
dès lors, nouvelle fixation de l'idée de " vie " comme volonté
de puissance.
Au lieu de " cause " et d'" effet ", la lutte des éléments
du devenir les uns avec les autres, souvent avec l'absolution de l'adversaire;
il n'y a pas de nombre constant dans le devenir.
287.
Psychologie de la métaphysique. - Ce monde est apparent:
donc
il y a un monde-vérité; - ce monde est conditionné:
donc il existe un monde absolu - ce monde est plein de contradictions:
donc il existe un monde sans contradictions; - ce monde est dans son devenir,
par conséquent il existe un monde qui est: - tout cela ne
sont que de fausses conclusions (résultat d'une confiance aveugle
en la raison: si A existe, il faut aussi qu'existe son idée contraire
B). C'est la souffrance qui inspire ces conclusions: au fond,
ce sont là seulement les souhaits d'un pareil monde - de
même, la haine d'un monde qui fait souffrir s'exprime par ce fait
que l'on en imagine un autre, un monde plus précieux: le
ressentiment
des métaphysiciens à l'égard de la réalité
devient ici créateur.
Seconde série de questions: pourquoi souffrir
?... et de là ressort une conclusion sur le rapport du monde-vérité
avec notre monde d'apparence, de changement, de souffrance, de contradiction:
1) La souffrance comme conséquence de l'erreur: comment l'erreur
est-elle possible ? - 2) La souffrance comme conséquence de la faute:
comment la faute est-elle possible ? ( - des expériences tirées
de la sphère de la nature que l'on universalise et que l'on projette
dans le monde " en soi "). Mais si le monde conditionné est en relation
de causalité avec le monde absolu, il faut que la liberté
de commettre l'erreur et la faute soit également conditionnée
par celui-ci et de nouveau l'on interroge et l'on demande à quelle
fin ?... Le monde de l'erreur, du devenir, de la contradiction, de
la souffrance est donc voulu: à quelle fin ?
Le défaut de ce syllogisme: on forme deux concepts contradictoires,
- parce qu'une réalité correspond à l'un d'eux, il
" faut " aussi qu'une réalité corresponde à
l'autre. " D'où tiendrait-on autrement sa notion contraire
? " - La raison est par conséquent une source de révélation
pour ce qui est en soi.
Mais l'origine de ces antinomies n'a pas besoin de remonter nécessairement
à une source surnaturelle de la raison: il suffit d'y opposer la
vraie
genèse des idées: - celle-ci tire son origine de la sphère
pratique, de la sphère d'utilité, et c'est pourquoi elle
possède sa foi vive (on périt, si l'on ne tire
pas des conclusions conformes à cette raison: mais par là
ce qu'affirme celle-ci n'est pas " démontré ".
La préoccupation par la souffrance chez les métaphysiciens
est tout à fait naïve. " Béatitude éternelle
": non-sens psychologique. Les hommes braves et créateurs ne considèrent
jamais
la joie et la souffrance comme des questions de valeurs dernières,
- ce sont des phénomènes secondaires: il faut les vouloir
tous deux, la joie et la souffrance, si l'on veut atteindre quelque
chose. Dans le fait que les métaphysiciens et les hommes religieux
voient au premier plan les problèmes de joie et de souffrance, s'exprime
quelque chose de malade et de fatigué. La morale, elle aussi, n'a
pour eux une telle importance que parce qu'elle est considérée
comme une des conditions essentielles pour la suppression de la souffrance.
De même les préoccupations occasionnées par
l'apparence et l'erreur: " cause de la souffrance, de la superstition
qu'il y a à unir l'idée de bonheur à l'idée
de vérité (confusion: le bonheur dans la " certitude ", dans
la " foi ").
288.
289.
A.
Je vois, avec étonnement, que la science se résigne aujourd'hui
à en être réduite au monde-apparence: nous ne possédons
pas d'organe de la connaissance pour un monde-vérité, quel
qu'il soit.
On aurait déjà le droit de demander ici: avec quel organe
de la connaissance parvient-on à établir une pareille opposition
?...
Par le fait qu'un monde accessible à nos organes est considéré
aussi comme dépendant de ces organes, par le fait que nous considérons
un monde comme subjectivement conditionné, nous n'exprimons nullement
qu'un monde objectif est possible. Qui nous empêche de penser
que la subjectivité est réelle, essentielle ?
L'" en soi " est même une conception absurde: une " modalité
en soi " est un non-sens: le concept de l'" être ", de la " chose
", n'est pour nous toujours qu'un concept de relation...
Ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'avec la vieille antinomie "
apparent " et " vrai " s'est propagé le jugement corrélatif
de valeur: " faible de valeur " et " de valeur absolue ".
Le monde-apparence ne passe pas à nos yeux pour un monde plus
" précieux "; l'apparence doit être une instance contre la
valeur supérieure. Seul un " monde-vérité " peut être
précieux en soi...
Préjugés des préjugés ! Il serait
possible en soi que la conformation véritable des choses fut dangereuse
et opposée aux conditions premières de la vie, à tel
point que l'apparence serait précisément nécessaire
pour permettre de vivre... C'est déjà le cas dans des situations
si variées, par exemple dans le mariage.
Notre monde empirique serait aussi limité dans les bornes de
la connaissance par les instincts de conservation de soi: nous tenons pour
vrai, pour bon, pour précieux, ce qui sert à la conservation
de l'espèce...
a) Nous ne possédons pas de catégories d'après
lesquelles nous pourrions séparer un monde-vérité
d'un monde-apparence. (Il pourrait tout au plus exister un monde-apparence,
mais ce ne serait pas seulement notre monde-apparence.)
b) En admettant que le monde-vérité existe, il se pourrait
qu'il soit encore de valeur moindre pour nous: car la dose d'illusion
pourrait être d'un ordre supérieur pour nous à cause
de sa valeur de conservation. (A moins que l'apparence suffise,
par elle-même, à rejeter une chose.)
c) Qu'il existe une corrélation entre les degrés de
valeurs et les degrés de la réalité (de
façon à ce que les valeurs supérieures aient aussi
une réalité supérieure), c'est là un postulat
métaphysique qui part de l'hypothèse que nous connaissons
la hiérarchie des valeurs: c'est-à-dire que nous savons que
cette hiérarchie est une hiérarchie morale. C'est
seulement dans cette hypothèse que la vérité est nécessaire
pour la définition de tout ce qui possède une valeur supérieure.
B.
Il est d'une importance cardinale de supprimer le monde-vérité.
C'est lui qui diminue la valeur du monde que nous sommes et qui
élève des doutes contre lui: le monde-vérité
fut jusqu'à présent le plus dangereux attentat à
la vie.
Guerre à toutes les hypothèses sur lesquelles
on a imaginé un monde-vérité. L'affirmation que les
valeurs
morales sont les valeurs supérieures fait partie de cette hypothèse.
L'évaluation morale serait réfutée, dans son caractère
de supériorité, si l'on pouvait démontrer quelle est
la conséquence d'une évaluation immorale: cas particulier
de l'immoralité réelle: elle se réduit ainsi elle-même
à une apparence, et en tant qu'apparence, elle n'aurait
pas le droit de s'appuyer sur elle-même pour condamner le faux.
C.
Il faudrait ensuite examiner, au point de vue psychologique, la " volonté du vrai ": elle n'est pas une puissance morale, mais une forme de la volonté de puissance. Ce serait à démontrer par le fait qu'elle se sert de moyens immoraux: avant tout celui des métaphysiciens. - On ne réalise la véritable méthode de recherche que lorsque l'on a surmonté tous les préjugés moraux: - cette méthode représente une victoire sur la morale...
290.
En quel sens les différentes théories fondamentales
de la connaissance (matérialisme, sensualisme, idéalisme)
sont des conséquences des appréciations de valeurs: la source
des sentiments de plaisir supérieurs (" sentiments des valeurs ")
est également décisive pour le problème de la réalité.
- La mesure de savoir positif est tout à fait indifférente
ou accessoire: il suffit de regarder l'évolution hindoue.
La théorie bouddhiste qui nie la réalité
d'une façon générale (apparence = souffrance) est
le résultat d'une conséquence absolue: indémontrabilité,
inaccessibilité, absence de catégories, non seulement pour
un " monde en soi ", mais intelligence des procédures défectueuses,
au moyen de quoi toute cette notion est acquise. " Réalité
absolue ", " être en soi ", contradiction. Dans un monde qui est
dans son devenir, la " réalité " n'est qu'une simplification,
en vue d'un but pratique, ou une illusion fondée sur des
organes grossiers, ou un écart dans l'allure du devenir.
La " raison " échafaudée sur des bases sensualistes,
sur les préjugés des sens, c'est-à-dire avec
la croyance à la vérité des jugements des sens.
" Être ", comme généralisation de l'idée
de " vie " (respirer), " être animé ", " vouloir ", " agir
", " devenir ".
L'antinomie serait alors : " être inanimé ", " ne pas
être dans son devenir ", " ne pas vouloir ". Donc, on n'oppose pas
l'" être ", le non-être, l'apparence, on ne lui oppose pas
non plus la mort (car seul quelque chose peut être mort qui peut
aussi vivre ).
L'" âme ", le " moi ", présentés comme fait
primordial; et introduits partout où il y a un " devenir ".
291.
Soutenir que les choses ont une modalité en soi, abstraction faite de l'interprétation et de la subjectivité, c'est une hypothèse tout à fait oiseuse: cela supposerait que le fait d'interpréter et d'être sujet n'est pas essentiel, qu'une chose dégagée de toutes ses relations est encore une chose. Par contre, le caractère des choses, objectif en apparence, ne pourrait-il pas se réduire simplement à une différence de degré dans le subjectif ? - ce qui change lentement et se présente à nous comme " objectif ", durable, ayant le caractère de l'être en soi, ne serait-ce pas seulement une fausse conception de l'espèce, une antinomie au milieu du subjectif ?
292.
Contre la valeur de ce qui est éternellement égal à soi-même (voyez la naïveté de Spinoza et aussi celle de Descartes ). La valeur est ce qu'il y a de plus court et de plus passager, le traitreux scintillement d'or au ventre du serpent de la vie.
293.
Critique des concepts " monde-vérité " et " monde-apparence
". - Le premier n'est qu'une simple fiction, formée de choses
purement imaginaires.
L'" apparence " appartient même à la réalité:
elle est une des formes de son essence; c'est-à-dire que, dans un
monde où il n'y a pas d'être, il faut que, par l'apparence,
soit préalablement créé un certain monde évaluable
de cas identiques: une allure où l'observation et la comparaison
seraient possibles, etc...
... L'" apparence " est un monde apprêté et simplifié,
auquel nos instincts pratiques ont travaillé: il est pour
nous parfaitement vrai, car nous y vivons, nous pouvons y vivre:
preuve
de sa vérité pour nous...
... Le monde, abstraction faite de notre condition d'y vivre, le monde
que nous n'avons pas réduit à notre être, notre logique
et nos préjugés psychologiques n'existe pas comme monde en
" soi "; il est essentiellement un monde de relations, regardé à
un point différent, il prend chaque fois visage nouveau:
son être est essentiellement différent à chaque point;
il appuie sur chaque point, chaque point lui résiste - et ces additions
sont dans chaque cas parfaitement incongruentes.
La mesure de puissance détermine quel est l'être
qui possède l'autre mesure de puissance; sous quelle forme, sous
quelle force, sous quelle contrainte il agit ou résiste.
Notre cas particulier est assez intéressant: nous avons créé
une conception qui nous permette de vivre dans un monde, qui nous permette
de percevoir assez de choses, pour pouvoir supporter de vivre dans
ce monde...
294.
L'" apparence ": activité spécifique d'action et de
réaction. - Le monde-apparence, c'est un monde considéré
par rapport aux valeurs; ordonné et choisi selon les valeurs, c'est-à-dire
dans ce cas, au point de vue de l'utilité pour ce qui en est de
la conservation et de l'augmentation de la puissance, dans une espèce
animale particulière.
C'est donc le coté perspectif qui donne le caractère
de l" apparence " ! Comme s'il restait encore un monde après que
l'on a supprimé la perspective ! De la sorte on aurait déduit
la relativité.
Chaque centre de force possède sa perspective pour tout
le reste, c'est-à-dire son action particulière, sa
résistance. Le " monde-apparence " se réduit donc à
une façon spécifique d'agir sur le monde, en partant d'un
centre.
Or, il n'existe pas d'autre façon d'agir: et ce que l'on appelle
" monde " est seulement un mot pour désigner le jeu d'ensemble de
ces actions. La réalité se réduit exactement
à cette action et réaction particulière de chaque
individu à l'égard de l'ensemble...
Il ne reste plus ombre d'un droit de parler ici d'apparence...
La façon spécifique de réagir est la seule
façon de la réaction: nous ne savons pas combien d'espèces
et quelles espèces il y a.
Mais il n'y a pas d'être " différent ", " vrai
", essentiel, - ainsi on exprimerait un monde sans action et sans réaction...
L'opposition entre le monde-apparence et le monde-vérité
se réduit à l'opposition entre le " monde " et le " néant
".
295.
Encore le " monde-vérité " et le " monde-apparence
".
a) les séductions qui découlent de ce concept
sont de trois espèces:
- Un monde inconnu: - nous sommes des aventuriers, des curieux,
- ce qui est connu semble nous fatiguer (ce que cette idée a de
dangereux, c'est qu'elle insinue que " ce " monde nous est connu...
);
- un autre monde où tout est différent: - il y
a quelque chose en nous qui voudrait faire des comparaisons, - peut-être
tout tournera-t-il au mieux, nous n'avons pas espéré en vain...
Un monde où tout serait différent, où... qui sait
? - nous-mêmes serons peut-être différents.
- Un monde-vérité: - c'est là l'attentat
le plus singulier qui ait été tenté contre nous; il
y a tant de choses qui se sont incrustées dans le mot " vrai ",
involontairement nous les prêtons aussi au monde-vérité;
le monde-vérité doit aussi être un monde véridique,
un monde qui ne se trompe pas et ne nous tient pas pour dupes: croire en
lui c'est presque être forcé de croire ( - par convenance,
comme cela arrive parmi les êtres dignes de confiance - ).
Par l'idée d'un " monde inconnu " on insinue que ce monde
est " connu " (c'est-à-dire ennuyeux - ).
Par l'idée d'un " autre monde " on insinue que le monde pourrait
être différent, - cette idée supprime la nécessité
et la fatalité ( - il est inutile de se soumettre, de s'assimiler
- ).
Par l'idée d'un " monde-vérité " on insinue que
ce monde est mensonger, trompeur, déloyal, faux, inessentiel, -
et que, par conséquent, il n'est pas attaché à
nous être utile ( - il faut éviter de s'assimiler à
lui et il vaut mieux lui résister).
Nous nous échappons donc de trois façons différentes
à ce monde:
- Avec notre curiosité, - comme si la partie intéressante
se trouvait ailleurs;
- Avec notre résignation, - comme s'il n'était
pas nécessaire de se résigner, - comme si ce monde n'était
pas une nécessité de dernier ordre;
- Avec notre sympathie et notre estime, - comme si ce monde
ne les méritait pas, comme s'il était déloyal et malhonnête
à notre égard...
En résumé: nous sommes révoltés
d'une triple façon; nous nous servons d'un X pour faire la critique
du monde connu.
Premier pas dans la voie de la circonspection: comprendre comment
nous avons été séduits. - Car cela pourrait
être exactement de la façon contraire:
a) Le monde inconnu pourrait être constitué de
la sorte, pour nous donner le goût de ce monde-ci, - c'est peut-être
une forme moindre et plus stupide de l'existence;
b) L'autre monde, bien loin de tenir compte de nos désirs
qui ne parviennent pas à se réaliser ici, pourrait faire
partie de la masse de ce que ce monde rend possible pour nous: apprendre
à le connaître, ce serait un moyen de nous satisfaire;
c) Le monde-vérité: mais qui donc nous dit en
somme que le monde-apparence doit avoir moins de valeur que le monde-vérité
? Notre instinct ne contredit-il pas ce jugement ? L'homme ne se crée-t-il
pas éternellement un monde imaginaire, parce qu'il veut posséder
un monde meilleur que la réalité ? Avant tout, comment arrivons-nous
à l'idée que ce n'est pas notre monde qui est le vrai monde
?... Ensuite l'autre monde pourrait être du moins le monde-apparence
(de fait, les Grecs, par exemple, ont imaginé un royaume des
ombres, une existence illusoire à côté de l'existence
véritable - ). Et enfin, qu'est-ce qui nous donne un droit de fixer
en quelque sorte des degrés de la réalité ? C'est
là toute autre chose qu'un monde inconnu, - c'est déjà
le désir de savoir quelque chose du monde inconnu. L'" autre
" monde, le monde " inconnu " - parfaitement ! mais prétendre dire
" monde-vérité " cela équivaut à " connaître
quelque chose à son sujet " c'est le contraire de la supposition
d'un monde X...
En résumé: le monde X pourrait, à tous
égards, être plus ennuyeux, plus inhumain et plus indigne
que ce monde.
Il en serait tout autrement si l'on prétendait qu'il y a X mondes,
c'est-à-dire tous les mondes possibles, en dehors de celui-là.
Mais ce n'est pas là ce qui a été prétendu.
c) Problème: pourquoi l'idée de l'autre monde
a-t-elle toujours tourné au désavantage, c'est-à-dire
à la critique de ce monde ? - qu'est-ce que cela indique ? -
Un peuple qui est fier de lui-même, qui est au commencement de
la vie ascendante, imagine le fait d'être autre, comme quelque
chose de plus bas et d'une moindre valeur; il considère le monde
étranger et inconnu comme son ennemi, comme l'opposé de soi,
il n'éprouve aucune espèce de curiosité à l'égard
de ce qui est étranger et le repousse entièrement.
... Un peuple ne concéderait pas qu'un autre peuple pourrait
être le " vrai peuple "...
La possibilité d'une pareille distinction - tenir ce monde pour
le monde des apparences et l'autre pour celui de la vérité
- est déjà un symptôme.
- Le foyer de formation de l'idée de l'" autre monde ": le philosophe
qui invente un monde de la raison, où la raison et les fonctions
logiques
sont adéquates: - de là vient le monde-" vérité
";
- L'homme religieux qui invente un " monde divin ": - de là
l'origine du monde " dénaturé ", " contre-nature ";
- L'homme moral qui simule un monde du " libre arbitre ": - de là
vient le monde " bon, parfait, juste, sacré ".
Ce que les trois foyers d'origine ont de commun: la méprise
psychologique, la confusion physiologique.
L'" autre monde ", tel qu'il apparaît véritablement dans
l'histoire, caractérisé par quels attributs ? Avec les stigmates
du préjugé philosophique, moral et religieux.
L'" autre monde ", tel qu'il ressort de ces faits, est synonyme
du non-être, de la non-vie, du désir de ne pas
vivre.
Vue d'ensemble: l'instinct de la lassitude de vivre,
et non point celui de la vie, a créé l'" autre monde ".
Conséquence: la philosophie, la religion et la morale
sont des symptômes de décadence.