Critique de la philosophie grecque. - L'apparition des philosophes
grecs depuis Socrate est un symptôme de décadence; les instincts
anti-helléniques prennent le dessus...
Le " sophiste " est encore entièrement hellénique - de
même Anaxagore, Démocrite, les grands Ioniens -, ceux-ci comme
forme de transition. La polis perd la foi en sa culture, considérée
comme la seule vraie, à son droit de domination sur les autres polis...
On échange les cultures, c'est-à-dire " les dieux ", - on
y perd la foi en la seule prérogative du deus autochthonus
- Le bien et le mal, d'origines différentes, se mêlent: la
frontière qui sépare le bien et le mal s'efface...
Alors vient le " sophiste "...
Le " philosophe ", par contre, est réactionnaire: il
veut la vertu ancienne. Il voit les raisons de la décadence
dans la décadence des institutions, il veut d'anciennes institutions;
- il voit la décadence dans la décadence de l'autorité:
il cherche des autorités nouvelles (voyage à l'étranger,
dans les littératures étrangères, dans les religions
exotiques...); - il veut la polis idéale, après que
l'idée de polis a fait son temps (à peu près
de la même façon que les juifs se maintinrent comme peuple
lorsqu'ils furent tombés dans la servitude). Ils s'intéressent
à tous les tyrans: ils veulent rétablir la vertu par force
majeure.
Peu à peu tout ce qui est véritablement hellénique
est rendu responsable de la décadence (et Platon est tout aussi
ingrat prophètes envers David et Sa¸l). La décadence
en Grèce est considérée comme une objection entre
les bases de la culture hellénique: erreur fondamentale des philosophes
-. Conclusion: envers Périclès, Homère, la tragédie
et la rhétorique que le monde grec disparaît. Cause: Homère,
le Mythe, la moralité antique, etc.
Le développement anti-hellénique de l'évaluation
philosophique: - l'influence égyptienne (" la vie après la
mort " considérée comme jugement); - l'influence sémitique
(la " dignité du sage "); l'influence pythagoricienne, les cultes
souterrains, le silence, la terreur de l'au-delà employée
comme un moyen, les mathématiques: évaluation religieuse,
une sorte de rapport avec le tout cosmique; - l'influence ecclésiastique,
ascétique, transcendantale; - l'influence dialectique, -
j'imagine qu'il y a déjà chez Platon une horrible et pédantesque
minutie dans les idées ! Décadence du bon goût intellectuel:
on ne se rend déjà plus compte de ce qu'il y a de laid et
de criard dans toute dialectique directe.
Les deux mouvements de décadence vont côte à
côte jusqu'à leurs extrêmes: a) la décadence
opulente, aimable et malicieuse, aimant le luxe et l'art, et b) l'assombrissement
sous forme de pathos religieux et moral, l'endurance stoïcienne, la
négation des sens à la façon de Platon, la préparation
du sol pour le christianisme.
233.
Jusqu'où va la corruption des psychologues par l'idiosyncrasie
morale: - Personne parmi les anciens philosophes n'a eu le courage d'affirmer
la théorie de la volonté qui n'est pas libre (c'est-à-dire
d'affirmer une théorie qui nie la morale); - personne n'a eu le
courage de définir comme un sentiment de puissance ce qu'il y a
de typique dans la joie, dans cette espèce de joie (" bonheur "):
car la joie qui procure la puissance était considérée
comme immorale; personne n'a eu le courage de considérer la vertu
comme une conséquence de l'immoralité d'une volonté
de puissance, au service de l'espèce, ou de la race, ou de la polis)
- (car la volonté de puissance était considérée
comme une immoralité).
Dans toute l'évolution de la morale il n'y a pas une seule vérité:
tous les éléments d'idées avec lesquels on travaille
sont des fictions: tous les faits psychologiques sur lesquels on se base
sont des faux; toutes les formes de la logique que l'on introduit dans
ce royaume du mensonge sont des sophismes. Ce qui distingue les philosophes
de la morale eux-mêmes, c'est la complète absence de toute
propreté, de toute discipline de l'intelligence: ils tiennent les
" beaux sentiments " pour des arguments: leur poitrine soulevée
leur paraît être animée par le souffle de la divinité...
La philosophie morale est la période scabreuse dans l'histoire de
l'esprit.
Le premier grand exemple: sous le nom de morale, sous le patronage
de la morale, on s'est livré au délit le plus grave qu'on
puisse commettre, faisant en réalité oeuvre de décadence
à tous égards. On ne peut pas assez insister dans l'affirmation
que ce sont les grands philosophes grecs qui représentent la décadence
de toute véritable capacité grecque et que leurs tendances
sont contagieuses... Cette " vertu " rendue complètement
abstraite fut la plus grande séductrice, poussant les hommes à
se rendre eux-mêmes abstraits: c'est-à-dire à se séparer
[du monde].
Le moment est très remarquable: les sophistes touchent à
la première critique de la morale, à la première
connaissance de la morale: - ils placent, les unes à côté
des autres, la plupart des évaluations morales; - ils donnent à
entendre que toute morale se justifie au point de vue de la dialectique:
c'est-à-dire qu'ils révèlent comment toute fondation
d'une morale doit nécessairement être sophistique,
- proposition qui a été démontrée après
coup, dans le plus grand style, par les philosophes antiques depuis Platon
(jusqu'à Kant); - ils établissent la première vérité
qu'une " morale en soi ", un " bien en soi " n'existent pas, que c'est
folie de parler de vérité sur ce domaine. - Où donc
était, à cette époque la probité intellectuelle
?
La culture grecque des sophistes avait pris naissance dans tous les
instincts grecs; elle fait partie de la culture de l'époque de Périclès
aussi nécessairement que Platon n'en fait pas partie: elle a ses
précurseurs en Héraclite, en Démocrite, dans les types
scientifiques de l'ancienne philosophie: elle trouve par exemple son expansion
dans la culture supérieure d'un Thucydide. Et elle a fini par avoir
raison: tout progrès de la connaissance psychologique ou morale
a restitué les sophistes... Notre esprit d'aujourd'hui est au plus
haut point celui d'Héraclite, de Démocrite et de Protagoras...
Il suffit même de dire qu'elle est protagorique parce que
Protagoras résuma en lui les deux hommes, Héraclite et Démocrite.
(Platon, un grand Cagliostro, - que l'on songe à la façon
dont le jugea Epicure; à la façon dont le jugea Timon, l'ami
de Pyrrhon. - La loyauté de Platon est-elle peut-être hors
de doute ?... Mais nous savons du moins ce qu'il voulut que l'on enseignât
comme vérité absolue, des choses qui ne lui apparaissaient
même pas comme vérités conditionnées: je veux
dire l'existence personnelle et l'immortalité personnelle de l'"
âme ".
234.
Les sophistes ne sont pas autre chose que des réalistes: ils
formulent les valeurs et les pratiques familières à tout
le monde pour les élever au rang de valeurs, - ils ont le courage,
particulier à tous les esprits vigoureux, de connaître
leur immoralité...
Croit-on peut-être que ces petites villes libres grecques, qui
volontiers se seraient dévorées de jalousie, ont été
guidées par des principes d'humanité et de justice ? Fait-on
peut-être à Thucydide un reproche du discours qu'il mit dans
la bouche des ambassadeurs athéniens lorsqu'ils traitèrent
avec les Méliens au sujet de la destruction ou de la soumission
?
Parler de vertu au milieu de cette tension épouvantable ce n'était
possible qu'à des tartufes accomplis - ou bien à des isolés,
vivant à l'écart, des ermites, des fuyards et des émigrants
en dehors des bornes de la réalité... tous gens qui usèrent
de la négation pour pouvoir vivre eux-mêmes. -
Les sophistes étaient des Grecs lorsque Socrate et Platon prirent
le parti de la vertu et de la justice, ils étaient des juifs ou
je ne sais trop quoi. - La tactique de Goethe pour défendre les
sophistes est fausse: il veut les élever au rang des gens de bien
et des moralisateurs, - mais c'était précisément leur
honneur de ne pas faire de blagues avec les grands mots de la vertu...
235.
La raison profonde qui présidait à une éducation
dans le sens de la morale fut toujours la volonté de réaliser
la certitude d'un instinct: en sorte que ni les bonnes intentions
ni les bons moyens n'eurent besoin de pénétrer d'abord, comme
tels, dans la conscience. De même que le soldat fait l'exercice,
l'homme devrait apprendre à agir. De fait, une pareille inconscience
fait partie de toute perfection: le mathématicien lui-même
agite inconsciemment ses combinaisons...
Que signifie donc la réaction de Socrate qui recommanda
la dialectique comme chemin de la vertu et qui s'amusait à voir
que la morale ne pouvait se justifier d'une façon logique... Mais
c'est précisément ce qui fait sa bonne qualité,
- sans elle, elle ne vaut rien !...
Cela signifie exactement la dissolution des instincts grecs
que de mettre en avant la démonstrabilité, comme condition
de la valeur personnelle dans la vertu. Ils sont eux-mêmes des types
de décomposition, tous ces grands " vertueux ", tous ces grands
faiseurs de mots.
En pratique, cela signifie que les jugements moraux ont perdu le caractère
conditionné d'où ils sont sortis et qui leur donnait seul
un sens; on les a déracinés de leur sol gréco-politique
pour les dénaturer, sous l'apparence de la sublimation. Les
grandes conceptions " bon ", " juste " sont séparées des
conditions premières dont elles font partie, sous forme d'" idées
" devenues libres, elles sont des objets de dialectique. Derrière
elles on cherche une vérité, on les considère comme
des entités ou comme le signe d'entités: on invente
un monde où elles sont chez elles, un monde d'où elles viennent.
En résumé: le scandale a déjà atteint
son comble chez Platon... Il était nécessaire dès
lors d'inventer aussi l'homme abstrait et complet: - l'homme
bon, juste, sage, le dialecticien en un mot, l'épouvantail
de la philosophie antique; une plante séparée du sol: une
humanité sans aucun instinct déterminé et régulateur;
une vertu qui se "démontre" par des raisons. C'est là, par
excellence, " l'individu " parfaitement absurde ! Le plus haut degré
de la contre-nature...
Bref, la dénaturation des valeurs morales avait pour conséquence
de créer le type dénaturé de l'homme, - l'homme
" bon ", l'homme " heureux ", le " sage ". - Socrate est un moment de perversité
profonde dans l'histoire des valeurs.
236.
Le problème de Socrate. - Les deux antithèses:
le sentiment tragique, le sentiment socratique, - mesurés
selon les lois de la vie.
En quel sens le sentiment socratique est un phénomène
de décadence: en quel sens il y a cependant encore une santé
vigoureuse, une grande force dans l'attitude, dans les capacités
et l'endurance de l'homme scientifique ( - la santé du plébéien,
dont la méchanceté, l'esprit frondeur, la sagacité,
ce qui reste au fond de canaille est maintenu dans ses limites,
par la sagesse; " laid ").
Enlaidissement: la raillerie à l'égard de soi-même,
la sécheresse dialectique, l'intelligence comme tyran contre le
" tyran " (l'instinct). Chez Socrate tout est exagéré, excentrique,
caricature, un bouffon avec les instincts de Voltaire. Il découvre
une nouvelle espèce de combat; il est le premier maître d'armes
dans la société distinguée d'Athènes; il ne
représente que l'intelligence supérieure: il l'appelle
" vertu " ( - il devina que c'était pour lui le salut: il
n'était pas libre d'être intelligent, c'était de rigueur
pour lui); être maître de soi, pour entrer en lutte muni d'arguments,
et non point avec passion ( - la ruse de Spinoza, - lente introduction
de l'erreur des passions); - découvrir comment on parvient à
séduire chacun de ceux que l'on passionne, découvrir que
la passion procède d'une façon illogique; habitude dans la
raillerie à l'égard de soi-même, pour nuire, dans sa
racine, au sentiment de rancune.
Je cherche à comprendre de quel état partiel et idiosyncratique
on peut déduire le problème socratique, son identification
de la raison, de la vertu et du bonheur. Il a exercé un véritable
charme
avec cette théorie absurde: la philosophie antique ne parvient plus
à s'en débarrasser.
Manque absolu d'intérêt objectif; haine de la science;
idiosyncrasie de se considérer soi-même comme problème.
Hallucinations acoustiques chez Socrate; élément morbide.
Cela répugne le plus de s'occuper de morale lorsque l'esprit est
riche et indépendant. D'où vient que Socrate soit monomane
moral ? - Toute philosophie " pratique ", dans les cas de nécessité,
vient au premier plan. La morale et la religion, lorsqu'elles deviennent
l'intérêt principal, sont le signe d'un état de nécessité.
237.
- L'intelligence, la clarté, la dureté et la logique considérées
comme armes contre la sauvagerie des instincts.
Ceux-ci doivent être menaçants et dangereux, autrement
cela n'aurait pas de sens de développer l'intelligence jusqu'à
la tyrannie. Faire de l'intelligence un tyran: - pour ce,
il faut que les instincts soient des tyrans. Voilà le problème.
- Il était alors très actuel.
Solution: Les philosophes grecs sont placés sur le même
fait fondamental de leurs expériences intérieures que Socrate:
à cinq pas de l'excès, de l'anarchie, de la débauche,
- ils sont tous des hommes de la décadence. Ils considèrent
Socrate comme un médecin: la logique est pour eux volonté
de puissance, de domination de soi, de " bonheur ". La sauvagerie et l'anarchie
des instincts sont chez Socrate symptômes de décadence.
La superfétation de la logique et de la raison de même. Les
deux choses sont anormales, elles dépendent l'une de l'autre.
Critique. La décadence se laisse deviner dans cette préoccupation
du " bonheur " (c'est-à-dire du " salut de l'âme ", ce qui
est un état de danger). Le fanatisme qu'elle met à
s'intéresser au " bonheur " montre ce que le fond a de pathologique:
c'était un intérêt vital.
Être raisonnable ou périr, telle était l'alternative
devant laquelle ils se trouvaient tous. Le moralisme des philosophes grecs
montre qu'il se sentait en danger...
238.
Pourquoi tout se réduisait à du cabotinage. - La
psychologie rudimentaire qui ne comptait que les moments conscients
dans l'homme en tant que causes), qui considérait la conscience
comme un attribut de l'âme, qui cherchait une volonté (c.-à-d.
une intention) derrière toute action - cette psychologie aurait
pu répondre simplement, en premier lieu: Que veut l'homme
? Réponse: le bonheur (on n'osait pas dire la " puissance ": c'eût
été immoral); - par conséquent, il y a dans
toute action de l'homme une intention d'atteindre par elle le bonheur.
En deuxième lieu: si l'homme n'atteint pas effectivement le bonheur,
à quoi cela tient-il ? Aux méprises qu'il commet en ce qui
concerne les moyens. - Quel est infailliblement le moyen pour arriver
au bonheur ? Réponse: la vertu. - Pourquoi la vertu ? - Parce
qu'elle est la sagesse la plus haute et parce que la sagesse rend impossible
la faute qui consiste à se tromper dans les moyens; en tant que
raison
la vertu est le chemin du bonheur. La dialectique est l'occupation continuelle
de la vertu, parce qu'elle exclut tout trouble de l'intellect, toutes les
passions.
De fait, l'homme ne veut pas le " bonheur ". La joie est un sentiment
de puissance: lorsque l'on exclut les passions, on exclut les conditions
qui provoquent au plus haut degré le sentiment de puissance, par
conséquent la joie. La sagesse la plus haute est un état
froid et clair qui est loin de provoquer ce sentiment de bonheur qu'apporte
avec elle toute espèce d'ivresse...
Les philosophes antiques combattent tout ce qui grise, tout ce qui
entrave la froideur et la neutralité de la conscience... En s'appuyant
sur leur fausse hypothèse ils étaient conséquents:
ils considéraient la conscience comme l'état élevé,
l'état supérieur, la condition de la perfection, - tandis
qu'en réalité c'est le contraire qui est vrai...
Pour autant qu'une chose est voulue, qu'une chose est sue il n'y a
pas de perfection dans l'action, dans quelque ordre que soit celle-ci.
Les philosophes anciens étaient les plus grands bousilleurs dans
la pratique, parce que théoriquement ils s'étaient condamnés
au bousillage... En pratique, tout revenait à du cabotinage, - et
celui qui s'apercevait de la trame, Pyrrhon par exemple, jugeait comme
tout le monde, c'est-à-dire que, pour ce qui est de la bonté
et de l'équité, les " petites gens " sont bien supérieures
aux philosophes.
Toutes les natures profondes de l'antiquité ont regardé
avec dégoût les philosophes de la vertu: on voyait
en eux des querelleurs et des cabotins. (Jugement porté sur Platon
par Epicure, par Pyrrhon.)
Résultat: Dans la pratique de la vie, dans la patience,
la bonté et l'aide mutuelle les petites gens leur sont supérieurs
( - c'est à peu près le jugement que revendiquent Dostoïewski
et Tolstoï pour leurs moujiks), ils sont animés d'une plus
grande philosophie dans la pratique de la vie, ils ont une façon
plus courageuse d'en finir avec ce qui est nécessaire...
239.
Critique des philosophes. - Les philosophes et les moralistes
se font illusion lorsqu'ils s'imaginent sortir de la décadence
en luttant contre celle-ci. Cela est en dehors de leur volonté,
et, bien qu'ils se refusent à le reconnaître, on s'aperçoit
plus tard qu'ils étaient parmi les plus vigoureux promoteurs de
la décadence.
Envisageons les philosophes de la Grèce, par exemple Platon.
Platon sépara les instincts de leur attachement à la polis,
à la lutte, à la bravoure militaire, à l'art et à
la beauté, aux mystères, à la croyance en la tradition
et les ancêtres.. Il était le séducteur des nobles,
lui-même séduit par le roturier Socrate... Il nia toutes les
conditions premières qui avaient fait le " Grec noble " de vieille
roche, il introduisit la dialectique dans la pratique quotidienne, il conspira
avec les tyrans, fit de la politique de l'avenir et donna l'exemple le
plus parfait des instincts séparés des choses anciennes...
Il est profond, passionné dans tout ce qui est antihellénique...
Ils représentent, les uns après les autres, les formes
typiques de la décadence, ces grands philosophes: l'idiosyncrasie
morale et religieuse, l'anarchisme, le nihilisme ([GR:] adiaphora), le
cynisme, l'endurcissement, l'hédonisme, le réactionisme.
La question du " bonheur " de la " vertu ", du " salut de l'âme
" est l'expression de la contradiction physiologique dans ces natures
en décadence: il leur manque l'équilibre dans les
instincts, le but.
240.
Les véritables philosophes des Grecs sont ceux qui précèdent Socrate ( - avec Socrate quelque chose se transforme). Ce sont des personnages distingués qui se placent à l'écart du peuple et des moeurs, ayant beaucoup voyagé, sérieux jusqu'à l'austérité, avec l'oeil lent, instruits dans les affaires d'État et la diplomatie. Ils anticipent sur les sages toutes les grandes conceptions des choses: ils représentent eux-mêmes ces grandes conceptions, ils se mettent eux-mêmes en systèmes. Rien ne donne une idée plus haute de l'esprit grec que cette fécondité soudaine en types, que cette intégralité involontaire dans la série des grandes possibilités de l'idéal philosophique. - Je ne vois qu'une seule grande figure dans ceux qui viennent après: figure tardive et nécessairement la dernière, - le nihiliste Pyrrhon: - son instinct est dirigé contre tout ce qui, dans l'intervalle, avait pris le dessus, les socratiques, Platon. (Pyrrhon revient, par-delà Protagoras, à Démocrite...)
***
La sage fatigue: Pyrrhon. Vivre humble parmi les humbles. Point
de fierté. Vivre de façon vulgaire; vénérer
et croire, croire tout ce que les autres croient. Se garder de la science
et de l'esprit, de tout ce qui gonfle. Être simplement d'une patience
indescriptible, être insouciant et doux, [GR:] apatheia, mieux encore
[GR:] pranzês. Un bouddhiste pour la Grèce, grandi parmi le
tumulte des écoles; tard venu; fatigué; la protestation de
la lassitude contre le zèle des dialecticiens; l'incrédulité
qu'inspire aux âmes fatiguées l'importance de toute chose.
Il a vu Alexandre, il a vu les pénitents hindous.
Sur de pareils hommes, tard venus et raffinés, tout ce qui est bas,
tout ce qui est pauvre, tout ce qui est idiot exerce sa séduction.
Cela narcotise; cela détend (Pascal). D'autre part, ils vinrent
à l'unisson de la foule, ils échangent un peu de chaleur
avec tout le monde: ils ont besoin de chaleur, ces hommes fatigués...
Surmonter la contradiction; point de lutte, ne pas souhaiter les distinctions
honorifiques; nier les instincts grecs. (Pyrrhon vivait avec sa soeur qui
était sage-femme). Travestir la sagesse pour qu'elle ne distingue
plus; l'affubler d'un manteau de pauvreté et de haillons; se livrer
aux travaux les plus vulgaires: se rendre au marché et vendre des
cochons d'Inde... La douceur, la clarté, l'indifférence;
mépriser les vertus qui nécessitent des attitudes: se placer
à un niveau uniforme, même dans la vertu: dernière
victoire sur soi-même, dernière indifférence.
Pyrrhon est semblable à Epicure, ils représentent, l'un
et l'autre, deux formes de la décadence grecque. Ils sont parents
par leur haine de la dialectique et de toutes les vertus des comédiens
- les deux choses réunies s'appelaient alors philosophie; - avec
intention, ils estiment peu tout ce qu'aimaient les philosophes; ils choisissent
pour le désigner les noms les plus vulgaires et les plus méprisés;
représenter un état où l'on n'est ni malade, ni bien
portant, ni mort, ni vivant... Epicure est plus naïf, plus idyllique,
plus reconnaissant; Pyrrhon plus expérimenté, plus blasé,
plus nihiliste... Sa vie fut une protestation contre la grande doctrine
de l'identité (Bonheur, vertu, connaissance). On n'accélère
pas la vie véritable par la science: la sagesse ne rend pas " sage
"... La vie véritable ne veut pas le bonheur, elle se désintéresse
du bonheur...
241.
La lutte contre la " foi ancienne ", telle que l'entreprit Epicure,
était, au sens rigoureux, la lutte contre le christianisme préexistant,
- la lutte contre le monde ancien déjà obscurci, entaché
de morale, pénétré du sentiment de la faute, devenu
vieux et malade.
Ce n'est pas la " corruption des moeurs " de l'antiquité, mais
précisément son moralisme qui créa les conditions
sous lesquelles le christianisme put se rendre maître de l'antiquité.
Le fanatisme moral (bref: Platon) a détruit le paganisme en transmuant
sa valeur et en versant du poison à l'innocence. - Nous devrions
enfin comprendre que ce qui fut détruit là était une
chose supérieure, si on la compare à ce qui domina
par la suite ! - Le christianisme est sorti de la corruption psychologique,
il n'a pris racine que sur un sol corrompu.
242.
La science considérée comme discipline ou comme instinct.
- Chez les philosophes grecs, j'aperçois un abaissement des instincts:
autrement ils n'auraient pas commis l'extraordinaire méprise de
considérer l'état conscient comme le plus précieux.
L'intensité de la conscience est en rapport inverse
avec la facilité et la rapidité de la transmission cérébrale.
Là règne l'opinion contraire, relativement aux instincts:
ce qui est toujours la preuve que les instincts sont affaiblis.
Il faut, en effet, que nous cherchions la vie parfaite là où
elle est la moins consciente (c'est-à-dire là où elle
s'aperçoit le moins de sa logique, de ses raisons, de ses moyens
et de ses intentions, de son utilité). Le retour à
un simple fait, celui du bon sens, du bon homme, des " petites
gens " de toute sorte. Emmagasinées depuis plusieurs générations,
la loyauté et la sagesse n'ont jamais eu conscience
de leurs principes, les principes leur inspiraient même une certaine
terreur. Le désir d'une vertu qui raisonne n'est pas raisonnable...
Un pareil désir compromet un philosophe.
243.
Lorsque, par l'usage, dans une longue chaîne de générations,
il s'est accumulé assez de finesse, de bravoure, de prévoyance,
de modération, la force instinctive de cette vertu incorporée
rayonne aussi dans l'esprit, et ce phénomène devient visible
que nous nommons la loyauté intellectuelle. Il se présente
très rarement et fait défaut chez les philosophes.
On peut peser au trébuchet l'esprit scientifique d'un penseur,
ou, pour m'exprimer au point de vue moral, sa loyauté intellectuelle,
sa finesse, sa bravoure, sa prévoyance, sa modération devenues
instinct et transportées sur le domaine de l'esprit: il suffit de
lui faire parler morale... et alors les philosophes les plus célèbres
montrent que leur esprit scientifique est seulement une chose consciente,
une tentative, une entreprise de " bonne volonté ", une fatigue,
et qu'au moment où leur instinct se met à parler, au moment
où ils moralisent, c'en est fait de la discipline et de la conscience
de leur esprit.
L'esprit scientifique: il s'agit de savoir s'il est simplement le résultat
d'un dressage extérieur, ou bien le résultat final d'une
longue discipline et d'un exercice moral prolongé. - Dans
le premier cas, il intervient dès que parle l'instinct (par exemple,
l'instinct religieux et l'instinct du devoir); dans l'autre cas il tient
lieu et place de ces instincts et ne les laisse plus parvenir à
leurs droits, les considérant comme des malpropretés
et des séductions...
244.
La lutte contre Socrate, Platon et toutes les écoles socratiques part de l'instinct profond qui enseigne que l'on ne rend pas l'homme meilleur lorsqu'on lui présente la vertu comme démontrable et comme exigeant des fondements... En fin de compte, nous nous trouvons en face de ce fait mesquin: l'instinct agonal forçant tous ces dialecticiens nés de glorifier leurs aptitudes personnelles, comme qualités supérieures, et de représenter tout le reste de ce qui est bon comme conditionné par celles-ci. L'esprit anti-scientifique de toute cette " philosophie ": elle veut garder raison.
245.
Cela est extraordinaire. Depuis les débuts de la philosophie
grecque nous apercevons une lutte contre la science, avec les moyens d'une
théorie de la connaissance ou d'un scepticisme: et à quelle
fin ? Toujours en faveur de la morale... (La haine contre les physiciens
et les médecins). Socrate, Aristippe, l'école mégarique,
les Cyniques, Epicure, Pyrrhon - assaut général contre la
connaissance en faveur de la morale... (Haine contre la dialectique.)
Il reste un problème à résoudre: ils s'approchent
de la sophistique pour se débarrasser de la science. D'autre part
les physiciens sont tous assujettis, au point qu'ils admettent, parmi leurs
fondements, la théorie de la vérité, la théorie
de l'être : par exemple l'atome, les quatre éléments
(juxtaposition de l'être, pour expliquer la multiplicité
et le changement - ). L'enseignement du mépris à l'égard
de l'objectivité de l'intérêt: retour à l'intérêt
pratique, à l'utilité personnelle de toute connaissance...
La lutte contre la science se dirige: 1) contre son allure (objectivité),
2) contre ses moyens (c'est-à-dire contre la possibilité
de celle-ci), 3) contre ses résultats (considérés
comme enfantins).
C'est la même lutte qui fut reprise plus tard par l'Eglise
au nom de la piété: l'Eglise hérite de tout l'attirail
de combat utilisé dans l'antiquité. La théorie de
la connaissance y joue le même rôle que chez Kant, que chez
les Hindous... On ne veut pas avoir à s'en occuper: on veut avoir
la main libre pour suivre son propre " chemin ".
Contre quoi se défendent-ils au juste ? Contre l'obligation,
contre la contrainte par la loi, contre la nécessité d'aller
la main dans la main - : je crois que l'on appelle cela liberté...
En cela s'exprime la décadence: l'instinct de solidarité
est dégénéré, au point qu'il est considéré
comme de la tyrannie: ils ne veulent point d'autorité, point de
solidarité, ils refusent d'entrer dans le rang pour suivre la lenteur
infinie des mouvements. Ils ont la haine de la marche régulière,
de l'allure scientifique, ils ont la haine de l'indifférence en
ce qui touche le but et la personne, de l'oeuvre de longue haleine, propre
à l'homme scientifique.
246.
Problème de philosophie et de l'homme scientifique. -
Influence de l'âge; habitudes dépressives (vie sédentaire
à la façon de Kant; surmenage; nutrition insuffisante du
cerveau; lecture). Question plus importante: savoir s'il n'y a pas déjà
un symptôme de décadence dans le fait de diriger ses
vues sur de pareilles idées générales; l'objectivité
considérée comme désagrégation de la volonté.
Celle-ci présuppose une grande adiaphorie à l'égard
des instincts violents: une espèce d'isolation, une position exceptionnelle,
une résistance contre les instincts normaux.
Type: la séparation de la terre natale; en des cercles
toujours plus étendus; l'exotisme croissant; le mutisme des anciens
impératifs -; cette interrogation perpétuelle " où
aller ? " (le "bonheur") est encore l'indice d'une séparation des
formes d'organisation, l'indice d'une extirpation.
Problème: savoir si l'homme scientifique est un symptôme
de décadence plus que le philosophe: - dans son ensemble,
il n'est pas séparé, ce n'est qu'une partie de lui-même
qui est absolument vouée à la connaissance, dressée
pour un point de vue et une optique spéciale -, il a besoin de toutes
les vertus d'une forte race, il a besoin de santé, d'une vigueur
extrême, de virilité et d'intelligence. Il est plutôt
le symptôme d'une grande multiplicité de culture que d'une
lassitude de la culture. Le savant de la décadence est un
mauvais
savant. Tandis que le philosophe de la décadence apparut, jusqu'à
présent du moins, comme le philosophe-type.
247.
Qu'est-ce donc qui est rétrograde chez le philosophe ? - Le philosophe enseigne les qualités qui lui sont propres comme seules qualités nécessaires pour arriver au bien supérieur (par exemple la dialectique, chez Platon). Il laisse s'élever graduellement toutes les espèces d'hommes jusqu'à ce qu'elles aient atteint son type, type supérieur. Il méprise ce qui est généralement apprécié; il ouvre un gouffre entre les valeurs supérieures du prêtre et la valeur du monde. Il sait ce qui est vrai, ce qui est le but, ce qui est le chemin... Le philosophe type est ici dogmatique absolu; - s'il a besoin de scepticisme, c'est pour pouvoir parler dogmatiquement de ce qui, pour lui, est l'essentiel.
248.
Le philosophe opposé à son rival, par exemple à
la science alors il devient sceptique; alors il se réserve une forme
de la connaissance qu'il conteste à l'homme scientifique; alors
il marche la main dans la main avec le prêtre, pour ne pas éveiller
le soupçon de l'athéisme, du matérialisme; il considère
une attaque dirigée contre lui comme une attaque dirigée
contre la morale, la vertu, la religion, l'ordre; - il sait faire tomber
ses adversaires dans le décri, les traiter de " séducteurs
", de " destructeurs "; alors il marche la main dans la main avec le pouvoir.
Le philosophe, en lutte avec d'autres philosophes: il essaye de les
faire apparaître comme des anarchistes, des incrédules, des
adversaires de l'autorité. En somme, tant qu'il lutte, il lutte
exactement comme un prêtre, comme un membre du clergé.
249.
Le philosophe considéré comme le développement
du type ecclésiastique. - Il renferme en lui l'héritage
du prêtre. - Même lorsqu'il est un rival il est forcé
de lutter pour les mêmes choses, avec les mêmes moyens que
le prêtre de son temps. - Il aspire à l'autorité
la plus élevée.
Qu'est-ce qui donne l'autorité, lorsque l'on n'a pas entre les
mains la puissance physique (lorsque l'on ne tient pas le troupeau, lorsque
l'on ne possède pas d'armes...) ? Comment gagne-t-on surtout l'autorité
sur
ceux qui possèdent la force physique et l'autorité ? (Les
philosophes entrent en concurrence dans leur vénération pour
le prince, le conquérant victorieux, le sage homme d'État.)
Ils sont forcés de faire naître l'idée qu'ils ont
entre les mains une puissance plus haute, plus forte - Dieu. Rien ne leur
est assez fort: on a besoin de l'intermédiaire et du service
des prêtres. Ils s'entremettent comme puissances indispensables.
Ils ont besoin, comme condition d'existence: 1) que l'on croie à
la supériorité absolue de leur Dieu, à leur Dieu,
2) qu'il n'y ait pas d'autre accès, pas d'accès direct pour
arriver à Dieu. La seconde exigence crée, à
elle seule, l'idée de l'" hétérodoxie "; la première
celle des " incrédules " (c'est-à-dire ceux qui croient à
un autre Dieu - ).
250.
Les prêtres - et, avec les demi-prêtres, les philosophes
- ont appelé, de tous temps, vérité une doctrine dont
l'effet éducateur était bienfaisant ou paraissait
l'être, - une doctrine qui rendait " meilleur ". Ils ressemblent
par là à un naïf empirique, à un faiseur de miracles
sorti du peuple, qui, parce qu'il s'est servi d'un poison comme remède,
nie que ce soit un poison... " Vous les reconnaîtrez à leurs
fruits " -c'est-à-dire nos " vérités ": c'est là
aujourd'hui encore le raisonnement des prêtres. Ils ont gaspillé
leur sagacité, d'une façon assez fatale, pour donner à
la " preuve de force " (ou à la preuve par " les fruits ") la prééminence
et même la prédétermination sur toutes les autres formes
de la démonstration. " Ce qui rend bon doit être bon; ce qui
est bon ne peut pas mentir " - c'est ainsi qu'ils concluent inexorablement.
- " Ce qui porte de bons fruits doit être vrai; il n'y a pas d'autre
critérium de la vérité. "...
Mais, en tant que le fait de rendre meilleur est considéré
comme argument, le fait de rendre plus mauvais doit être considéré
comme réfutation. On démontre que l'erreur est erreur en
examinant la vie de ceux qui la représentent: un faux pas, un vice
réfutent... Cette façon indécente d'antagonisme, celle
de derrière et d'en bas, la façon des chiens, n'est pas morte,
elle non plus: les prêtres, en tant qu'ils sont psychologues, n'ont
jamais rien trouvé de plus intéressant que de renifler les
choses secrètes de leurs adversaires, - ils font preuve de christianisme
en cherchant l'ordure dans le " monde ". Avant tout chez les hommes qui
tiennent le premier rang dans le monde, chez les " maîtres "; on
se souvient comment Goethe fut de tous temps combattu en Allemagne (Klopstock
lui-même et Herder donnèrent en cela le " bon exemple ", -
qui se ressemble s'assemble).
251.
Il est difficile ici de garder son sérieux. Au milieu de tous ces problèmes, on ne saurait faire une figure d'enterrement.. La vertu, en particulier, a des attitudes telles qu'il faudrait être dyspeptique pour ne pas compromettre sa dignité. Et tout grand sérieux - n'est-il pas déjà, par lui-même, une maladie ? un premier enlaidissement ? Le goût pour la laideur s'éveille en même temps que s'éveille le sérieux; c'est déjà déformer les choses que de les prendre au sérieux... Prenez la femme au sérieux: comme la plus belle femme devient laide aussitôt !...
252.
L'erreur et l'ignorance sont néfastes. - L'affirmation que la
vérité
existe et que c'en est fini de l'ignorance et de l'erreur exerce une
des plus grandes séductions. En admettant qu'elle soit crue, la
volonté d'examen, de recherche, de prudence, d'expérience
en est immédiatement paralysée: elle peut même passer
pour criminelle, parce qu'elle est un doute à l'égard de
la vérité...
La " vérité " est par conséquent plus néfaste
que l'erreur et l'ignorance, car elle paralyse les forces qui pourraient
servir au progrès et à la connaissance.
La paresse prend maintenant le parti de la " vérité
" - (" Penser est une peine et une misère "); de même l'ordre,
la règle, le bonheur de la propriété, la fierté
de la sagesse, - en somme la vanité. - Il est plus commode
d'obéir que d'examiner; il est plus flatteur de penser " je possède
la vérité " que de voir l'obscurité autour de soi...
avant tout: cela tranquillise, cela donne confiance, cela allège
la vie, - cela rend le caractère "meilleur" en ce sens que la méfiance
s'en amoindrit. La " paix de l'âme ", le " repos de la conscience
": tout cela sont des inventions qui ne sont possibles qu'à condition
que la vérité soit là. -
- " Vous les reconnaîtrez à leurs fruits "... La " vérité
" est vérité, car elle rend les hommes meilleurs...
Le système se continue: tout ce qui est bon, tous les succès
sont mis au compte de la " vérité ".
Ceci est la preuve de force: le bonheur, le contentement, le
bien-être, tant de la communauté que de l'individu, sont compris
maintenant comme des conséquences de la foi en la morale...
Le résultat contraire, l'insuccès, découle
d'un manque de foi.
253.
Les causes de l'erreur se trouvent tout aussi bien dans la bonne
volonté de l'homme que dans sa mauvaise volonté: - dans
des cas innombrables l'homme se cache la réalité à
lui-même, il la macule, pour ne pas souffrir dans sa bonne et dans
sa mauvaise volonté. Dieu considéré par exemple comme
conducteur des destinées humaines; l'interprétation de sa
propre petite destinée, comme si tout était envoyé
et imaginé pour le salut de l'âme, - ce manque de " philologie
" qui apparaîtra forcément à une intelligence plus
subtile comme de la malpropreté et du faux monnayage, s'inspire
en règle générale de la bonne volonté.
La bonne volonté, les " nobles sentiments ", les " états
d'âme élevés " se servent des mêmes moyens -
qui sont des moyens d'imposteur et de faux monnayeur - des moyens que la
passion, que la morale réprouve et appelle égoïstes:
l'amour, la haine, la vengeance.
Les erreurs sont ce que l'humanité a payé le plus cher;
et, en somme, ce sont les erreurs de la " bonne volonté " qui lui
ont causé le plus grand dommage. L'illusion qui rend heureux est
plus funeste que celle qui entraîne directement des conséquences
nuisibles: cette dernière aiguise la sagacité, rend méfiant,
purifie la raison, - la première se contente de l'endormir...
Les beaux sentiments, les impulsions nobles appartiennent, pour parler
physiologiquement, aux moyens narcotiques: leur abus entraîne les
mêmes conséquences que l'abus d'un autre opium, - l'affaiblissement
des nerfs...
254.
Les confusions psychologiques: le besoin de croire confondu
avec le " vouloir le vrai " (par exemple chez Carlyle). Mais de même,
le besoin d'incrédulité a été confondu
avec le " vouloir le vrai " ( - le besoin de se débarrasser d'une
croyance pour cent motifs, d'avoir raison contre un " croyant " quelconque).
Qu'est-ce qui inspire les sceptiques ? La haine des dogmatiques
- ou bien le besoin de calme, la fatigue, comme chez Pyrrhon.
Les avantages que l'on attendait de la vérité
étaient les avantages que donnait la croyance en elle; - car, par
elle-même, la vérité pourrait être absolument
pénible, nuisible, néfaste -. On s'est seulement remis à
combattre la vérité lorsque l'on s'était promis des
avantages de la victoire, - par exemple la liberté vis-à-vis
des puissances régnantes.
La méthode de la vérité n'a pas été
trouvée pour des motifs de vérité, mais pour des motifs
de puissance, la volonté d'être supérieur.
Par quoi se démontre la vérité ? Par le
sentiment de l'augmentation de la puissance, - par l'utilité, -
par son caractère indispensable, - bref, par des avantages.
Mais c'est là un préjugé: un indice qu'il ne
s'agit pas du tout de vérité... Que signifie par exemple
le " vouloir le vrai " chez les Goncourt ? chez les Naturalistes
? - Critique de l'" objectivité ".
Pourquoi connaître: pourquoi pas plutôt se tromper
?... Ce que l'on a voulu, ce fut toujours la foi, - et non pas la vérité...
La foi est créée par des moyens opposés à
ceux dont se sert la méthode de la science - : elle exclut même
ces derniers. -
255.
Martyrs. - Tout ce qui se base sur le respect a besoin, pour
être combattu, de certains sentiments audacieux, tranchants et même
impudents de la part des agresseurs... Si l'on considère, dès
lors, que, depuis des milliers d'années, l'humanité n'a révéré
que des erreurs sous le nom de vérités, qu'elle a flétri
même toute critique de ces vérités, considérant
ces critiques comme des preuves d'un mauvais sentiment, il faut s'avouer,
avec tristesse, qu'un bon nombre d'immoralités était nécessaire
pour donner l'initiative de l'attaque, je veux dire de la raison...
Qu'il soit pardonné à ces immoralistes s'ils se sont toujours
donné à eux-mêmes des airs de " martyrs de la vérité
": pour dire le vrai, ce n'est pas l'instinct de vérité,
mais l'esprit corrosif, le scepticisme impie, la joie de l'aventure qui
les fit être négateurs. - Dans l'autre cas ce sont des rancunes
personnelles qui les poussent dans le domaine des problèmes, - ils
luttent contre des problèmes pour garder raison contre des personnes.
Mais, avant tout, c'est la vengeance qui est devenue scientifiquement utilisable,
- la vengeance des opprimés, de ceux qui ont été poussés
dehors, ou même opprimés par la vérité régnante.
La vérité, je veux dire la méthode scientifique,
a été utilisée et encouragée par ceux qui devinaient
en elle un instrument de combat, - une oeuvre de destruction...
Pour se faire reconnaître, en tant qu'adversaires, ils avaient du
reste besoin d'un appareil semblable à celui dont se servaient ceux
qu'ils attaquaient: - ils affichaient l'idée de vérité
d'une façon aussi absolue que leurs adversaires, - ils devinrent
des fanatiques, au moins dans leur attitude, parce qu'aucune autre attitude
n'était prise au sérieux. La persécution, la passion
et l'insécurité des persécutés faisaient alors
le reste, - la haine grandissait et, par conséquent, la première
impulsion diminuait, afin de pouvoir demeurer sur le terrain de la science.
Finalement ils voulurent tous avoir raison d'une façon tout aussi
absurde que leurs adversaires... Les mots " conviction ", " foi ", la fierté
du martyr, - tout cela sont des conditions défavorables pour la
connaissance. Les adversaires de la vérité ont fini par accepter
d'eux-mêmes toute la manière subjective de décider
de la vérité, c'est-à-dire au moyen d'attitudes de
sacrifice, de décisions héroïques; - ce qui fait qu'ils
ont prolongé le règne de la méthode antiscientifique.
Étant martyrs ils compromettent leur propre acte.
256.
Théorie et pratique. - Distinction dangereuse entre "
théorique " et " pratique ", par exemple chez Kant, mais aussi chez
les anciens: - Ils font comme si la spiritualité pure leur présentait
les problèmes de la connaissance et de la métaphysique. -
Ils font comme si, quelle que soit la réponse que donne la théorie,
la pratique devait être jugée d'après une mesure personnelle.
A la première tendance, j'oppose ma psychologie des philosophes:
leur calcul le plus étrange et leur " spiritualité " restent
seulement la dernière pale empreinte d'un fait physiologique; il
y manque absolument la spontanéité; tout est instinct, tout
est dirigé, de prime abord, dans des voies déterminées...
A la deuxième tendance, je me demande si nous connaissons une
autre méthode pour bien agir que de bien penser. Dans le dernier
cas il y a action, le premier présuppose la pensée. Possédons-nous
une capacité pour juger autrement la valeur d'un genre de vie et
la valeur d'une théorie: par induction, par comparaison ?... Les
naïfs s'imaginent que nous sommes là en meilleure posture,
que nous savons là ce qui est "bien", - les philosophes se contentent
de le répéter. Nous concluons qu'il y a là une croyance
et rien de plus...
" Il faut que l'on agisse; par conséquent, l'on a besoin
d'une règle de conduite " - disaient même les sceptiques de
l'antiquité. C'est l'urgence d'une décision qui est
considérée comme argument pour tenir quelque chose pour vrai
!...
" Il ne faut pas agir " disaient leurs frères plus conséquents,
les Bouddhistes, et ils imaginèrent une ligne de conduite qui permit
de se dégager de l'action...
Se ranger, vivre comme l'" homme simple ", tenir pour vrai et
juste ce qu'il tient pour vrai et juste: c'est là la soumission
à l'instinct du troupeau. Il faut pousser son courage et
sa sévérité jusqu'à considérer cette
soumission comme une honte. Ne pas vivre avec deux mesures !... Ne pas
séparer la théorie et la pratique !...
257.
Rien n'est vrai de ce qui a autrefois passé pour tel. - Tout
ce qui fut méprisé autrefois parce que c'était profane,
interdit, méprisable, néfaste - tout cela ce sont des fleurs
qui croissent aujourd'hui au bord des sentiers riants de la vérité.
Toute cette vieille morale ne nous regarde plus en rien: il n'y a pas
une idée en elle qui mérite encore de l'estime. Nous l'avons
enterrée, - nous ne sommes plus ni assez grossiers ni assez naïfs
pour nous en laisser imposer de la sorte... Pour le dire plus poliment:
nous sommes trop vertueux pour cela... Et, si la vérité,
au sens ancien, fut " vérité " seulement parce qu'elle était
affirmée par la morale ancienne, parce que la morale ancienne eut
le
droit de l'affirmer, il s'en suit qu'aucune vertu d'autrefois ne nous
est plus nécessaire... Notre critérium du vrai n'est nullement
la moralité: nous réfutons une affirmation en démontrant
qu'elle est dépendante de la morale, qu'elle est inspirée
par de nobles sentiments.
258.
Toutes ces valeurs sont empiriques et conditionnées, mais celui
qui croit en elles, celui qui les vénère, ne veut
précisément pas reconnaître ce caractère. Les
philosophes croient tous en ces valeurs, et une des formes de leur vénération,
ce fut leur effort pour faire d'elles des vérités a priori.
Caractère falsificateur de la vénération...
La vénération est la preuve supérieure de la loyauté
intellectuelle: mais, dans toute l'histoire de la philosophie, il n'y a
point de loyauté intellectuelle, - il n'y a que " l'amour du bien
"...
D'une part, l'absolu manque de méthode pour examiner
la valeur de ces valeurs; d'autre part, la répugnance à examiner
ces valeurs, à admettre qu'elles sont conditionnées. Sous
la domination des valeurs morales tous les instincts anti-scientifiques
se liguaient pour exclure la science...
259.
Pourquoi les philosophes sont des calomniateurs. - L'inimitié
perfide et aveugle des philosophes à l'égard des sens,
- combien il y a de la populace et du brave homme dans toute
cette haine !
Le peuple considère toujours un abus dont il a ressenti les
conséquences néfastes, comme un argument contre ce
dont il a été abusé: tous les mouvements insurrectionnels
contre les principes, que ce soit sur le domaine de la politique ou sur
celui de l'économie, argumentent toujours de façon à
présenter un abus comme nécessaire et inhérent
au principe.
C'est là une histoire lamentable: l'homme cherche un
principe sur lequel il puisse s'appuyer pour mépriser l'homme, -
il invente un monde pour pouvoir calomnier et salir ce monde: de fait,
il étend toujours sa main vers le néant, et de ce néant
il fait " Dieu ", la " vérité ", et, en tous les cas, un
juge et un condamnateur de cet être...
Si l'on veut avoir une preuve de la façon profonde et foncière
dont les besoins véritablement barbares de l'homme cherchent
à se satisfaire, même dans son état domestiqué
et sa "civilisation", il faut chercher les leitmotivs de toute l'évolution
de la philosophie. - On trouvera une espèce de vengeance sur la
réalité, une destruction sournoise des évaluations,
au milieu desquelles vit l'homme, une âme insatisfaite qui
considère l'état de discipline comme une torture et qui éprouve
une volupté particulière à arracher, maladivement,
tous les liens qui l'y rattachent.
L'histoire de la philosophie est une rage secrète contre
les conditions de la vie, contre les sentiments de valeur de la vie, contre
la décision en faveur de la vie. Les philosophes n'ont jamais hésité
à affirmer un monde, à condition qu'il soit en contradiction
avec ce monde, qu'il mette entre les mains un instrument qui puisse
servir à parler mal de ce monde. La philosophie fut jusqu'à
présent la grande école de la calomnie et elle en
a tellement imposé qu'aujourd'hui encore notre science, qui se fait
passer pour l'interprète de la vie, a accepté la position
fondamentale de la calomnie, et qu'elle manipule ce monde comme s'il n'était
qu'apparence, cet enchaînement de causes comme s'il n'était
que phénoménal. Quelle est la haine qui est en jeu ?
Je crains que ce soit toujours la Circé des philosophes,
la morale, qui joue à ceux-ci le mauvais tour de les forcer
à être de tous temps, des calomniateurs... Ils croyaient aux
" vérités " morales, ils trouvaient là les valeurs
supérieures, - que leur restait-il à faire, sinon de dire
" non " à l'existence à mesure qu'ils la comprenaient davantage
?... Car cette existence est immorale... Et cette vie repose sur
des hypothèses immorales: et toute morale nie la vie. -
Supprimons le monde-vérité: pour ce faire, il nous faut
supprimer les valeurs supérieures qui ont eu cours jusqu'ici, la
morale... Il suffit de démontrer que la morale, elle aussi,
est immorale, dans le sens où l'immoralité a été
condamnée jusqu'ici. Lorsque nous aurons brisé de la sorte
la tyrannie des valeurs qui ont eu cours jusqu'ici, lorsque nous aurons
supprimé le monde-vérité, un nouvel ordre des valeurs
suivra naturellement.
Le monde-apparence et le monde-mensonger - voilà
la contradiction. Ce dernier fut appelé jusqu'ici " monde-vérité
", " vérité absolue ", " Dieu ". C'est lui que nous aurons
supprimé.
Logique de ma conception:
1) La morale comme valeur supérieure (maîtresse de toutes
les phases de la philosophie, même du scepticisme). Résultat:
ce monde ne vaut rien, il n'est pas le " monde-vérité ".
2) Qu'est-ce qui détermine la valeur supérieure ? Qu'est
exactement la morale ? - L'instinct de décadence; c'est pour
les épuisés et les déshérités une façon
de se venger. Preuve historique: les philosophes sont toujours des
décadents...
au service de la religion nihiliste.
3) L'instinct de décadence qui se présente comme
volonté
de puissance. Preuve: l'immoralité absolue des moyens
dans toute l'histoire de la morale.