Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

La philosophie comme expression de la décadence

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Critique de la philosophie grecque. - L'apparition des philosophes grecs depuis Socrate est un symptôme de décadence; les instincts anti-helléniques prennent le dessus...
Le " sophiste " est encore entièrement hellénique - de même Anaxagore, Démocrite, les grands Ioniens -, ceux-ci comme forme de transition. La polis perd la foi en sa culture, considérée comme la seule vraie, à son droit de domination sur les autres polis... On échange les cultures, c'est-à-dire " les dieux ", - on y perd la foi en la seule prérogative du deus autochthonus - Le bien et le mal, d'origines différentes, se mêlent: la frontière qui sépare le bien et le mal s'efface... Alors vient le " sophiste "...
Le " philosophe ", par contre, est réactionnaire: il veut la vertu ancienne. Il voit les raisons de la décadence dans la décadence des institutions, il veut d'anciennes institutions; - il voit la décadence dans la décadence de l'autorité: il cherche des autorités nouvelles (voyage à l'étranger, dans les littératures étrangères, dans les religions exotiques...); - il veut la polis idéale, après que l'idée de polis a fait son temps (à peu près de la même façon que les juifs se maintinrent comme peuple lorsqu'ils furent tombés dans la servitude). Ils s'intéressent à tous les tyrans: ils veulent rétablir la vertu par force majeure.
Peu à peu tout ce qui est véritablement hellénique est rendu responsable de la décadence (et Platon est tout aussi ingrat prophètes envers David et Sa¸l). La décadence en Grèce est considérée comme une objection entre les bases de la culture hellénique: erreur fondamentale des philosophes -. Conclusion: envers Périclès, Homère, la tragédie et la rhétorique que le monde grec disparaît. Cause: Homère, le Mythe, la moralité antique, etc.
Le développement anti-hellénique de l'évaluation philosophique: - l'influence égyptienne (" la vie après la mort " considérée comme jugement); - l'influence sémitique (la " dignité du sage "); l'influence pythagoricienne, les cultes souterrains, le silence, la terreur de l'au-delà employée comme un moyen, les mathématiques: évaluation religieuse, une sorte de rapport avec le tout cosmique; - l'influence ecclésiastique, ascétique, transcendantale; - l'influence dialectique, - j'imagine qu'il y a déjà chez Platon une horrible et pédantesque minutie dans les idées ! Décadence du bon goût intellectuel: on ne se rend déjà plus compte de ce qu'il y a de laid et de criard dans toute dialectique directe.
Les deux mouvements de décadence vont côte à côte jusqu'à leurs extrêmes: a) la décadence opulente, aimable et malicieuse, aimant le luxe et l'art, et b) l'assombrissement sous forme de pathos religieux et moral, l'endurance stoïcienne, la négation des sens à la façon de Platon, la préparation du sol pour le christianisme.

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Jusqu'où va la corruption des psychologues par l'idiosyncrasie morale: - Personne parmi les anciens philosophes n'a eu le courage d'affirmer la théorie de la volonté qui n'est pas libre (c'est-à-dire d'affirmer une théorie qui nie la morale); - personne n'a eu le courage de définir comme un sentiment de puissance ce qu'il y a de typique dans la joie, dans cette espèce de joie (" bonheur "): car la joie qui procure la puissance était considérée comme immorale; personne n'a eu le courage de considérer la vertu comme une conséquence de l'immoralité d'une volonté de puissance, au service de l'espèce, ou de la race, ou de la polis) - (car la volonté de puissance était considérée comme une immoralité).
Dans toute l'évolution de la morale il n'y a pas une seule vérité: tous les éléments d'idées avec lesquels on travaille sont des fictions: tous les faits psychologiques sur lesquels on se base sont des faux; toutes les formes de la logique que l'on introduit dans ce royaume du mensonge sont des sophismes. Ce qui distingue les philosophes de la morale eux-mêmes, c'est la complète absence de toute propreté, de toute discipline de l'intelligence: ils tiennent les " beaux sentiments " pour des arguments: leur poitrine soulevée leur paraît être animée par le souffle de la divinité... La philosophie morale est la période scabreuse dans l'histoire de l'esprit.
Le premier grand exemple: sous le nom de morale, sous le patronage de la morale, on s'est livré au délit le plus grave qu'on puisse commettre, faisant en réalité oeuvre de décadence à tous égards. On ne peut pas assez insister dans l'affirmation que ce sont les grands philosophes grecs qui représentent la décadence de toute véritable capacité grecque et que leurs tendances sont contagieuses... Cette " vertu " rendue complètement abstraite fut la plus grande séductrice, poussant les hommes à se rendre eux-mêmes abstraits: c'est-à-dire à se séparer [du monde].
Le moment est très remarquable: les sophistes touchent à la première critique de la morale, à la première connaissance de la morale: - ils placent, les unes à côté des autres, la plupart des évaluations morales; - ils donnent à entendre que toute morale se justifie au point de vue de la dialectique: c'est-à-dire qu'ils révèlent comment toute fondation d'une morale doit nécessairement être sophistique, - proposition qui a été démontrée après coup, dans le plus grand style, par les philosophes antiques depuis Platon (jusqu'à Kant); - ils établissent la première vérité qu'une " morale en soi ", un " bien en soi " n'existent pas, que c'est folie de parler de vérité sur ce domaine. - Où donc était, à cette époque la probité intellectuelle ?
La culture grecque des sophistes avait pris naissance dans tous les instincts grecs; elle fait partie de la culture de l'époque de Périclès aussi nécessairement que Platon n'en fait pas partie: elle a ses précurseurs en Héraclite, en Démocrite, dans les types scientifiques de l'ancienne philosophie: elle trouve par exemple son expansion dans la culture supérieure d'un Thucydide. Et elle a fini par avoir raison: tout progrès de la connaissance psychologique ou morale a restitué les sophistes... Notre esprit d'aujourd'hui est au plus haut point celui d'Héraclite, de Démocrite et de Protagoras... Il suffit même de dire qu'elle est protagorique parce que Protagoras résuma en lui les deux hommes, Héraclite et Démocrite.
(Platon, un grand Cagliostro, - que l'on songe à la façon dont le jugea Epicure; à la façon dont le jugea Timon, l'ami de Pyrrhon. - La loyauté de Platon est-elle peut-être hors de doute ?... Mais nous savons du moins ce qu'il voulut que l'on enseignât comme vérité absolue, des choses qui ne lui apparaissaient même pas comme vérités conditionnées: je veux dire l'existence personnelle et l'immortalité personnelle de l'" âme ".

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Les sophistes ne sont pas autre chose que des réalistes: ils formulent les valeurs et les pratiques familières à tout le monde pour les élever au rang de valeurs, - ils ont le courage, particulier à tous les esprits vigoureux, de connaître leur immoralité...
Croit-on peut-être que ces petites villes libres grecques, qui volontiers se seraient dévorées de jalousie, ont été guidées par des principes d'humanité et de justice ? Fait-on peut-être à Thucydide un reproche du discours qu'il mit dans la bouche des ambassadeurs athéniens lorsqu'ils traitèrent avec les Méliens au sujet de la destruction ou de la soumission ?
Parler de vertu au milieu de cette tension épouvantable ce n'était possible qu'à des tartufes accomplis - ou bien à des isolés, vivant à l'écart, des ermites, des fuyards et des émigrants en dehors des bornes de la réalité... tous gens qui usèrent de la négation pour pouvoir vivre eux-mêmes. -
Les sophistes étaient des Grecs lorsque Socrate et Platon prirent le parti de la vertu et de la justice, ils étaient des juifs ou je ne sais trop quoi. - La tactique de Goethe pour défendre les sophistes est fausse: il veut les élever au rang des gens de bien et des moralisateurs, - mais c'était précisément leur honneur de ne pas faire de blagues avec les grands mots de la vertu...

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La raison profonde qui présidait à une éducation dans le sens de la morale fut toujours la volonté de réaliser la certitude d'un instinct: en sorte que ni les bonnes intentions ni les bons moyens n'eurent besoin de pénétrer d'abord, comme tels, dans la conscience. De même que le soldat fait l'exercice, l'homme devrait apprendre à agir. De fait, une pareille inconscience fait partie de toute perfection: le mathématicien lui-même agite inconsciemment ses combinaisons...
Que signifie donc la réaction de Socrate qui recommanda la dialectique comme chemin de la vertu et qui s'amusait à voir que la morale ne pouvait se justifier d'une façon logique... Mais c'est précisément ce qui fait sa bonne qualité, - sans elle, elle ne vaut rien !...
Cela signifie exactement la dissolution des instincts grecs que de mettre en avant la démonstrabilité, comme condition de la valeur personnelle dans la vertu. Ils sont eux-mêmes des types de décomposition, tous ces grands " vertueux ", tous ces grands faiseurs de mots.
En pratique, cela signifie que les jugements moraux ont perdu le caractère conditionné d'où ils sont sortis et qui leur donnait seul un sens; on les a déracinés de leur sol gréco-politique pour les dénaturer, sous l'apparence de la sublimation. Les grandes conceptions " bon ", " juste " sont séparées des conditions premières dont elles font partie, sous forme d'" idées " devenues libres, elles sont des objets de dialectique. Derrière elles on cherche une vérité, on les considère comme des entités ou comme le signe d'entités: on invente un monde où elles sont chez elles, un monde d'où elles viennent.
En résumé: le scandale a déjà atteint son comble chez Platon... Il était nécessaire dès lors d'inventer aussi l'homme abstrait et complet: - l'homme bon, juste, sage, le dialecticien en un mot, l'épouvantail de la philosophie antique; une plante séparée du sol: une humanité sans aucun instinct déterminé et régulateur; une vertu qui se "démontre" par des raisons. C'est là, par excellence, " l'individu " parfaitement absurde ! Le plus haut degré de la contre-nature...
Bref, la dénaturation des valeurs morales avait pour conséquence de créer le type dénaturé de l'homme, - l'homme " bon ", l'homme " heureux ", le " sage ". - Socrate est un moment de perversité profonde dans l'histoire des valeurs.

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Le problème de Socrate. - Les deux antithèses: le sentiment tragique, le sentiment socratique, - mesurés selon les lois de la vie.
En quel sens le sentiment socratique est un phénomène de décadence: en quel sens il y a cependant encore une santé vigoureuse, une grande force dans l'attitude, dans les capacités et l'endurance de l'homme scientifique ( - la santé du plébéien, dont la méchanceté, l'esprit frondeur, la sagacité, ce qui reste au fond de canaille est maintenu dans ses limites, par la sagesse; " laid ").
Enlaidissement: la raillerie à l'égard de soi-même, la sécheresse dialectique, l'intelligence comme tyran contre le " tyran " (l'instinct). Chez Socrate tout est exagéré, excentrique, caricature, un bouffon avec les instincts de Voltaire. Il découvre une nouvelle espèce de combat; il est le premier maître d'armes dans la société distinguée d'Athènes; il ne représente que l'intelligence supérieure: il l'appelle " vertu " ( - il devina que c'était pour lui le salut: il n'était pas libre d'être intelligent, c'était de rigueur pour lui); être maître de soi, pour entrer en lutte muni d'arguments, et non point avec passion ( - la ruse de Spinoza, - lente introduction de l'erreur des passions); - découvrir comment on parvient à séduire chacun de ceux que l'on passionne, découvrir que la passion procède d'une façon illogique; habitude dans la raillerie à l'égard de soi-même, pour nuire, dans sa racine, au sentiment de rancune.
Je cherche à comprendre de quel état partiel et idiosyncratique on peut déduire le problème socratique, son identification de la raison, de la vertu et du bonheur. Il a exercé un véritable charme avec cette théorie absurde: la philosophie antique ne parvient plus à s'en débarrasser.
Manque absolu d'intérêt objectif; haine de la science; idiosyncrasie de se considérer soi-même comme problème. Hallucinations acoustiques chez Socrate; élément morbide. Cela répugne le plus de s'occuper de morale lorsque l'esprit est riche et indépendant. D'où vient que Socrate soit monomane moral ? - Toute philosophie " pratique ", dans les cas de nécessité, vient au premier plan. La morale et la religion, lorsqu'elles deviennent l'intérêt principal, sont le signe d'un état de nécessité.

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- L'intelligence, la clarté, la dureté et la logique considérées comme armes contre la sauvagerie des instincts.
Ceux-ci doivent être menaçants et dangereux, autrement cela n'aurait pas de sens de développer l'intelligence jusqu'à la tyrannie. Faire de l'intelligence un tyran: - pour ce, il faut que les instincts soient des tyrans. Voilà le problème. - Il était alors très actuel.
Solution: Les philosophes grecs sont placés sur le même fait fondamental de leurs expériences intérieures que Socrate: à cinq pas de l'excès, de l'anarchie, de la débauche, - ils sont tous des hommes de la décadence. Ils considèrent Socrate comme un médecin: la logique est pour eux volonté de puissance, de domination de soi, de " bonheur ". La sauvagerie et l'anarchie des instincts sont chez Socrate symptômes de décadence. La superfétation de la logique et de la raison de même. Les deux choses sont anormales, elles dépendent l'une de l'autre.
Critique. La décadence se laisse deviner dans cette préoccupation du " bonheur " (c'est-à-dire du " salut de l'âme ", ce qui est un état de danger). Le fanatisme qu'elle met à s'intéresser au " bonheur " montre ce que le fond a de pathologique: c'était un intérêt vital.
Être raisonnable ou périr, telle était l'alternative devant laquelle ils se trouvaient tous. Le moralisme des philosophes grecs montre qu'il se sentait en danger...

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Pourquoi tout se réduisait à du cabotinage. - La psychologie rudimentaire qui ne comptait que les moments conscients dans l'homme en tant que causes), qui considérait la conscience comme un attribut de l'âme, qui cherchait une volonté (c.-à-d. une intention) derrière toute action - cette psychologie aurait pu répondre simplement, en premier lieu: Que veut l'homme ? Réponse: le bonheur (on n'osait pas dire la " puissance ": c'eût été immoral); - par conséquent, il y a dans toute action de l'homme une intention d'atteindre par elle le bonheur. En deuxième lieu: si l'homme n'atteint pas effectivement le bonheur, à quoi cela tient-il ? Aux méprises qu'il commet en ce qui concerne les moyens. - Quel est infailliblement le moyen pour arriver au bonheur ? Réponse: la vertu. - Pourquoi la vertu ? - Parce qu'elle est la sagesse la plus haute et parce que la sagesse rend impossible la faute qui consiste à se tromper dans les moyens; en tant que raison la vertu est le chemin du bonheur. La dialectique est l'occupation continuelle de la vertu, parce qu'elle exclut tout trouble de l'intellect, toutes les passions.
De fait, l'homme ne veut pas le " bonheur ". La joie est un sentiment de puissance: lorsque l'on exclut les passions, on exclut les conditions qui provoquent au plus haut degré le sentiment de puissance, par conséquent la joie. La sagesse la plus haute est un état froid et clair qui est loin de provoquer ce sentiment de bonheur qu'apporte avec elle toute espèce d'ivresse...
Les philosophes antiques combattent tout ce qui grise, tout ce qui entrave la froideur et la neutralité de la conscience... En s'appuyant sur leur fausse hypothèse ils étaient conséquents: ils considéraient la conscience comme l'état élevé, l'état supérieur, la condition de la perfection, - tandis qu'en réalité c'est le contraire qui est vrai...
Pour autant qu'une chose est voulue, qu'une chose est sue il n'y a pas de perfection dans l'action, dans quelque ordre que soit celle-ci. Les philosophes anciens étaient les plus grands bousilleurs dans la pratique, parce que théoriquement ils s'étaient condamnés au bousillage... En pratique, tout revenait à du cabotinage, - et celui qui s'apercevait de la trame, Pyrrhon par exemple, jugeait comme tout le monde, c'est-à-dire que, pour ce qui est de la bonté et de l'équité, les " petites gens " sont bien supérieures aux philosophes.
Toutes les natures profondes de l'antiquité ont regardé avec dégoût les philosophes de la vertu: on voyait en eux des querelleurs et des cabotins. (Jugement porté sur Platon par Epicure, par Pyrrhon.)
Résultat: Dans la pratique de la vie, dans la patience, la bonté et l'aide mutuelle les petites gens leur sont supérieurs ( - c'est à peu près le jugement que revendiquent Dostoïewski et Tolstoï pour leurs moujiks), ils sont animés d'une plus grande philosophie dans la pratique de la vie, ils ont une façon plus courageuse d'en finir avec ce qui est nécessaire...

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Critique des philosophes. - Les philosophes et les moralistes se font illusion lorsqu'ils s'imaginent sortir de la décadence en luttant contre celle-ci. Cela est en dehors de leur volonté, et, bien qu'ils se refusent à le reconnaître, on s'aperçoit plus tard qu'ils étaient parmi les plus vigoureux promoteurs de la décadence.
Envisageons les philosophes de la Grèce, par exemple Platon. Platon sépara les instincts de leur attachement à la polis, à la lutte, à la bravoure militaire, à l'art et à la beauté, aux mystères, à la croyance en la tradition et les ancêtres.. Il était le séducteur des nobles, lui-même séduit par le roturier Socrate... Il nia toutes les conditions premières qui avaient fait le " Grec noble " de vieille roche, il introduisit la dialectique dans la pratique quotidienne, il conspira avec les tyrans, fit de la politique de l'avenir et donna l'exemple le plus parfait des instincts séparés des choses anciennes... Il est profond, passionné dans tout ce qui est antihellénique...
Ils représentent, les uns après les autres, les formes typiques de la décadence, ces grands philosophes: l'idiosyncrasie morale et religieuse, l'anarchisme, le nihilisme ([GR:] adiaphora), le cynisme, l'endurcissement, l'hédonisme, le réactionisme.
La question du " bonheur " de la " vertu ", du " salut de l'âme " est l'expression de la contradiction physiologique dans ces natures en décadence: il leur manque l'équilibre dans les instincts, le but.

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Les véritables philosophes des Grecs sont ceux qui précèdent Socrate ( - avec Socrate quelque chose se transforme). Ce sont des personnages distingués qui se placent à l'écart du peuple et des moeurs, ayant beaucoup voyagé, sérieux jusqu'à l'austérité, avec l'oeil lent, instruits dans les affaires d'État et la diplomatie. Ils anticipent sur les sages toutes les grandes conceptions des choses: ils représentent eux-mêmes ces grandes conceptions, ils se mettent eux-mêmes en systèmes. Rien ne donne une idée plus haute de l'esprit grec que cette fécondité soudaine en types, que cette intégralité involontaire dans la série des grandes possibilités de l'idéal philosophique. - Je ne vois qu'une seule grande figure dans ceux qui viennent après: figure tardive et nécessairement la dernière, - le nihiliste Pyrrhon: - son instinct est dirigé contre tout ce qui, dans l'intervalle, avait pris le dessus, les socratiques, Platon. (Pyrrhon revient, par-delà Protagoras, à Démocrite...)

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La sage fatigue: Pyrrhon. Vivre humble parmi les humbles. Point de fierté. Vivre de façon vulgaire; vénérer et croire, croire tout ce que les autres croient. Se garder de la science et de l'esprit, de tout ce qui gonfle. Être simplement d'une patience indescriptible, être insouciant et doux, [GR:] apatheia, mieux encore [GR:] pranzês. Un bouddhiste pour la Grèce, grandi parmi le tumulte des écoles; tard venu; fatigué; la protestation de la lassitude contre le zèle des dialecticiens; l'incrédulité qu'inspire aux âmes fatiguées l'importance de toute chose. Il a vu Alexandre, il a vu les pénitents hindous. Sur de pareils hommes, tard venus et raffinés, tout ce qui est bas, tout ce qui est pauvre, tout ce qui est idiot exerce sa séduction. Cela narcotise; cela détend (Pascal). D'autre part, ils vinrent à l'unisson de la foule, ils échangent un peu de chaleur avec tout le monde: ils ont besoin de chaleur, ces hommes fatigués... Surmonter la contradiction; point de lutte, ne pas souhaiter les distinctions honorifiques; nier les instincts grecs. (Pyrrhon vivait avec sa soeur qui était sage-femme). Travestir la sagesse pour qu'elle ne distingue plus; l'affubler d'un manteau de pauvreté et de haillons; se livrer aux travaux les plus vulgaires: se rendre au marché et vendre des cochons d'Inde... La douceur, la clarté, l'indifférence; mépriser les vertus qui nécessitent des attitudes: se placer à un niveau uniforme, même dans la vertu: dernière victoire sur soi-même, dernière indifférence.
Pyrrhon est semblable à Epicure, ils représentent, l'un et l'autre, deux formes de la décadence grecque. Ils sont parents par leur haine de la dialectique et de toutes les vertus des comédiens - les deux choses réunies s'appelaient alors philosophie; - avec intention, ils estiment peu tout ce qu'aimaient les philosophes; ils choisissent pour le désigner les noms les plus vulgaires et les plus méprisés; représenter un état où l'on n'est ni malade, ni bien portant, ni mort, ni vivant... Epicure est plus naïf, plus idyllique, plus reconnaissant; Pyrrhon plus expérimenté, plus blasé, plus nihiliste... Sa vie fut une protestation contre la grande doctrine de l'identité (Bonheur, vertu, connaissance). On n'accélère pas la vie véritable par la science: la sagesse ne rend pas " sage "... La vie véritable ne veut pas le bonheur, elle se désintéresse du bonheur...

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La lutte contre la " foi ancienne ", telle que l'entreprit Epicure, était, au sens rigoureux, la lutte contre le christianisme préexistant, - la lutte contre le monde ancien déjà obscurci, entaché de morale, pénétré du sentiment de la faute, devenu vieux et malade.
Ce n'est pas la " corruption des moeurs " de l'antiquité, mais précisément son moralisme qui créa les conditions sous lesquelles le christianisme put se rendre maître de l'antiquité. Le fanatisme moral (bref: Platon) a détruit le paganisme en transmuant sa valeur et en versant du poison à l'innocence. - Nous devrions enfin comprendre que ce qui fut détruit là était une chose supérieure, si on la compare à ce qui domina par la suite ! - Le christianisme est sorti de la corruption psychologique, il n'a pris racine que sur un sol corrompu.

242.

La science considérée comme discipline ou comme instinct. - Chez les philosophes grecs, j'aperçois un abaissement des instincts: autrement ils n'auraient pas commis l'extraordinaire méprise de considérer l'état conscient comme le plus précieux. L'intensité de la conscience est en rapport inverse avec la facilité et la rapidité de la transmission cérébrale. Là règne l'opinion contraire, relativement aux instincts: ce qui est toujours la preuve que les instincts sont affaiblis.
Il faut, en effet, que nous cherchions la vie parfaite là où elle est la moins consciente (c'est-à-dire là où elle s'aperçoit le moins de sa logique, de ses raisons, de ses moyens et de ses intentions, de son utilité). Le retour à un simple fait, celui du bon sens, du bon homme, des " petites gens " de toute sorte. Emmagasinées depuis plusieurs générations, la loyauté et la sagesse n'ont jamais eu conscience de leurs principes, les principes leur inspiraient même une certaine terreur. Le désir d'une vertu qui raisonne n'est pas raisonnable... Un pareil désir compromet un philosophe.

243.

Lorsque, par l'usage, dans une longue chaîne de générations, il s'est accumulé assez de finesse, de bravoure, de prévoyance, de modération, la force instinctive de cette vertu incorporée rayonne aussi dans l'esprit, et ce phénomène devient visible que nous nommons la loyauté intellectuelle. Il se présente très rarement et fait défaut chez les philosophes.
On peut peser au trébuchet l'esprit scientifique d'un penseur, ou, pour m'exprimer au point de vue moral, sa loyauté intellectuelle, sa finesse, sa bravoure, sa prévoyance, sa modération devenues instinct et transportées sur le domaine de l'esprit: il suffit de lui faire parler morale... et alors les philosophes les plus célèbres montrent que leur esprit scientifique est seulement une chose consciente, une tentative, une entreprise de " bonne volonté ", une fatigue, et qu'au moment où leur instinct se met à parler, au moment où ils moralisent, c'en est fait de la discipline et de la conscience de leur esprit.
L'esprit scientifique: il s'agit de savoir s'il est simplement le résultat d'un dressage extérieur, ou bien le résultat final d'une longue discipline et d'un exercice moral prolongé. - Dans le premier cas, il intervient dès que parle l'instinct (par exemple, l'instinct religieux et l'instinct du devoir); dans l'autre cas il tient lieu et place de ces instincts et ne les laisse plus parvenir à leurs droits, les considérant comme des malpropretés et des séductions...

244.

La lutte contre Socrate, Platon et toutes les écoles socratiques part de l'instinct profond qui enseigne que l'on ne rend pas l'homme meilleur lorsqu'on lui présente la vertu comme démontrable et comme exigeant des fondements... En fin de compte, nous nous trouvons en face de ce fait mesquin: l'instinct agonal forçant tous ces dialecticiens nés de glorifier leurs aptitudes personnelles, comme qualités supérieures, et de représenter tout le reste de ce qui est bon comme conditionné par celles-ci. L'esprit anti-scientifique de toute cette " philosophie ": elle veut garder raison.

245.

Cela est extraordinaire. Depuis les débuts de la philosophie grecque nous apercevons une lutte contre la science, avec les moyens d'une théorie de la connaissance ou d'un scepticisme: et à quelle fin ? Toujours en faveur de la morale... (La haine contre les physiciens et les médecins). Socrate, Aristippe, l'école mégarique, les Cyniques, Epicure, Pyrrhon - assaut général contre la connaissance en faveur de la morale... (Haine contre la dialectique.) Il reste un problème à résoudre: ils s'approchent de la sophistique pour se débarrasser de la science. D'autre part les physiciens sont tous assujettis, au point qu'ils admettent, parmi leurs fondements, la théorie de la vérité, la théorie de l'être : par exemple l'atome, les quatre éléments (juxtaposition de l'être, pour expliquer la multiplicité et le changement - ). L'enseignement du mépris à l'égard de l'objectivité de l'intérêt: retour à l'intérêt pratique, à l'utilité personnelle de toute connaissance...
La lutte contre la science se dirige: 1) contre son allure (objectivité), 2) contre ses moyens (c'est-à-dire contre la possibilité de celle-ci), 3) contre ses résultats (considérés comme enfantins).
C'est la même lutte qui fut reprise plus tard par l'Eglise au nom de la piété: l'Eglise hérite de tout l'attirail de combat utilisé dans l'antiquité. La théorie de la connaissance y joue le même rôle que chez Kant, que chez les Hindous... On ne veut pas avoir à s'en occuper: on veut avoir la main libre pour suivre son propre " chemin ".
Contre quoi se défendent-ils au juste ? Contre l'obligation, contre la contrainte par la loi, contre la nécessité d'aller la main dans la main - : je crois que l'on appelle cela liberté...
En cela s'exprime la décadence: l'instinct de solidarité est dégénéré, au point qu'il est considéré comme de la tyrannie: ils ne veulent point d'autorité, point de solidarité, ils refusent d'entrer dans le rang pour suivre la lenteur infinie des mouvements. Ils ont la haine de la marche régulière, de l'allure scientifique, ils ont la haine de l'indifférence en ce qui touche le but et la personne, de l'oeuvre de longue haleine, propre à l'homme scientifique.

246.

Problème de philosophie et de l'homme scientifique. - Influence de l'âge; habitudes dépressives (vie sédentaire à la façon de Kant; surmenage; nutrition insuffisante du cerveau; lecture). Question plus importante: savoir s'il n'y a pas déjà un symptôme de décadence dans le fait de diriger ses vues sur de pareilles idées générales; l'objectivité considérée comme désagrégation de la volonté. Celle-ci présuppose une grande adiaphorie à l'égard des instincts violents: une espèce d'isolation, une position exceptionnelle, une résistance contre les instincts normaux.
Type: la séparation de la terre natale; en des cercles toujours plus étendus; l'exotisme croissant; le mutisme des anciens impératifs -; cette interrogation perpétuelle " où aller ? " (le "bonheur") est encore l'indice d'une séparation des formes d'organisation, l'indice d'une extirpation.
Problème: savoir si l'homme scientifique est un symptôme de décadence plus que le philosophe: - dans son ensemble, il n'est pas séparé, ce n'est qu'une partie de lui-même qui est absolument vouée à la connaissance, dressée pour un point de vue et une optique spéciale -, il a besoin de toutes les vertus d'une forte race, il a besoin de santé, d'une vigueur extrême, de virilité et d'intelligence. Il est plutôt le symptôme d'une grande multiplicité de culture que d'une lassitude de la culture. Le savant de la décadence est un mauvais savant. Tandis que le philosophe de la décadence apparut, jusqu'à présent du moins, comme le philosophe-type.

247.

Qu'est-ce donc qui est rétrograde chez le philosophe ? - Le philosophe enseigne les qualités qui lui sont propres comme seules qualités nécessaires pour arriver au bien supérieur (par exemple la dialectique, chez Platon). Il laisse s'élever graduellement toutes les espèces d'hommes jusqu'à ce qu'elles aient atteint son type, type supérieur. Il méprise ce qui est généralement apprécié; il ouvre un gouffre entre les valeurs supérieures du prêtre et la valeur du monde. Il sait ce qui est vrai, ce qui est le but, ce qui est le chemin... Le philosophe type est ici dogmatique absolu; - s'il a besoin de scepticisme, c'est pour pouvoir parler dogmatiquement de ce qui, pour lui, est l'essentiel.

248.

Le philosophe opposé à son rival, par exemple à la science alors il devient sceptique; alors il se réserve une forme de la connaissance qu'il conteste à l'homme scientifique; alors il marche la main dans la main avec le prêtre, pour ne pas éveiller le soupçon de l'athéisme, du matérialisme; il considère une attaque dirigée contre lui comme une attaque dirigée contre la morale, la vertu, la religion, l'ordre; - il sait faire tomber ses adversaires dans le décri, les traiter de " séducteurs ", de " destructeurs "; alors il marche la main dans la main avec le pouvoir.
Le philosophe, en lutte avec d'autres philosophes: il essaye de les faire apparaître comme des anarchistes, des incrédules, des adversaires de l'autorité. En somme, tant qu'il lutte, il lutte exactement comme un prêtre, comme un membre du clergé.

249.

Le philosophe considéré comme le développement du type ecclésiastique. - Il renferme en lui l'héritage du prêtre. - Même lorsqu'il est un rival il est forcé de lutter pour les mêmes choses, avec les mêmes moyens que le prêtre de son temps. - Il aspire à l'autorité la plus élevée.
Qu'est-ce qui donne l'autorité, lorsque l'on n'a pas entre les mains la puissance physique (lorsque l'on ne tient pas le troupeau, lorsque l'on ne possède pas d'armes...) ? Comment gagne-t-on surtout l'autorité sur ceux qui possèdent la force physique et l'autorité ? (Les philosophes entrent en concurrence dans leur vénération pour le prince, le conquérant victorieux, le sage homme d'État.)
Ils sont forcés de faire naître l'idée qu'ils ont entre les mains une puissance plus haute, plus forte - Dieu. Rien ne leur est assez fort: on a besoin de l'intermédiaire et du service des prêtres. Ils s'entremettent comme puissances indispensables. Ils ont besoin, comme condition d'existence: 1) que l'on croie à la supériorité absolue de leur Dieu, à leur Dieu, 2) qu'il n'y ait pas d'autre accès, pas d'accès direct pour arriver à Dieu. La seconde exigence crée, à elle seule, l'idée de l'" hétérodoxie "; la première celle des " incrédules " (c'est-à-dire ceux qui croient à un autre Dieu - ).

250.

Les prêtres - et, avec les demi-prêtres, les philosophes - ont appelé, de tous temps, vérité une doctrine dont l'effet éducateur était bienfaisant ou paraissait l'être, - une doctrine qui rendait " meilleur ". Ils ressemblent par là à un naïf empirique, à un faiseur de miracles sorti du peuple, qui, parce qu'il s'est servi d'un poison comme remède, nie que ce soit un poison... " Vous les reconnaîtrez à leurs fruits " -c'est-à-dire nos " vérités ": c'est là aujourd'hui encore le raisonnement des prêtres. Ils ont gaspillé leur sagacité, d'une façon assez fatale, pour donner à la " preuve de force " (ou à la preuve par " les fruits ") la prééminence et même la prédétermination sur toutes les autres formes de la démonstration. " Ce qui rend bon doit être bon; ce qui est bon ne peut pas mentir " - c'est ainsi qu'ils concluent inexorablement. - " Ce qui porte de bons fruits doit être vrai; il n'y a pas d'autre critérium de la vérité. "...
Mais, en tant que le fait de rendre meilleur est considéré comme argument, le fait de rendre plus mauvais doit être considéré comme réfutation. On démontre que l'erreur est erreur en examinant la vie de ceux qui la représentent: un faux pas, un vice réfutent... Cette façon indécente d'antagonisme, celle de derrière et d'en bas, la façon des chiens, n'est pas morte, elle non plus: les prêtres, en tant qu'ils sont psychologues, n'ont jamais rien trouvé de plus intéressant que de renifler les choses secrètes de leurs adversaires, - ils font preuve de christianisme en cherchant l'ordure dans le " monde ". Avant tout chez les hommes qui tiennent le premier rang dans le monde, chez les " maîtres "; on se souvient comment Goethe fut de tous temps combattu en Allemagne (Klopstock lui-même et Herder donnèrent en cela le " bon exemple ", - qui se ressemble s'assemble).

251.

Il est difficile ici de garder son sérieux. Au milieu de tous ces problèmes, on ne saurait faire une figure d'enterrement.. La vertu, en particulier, a des attitudes telles qu'il faudrait être dyspeptique pour ne pas compromettre sa dignité. Et tout grand sérieux - n'est-il pas déjà, par lui-même, une maladie ? un premier enlaidissement ? Le goût pour la laideur s'éveille en même temps que s'éveille le sérieux; c'est déjà déformer les choses que de les prendre au sérieux... Prenez la femme au sérieux: comme la plus belle femme devient laide aussitôt !...

252.

L'erreur et l'ignorance sont néfastes. - L'affirmation que la vérité existe et que c'en est fini de l'ignorance et de l'erreur exerce une des plus grandes séductions. En admettant qu'elle soit crue, la volonté d'examen, de recherche, de prudence, d'expérience en est immédiatement paralysée: elle peut même passer pour criminelle, parce qu'elle est un doute à l'égard de la vérité...
La " vérité " est par conséquent plus néfaste que l'erreur et l'ignorance, car elle paralyse les forces qui pourraient servir au progrès et à la connaissance.
La paresse prend maintenant le parti de la " vérité " - (" Penser est une peine et une misère "); de même l'ordre, la règle, le bonheur de la propriété, la fierté de la sagesse, - en somme la vanité. - Il est plus commode d'obéir que d'examiner; il est plus flatteur de penser " je possède la vérité " que de voir l'obscurité autour de soi... avant tout: cela tranquillise, cela donne confiance, cela allège la vie, - cela rend le caractère "meilleur" en ce sens que la méfiance s'en amoindrit. La " paix de l'âme ", le " repos de la conscience ": tout cela sont des inventions qui ne sont possibles qu'à condition que la vérité soit là. -
- " Vous les reconnaîtrez à leurs fruits "... La " vérité " est vérité, car elle rend les hommes meilleurs... Le système se continue: tout ce qui est bon, tous les succès sont mis au compte de la " vérité ".
Ceci est la preuve de force: le bonheur, le contentement, le bien-être, tant de la communauté que de l'individu, sont compris maintenant comme des conséquences de la foi en la morale... Le résultat contraire, l'insuccès, découle d'un manque de foi.

253.

Les causes de l'erreur se trouvent tout aussi bien dans la bonne volonté de l'homme que dans sa mauvaise volonté: - dans des cas innombrables l'homme se cache la réalité à lui-même, il la macule, pour ne pas souffrir dans sa bonne et dans sa mauvaise volonté. Dieu considéré par exemple comme conducteur des destinées humaines; l'interprétation de sa propre petite destinée, comme si tout était envoyé et imaginé pour le salut de l'âme, - ce manque de " philologie " qui apparaîtra forcément à une intelligence plus subtile comme de la malpropreté et du faux monnayage, s'inspire en règle générale de la bonne volonté. La bonne volonté, les " nobles sentiments ", les " états d'âme élevés " se servent des mêmes moyens - qui sont des moyens d'imposteur et de faux monnayeur - des moyens que la passion, que la morale réprouve et appelle égoïstes: l'amour, la haine, la vengeance.
Les erreurs sont ce que l'humanité a payé le plus cher; et, en somme, ce sont les erreurs de la " bonne volonté " qui lui ont causé le plus grand dommage. L'illusion qui rend heureux est plus funeste que celle qui entraîne directement des conséquences nuisibles: cette dernière aiguise la sagacité, rend méfiant, purifie la raison, - la première se contente de l'endormir...
Les beaux sentiments, les impulsions nobles appartiennent, pour parler physiologiquement, aux moyens narcotiques: leur abus entraîne les mêmes conséquences que l'abus d'un autre opium, - l'affaiblissement des nerfs...

254.

Les confusions psychologiques: le besoin de croire confondu avec le " vouloir le vrai " (par exemple chez Carlyle). Mais de même, le besoin d'incrédulité a été confondu avec le " vouloir le vrai " ( - le besoin de se débarrasser d'une croyance pour cent motifs, d'avoir raison contre un " croyant " quelconque). Qu'est-ce qui inspire les sceptiques ? La haine des dogmatiques - ou bien le besoin de calme, la fatigue, comme chez Pyrrhon.
Les avantages que l'on attendait de la vérité étaient les avantages que donnait la croyance en elle; - car, par elle-même, la vérité pourrait être absolument pénible, nuisible, néfaste -. On s'est seulement remis à combattre la vérité lorsque l'on s'était promis des avantages de la victoire, - par exemple la liberté vis-à-vis des puissances régnantes.
La méthode de la vérité n'a pas été trouvée pour des motifs de vérité, mais pour des motifs de puissance, la volonté d'être supérieur.
Par quoi se démontre la vérité ? Par le sentiment de l'augmentation de la puissance, - par l'utilité, - par son caractère indispensable, - bref, par des avantages. Mais c'est là un préjugé: un indice qu'il ne s'agit pas du tout de vérité... Que signifie par exemple le " vouloir le vrai " chez les Goncourt ? chez les Naturalistes ? - Critique de l'" objectivité ".
Pourquoi connaître: pourquoi pas plutôt se tromper ?... Ce que l'on a voulu, ce fut toujours la foi, - et non pas la vérité... La foi est créée par des moyens opposés à ceux dont se sert la méthode de la science - : elle exclut même ces derniers. -

255.

Martyrs. - Tout ce qui se base sur le respect a besoin, pour être combattu, de certains sentiments audacieux, tranchants et même impudents de la part des agresseurs... Si l'on considère, dès lors, que, depuis des milliers d'années, l'humanité n'a révéré que des erreurs sous le nom de vérités, qu'elle a flétri même toute critique de ces vérités, considérant ces critiques comme des preuves d'un mauvais sentiment, il faut s'avouer, avec tristesse, qu'un bon nombre d'immoralités était nécessaire pour donner l'initiative de l'attaque, je veux dire de la raison... Qu'il soit pardonné à ces immoralistes s'ils se sont toujours donné à eux-mêmes des airs de " martyrs de la vérité ": pour dire le vrai, ce n'est pas l'instinct de vérité, mais l'esprit corrosif, le scepticisme impie, la joie de l'aventure qui les fit être négateurs. - Dans l'autre cas ce sont des rancunes personnelles qui les poussent dans le domaine des problèmes, - ils luttent contre des problèmes pour garder raison contre des personnes. Mais, avant tout, c'est la vengeance qui est devenue scientifiquement utilisable, - la vengeance des opprimés, de ceux qui ont été poussés dehors, ou même opprimés par la vérité régnante.
La vérité, je veux dire la méthode scientifique, a été utilisée et encouragée par ceux qui devinaient en elle un instrument de combat, - une oeuvre de destruction... Pour se faire reconnaître, en tant qu'adversaires, ils avaient du reste besoin d'un appareil semblable à celui dont se servaient ceux qu'ils attaquaient: - ils affichaient l'idée de vérité d'une façon aussi absolue que leurs adversaires, - ils devinrent des fanatiques, au moins dans leur attitude, parce qu'aucune autre attitude n'était prise au sérieux. La persécution, la passion et l'insécurité des persécutés faisaient alors le reste, - la haine grandissait et, par conséquent, la première impulsion diminuait, afin de pouvoir demeurer sur le terrain de la science. Finalement ils voulurent tous avoir raison d'une façon tout aussi absurde que leurs adversaires... Les mots " conviction ", " foi ", la fierté du martyr, - tout cela sont des conditions défavorables pour la connaissance. Les adversaires de la vérité ont fini par accepter d'eux-mêmes toute la manière subjective de décider de la vérité, c'est-à-dire au moyen d'attitudes de sacrifice, de décisions héroïques; - ce qui fait qu'ils ont prolongé le règne de la méthode antiscientifique. Étant martyrs ils compromettent leur propre acte.

256.

Théorie et pratique. - Distinction dangereuse entre " théorique " et " pratique ", par exemple chez Kant, mais aussi chez les anciens: - Ils font comme si la spiritualité pure leur présentait les problèmes de la connaissance et de la métaphysique. - Ils font comme si, quelle que soit la réponse que donne la théorie, la pratique devait être jugée d'après une mesure personnelle.
A la première tendance, j'oppose ma psychologie des philosophes: leur calcul le plus étrange et leur " spiritualité " restent seulement la dernière pale empreinte d'un fait physiologique; il y manque absolument la spontanéité; tout est instinct, tout est dirigé, de prime abord, dans des voies déterminées...
A la deuxième tendance, je me demande si nous connaissons une autre méthode pour bien agir que de bien penser. Dans le dernier cas il y a action, le premier présuppose la pensée. Possédons-nous une capacité pour juger autrement la valeur d'un genre de vie et la valeur d'une théorie: par induction, par comparaison ?... Les naïfs s'imaginent que nous sommes là en meilleure posture, que nous savons là ce qui est "bien", - les philosophes se contentent de le répéter. Nous concluons qu'il y a là une croyance et rien de plus...
" Il faut que l'on agisse; par conséquent, l'on a besoin d'une règle de conduite " - disaient même les sceptiques de l'antiquité. C'est l'urgence d'une décision qui est considérée comme argument pour tenir quelque chose pour vrai !...
" Il ne faut pas agir " disaient leurs frères plus conséquents, les Bouddhistes, et ils imaginèrent une ligne de conduite qui permit de se dégager de l'action...
Se ranger, vivre comme l'" homme simple ", tenir pour vrai et juste ce qu'il tient pour vrai et juste: c'est là la soumission à l'instinct du troupeau. Il faut pousser son courage et sa sévérité jusqu'à considérer cette soumission comme une honte. Ne pas vivre avec deux mesures !... Ne pas séparer la théorie et la pratique !...

257.

Rien n'est vrai de ce qui a autrefois passé pour tel. - Tout ce qui fut méprisé autrefois parce que c'était profane, interdit, méprisable, néfaste - tout cela ce sont des fleurs qui croissent aujourd'hui au bord des sentiers riants de la vérité.
Toute cette vieille morale ne nous regarde plus en rien: il n'y a pas une idée en elle qui mérite encore de l'estime. Nous l'avons enterrée, - nous ne sommes plus ni assez grossiers ni assez naïfs pour nous en laisser imposer de la sorte... Pour le dire plus poliment: nous sommes trop vertueux pour cela... Et, si la vérité, au sens ancien, fut " vérité " seulement parce qu'elle était affirmée par la morale ancienne, parce que la morale ancienne eut le droit de l'affirmer, il s'en suit qu'aucune vertu d'autrefois ne nous est plus nécessaire... Notre critérium du vrai n'est nullement la moralité: nous réfutons une affirmation en démontrant qu'elle est dépendante de la morale, qu'elle est inspirée par de nobles sentiments.

258.

Toutes ces valeurs sont empiriques et conditionnées, mais celui qui croit en elles, celui qui les vénère, ne veut précisément pas reconnaître ce caractère. Les philosophes croient tous en ces valeurs, et une des formes de leur vénération, ce fut leur effort pour faire d'elles des vérités a priori. Caractère falsificateur de la vénération...
La vénération est la preuve supérieure de la loyauté intellectuelle: mais, dans toute l'histoire de la philosophie, il n'y a point de loyauté intellectuelle, - il n'y a que " l'amour du bien "...
D'une part, l'absolu manque de méthode pour examiner la valeur de ces valeurs; d'autre part, la répugnance à examiner ces valeurs, à admettre qu'elles sont conditionnées. Sous la domination des valeurs morales tous les instincts anti-scientifiques se liguaient pour exclure la science...

259.

Pourquoi les philosophes sont des calomniateurs. - L'inimitié perfide et aveugle des philosophes à l'égard des sens, - combien il y a de la populace et du brave homme dans toute cette haine !
Le peuple considère toujours un abus dont il a ressenti les conséquences néfastes, comme un argument contre ce dont il a été abusé: tous les mouvements insurrectionnels contre les principes, que ce soit sur le domaine de la politique ou sur celui de l'économie, argumentent toujours de façon à présenter un abus comme nécessaire et inhérent au principe.
C'est là une histoire lamentable: l'homme cherche un principe sur lequel il puisse s'appuyer pour mépriser l'homme, - il invente un monde pour pouvoir calomnier et salir ce monde: de fait, il étend toujours sa main vers le néant, et de ce néant il fait " Dieu ", la " vérité ", et, en tous les cas, un juge et un condamnateur de cet être...
Si l'on veut avoir une preuve de la façon profonde et foncière dont les besoins véritablement barbares de l'homme cherchent à se satisfaire, même dans son état domestiqué et sa "civilisation", il faut chercher les leitmotivs de toute l'évolution de la philosophie. - On trouvera une espèce de vengeance sur la réalité, une destruction sournoise des évaluations, au milieu desquelles vit l'homme, une âme insatisfaite qui considère l'état de discipline comme une torture et qui éprouve une volupté particulière à arracher, maladivement, tous les liens qui l'y rattachent.
L'histoire de la philosophie est une rage secrète contre les conditions de la vie, contre les sentiments de valeur de la vie, contre la décision en faveur de la vie. Les philosophes n'ont jamais hésité à affirmer un monde, à condition qu'il soit en contradiction avec ce monde, qu'il mette entre les mains un instrument qui puisse servir à parler mal de ce monde. La philosophie fut jusqu'à présent la grande école de la calomnie et elle en a tellement imposé qu'aujourd'hui encore notre science, qui se fait passer pour l'interprète de la vie, a accepté la position fondamentale de la calomnie, et qu'elle manipule ce monde comme s'il n'était qu'apparence, cet enchaînement de causes comme s'il n'était que phénoménal. Quelle est la haine qui est en jeu ?
Je crains que ce soit toujours la Circé des philosophes, la morale, qui joue à ceux-ci le mauvais tour de les forcer à être de tous temps, des calomniateurs... Ils croyaient aux " vérités " morales, ils trouvaient là les valeurs supérieures, - que leur restait-il à faire, sinon de dire " non " à l'existence à mesure qu'ils la comprenaient davantage ?... Car cette existence est immorale... Et cette vie repose sur des hypothèses immorales: et toute morale nie la vie. -
Supprimons le monde-vérité: pour ce faire, il nous faut supprimer les valeurs supérieures qui ont eu cours jusqu'ici, la morale... Il suffit de démontrer que la morale, elle aussi, est immorale, dans le sens où l'immoralité a été condamnée jusqu'ici. Lorsque nous aurons brisé de la sorte la tyrannie des valeurs qui ont eu cours jusqu'ici, lorsque nous aurons supprimé le monde-vérité, un nouvel ordre des valeurs suivra naturellement.
Le monde-apparence et le monde-mensonger - voilà la contradiction. Ce dernier fut appelé jusqu'ici " monde-vérité ", " vérité absolue ", " Dieu ". C'est lui que nous aurons supprimé.
Logique de ma conception:
1) La morale comme valeur supérieure (maîtresse de toutes les phases de la philosophie, même du scepticisme). Résultat: ce monde ne vaut rien, il n'est pas le " monde-vérité ".
2) Qu'est-ce qui détermine la valeur supérieure ? Qu'est exactement la morale ? - L'instinct de décadence; c'est pour les épuisés et les déshérités une façon de se venger. Preuve historique: les philosophes sont toujours des décadents... au service de la religion nihiliste.
3) L'instinct de décadence qui se présente comme volonté de puissance. Preuve: l'immoralité absolue des moyens dans toute l'histoire de la morale.

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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