Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

Livre Troisième

Principes d'une nouvelle évaluation

I. La volonté de puissance en tant que connaissance

260.

" On pense: donc il y a quelque chose qui pense ": à cela se réduit l'argumentation de Descartes. Mais c'est là tenir déjà pour " vrai a priori " notre croyance en l'idée de substance. - Dire que, lorsque l'on pense, il faut qu'il y ait quelque chose " qui pense " c'est simplement la formulation d'une habitude grammaticale qui, à l'action, ajoute un acteur. Bref, on annonce ici déjà un postulat logico-métaphysique - au lieu de se contenter de constater... Sur la voie indiquée par Descartes on n'arrive pas à une certitude absolue, mais seulement au fait d'une croyance très forte.
Si l'on réduit la proposition à ceci: " on pense, donc il y a des pensées ", il en résulte une simple tautologie, et ce qui entre justement en question, la " réalité de la pensée " n'est pas touchée, - de sorte que, sous cette forme, on est forcé de reconnaître l'" apparence " de la pensée. Mais ce que voulut Descartes, c'est que la pensée n'eut pas seulement une réalité apparente, mais qu'elle fut en en soi.

261.

Je maintiens aussi la phénoménalité du monde intérieur: tout ce qui nous devient sensible dans la conscience a dû être d'abord apprêté. simplifié, schématisé, interprété. Le véritable procédé de la " perception intérieure ", l'enchaînement des causes entre les pensées, les sentiments, les désirs, entre le sujet et l'objet, nous est entièrement caché - et c'est peut-être chez nous simple affaire d'imagination. Ce " monde intérieur en apparence " est traité avec les mêmes formes et les mêmes procédés que le monde " extérieur ". Nous ne nous heurtons jamais sur des " faits ": le plaisir et le déplaisir sont des phénomènes tardifs et dérivés de l'intellect...
La " causalité " nous échappe; admettre entre les idées un lien immédiat et causal, comme fait la logique, - c'est la conséquence de l'observation la plus grossière et la plus lourde. Entre deux pensées il y a encore toutes sortes de passions qui se livrent à leur jeu: mais les mouvements sont trop rapides, ce qui fait que nous les méconnaissons, que nous les nions...
" Penser ", tel que le déterminent les théoriciens de la connaissance, cela n'existe pas du tout: c'est une fiction tout à fait arbitraire, réalisée en séparant du processus général un seul élément, en soustrayant tous les autres éléments, un arrangement artificiel en vue de s'entendre...
L'" esprit ", quelque chose qui pense: au besoin même l'esprit absolu, " l'esprit pur " - cette conception dérivée de la fausse observation de soi, qui croit au procédé qui consiste à " penser ": ici l'on commence à imaginer un acte qui ne se produit pas du tout: " penser ", et l'on imagine en deuxième lieu un substratum, sujet imaginaire où chaque acte de cette pensée a son origine et rien autre chose: ce qui veut dire que tant l'action que celui qui agit sont simulés.

262.

Il ne faut pas chercher le phénoménalisme aux faux endroits: rien n'est plus phénoménal, ou, plus exactement, rien n'est autant illusion que ce monde intérieur que nous observons avec ce fameux " sens intérieur ".
Nous avons cru que la volonté était une cause, au point que, d'après notre expérience personnelle, nous avons supposé une cause à tout ce qui arrivait (c'est-à-dire l'intention comme cause de ce qui arrive - ).
Nous croyons que la pensée et les pensées, telles qu'elles se succèdent en nous, se trouvent liées par un enchaînement de causalité quelconque: le logicien en particulier, lui qui parle de cas qui effectivement ne se sont jamais passés dans la réalité, le logicien s'est habitué au préjugé de croire que les pensées occasionnent des pensées.
Nous croyons - et nos philosophes eux-mêmes croient encore - que c'est le sens du plaisir et de la douleur de provoquer des réactions. On a présenté véritablement, pendant des milliers d'années, le plaisir et le désir de se soustraire au déplaisir comme motifs de toute espèce d'action. Avec un peu de réflexion nous pouvons concéder que tout se passerait ainsi, exactement d'après le même enchaînement de causes et d'effets, si ces états de plaisir et de douleur n'existaient pas: et l'on se trompe simplement si l'on prétend qu'ils occasionnent n'importe quoi. Ce sont des phénomènes secondaires, avec une toute autre finalité que celle de provoquer des réactions; ce sont des effets faisant déjà partie du processus de réaction qui est en cours...
En somme: tout ce qui devient conscient est un phénomène final, une conclusion qui n'occasionne rien du tout; toute succession dans la conscience est absolument atomistique. - Et nous avons essayé de comprendre le monde en nous basant sur des conceptions contraires, - comme si rien n'était effectif, rien n'était réel sinon la pensée, le sentiment, la volonté !...

263.

Partout où il y a une certaine unité dans le groupement, on a toujours considéré l'esprit comme la cause de cette coordination: ce à quoi il n'y a aucune espèce de raison. Pourquoi l'idée d'un factum complexe serait-elle une des conditions de ce factum ? ou bien pourquoi un factum complexe serait-il précédé de la représentation de celui-ci ?
Nous nous garderons bien d'expliquer la finalité par l'esprit: il n'y a aucune raison pour attribuer à l'esprit la particularité d'organiser et de systématiser. Le système nerveux possède un domaine beaucoup plus étendu, le monde de la conscience est surajouté. Dans le processus général de l'adaptation et de la systématisation la conscience ne joue pas de rôle.
Rien n'est plus erroné que de faire des phénomènes psychiques et physiques les deux visages, les deux révélations d'une même substance. Par là on n'explique rien; l'idée de " substance " est absolument inutilisable lorsque l'on veut expliquer. La conscience qui joue le deuxième rôle, indifférente presque, superflue, destinée peut-être à disparaître et à faire place à un automatisme complet...
Si nous n'observons que les phénomènes intérieurs, nous sommes comparables aux sourds-muets qui devinent les mots qu'ils n'entendent pas, d'après le mouvement des lèvres. Nous concluons des apparences d'un monde intérieur à des phénomènes, visibles et autres, que nous percevrions, si nos moyens d'observation étaient suffisants.
Pour percevoir ce monde intérieur tous les organes subtils nous font défaut, en sorte que nous considérons encore comme unité une complexité multiple et que nous imaginons une causalité, alors que toute raison de mouvement et de changement nous demeure invisible, - car la succession des pensées, des sentiments n'est que le fait de leur visibilité dans la conscience. Que cette succession ait quoi que ce soit de commun avec un enchaînement de causalité, c'est ce qui n'est absolument pas croyable: la conscience ne nous offre jamais d'exemples de cause et d'effet.

264.

Les méprises énormes:
1) L'exagération insensée dans l'estimation de la conscience; on fait de celle-ci une unité, un être: " l'esprit ", " l'âme ", quelque chose qui sent, qui pense, qui veut;
2) L'esprit considéré comme cause, notamment partout où apparaît la finalité, le système, la coordination;
3) La conscience considérée comme la forme la plus haute que l'on puisse atteindre, comme l'être le plus élevé, comme " Dieu ";
4) La volonté enregistrée partout où il y a des effets;
5) Le " monde-vérité " considéré comme monde intellectuel, comme accessible par le fait de la conscience;
6) La connaissance absolue considérée comme faculté de la conscience, partout où il y a connaissance.
Conséquences:
Tout progrès réside dans le progrès vers la conscience; tout recul réside dans l'inconscience ( - le fait de devenir inconscient était regardé comme une déchéance, comme abandon aux désirs des sens, - comme un aboutissement... );
On s'approche de la réalité, de l'" être véritable ", par la dialectique; on s'en éloigne par les instincts, les sens, le mécanisme...;
Pousser l'homme à se fondre dans l'esprit, ce serait faire de lui un dieu: esprit, volonté, bonté - unité;
Tout le bien doit avoir son origine dans la spiritualité, doit être un fait de la conscience;
Le progrès vers le mieux ne peut être qu'un progrès vers le fait de devenir conscient.

265.

Le phénoménalisme du " monde intérieur ". - Il y a renversement chronologique, de sorte que la cause parvient à la conscience plus tard que l'effet. - Nous avons appris qu'une douleur peut être projetée à un endroit du corps sans y avoir son siège - : nous avons appris que les sensations que l'on tient naïvement pour conditionnées par le monde extérieur sont en réalité conditionnées par le monde intérieur: que la véritable action du monde extérieur se passe toujours d'une façon inconsciente... Le fragment du monde extérieur dont nous devenons conscients est né après l'effet exercé sur nous par l'extérieur, est projeté après coup sous forme de " cause " prêtée à cet effet...
Dans le phénoménalisme du " monde intérieur " nous retournons la chronologie de la cause et de l'effet. Le fait fondamental de l'expérience intérieure c'est que la cause est imaginée lorsque l'effet a eu lieu... Il en est de même de la succession des idées... - nous cherchons la raison d'une idée avant qu'elle soit devenue consciente pour nous: et alors la raison, et ensuite sa conséquence, entrent dans notre conscience... Tous nos rêves consistent à interpréter des sentiments d'ensemble, pour en chercher les causes possibles: et de telle sorte qu'un état ne devient conscient que lorsque la chaîne des causalités, inventée pour l'interpréter, est entrée dans la conscience.
Toute " l'expérience intérieure " repose sur ceci qu'à une irritation des centres nerveux on cherche et imagine une cause - et que c'est seulement la cause ainsi trouvée qui pénètre dans la conscience: cette cause n'est absolument pas adéquate à la cause véritable, - c'est une sorte de tâtonnement basé sur d'antérieures " expériences intérieures ", c'est-à-dire sur la mémoire. Mais la mémoire conserve aussi l'habitude des interprétations anciennes, c'est-à-dire de la causalité erronée, - en sorte que l" expérience intérieure " portera encore en elle toutes les anciennes fausses fictions causales. Notre " monde extérieur ", tel que nous le projetons à chaque moment, est indissolublement lié aux vieilles erreurs des causes: nous essayons de l'interpréter par le schématisme des " objets ", etc.
L'" expérience intérieure " ne parvient à notre conscience qu'après avoir trouvé un langage que l'individu puisse comprendre, - c'est-à-dire la transposition d'un état en un état plus connu. - " Comprendre " c'est simplement pouvoir exprimer quelque chose de nouveau, dans la langue de quelque chose d'ancien, de connu. Par exemple: " Je me sens mal " - un pareil jugement présuppose une grande et tardive neutralité de la part de l'observateur: - l'homme naïf dira toujours: telle ou telle chose fait que je me sente mal, - il ne jugera clairement son malaise que lorsqu'il verra une raison pour se sentir mal... J'appelle cela un manque de philologie; pouvoir lire un texte, en tant que texte, sans y mêler une interprétation, c'est la forme la plus tardive de l'" expérience intérieure ", - peut-être est-ce une forme à peine possible...

266.

Du rôle de la " conscience ". - Il est essentiel de ne pas se méprendre sur le rôle de la conscience: c'est notre relation avec le monde extérieur qui a développé celle-ci. La direction, par contre, je veux dire la garde et la prévoyance, par rapport au jeu uniforme des fonctions corporelles, ne nous entre pas dans la conscience; tout aussi peu que l'emmagasinage intellectuel: qu'il y ait pour cela une instance supérieure, on ne peut pas le mettre en doute: une sorte de comité directeur, où les différents appétits principaux font valoir leurs voix et leur puissance.
" Plaisir ", " déplaisir ", ce sont là des indications venues de cette sphère: l'acte de volonté de même, l'idée de même.
En résumé: ce qui devient conscient se trouve dans des rapports de causalité qui nous sont entièrement cachés. La succession de pensées, de sentiments, d'idées dans la conscience ne laisse pas entendre que cette suite est une suite causale: mais il en est ainsi en apparence, et au plus haut degré. C'est sur cette apparence que nous avons fondé toute notre représentation d'esprit, de raison, de logique, etc. ( - tout cela n'existe pas: ce sont des synthèses et des unités simulées), pour projeter ensuite cette représentation dans les choses, derrière les choses !
Généralement on prend la conscience elle-même comme assemblage sensoriel et instance supérieure; du reste elle n'est qu'un moyen de communication; elle s'est développée dans les rapports, eu égard aux intérêts de relation... "Relation" est entendu ici également pour l'influence du monde extérieur et les réactions que cette influence nécessite de notre part; de même pour l'effet que nous exerçons au dehors. Ce n'est pas un conduit, mais un organe conducteur. -

267.

Qu'entre le sujet et l'objet, il existe quelque chose comme des relations adéquates, que l'objet soit quelque chose comme le sujet vu de l'intérieur, ce sont là de bonnes inventions qui, je pense, ont eu leur temps. La mesure de ce dont nous avons généralement conscience est totalement dépendante de la grossière utilité de ce qui parvient à notre conscience. Comment cette petite perspective de la conscience nous permettrait-elle, de quelque façon que ce soit, d'affirmer sur le " sujet " et l'" objet " des données qui toucheraient la réalité ! -

268.

L'évaluation de valeur: " Je crois que telle chose est ainsi " considérée comme essence de la " vérité ". Dans les évaluations s'expriment des conditions de conservation et de croissance. Tous nos organes de la connaissance et des sens sont seulement développés par rapport à des conditions de conservation et de croissance. La confiance en la raison et ses catégories, en la dialectique, donc l'évaluation de la logique, démontre seulement l'utilité de celle-ci pour la vie, utilité déjà démontrée par l'expérience: et non point sa " vérité ".
Qu'il faut qu'une quantité de croyance existe; qu'il faut que l'on puisse juger; que le doute à l'égard des valeurs essentielles fasse défaut: - ce sont les conditions premières de tout ce qui est vivant et de la vie de tout ce qui est vivant. Donc, il est nécessaire que quelque chose soit tenu pour vrai, - mais il n'est nullement nécessaire que cela soit vrai.
" Le Monde-vérité et le Monde-apparence " -, cette antinomie est ramenée par moi à des rapports de valeurs. Nous avons projeté nos conditions de conservation comme des attributs de l'être en général. Du fait que, pour prospérer, il nous faut de la stabilité dans notre croyance, nous sommes arrivés à affirmer que le monde-" vérité " n'est point muable et fluctuant dans le devenir, mais qu'il est l'être.

269.

Une morale, c'est-à-dire un genre de vie démontré par une longue expérience et un long examen, finit par arriver à la conscience sous forme de loi, sous une forme dominante... Et, par là, tout le groupe de valeurs et de conditions similaires entre dans son cercle: cette morale devient vénérable, intangible, sacrée, véritable; cela fait partie de son évolution que son origine est oubliée... C'est un signe qu'elle s'est érigée en maîtresse...
Il pourrait en être exactement de même des catégories de la raison: après beaucoup d'essais et de tâtonnements, celle-ci auraient pu faire leur preuve par une utilité relative... Il vint un moment où l'on put les résumer, les faire parvenir à la conscience dans leur ensemble, - où on les commandait, c'est-à-dire où elles agissaient comme si elles commandaient... Dès lors elles passèrent pour être a priori, par-delà l'expérience, indémontrables. Et pourtant elles n'expriment peut-être pas autre chose qu'une certaine finalité de race et d'espèce, - leur utilité seule est leur " vérité ".

270.

Il n'y a ni " esprit ", ni raison, ni pensée, ni conscience, ni âme, ni volonté, ni vérité: ce ne sont là que des fictions inutilisables. Il ne s'agit pas de " sujet et d'objet ", mais d'une certaine espèce animale qui ne prospère que sous l'empire d'une justesse relative de ses perceptions, et avant tout avec la régularité de celles-ci (en sorte qu'elle est à même de capitaliser des expériences )...
La connaissance travaille comme instrument de la puissance. Il est donc évident qu'elle grandit à chaque surcroît de puissance...
Le sens de la connaissance: ici, comme pour l'idée de " bien ", de " beau ", la conception doit être prise sévèrement et étroitement au point de vue anthropocentrique et biologique. Pour qu'une espèce déterminée puisse se conserver et croître dans sa puissance, il faut que sa conception de la réalité embrasse assez de choses calculables et constantes, pour qu'elle soit à même d'édifier sur cette conception un schéma de sa conduite. L'utilité de la conservation - et non point un besoin quelconque, abstrait et théorique, de ne pas être trompé - se place comme motif derrière l'évolution des organes de la connaissance..., ces organes se développent de façon à ce que leur observation suffise à nous conserver. Autrement: la mesure du besoin de connaître dépend de la mesure de croissance dans la volonté de puissance de l'espèce; une espèce s'empare d'une quantité de réalité pour se rendre maître de celle-ci, pour la prendre à son service.

271.

Nous ne sommes pas à même d'affirmer et de nier en même temps une seule et même chose: c'est là un principe d'expérience subjective; ce n'est pas une " nécessité ", mais seulement une impossibilité qui s'exprime là.
Si, d'après Aristote, le principium contradictionis est le plus certain de tous les principes, s'il est le dernier, celui qui se trouve au sommet et auquel remonte toutes les démonstrations, si le principe de tous les autres axiomes réside en lui: ce serait le cas de considérer d'autant plus sévèrement, combien d'affirmations il présuppose en somme déjà. Ou bien, on affirme avec lui quelque chose qui concerne la réalité, l'être, comme s'il en avait déjà connaissance par ailleurs; c'est-à-dire que l'on ne peut pas lui prêter d'attributs contraires. On bien, la proposition signifie que l'on ne doit pas lui prêter d'attributs contraires. Alors la logique serait un impératif, non point pour la connaissance du vrai, mais pour fixer et accommoder un monde que nous devons appeler vrai.
Bref, la question reste ouverte: les axiomes logiques sont-ils adéquats à la réalité, ou bien sont-ils des mesures et des moyens pour créer, à notre usage, les choses réelles, le concept de " réalité " ?... Or, pour pouvoir affirmer la première chose, il faudrait, comme je l'ai indiqué, déjà connaître l'être; ce qui n'est absolument pas le cas. Le principe ne contient donc pas un critérium de vérité, mais un impératif au sujet de ce qui doit passer pour vrai.
En admettant que cet A identique à lui-même, tel que l'admet tout principe de logique (et aussi la mathématique), n'existe pas, en admettant que cet A soit déjà une apparence, il faudrait en conclure que la logique n'aurait pour condition qu'un monde-apparence. En réalité, nous croyons à ce principe, sous l'impression d'un empirisme infini qui semble le confirmer sans cesse. L'" ens " est la véritable base d'A; notre foi en les choses est la condition première pour la foi en la logique. L'A de la logique est comme l'atome d'une reconstitution de la " chose "... En ne comprenant pas cela et en faisant de la logique un critérium de l'être vrai, nous sommes déjà en train de considérer comme des réalités toutes ces hypostases: substance, attribut, objet, sujet, action, etc.: c'est-à-dire de concevoir un monde métaphysique, un " monde-vérité " mais celui-ci est une répétition du monde des apparences...).
Les actions primitives de la pensée, l'affirmation et la négation, tenir quelque chose pour vrai, tenir quelque chose pour faux, en tant qu'elles ne présument pas seulement une habitude, mais un droit de tenir pour vrai et de nier, sont déjà dominées par la croyance que la connaissance existe pour nous, que le jugement peut véritablement toucher la vérité: - bref, la logique ne doute pas qu'elle peut énoncer quelque chose au sujet de ce qui est vrai en soi (c'est-à-dire qu'à ce qui est vrai en soi l'on ne peut pas prêter d'attributs contraires).
Ici règne le grossier préjugé sensualiste qui veut que les sensations nous enseignent des vérités au sujet des choses, - nous enseigne que nous ne pouvons pas dire en même temps, du même objet, qu'il est dur et qu'il est mou. (La démonstration instinctive " je ne puis pas avoir en même temps deux sensations contraires " - est grossière et totalement fausse.)
L'interdiction de se contredire dans les concepts part de la croyance que nous sommes à même de former des concepts, qu'un concept ne désigne pas seulement l'essence des choses, mais encore qu'il l'embrasse... De fait la logique (comme la géométrie et l'arithmétique) ne s'applique qu'à des êtres figurés que nous avons créés. La logique est la tentative de comprendre le monde véritable d'après un schéma de l'être fixé par nous, plus exactement: de nous mettre à même de formuler et de déterminer le monde véritable...

272.

Non point " connaître ", mais schématiser, - imposer au chaos assez de régularité et de formes pour satisfaire notre besoin pratique.
Dans la formation de la raison, de la logique, des catégories, le besoin a donné la mesure: le besoin non pas de " connaître ", mais de comprendre, de résumer, de schématiser en vue de l'intelligence du calcul... (L'arrangement, l'interprétation des choses semblables, égales, - le même processus que subit toute impression des sens c'est le développement de la raison !) Ce n'est pas une " idée " préexistante qui a travaillé là: mais l'utilité; les choses ne sont évaluables et maniables pour nous que lorsque nous les voyons grossières et égales les unes aux autres... La finalité dans la raison est un effet et non pas une cause: la vie déconseille toute autre espèce de raison vers quoi il y a sans cesse des efforts, - elle devient alors peu claire - trop inégale.
Les catégories ne sont des " vérités " qu'en ce sens qu'elles sont pour nous des conditions d'existence: de même que l'espace d'Euclide est une pareille " vérité " conditionnée. (Comme personne ne soutiendra qu'il y a nécessité absolue à ce qu'il y ait précisément des hommes, la raison, de même que l'espace d'Euclide, est une simple idiosyncrasie de certaines espèces animales, une seule idiosyncrasie à côté de tant d'autres...)
La contrainte subjective qui empêche de contredire ici est une contrainte biologique: l'instinct de l'utilité qu'il y a à conclure ainsi que nous concluons est devenu pour nous une seconde nature, nous sommes presque cet instinct... Mais quelle naïveté de vouloir tirer de là la démonstration que nous possédons une vérité en soi ! Le fait de ne pas pouvoir contredire est la preuve d'une incapacité et non point d'une " vérité ".

273.

Il est nécessaire d'admettre ce qui est pour pouvoir penser et conclure. La logique ne manie que des formules correspondant à des choses stables. C'est pourquoi cette admission n'aurait encore aucune force de démonstration à l'égard de la réalité; ce qui " est ", fait partie de notre optique. Le " moi " considéré comme " étant " ( - il n'est point touché par le devenir et l'évolution).
Le monde imaginaire du sujet, de la substance, de la " raison ", etc., est nécessaire - il y a en nous une puissance ordonnatrice, simplificatrice qui falsifie et sépare artificiellement. " Vérité " c'est la volonté de se rendre maître de la multiplicité des sensations - sérier les phénomènes sur des catégories déterminées. En cela, nous partons de la croyance à ce que les choses ont d'"en soi " (nous tenons les phénomènes pour réels).
Le caractère du monde qui est dans son devenir n'est pas " formulable ", il est faux, il se contredit lui-même. La connaissance et le devenir s'excluent. Par conséquent, il faut que la " connaissance " soit autre chose: il faut qu'une volonté de rendre connaissable précède, une sorte de devenir même doit créer l'illusion de l'être.

274.

Première proposition. - La méthode de penser la plus facile est victorieuse de la plus difficile; - cela exprimé sous forme de dogme: simplex sigillum veri. - Dico: c'est un parfait enfantillage de croire que la clarté démontre quelque chose en faveur de la vérité.
Deuxième proposition. - La théorie de l'être, de la chose, de toutes les unités constantes, est cent fois plus facile que la doctrine du devenir, de l'évolution...
Troisième proposition. - La logique était considérée comme moyen d'expression - non point comme vérité... Plus tard elle agit comme vérité...

275.

Notre optique psychologique est déterminée de la sorte:
1) La communication est nécessaire: pour que la communication soit possible, il faut que quelque chose soit fixe, simplifié, précisable (avant tout, dans ce que l'on appelle le cas identique). Mais pour qu'une chose puisse être communicable il faut qu'elle donne l'impression de quelque chose d'apprêté, de " reconnaissable ". Le matériel des sens, apprêté par l'entendement, réduit à de grossiers traits généraux, rendu semblable, rangé parmi des choses similaires. Donc: l'infini et le chaos des impressions sensorielles sont en quelque sorte logicisés.
2) Le monde des " phénomènes " est le monde apprêté qui fait sur nous l'impression de la réalité. La " réalité " réside dans le retour continuel des choses pareilles, connues, semblables, dans le caractère logique de celle-ci, dans la croyance que nous pourrons ici calculer et déterminer.
3) L'opposé de ce monde des phénomènes n'est point le " monde-vérité ", mais le monde sans forme et informulable du chaos des sensations, - donc une autre espèce de monde des phénomènes, un monde qui, pour nous, n'est point " connaissable ".
4) Il faut répondre aux questions relatives aux " choses en soi ", abstraction faite de la réceptivité de nos sens et de l'activité de notre raison, par une autre question: comment pouvons-nous savoir qu'il y a des choses ? C'est nous qui avons créé l'" existence des choses ". Il s'agit de savoir s'il ne pourrait pas exister encore beaucoup de façons de créer un pareil monde-apparence - et si cette façon de créer, de logiciser, d'apprêter, de falsifier n'est pas la réalité elle-même, la mieux garantie; bref, si ce qui assigne aux choses leur place n'est pas ce qui seul est réel, et si " l'effet que produit sur nous le monde extérieur " n'est pas le résultat de pareils sujets voulants... Les autres " êtres " agissent sur nous; notre monde apprêté des apparences est un ajustement, une victoire sur les actions de ceux-ci: une sorte de mesure défensive. Le sujet seul est démontrable: on peut émettre l'hypothèse qu'il n'y a que des sujets, - que l'" objet " n'est qu'une sorte d'effet du sujet sur le sujet... un mode du sujet.

276.

Parménide a dit: " L'esprit ne peut pas concevoir le néant. " - Nous nous trouvons à l'autre extrémité et nous disons: " Ce qui peut être conçu est nécessairement une fiction. "

277.

L'idée de substance est le résultat de l'idée du sujet et non pas inversement ! Si nous sacrifions l'âme, le " sujet ", les conditions manquent pour imaginer une " substance ". On obtient des degrés de l'être, on sacrifie l'Être.
Critique de la " réalité ": à quoi mène le " plus ou moins de réalité ", la gradation de l'être à laquelle nous croyons ?
Les degrés dans le sentiment de vie et de puissance (logique et connexion dans ce qui a été vécu) nous donnent la mesure de l'" être ", de la " réalité ", de la non-apparence.
Sujet: c'est la terminologie de notre croyance à une unité parmi tous les moments différents d'un sentiment de réalité supérieure: nous entendons cette croyance comme l'effet d'une seule cause, - nous croyons à notre croyance au point que c'est à cause d'elle que nous imaginons la " vérité ", la " réalité ", la " substantialité ". - " Sujet ", c'est la fiction qui voudrait faire croire que plusieurs états similaires sont chez nous l'effet d'un même substratum: mais c'est nous qui avons créé l'" analogie " entre ces différents états. L'équivalation et l'apprêtation de ceux-ci, voilà les faits et non pas l'analogie ( - il faut, au contraire, nier l'analogie - ).

278.

Division psychologique de notre croyance en la raison. - L'idée de " réalité ", d'" être " est empruntée à notre sentiment du " sujet ".
" Sujet ": interprété en partant de nous, en sorte que le moi passe pour être la substance, la cause de toute action, l'agisseur.
Les postulats logico-métaphysiques, la croyance en la substance, l'accident, l'attribut, etc..., tirent leur force persuasive de l'habitude de considérer tout ce que nous faisons comme la conséquence de notre volonté: - en sorte que le moi, en tant que substance, ne disparaît pas dans la multiplicité du changement. - Mais il n'y a pas de volonté. -
Nous ne possédons pas de catégories qui nous permettent de séparer un " monde en soi " d'un monde considéré comme représentation. Toutes nos catégories de la raison sont d'origine sensualiste: déduites du monde empirique. L'" Âme ", le " moi " - l'histoire de ces concepts montre que, là aussi, la plus ancienne division (" souffle ", " vie ")...
S'il n'y a rien de matériel, il n'y a rien non plus d'immatériel. Le concept ne renferme plus rien...
Point de sujet-" atome ". La sphère d'un sujet grandissant ou diminuant sans cesse, le centre du système se déplaçant sans cesse; dans le cas où le système n'est pas à même d'organiser la masse appropriée, il se divise en deux. D'autre part, il peut, sans le détruire, transformer un sujet plus faible pour en faire son fonctionnaire et former avec lui, jusqu'à un certain degré, une nouvelle unité. Non point une " substance ", mais quelque chose qui, par soi-même, aspire à se renforcer; et qui ne peut se conserver qu'indirectement (renchérir sur soi-même - ).

279.

Pour l'" apparence logique ". - L'idée d'" individu " - et l'idée d'" espèce " sont également fausses et seulement apparentes. L'" espèce " exprime seulement le fait qu'une foule d'être analogues se présentent en même temps et que l'allure dans le développement et la transformation s'est ralentie pour longtemps: de sorte que les petits changements et les petits accroissements qui ont lieu effectivement n'entrent guère en ligne de compte ( - une phase du développement où le fait de se développer ne devient point visible, de sorte qu'un équilibre paraît atteint, ce qui facilite la fausse idée que le but est atteint - et qu'il y a eu une fin dans le développement... ).
La forme apparaît comme quelque chose de durable et par conséquent comme quelque chose de précieux; mais la forme a seulement été inventée par nous; et quel que soit le nombre de fois où l'on réalise " la même forme ", cela ne signifie pas du tout que c'est la même, - car c'est toujours quelque chose de nouveau qui apparaît, - et nous, nous qui comparons, nous sommes seuls à additionner ce qui est nouveau, en tant que c'est semblable à l'ancien, pour l'adjoindre à l'unité de la " forme ". Comme si un type particulier devait être atteint, comme si ce type servait de modèle et d'exemple à la formation.
La forme, l'espèce, la loi, l'idée, le but, - partout on commet la même faute de substituer à une fiction une fausse réalité: comme si ce qui arrive renfermait l'obligation d'une obéissance quelconque, - on fait une séparation artificielle entre ce qui agit et ce d'après quoi ne sont fixés que pour obéir à notre dogmatique métaphysico-logique: ce ne sont point des " faits ".
Il ne faut pas interpréter la contrainte qui nous pousse à former des concepts, des espèces, des formes, des fins et des lois (" un monde des cas identiques ") en ce sens que, par là, nous serions à même de fixer le monde-vérité; c'est au contraire la nécessité d'apprêter, à notre usage, un monde où notre existence serait rendue possible: - nous créons ainsi un monde qui est déterminable, simplifié, compréhensible pour nous.
La même contrainte subsiste dans l'activité des sens que soutient la raison - par la simplification, le grossissement, l'accentuation, et l'interprétation sur quoi repose toute " reconnaissance ", toute possibilité de se rendre intelligible. Nos besoins ont tellement précisé nos sens que " le même monde des apparences " reparaît toujours et prend ainsi l'apparence de la réalité.
La contrainte subjective qui nous fait croire en la logique explique simplement que, bien avant que nous ayons eu conscience de la logique elle-même, nous n'avons pas fait autre chose que d'introduire ses postulats dans ce qui arrive: maintenant nous nous trouvons en leur présence - nous ne pouvons plus faire autrement -, et notre imagination prend cette contrainte pour une garantie de la " vérité ". C'est nous qui avons créé " la chose ", la " chose égale ", le sujet, l'attribut, l'action, l'objet, la substance, la forme, après nous être longtemps contentés de rendre égal, de rendre grossier et simple. Le monde nous apparaît logique parce que c'est nous qui l'avons d'abord logicisé.

280.

Pour combattre le déterminisme. - Du fait que quelque chose arrive régulièrement et dans des conditions appréciables il ne s'ensuit pas encore que cette chose arrive nécessairement. Si une quantité de force se détermine et se comporte, dans chaque cas déterminé, d'une façon particulière et unique il ne faudrait pas en induire que " sa volonté n'est pas libre " La " nécessité mécanique " est un état de fait: c'est nous qui avons voulu nous en servir pour interpréter ce qui arrive - Nous avons expliqué la possibilité d'énoncer ce qui arrive comme la conséquence d'une nécessité qui régit les événements. Mais, du fait que j'exécute quelque chose de déterminé, on ne saurait conclure que je l'exécute par contrainte. La contrainte n'est pas du tout démontrable dans les choses: la règle démontre seulement qu'une seule et même chose qui arrive n'est pas en même temps une autre chose. Ce n'est que lorsque nous avons introduit des sujets, des " acteurs ", dans les choses, que naît ce mirage: tout ce qui arrive est la suite d'une contrainte exercée sur les sujets, - exercée par qui ? Encore par un " acteur ". Cause et effet - notions dangereuses tant que l'on songe à quelque chose qui occasionne et à quelque chose sur quoi l'on agit.

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a) La nécessité n'est pas un état de fait, mais une interprétation.

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b) Lorsque l'on a compris que le " sujet " n'est pas quelque chose qui agit, mais seulement une fiction, il s'ensuit beaucoup de choses.
A l'image du sujet, nous avons inventé la causalité que nous avons introduite dans le pêle-mêle des sensations. Si nous ne croyons plus au sujet qui agit, la croyance aux objets qui agissent, à l'action réciproque, cause et effet, entre ces phénomènes que nous appelons choses, tombe également.
Et disparaît naturellement aussi le monde des atomes agissants: que l'on admet toujours seulement à condition que l'on ait besoin de sujets.
Enfin disparaît de même la " chose en soi ", parce qu'elle équivaut en somme à la conception du " sujet en soi ". Mais nous avons compris que le sujet était imaginaire. L'antinomie entre la " chose en soi " et l'" apparence " ne peut pas se défendre; mais ainsi disparaît aussi l'idée d'" apparence ".

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c) Si nous abandonnons le sujet qui agit, nous abandonnons aussi l'objet sur lequel on agit. La durée, l'égalité à soi-même, l'être ne sont inhérents ni à ce que l'on appelle sujet, ni à ce que l'on appelle objet: ce sont des complexités de ce qui arrive, par rapport à d'autres complexités durables en apparence, - elles se distinguent par exemple par une différence dans l'allure de ce qui arrive (repos-mouvement; solide-liquide: différences qui n'existent pas par elles-mêmes et par quoi l'on n'exprime, de fait, que des différences de degrés qui, pour une mesure particulière de l'optique, ressemblent à des contrastes. Il n'existe pas de contraste: c'est de la logique que nous tenons l'idée de contraste - transporté de là faussement sur les choses).

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d) Si nous abandonnons l'idée de " sujet " et d'" objet ", nous abandonnerons aussi l'idée de " substance " - et par conséquent aussi ses différentes modifications, par exemple la " matière ", l'" esprit " et autres êtres hypothétiques, " l'éternité et l'invariabilité de la matière ", etc. Nous sommes débarrassés de la matérialité.

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Si l'on s'exprime au point de vue de la morale, le monde est faux. Mais, en ce sens que la morale est elle-même un fragment de ce monde, la morale est fausse.
La volonté du vrai est une stabilisation, une action de rendre vrai et durable, une suppression de ce caractère faux, une transposition de celui-ci dans l'être. La " vérité " n'est pas, par conséquent, quelque chose qui est là et qu'il faut trouver et découvrir, - mais quelque chose qu'il faut créer, qui donne son nom à une opération, mieux encore à la volonté de remporter une victoire, volonté qui, par elle-même, est sans fin: introduire la vérité, c'est un processus in infinitum, une détermination active, - et non point la venue à la conscience de quelque chose qui serait fixe et déterminé. C'est un mot pour la " volonté de puissance ".
La vie est fondée sur l'hypothèse d'une croyance à quelque chose de durable et qui agit d'une façon régulière; plus la vie est puissante, plus vaste doit être rendu le monde devinable à qui l'on a en quelque sorte prêté l'existence. Logiciser, rationaliser, systématiser, ce sont les expédients de la vie.
L'homme projette, en quelque sorte, en dehors de lui, son instinct de vérité, son " but ", pour en faire le monde de l'être, le monde métaphysique, la " chose en soi ", le monde existant déjà. Son besoin de créateur s'invente d'avance le monde auquel il travaille, il l'anticipe: cette anticipation (cette " foi " en la vérité) est son soutien.

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Tout ce qui arrive, tout mouvement, tout devenir, considérés comme la fixation de degrés et de forces, -comme une lutte...

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Le " bien de l'individu " est tout aussi imaginaire que le " bien de l'espèce "; on ne sacrifie pas le premier au second; l'espèce, vue de loin, est quelque chose d'aussi inconsistant que l'individu. La " conservation de l'espèce " est seulement une conséquence de la croissance de l'espèce, ce qui équivaut à une victoire sur l'espèce, en s'acheminant vers une espèce plus forte.

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Dès que nous nous imaginons quelqu'un qui est responsable du fait que nous sommes conformés de telle ou telle manière (Dieu, la nature), lui attribuant notre existence, notre bonheur et notre nature, comme si c'étaient là des intentions de sa part, nous gâtons, pour nous, l'innocence du devenir. Nous avons alors quelqu'un qui veut atteindre quelque chose pour nous et par nous.

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La " finalité " apparente (" cette finalité infiniment supérieure à tout art humain ") n'est que la conséquence de cette volonté de puissance qui se déroule dans tout ce qui arrive -; le fait de devenir plus fort entraîne avec lui des conditions qui ressemblent à une ébauche de finalité - ; les fins apparentes ne sont pas intentionnelles, mais dès qu'il y a prépondérance sur une puissance plus faible, en sorte que celle-ci travaille comme fonction de la puissance plus forte, il s'établit une hiérarchie, une organisation qui éveille forcément l'idée d'un ordre où la fin et les moyens jouent le principal rôle.
Contre l'apparente " nécessité ":
- Celle-ci n'est qu'un terme pour exprimer qu'une force n'est pas autre chose encore. Contre l'apparente " finalité ":
- Celle-ci n'est qu'un terme pour exprimer un ordre de sphères de puissance et l'ensemble de celles-ci.

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La précision logique, la transparence considérées comme critérium de la vérité (" omne illud verum est, quod clare et distincte percipitur " - Descartes): par là l'hypothèse mécanique du monde est rendue désirable et croyable.
Mais c'est là une grossière confusion: comme simplex sigillum veri. D'où sait-on que la véritable modalité des choses se trouve dans tel rapport avec notre intellect ? - N'en serait-il pas autrement ? Ne serait-ce pas l'hypothèse qui lui procure le plus grand sentiment de puissance et de sûreté de soi que l'intellect favorise et apprécie le plus et que, par conséquent, il tient pour vraie ? - L'intellect pose son pouvoir et son savoir les plus indépendants et les plus forts comme critérium de ce qu'il y a de plus précieux, par conséquent du vrai...
" Vrai ":
- au point de vue du sentiment - c'est ce qui émeut le sentiment avec le plus de force ("moi");
- au point de vue de l'intellect - ce qui donne à la pensée le plus grand sentiment de force;
- au point de vue des sens, du toucher, de la vue, de l'ouïe - ce qui force à la plus grande résistance.
Donc, ce sont les degrés supérieurs dans les manifestations qui éveillent pour l'objet la croyance à sa " vérité ", c'est-à-dire à sa réalité. Le sentiment de la force, de la lutte, de la résistance, convainc qu'il y a là quelque chose à quoi l'on résiste.

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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