Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

3. Le troupeau

205.

La morale dans l'évaluation des races et des classes. - Considérant que les passions et les instincts fondamentaux expriment, dans toute race et dans toute classe, quelque chose des conditions d'existence de celles-ci ( - du moins des conditions sous lesquelles elles ont longtemps vécu), exiger qu'elles soient " vertueuses ", ce sera demander:
- à ce qu'elles transforment leur caractère, à ce qu'elles changent de peau et effacent leur passé;
- à ce qu'elles cessent de se différencier;
- à ce qu'elles se rapprochent par la similitude de leurs besoins et de leurs aspirations, - plus exactement: à ce qu'elles périssent...
La volonté d'une seule morale se trouve donc être la tyrannie d'une espèce, l'espèce sur la mesure de laquelle est faite cette morale unique, au détriment des autres espèces: c'est la destruction ou l'uniformisation en faveur de la morale régnante (soit pour ne plus lui être dangereux, soit pour être exploité par elle). " Suppression de l'esclavage " - en apparence un tribut apporté à la " dignité humaine ", en réalité la destruction d'une espèce foncièrement différente ( - on sape ainsi par la base ses valeurs et son bonheur - ).
Ce en quoi une race adverse ou une classe adverse possèdent leur force est interprété chez elles comme ce qu'il y a de plus méchant, de pire: car c'est par là qu'elles nous nuisent ( - on calomnie et débaptise leurs " vertus ").
C'est une objection contre un homme et un peuple lorsqu'ils nous nuisent: mais, considéré à leur point de vue, ils ont besoin de nous, parce que nous sommes de ceux dont ils peuvent tirer quelque utilité.
L'exigence de l'" humanisation " (qui très naïvement se croit en possession de la formule " qu'est-ce qui est humain ? ") est une tartuferie dont se sert une espèce d'hommes déterminée, pour arriver à la domination: plus exactement un instinct déterminé, l'instinct de troupeau. - " Égalité des hommes " : ce qui se cache sous la tendance de mettre au même niveau - toujours plus d'hommes en tant qu'hommes.
L'" intérêt ", par rapport à la morale commune (artifice: faire des grands appétits, le désir de dominer et la cupidité, des protecteurs de la vertu).
En quoi les hommes d'affaires de toutes espèces, les gens avides de gain, tout ce qui doit faire crédit et prétend en obtenir, a besoin de pousser à l'uniformité de caractère et à des évaluations semblables: le commerce mondial et l'échange sous toutes ses formes contraignent à la vertu et ne l'achètent en quelque sorte.
De même l'État, la domination sous toutes ses formes par les fonctionnaires et les soldats; de même la science, pour pouvoir travailler avec confiance et économiser ses forces. - De même le clergé.
On fait donc triompher ici la morale commune, parce que, par elle, on réalise un avantage; et pour lui assurer la victoire on fait la guerre et on emploie la violence contre l'immoralité - d'après quel " droit " ? D'après aucun droit: mais conformément à l'instinct de conservation. Les mêmes classes se servent de l'immoralité lorsqu'elle leur est utile.

206.

Les conditions et les désirs qu'il faut louer: - paisible, équitable, sobre, modeste, respectueux, plein d'égards, brave, chaste, honnête, fidèle, croyant, droit, confiant résigné, apitoyé, secourable, consciencieux, simple, doux, juste, généreux, indulgent, obéissant, désintéressé, sans envie, bon, laborieux. -
A distinguer: jusqu'à quel point de pareilles qualités sont conditionnées, comme moyens pour arriver à une volonté et à un but déterminés (souvent à un " mauvais but "); ou bien comme conséquences naturelles d'une passion dominante (par exemple l'intellectualité); ou encore comme expression d'une nécessité, je veux dire comme conditions d'existence (par exemple citoyen, esclave, femme, etc.).
En résumé: tous, tant qu'ils sont, on ne les considère pas comme " bons " à cause d'eux-mêmes, mais conformément à la mesure de la " société ", du " troupeau ", comme moyen pour arriver au but de ceux-ci, nécessaire pour les maintenir et les faire progresser, conséquence aussi d'un véritable instinct de troupeau chez l'individu: ils sont donc au service d'un instinct qui est foncièrement différent de ces conditions de vertu. Car, dans ses relations avec l'extérieur, le troupeau est égoïste, impitoyable et plein d'inimitié, de méfiance et d'esprit tyrannique. C'est chez l'homme " bon " que l'on peut faire ressortir l'antagonisme: il faut qu'il possède les qualités opposées à celles du troupeau.
Inimitié du troupeau contre la hiérarchie: son instinct le dispose en faveur de l'égalité (Jésus-Christ). A l'égard des isolés forts (les souverains) il est hostile, injuste, sans mesure, indiscret, impertinent, sans égard, lâche, mensonger, faux, impitoyable, dissimulé, curieux, avide de vengeance.

207.

L'instinct du troupeau évalue le centre et la moyenne comme ce qu'il y a de supérieur et de plus précieux: l'endroit où se trouve la majorité; la manière dont elle s'y trouve. Par là, cet instinct s'oppose à toute hiérarchie qui considère une élévation d'en bas vers en haut en même temps comme un abandon du grand nombre, pour descendre vers le petit nombre. Le troupeau considère l'exception, tant celle qui se trouve au-dessous que celle qui se trouve au-dessus de lui, comme quelque chose qui prend à son égard une attitude hostile et dangereuse. Son artifice par rapport à l'exception d'en haut, les hommes les plus forts, plus puissants, plus sages, plus féconds, c'est de les décider au rôle de gardiens, de bergers, de conducteurs - ce qui fait d'eux ses premier serviteurs: il a transformé de la sorte un danger en un bienfait. Au centre la crainte cesse; on n'y est seul avec rien et personne; il n'y a point de place pour le malentendu; là il y a égalité; là on ne sent pas comme un reproche sa propre existence, mais comme l'existence véritable; là règne le contentement. La méfiance s'exerce à l'égard des exceptions; être une exception est considéré comme une faute.

208.

Critique des vertus du troupeau. - L'inertie est active: 1) dans la confiance, parce que la méfiance nécessite la tension, l'observation, la réflexion; - 2) dans la vénération, où l'espace qui sépare de la puissance est grand et la soumission nécessaire: pour ne point craindre on essaie d'aimer, de vénérer et d'interpréter les différences de pouvoir par des différences de valeur: en sorte que les rapports ne révoltent plus; - 3) dans le sens de la vérité: qu'est-ce qui est vrai ? On donne une explication qui nécessite un minimum d'effort intellectuel: de plus, le mensonge exige une tension; - 4) dans la sympathie: se mettre à égal niveau, essayer d'éprouver le même sentiment, accepter un sentiment qui existe déjà, quel soulagement ! c'est quelque chose de passif en face de l'activité qui se garantit et utilise sans cesse les droits les plus propres de l'évaluation: cette activité ne laisse point de repos: - 5) dans l'impartialité et la froideur du jugement: on craint l'effort de la passion et on préfère se tenir à l'écart, rester " objectif "; - 6) dans la loyauté: on aime mieux obéir à une loi qui existe que de s'en créer une, que de commander à soi-même et aux autres la crainte du commandement: - plutôt se soumettre que de réagir; 7) dans la tolérance: la crainte d'exercer le droit, de juger.

209.

L'apparence hypocrite dont sont fardées toutes les institutions civiles, comme si elles étaient des créations de la moralité... par exemple le mariage; le travail; la profession; la patrie; la famille; l'ordre; le droit. Mais comme elles sont toutes fondées en vue de l'espèce d'hommes la plus médiocre, pour protéger celle-ci contre les exceptions et les besoins de l'exception, il faut trouver naturel que l'on mente beaucoup ici.

210.

L'esprit de clocher et l'attachement à la glèbe de l'évaluation morale, avec son point de vue de l'utile et du " nuisible ", a son bon côté; c'est la perspective nécessaire d'une société qui n'est capable d'apercevoir que les suites immédiates et proches: - L'État et le politicien ont déjà besoin d'une façon de penser plutôt hypermorale: car il leur faut calculer un ensemble d'effets beaucoup plus complexe. De même on pourrait imaginer une économie universelle qui aurait des perspectives si lointaines que toutes ses exigences particulières paraîtraient au moment même injustes et arbitraires.

211.

La morale comme moyen de séduction. - " La nature est bonne, car un Dieu sage et bon en est la cause. Qui donc est, par conséquent, responsable de la " corruption des hommes " ? Les tyrans et les séducteurs, c'est-à-dire les classes dirigeantes, - il faut les anéantir. " - C'est la logique de Rousseau (à comparer la logique de Pascal qui en déduit la conclusion du péché originel).
Il faut comparer aussi la logique analogue de Luther. Dans les deux cas, on cherche un prétexte pour introduire un insatiable besoin de haine sous forme de devoir moral et religieux. La haine contre la classe dominante cherche à se sanctifier... (la " culpabilité d'IsraÎl ": base de la puissance des prêtres).
Il faut comparer encore la logique analogue de saint Paul. C'est toujours la cause de Dieu qui sert de tremplin à ces réactions, la cause du droit, de l'humanité, etc. Dans le cas du Christ, la jubilation du peuple apparaît comme cause de l'exécution; un mouvement antisacerdotal dès le début. Chez les antisémites eux-mêmes, c'est toujours le même tour d'adresse: accabler l'adversaire d'arguments moraux et se réserver le rôle de la justice vengeresse.

212.

" La délivrance de tout péché "

On parle de la " profonde injustice " du pacte social: comme si le fait qu'un tel est né sous des conditions favorables, un tel autre sous des conditions défavorables constituait de prime abord une injustice; ou même que celui-ci est venu au monde avec telles qualités, celui-là avec telles autres. Le plus sincère parmi ces adversaires de la société décrète: " Nous-mêmes, avec toutes les mauvaises qualités morbides et criminelles que nous avouons, nous ne sommes que le résultat inévitable d'une oppression séculière des faibles par les forts." Ils reprochent leur caractère aux classes dominantes. Et l'on menace, on se met en colère, on maudit; on devient vertueux à force de s'indigner, - on ne veut pas être devenu en vain un méchant homme, une canaille... Cette attitude, une invention de nos dix dernières années, s'appelle aussi pessimisme, à ce que l'on m'a dit, pessimisme d'indignation. On a la prétention de juger l'histoire, de la dépouiller de sa fatalité, de trouver derrière elle une responsabilité et, en elle, les coupables. Car c'est de cela qu'il s'agit, on a besoin de coupables. Les déshérités, les décadents de toute espèce sont en révolte contre leur condition et ont besoin de victimes pour ne pas éteindre, sur eux-mêmes, leur soif de destruction ( - ce qui, en soi, pourrait paraître raisonnable). Mais il leur faut une apparence de droit, c'est-à-dire une théorie qui leur permette de se décharger du poids de leur existence, du fait qu'ils sont conformés de telle sorte, sur un bouc émissaire quelconque. Ce bouc émissaire peut être Dieu - il ne manque pas en Russie de pareils athées par ressentiment -, ou l'ordre social, ou l'éducation et l'instruction, ou les juifs, ou les gens nobles, ou bien, en général, tous ceux qui ont réussi de quelque façon que ce soit. " C'est un crime d'être né sous des conditions favorables: car de la sorte on a déshérité les autres, on les a mis à l'écart, condamnés au vice et même au travail "... " Qu'y puis-je, si je suis misérable ! Mais il faut que quelqu'un y puisse quelque chose, autrement ce ne serait pas tolérable ! "... Bref, le pessimisme par indignation invente des responsabilités, pour se créer un sentiment agréable - la vengeance... " Plus douce que le miel " l'appelait déjà le vieil Homère. -

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Que l'on n'apporte pas plus d'intelligence, je veux dire de mépris, à une pareille théorie, c'est la faute à cet héritage du christianisme que nous gardons tous dans le sang: de sorte que nous sommes tolérants à l'égard de certaines choses seulement parce que, de loin, elles ont une odeur quelque peu chrétienne... Les socialistes font appel aux instincts chrétiens, c est là leur plus subtile sagesse... Le christianisme nous a habitués à la conception superstitieuse de l'" âme ", à l'" âme immortelle ", à la monade de l'âme qui possède ailleurs sa véritable demeure et qui est tombée seulement par hasard, dans telles ou telles circonstances, parmi les choses terrestres, qui s'est faite " chair": mais sans que son être en soit touché par là, et encore moins conditionné. Les rapports sociaux, les rapports de parenté et les relations historiques ne sont pour l'âme que des occasions, des embarras peut-être; en tous les cas celle-ci n'est pas l'oeuvre de ceux-là. Par cette idée, l'individu devient transcendant; appuyé sur elle il peut s'attribuer une importance extravagante. De fait, c'est le christianisme qui a incité l'individu à s'ériger en juge sur toutes choses, la folie des grandeurs est devenue presque un devoir, car l'individu doit faire valoir des droits éternels contre tout ce qui est temporaire et conditionné. Qu'importe l'État ! Qu'importe la société ! Qu'importent les lois historiques ! Qu'importe la physiologie ! Ici quelque chose prend la parole qui est au-delà du devenir, quelque chose d'immuable dans l'histoire tout entière, quelque chose d'immortel ou de divin: une âme. - Une autre idée chrétienne, non moins folle, s'est incrustée bien plus profondément et transmise dans la chair de la modernité l'idée " l'égalité des âmes devant Dieu ". C'est là que se présente le prototype de toutes les théories de droits égaux: on a enseigné à l'humanité, à balbutier d'abord religieusement la phrase de l'humanité, plus tard on en a fait pour elle une morale: quoi d'étonnant si l'homme finit par prendre cette phrase au sérieux, par l'utiliser au point de vue pratique... je veux dire politique, démocratique, socialiste, pessimiste par indignation...

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Partout où l'on cherchait des responsabilités, c'était l'instinct de vengeance qui était à l'oeuvre. Cet instinct de vengeance, durant des milliers d'années, s'est rendu maître de l'humanité au point qu'il détermine toute la métaphysique, toute la psychologie, toute la science historique, mais avant tout la morale. Partout où est allée la pensée humaine, elle a entraîné dans les choses le bacille de la vengeance. Elle a rendu malade, par son moyen, Dieu lui-même, elle a privé l'existence entière de son innocence: et cela en ramenant tout état de faits à une volonté, à des intentions et des actes de responsabilité. Toute la doctrine de la volonté, cette falsification néfaste dans la psychologie tout entière, a été principalement inventée en vue de la punition. C'était l'utilité sociale de la punition qui garantissait à cette idée sa dignité, sa puissance, sa vérité. Il faut chercher les promoteurs de cette psychologie - la psychologie de la volonté - dans les classes qui ont la pénalité entre les mains, avant tout dans la classe des prêtres qui se trouvaient à la tête des plus anciennes communautés: ceux-ci voulaient s'arroger le droit de se venger, - ils voulaient créer pour Dieu un droit à la vengeance. Dans ce but l'homme était imaginé " libre "; dans ce but toute action devait être imaginée comme voulue, l'origine de toute action se trouvant dans la conscience. Mais, par ces propositions, la vieille psychologie est réfutée.
Aujourd'hui que l'Europe semble être entrée dans le mouvement contraire, que nous autres Alcyoniens nous nous efforçons d'extirper de nouveau du monde l'idée de faute et de punition, aujourd'hui que nous nous donnons la plus grande peine de l'éteindre, et que nous mettons tout notre sérieux à purifier de cette impureté la psychologie, la morale, l'histoire, la nature, les institutions et les sanctions sociales, Dieu lui-même - en qui devons-nous voir nos antagonistes naturels ? Précisément dans ces apôtres de la vengeance et du ressentiment, dans ceux qui sont par excellence ces pessimistes indignés, qui se font une mission de sanctifier leur malpropreté sous le nom d'" indignation "...
Nous autres qui souhaitons que le devenir regagne son innocence, nous voudrions être les missionnaires d'une idée plus pure: l'idée que personne n'a donné à l'homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents, ni ses ancêtres, ni lui-même, que la faute de son existence n'incombe à personne... Il n'existe pas d'être qui puisse être rendu responsable du fait que quelqu'un est né dans ces circonstances et dans ce milieu. - >C'est une grande consolation de savoir qu'il n'existe pas de pareil être... Nous ne sommes pas les résultats d'une intention éternelle, d'une volonté, d'un désir, par notre moyen on ne fait pas la tentative de réaliser un " idéal de perfection " ou bien un " idéal de bonheur ", ou bien un " idéal de vertu ", - nous sommes d'ailleurs tout aussi peu la méprise de Dieu, une méprise dont il eut peur lui-même (on sait que l'Ancien Testament commence par cette idée). Il n'existe nul endroit, nul but, nul sens sur quoi nous puissions décharger notre être, notre façon d'être de telle ou telle manière. Mais avant tout, personne ne serait capable de nous décharger: on ne peut pas juger, mesurer, comparer ou même nier l'ensemble ! Pourquoi pas ? - Pour cinq raisons, accessibles toutes les cinq aux intelligences, fussent-elles même les plus médiocres: par exemple parce qu'il n'existe rien en dehors du Tout... Et, encore une fois, c'est là une grande consolation, car c'est là que repose l'innocence de tout ce qui est.

213.

L'idée d'un " acte répréhensible " nous fait des difficultés. Rien de tout ce qui arrive en général ne peut être répréhensible en soi: car on ne saurait vouloir l'éloigner; toute chose est tellement liée au tout que, si l'on voulait exclure quelque chose, on exclurait en même temps le tout. Un acte répréhensible ce serait donc, généralisé, un monde réprouvé...
Et alors encore: dans un monde réprouvé la réprobation serait aussi répréhensible... Et la conséquence d'une façon de penser qui rejette tout serait une pratique qui affirme tout... Si le devenir est un grand anneau, toutes choses ont une égale valeur, elles sont également éternelles, également nécessaires. - Dans toutes les corrélations de oui et de non, de préférence et d'exclusion, d'amour et de haine, une seule perspective s'exprime, l'intérêt que présentent des types déterminés de la vie: en soi tout ce qui est prononce un oui.

214.

La faiblesse de la bête de troupeau engendre une morale semblable à celle qu'engendre la faiblesse du décadent: ils se comprennent, ils s'unissent ( - les grandes religions de décadence comptent toujours sur le secours du troupeau). Tous les traits maladifs sont absents chez la bête de troupeau, celle-ci a même une valeur inappréciable; mais son incapacité à se diriger nécessite pour elle un " berger ", - c'est ce que comprennent les prêtres... L'État n'est ni assez intime, ni assez secret: la " direction des consciences " lui échappe. En quoi la bête de troupeau est-elle rendue malade par le prêtre ?

215.

Il y a un effet de la décadence, profond et absolument inconscient, qui s'exerce même sur l'idéal de la science: notre sociologie tout entière démontre cette proposition. Il reste à lui reprocher qu'elle ne connaît par expérience que les produits de désagrégation de la société, ce qui lui fait prendre inévitablement comme norme du jugement sociologique ses propres instincts de désagrégation.
La vie décroissante, dans l'Europe actuelle, formule par eux son idéal social: celui-ci ressemble, à s'y méprendre, à l'idéal des vieilles races qui se survivent...
L'instinct de troupeau d'autre part - une puissance devenue maintenant souveraine - est quelque chose de foncièrement différent de l'instinct d'une société aristocratique: c'est de la valeur des unités que dépend la signification de la totalité... Notre sociologie tout entière ne connaît pas d'autre instinct que celui du troupeau, c'est-à-dire de tous les zéros totalisés, - où chaque zéro a des " droits égaux ", où c'est vertueux d'être zéro...
L'évaluation qui sert à juger aujourd'hui les différentes formes de la société s'identifie absolument à celle qui prête à la paix une valeur supérieure à la guerre: mais un pareil jugement est antibiologique, il est même un produit de la décadence dans la vie... La vie est une conséquence de la guerre, la société elle-même est un moyen pour la guerre... M. Herbert Spencer, en tant que biologiste, est un décadent, - il l'est aussi en tant que moraliste (il voit dans la victoire de l'altruisme quelque chose de désirable !!!).

4. La morale en tant que manifestation contre nature

216.

Il faut considérer quelles sont les pertes que subissent toutes les institutions humaines, dès que l'on fixe une sphère supérieure, divine et supra-terrestre, qui doit d'abord sanctionner ces institutions. En s'habituant à ne voir la valeur que dans cette sanction (par exemple pour le cas du mariage) on a mis à l'écart la dignité naturelle de l'institution, on a même complètement nié celle-ci dans certains cas. La nature est jugée défavorablement dans la mesure où l'on a mis en honneur la contre-nature d'un Dieu. " Nature " devint équivalent de " méprisable ", de " mauvais ".
La fatalité d'une croyance en la réalité des qualités morales supérieures sous le nom de Dieu: par là toutes les valeurs véritables étaient niées et considérées par principe comme des non-valeurs. C'est ainsi que l'anti-naturel monta sur le trône. Avec une logique implacable on aboutissait à exiger, d'une façon absolue, la négation de la nature.

217.

Castratisme moral

La Loi formule foncièrement réaliste de certaines conditions dans la conservation d'une communauté, la loi interdit certains actes, exécutés dans une direction définie, surtout lorsque ces actes se dirigent contre la communauté: elle ne défend pas le sentiment qui inspire cet acte, - car elle a besoin de ces mêmes actes, exécutés dans un sens différent, c'est-à-dire contre les ennemis de la communauté. C'est alors qu'intervient l'idéaliste de la morale et il dit: " Dieu regarde les coeurs: l'acte lui-même n'est rien; il faut extirper le sentiment d'inimitié d'où il découle... " On se rit de tout cela dans les conditions normales; ce n'est que dans ces cas exceptionnels, où une communauté vit absolument en dehors de la contrainte, où elle fait la guerre pour son existence, que l'on prête l'oreille à de pareilles choses. On abandonne un sentiment dont on ne peut plus concevoir l'utilité.
C'était par exemple le cas au moment de l'apparition de Bouddha, dans une société très paisible et affligée d'une extrême fatigue intellectuelle.
Ce fut également le cas dans la première communauté chrétienne (et aussi dans la communauté juive) qui avait, pour condition première, la société juive absolument non politique. Le christianisme ne pouvait croître que sur le terrain du judaïsme, c'est-à-dire dans un peuple qui avait déjà renoncé à sa vie politique et s'adonnait à une sorte d'existence parasitaire au milieu du régime romain. Le christianisme fait un pas de plus: on a le droit de " s'emmasculiner " davantage encore, - les circonstances le permettent. On expulse la nature de la morale lorsque l'on dit: " Aimez vos ennemis ", car dès lors la nature qui commande d'aimer son prochain et de haïr son ennemi a perdu son sens dans la loi (dans l'instinct); il faut alors que l'amour du prochain trouve des fondements nouveaux (comme une sorte d'amour de Dieu). Partout on introduit l'idée de Dieu et on extirpe l'idée d'utilité; partout on nie l'origine véritable de toute morale; on détruit de fond en comble la génération de la nature qui consiste précisément à reconnaître une morale naturelle.
D'où vient la séduction d'un pareil idéal mutilé ? Pourquoi n'en sommes-nous pas dégoûtés, comme nous le sommes, par exemple, à l'idée que nous nous faisons du castrat ?... La réponse saute aux yeux, car ce n'est pas non plus la voix du castrat qui nous dégoûte, malgré la cruelle mutilation qui en est la cause; au contraire, cette voix est devenue plus douce... Par le fait que l'on a extirpé à la vertu ses " parties viriles ", celle-ci a pris des intonations féminines qu'elle n'avait pas précédemment.
Si l'on songe, d'autre part, à l'épouvantable dureté, aux dangers et aux incertitudes qu'une existence de vertus viriles entraîne avec elle - l'existence d'un Corse, même d'un Corse d'aujourd'hui, ou bien celle d'un Arabe païen (qui est semblable dans toutes ses particularités à l'existence des Corses: certains chants arabes pourraient être composés par des Corses) - on comprendra comment c'est précisément l'espèce d'hommes la plus robuste qui se laisse fasciner et ébranler par ces intonations voluptueuses de " bonté ", de " pureté "... Une mélodie pastorale... une idylle... l'" homme bon ": de telles choses font le plus d'effet lorsque la tragédie court les rues.

***

Mais par là nous avons encore reconnu comment l'" idéaliste " ( - le castrat idéal) sort d'une réalité tout à fait déterminée et comment il est autre chose qu'un homme fantasque... Il a reconnu précisément que, pour sa façon de réalité, une telle prescription brutale, interdisant certains actes, n'avait pas de sens (parce que l'instinct qui le pousserait à un acte est affaibli par le long manque d'exercice, de contrainte à l'exercice). Le " castriste " formule une somme de nouvelles conditions de conservation pour des hommes d'une espèce déterminée: en cela il est réaliste. Les moyens qui lui servent à imposer sa législature sont les mêmes que ceux des anciennes législatures: l'appel à toute espèce d'autorité, à " Dieu ", l'utilisation de l'idée de " faute " et de " punition ", - ce qui veut dire qu'il accapare, à son profit, tout ce qui appartient à l'idéal ancien, mais il y joint une nouvelle interprétation: la faute, par exemple, devient une chose intérieure (sous forme de remords).
En pratique, cette espèce d'hommes disparaît dès que cessent les conditions exceptionnelles de son existence - une sorte de bonheur d'insulaire, de Tahitien, tel que le possédèrent les petits juifs dans les provinces romaines. Leur seul adversaire naturel était le terrain d'où ils sont sortis. C'est contre ce terrain qu'il leur fallut lutter, développer les instincts qui servent à l'offensive et à la défensive: leurs adversaires sont les partisans de l'ancien idéal ( - cette espèce d'inimitié est représentée d'une façon grandiose par saint Paul pour ce qui est de l'idéal judaïque, par Luther pour ce qui est de l'idéal clérical et ascétique). La forme la plus douce de cette opposition est certainement celle des premiers bouddhistes: peut-être n'y a-t-il rien à quoi fut consacré plus de travail qu'à décourager les sentiments d'inimitié et à les affaiblir. La lutte contre le ressentiment apparaît presque comme la première tâche du bouddhiste: c'est par là seulement que l'on garantit la paix de l'âme. Se séparer, mais sans rancune: cela laisse présumer, en effet, une humanité étonnamment adoucie et assagie, - des saints...

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L'habileté du castratisme moral. - Comment le castratisme fait-il la guerre aux passions et aux évaluations morales ? On n'a pas entre les mains de moyen violent et physique, on peut seulement faire une guerre de ruse, d'" enchantement " de mensonge, en un mot de l'" esprit ".
Première formule: on accapare d'une façon générale la vertu en faveur de son idéal; on nie l'idéal plus ancien, jusqu'à en faire l'opposition à tout idéal. Il faut pour cela un véritable art dans la calomnie.
Deuxième formule: on prend un type particulier que l'on fixe comme étalon général; on projette ce type dans les choses, derrière les choses, derrière la destinée des choses - et on l'appelle Dieu.
Troisième formule: on décrète que les adversaires de son idéal sont les adversaires de Dieu; on invente à son propre usage le droit au grand pathos, le droit à la puissance, le droit de maudire et de bénir.
Quatrième formule: on fait dériver toute souffrance, toutes les choses inquiétantes, terribles et fatales d'une opposition contre son idéal: - toute souffrance suit, comme la punition après la faute, même chez les partisans (à moins que ce ne soit une épreuve, etc.).
Cinquième formule: on va jusqu'à considérer la nature comme opposition à son propre idéal: on prétend que c'est une preuve de patience, une sorte de martyre de supporter si longtemps la vie dans le naturel; on s'applique à avoir du dédain dans l'allure et les attitudes en face des " choses naturelles ".
Sixième formule: la victoire de la contre-nature, du castratisme idéal, la victoire du monde des purs, des bons, des innocents, est projetée dans l'avenir, comme la fin finale, le grand espoir, la " venue du règne de Dieu ".
- J'espère qu'il y a encore lieu de rire de cette élévation artificielle d'une petite espèce d'hommes, qui s'érige en mesure absolue des choses ?...

218.

L'origine de l'idéal. - Examen du sol où il croît.
a) Partir des conditions " esthétiques " où le monde apparaît plus plein, plus arrondi, plus parfait, - c'est l'idéal païen: là l'affirmation de soi prédomine, depuis le bouffon. (On abandonne quelque chose de soi -.) Le type supérieur: l'idéal classique - témoignage que tous les instincts principaux sont prospères. On est de nouveau en face du style supérieur: le grand style. Expression de la " volonté de puissance " elle-même. L'instinct que l'on craint le plus ose s'affirmer.
b) Partir de conditions particulières où le monde apparaît plus vide, plus pâle, plus ténu, où la " spiritualisation ", l'absence des sens prennent rang de perfection, où l'on évite le plus tout ce qui est brutal, tout ce qui est directement animal, trop près de nous ( - on calcule, on choisit - ): le " sage ", l'" ange "; sacerdotal = vierge = ignorant; c'est la caractéristique physiologique de pareils idéalistes - : l'idéal anémique. Dans certaines circonstances, cela peut être l'idéal des natures qui représentent le premier idéal, l'idéal païen (c'est ainsi que Goethe voit en Spinoza son " saint ").
c) Partir de conditions où nous envisageons le monde comme trop absurde, trop mauvais, trop pauvre, trop décevant, pour y deviner encore ou même y souhaiter l'idéal ( - on nie, on détruit - ): c'est la projection de l'idéal dans ce qui est contre nature, contraire aux faits et à la logique; la condition de celui qui juge ainsi ( - l'" appauvrissement " du monde, conséquence des souffrances: on prend, on ne donne plus - s'appellera l'idéal contre nature. (L'idéal chrétien est une formation intermédiaire entre le deuxième et le troisième, prédominant tantôt sous telle forme, tantôt sous telle autre.)
Les trois idéals. a) Soit un renforcement de la vie ( - païen); b) Soit une atténuation de la vie ( - anémique); c) Soit encore une négation de la vie ( - contre naturel). On a le sentiment de la " divinisation ": dans la plus grande plénitude, - dans le choix le plus délicat, dans la destruction et l'anéantissement de la vie...

219.

a) Le type conséquent. Ici l'on comprend que l'on n'a pas non plus le droit de haïr le mal, que l'on n'a pas le droit de lui résister; que l'on n'a pas non plus le droit de se faire la guerre à soi-même; qu'il ne suffit pas d'accepter la souffrance qu'entraîne une pareille pratique; que l'on vit totalement dans les sentiments positifs; que l'on prend le parti des adversaires en parole et en action; que, par une superfétation d'états paisibles, bienveillants, conciliants, secourables et charitables, on appauvrit le sol réservé aux autres états... que l'on a besoin d'une pratique continuelle. Qu'atteint-on par là ? - Le type bouddhiste, ou la vache parfaite.

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Ce point de vue n'est possible que lorsqu'il ne règne aucun fanatisme moral, c'est-à-dire lorsque l'on ne hait pas le mal à cause de lui-même, mais seulement parce qu'il ouvre des voies qui nous occasionnent des dommages (l'inquiétude, le travail, les soucis, les complications, la dépendance).
Ceci est le point de vue bouddhiste; on n'a pas de haine à l'égard du péché, l'idée de " péché " fait complètement défaut.

***

b) Le type inconséquent. On fait la guerre contre le mal, - on croit que la guerre, à cause du bien, n'entraîne pas les conséquences morales qui sont généralement celles de la guerre et n'influe pas sur le caractère de la même façon (c'est à cause de ces conséquences que l'on déteste la guerre et qu'on la considère comme un mal). De fait, une pareille guerre contre le mal corrompt bien plus qu'une inimitié quelconque de personne à personne; généralement c'est " la personne " qui prend de nouveau, du moins en imagination, la place de l'adversaire (le diable, les mauvais esprits, etc.). Cette attitude hostile d'observation et d'espionnage, en face de tout ce qui est mauvais en nous et pourrait posséder une origine mauvaise, finit par l'état d'esprit le plus tourmenté et le plus inquiet: en sorte que le " miracle ", l'extase, la solution dans l'au-delà deviennent maintenant désirables... Le type chrétien, ou le parfait cagot.

***

e) Le type stoïque. La fermeté, la domination de soi, le caractère inébranlable, la paix, conséquence d'une longue volonté implacable - le calme profond, l'état de défense, la forteresse, la méfiance guerrière - la fermeté des principes; l'unité de la volonté et de la science; le respect de soi-même. Type de l'ermite. La parfaite bête à cornes.

220.

Il ne faut pas confondre deux types de la morale: une morale, par quoi l'instinct demeuré bien portant se défend contre la décadence qui se prépare, - et une autre morale, par quoi cette décadence se formule précisément, se justifie et aide à la descente... La première est généralement stoïque, dure, tyrannique - le stoïcisme lui-même fut une pareille morale d'enrayure - ; l'autre est exaltée, sentimentale, elle a pour elle les femmes et les beaux sentiments.

221.

La conception de la hiérarchie des passions tout entière: comme si être dirigé par la raison était chose juste et normale, - tandis que les passions sont immorales, dangereuses, mi-bestiales et comme si, conformément à leur but, celles-ci n'étaient pas autre chose que des envies de plaisir.
La passion est ravalée : 1) lorsqu'elle elle se manifeste d'une façon insolite, sans être nécessaire, sans être, elle, le mobile; 2) lorsqu'elle envisage quelque chose qui n'a pas de valeur supérieure, un plaisir...
La méconnaissance de la passion et de la raison, comme si cette dernière était un être à part et non pas seulement un état de rapport entre différentes passions et différents désirs; comme si toute passion ne renfermait pas en elle sa quantité de raison...

222.

La morale religieuse. - L'émotion, le grand désir, les passions de la puissance, de l'amour, de la vengeance, de la possession - : les moralistes veulent les éteindre, les arracher, en " purifier " l'âme.
La logique dit que ces désirs occasionnent souvent de grands ravages, - par conséquent ils sont mauvais, condamnables. L'homme doit s'en débarrasser: avant de l'avoir fait il ne sera pas un homme bon.
C'est la même logique qui dit: " Si un membre te scandalise, arrache-le. " Dans le cas particulier dont ce " naïf campagnard ", le fondateur du christianisme, recommanda la pratique à ses disciples, dans le cas d'irritabilité sexuelle, il ne s'ensuit pas seulement que le membre vient à manquer mais encore que le caractère de l'homme se transforme, il est châtré... Il en est de même de la folie du moraliste, qui, au lieu de demander que les passions soient maîtrisées, en demande l'extirpation. Sa conclusion est toujours: ce n'est que l'homme châtré qui peut devenir l'homme bon.
Les grandes sources de force, ces torrents de l'âme, souvent dangereux et jaillissant avec impétuosité, au lieu d'utiliser leur puissance pour l'asservir et l'économiser, l'esprit moral, cet esprit étroit et néfaste, veut les faire tarir.

223.

L'" homme bon ", ou l'hémiplégie de la vertu.
- Pour toute espèce d'homme demeurée vigoureuse et près de la nature, l'amour et la haine, la reconnaissance et la vengeance, la bonté et la colère, l'action affirmative et l'action négative sont inséparables. On est bon, à condition que l'on sache aussi être méchant; on est méchant parce que, autrement, on ne saurait être bon. D'où vient donc cet état maladif, cette idéologie contre nature, qui refuse une double tendance, - qui enseigne comme vertu suprême de ne posséder qu'une demi-valeur ? D'où vient cette hémiplégie de la vertu, invention de l'homme bon ?... On exige de l'homme qu'il s'ampute de ces instincts qui lui permettent de faire de l'opposition, de nuire, de se mettre en colère, d'exiger la vengeance... A cette dénaturation correspond alors cette conception dualistique d'un être purement bon et d'un être purement mauvais (Dieu, l'esprit, l'homme), résumant, dans le premier cas, toutes les forces, intentions et conditions positives, dans le dernier toutes les négatives. - Par là une pareille évaluation se croit " idéaliste "; elle ne doute pas que c'est dans sa conception du " bien " qu'elle a fixé le but des désirs suprêmes. Lorsqu'elle a atteint son sommet, elle envisage une condition où tout le mal serait annulé et où il ne resterait véritablement que les êtres bons. Elle n'admet donc même pas comme certain que, dans cette opposition, le bien et le mal sont conditionnés l'un par l'autre; elle veut, au contraire, que le mal disparaisse et que le bien demeure: l'un a le droit d'exister, l'autre ne devrait pas exister du tout... Quel est, en somme, l'être qui désire là ? -
On s'est donné, de tous temps, et surtout aux époques chrétiennes, la peine de réduire l'homme à cette demi-activité qui est le "bien": aujourd'hui encore il ne manque pas d'êtres déformés et affaiblis par l'Eglise, pour qui cette intention est identique à l'" humanisation " en général, ou à la " volonté de Dieu ", ou encore au " salut de l'âme ". On exige ici, avant tout, que l'homme ne fasse pas le mal, que, dans aucune circonstance, il ne nuise ou n'ait l'intention de nuire... Pour y réussir, on recommande d'extirper toutes les possibilités d'inimitié, de supprimer les instincts du ressentiment, on recommande la " paix de l'âme ", mal chronique.
Cette tendance, développée par un type d'homme particulier, part d'une supposition absurde: elle considère le bien et le mal comme des réalités, en contradiction l'une avec l'autre (et non point comme des valeurs complémentaires, ce qui répondrait à la réalité), elle conseille de prendre le parti du bien, elle exige que l'homme bon renonce et résiste au mal jusqu'en ses plus profondes racines, - par là elle nie véritablement la vie qui recèle dans tous ses instincts l'affirmation aussi bien que la négation. Et, loin de comprendre cela, elle rêve de retourner à l'unité, à la totalité, à la force de la vie: elle s'imagine que c'est un état de salut, quand enfin l'anarchie intérieure, les troubles qui résultent de ces impulsions contraires ont pris fin. - Peut-être n'y eut-il pas jusqu'à présent idéologie plus dangereuse, plus grand scandale in psychologicis que cette volonté du bien: on fit grandir le type le plus répugnant, l'homme qui n'est pas libre, le tartufe; on enseigna qu'il faut être tartufe pour se trouver sur le vrai chemin qui mène à Dieu, que la vie du tartufe est la seule vie qui plaît à Dieu...
Et, là encore, c'est la vie qui garde raison, - la vie qui ne s'entend pas à séparer l'affirmation de la négation: - que sert-il de mettre toute sa force à déclarer que la guerre est mauvaise, à ne pas vouloir nuire, à ne pas vouloir dire non ! On fait quand même la guerre ! on ne peut pas faire autrement ! L'homme bon qui a renoncé au mal, affligé, comme cela lui paraît désirable, de cette hémiplégie du mal, ne cesse nullement de faire la guerre,d'avoir des ennemis, de dire non, d'agir négativement. Le chrétien, par exemple, déteste le " mensonge " ! - et que n'appelle-t-il pas mensonge ! C'est précisément par cette croyance à une opposition morale entre le bien et le mal que le monde s'est rempli pour lui de choses haïssables qu'il faut combattre éternellement. " L'homme bon " se voit comme entouré du mal, sans cesse assailli par le mal, il aiguise sa vue et finit par découvrir des traces du mal dans tout ce qu'il fait: et c'est ainsi qu'il finit, comme cela est logique, par tenir la nature pour mauvaise, l'homme pour corrompu, la bonté pour un état de grâce (c'est-à-dire pour humainement impossible). En résumé: il nie la vie, il conçoit comment le bien, en tant que valeur supérieure, condamne la vie... De la sorte son idéologie du bien et du mal devrait être réfutée pour lui. Mais on ne réfute pas une maladie... Et c'est ainsi qu'il conçoit une autre vie !...

224.

Critique de l'homme bon. - L'honnêteté, la dignité, le sentiment du devoir, la justice, l'humanité, la loyauté, la droiture, la bonne conscience, - par ces mots bien sonnants affirme-t-on et approuve-t-on vraiment des qualités à cause d'elles-mêmes ? Ou bien des qualités et des conditions, indifférentes par leur valeur, sont-elles seulement considérées à un point de vue qui leur donne de la valeur ? La valeur de ces qualités résidait-elle en elles-mêmes, ou dans l'utilité et l'avantage qui en résulte (qui semble en résulter ou que l'on en attend) ?
Il va de soi que je n'entends pas ici une opposition entre l'ego et l'alter dans le jugement: il s'agit de savoir si ce sont les conséquences de ces qualités qui doivent avoir de la valeur, soit pour leur représentant, soit pour l'entourage de celui-ci, la société, l'" humanité ", ou si elles ont cette valeur par elles-mêmes... Autrement dit: est-ce l'utilité qui ordonne de condamner, de réprimer, de nier les qualités opposées ( - la duplicité, la fausseté, la mauvaise foi, le manque de parole, l'inhumanité - ) ? Condamne-t-on l'essence même de ces qualités ou bien seulement les conséquences de celles-ci ? - Autrement dit: serait-il désirable qu'il n'existât pas d'hommes possédant de pareilles qualités ? - C'est en tout les cas ce que l'on croit... Mais c'est là précisément que se trouve l'erreur, la courte vue, l'esprit borné de l'égoïsme étroit.
Ou encore: serait-il désirable de créer des conditions où tout avantage se trouverait du côté des hommes justes, - en sorte que les natures et les instincts opposés seraient découragés et périraient lentement ?
C'est là en somme une question de goût et d'esthétique: serait-il désirable que l'espèce d'homme la plus "honorable", c'est-à-dire la plus ennuyeuse subsistât seule ? les gens carrés, les gens vertueux, les braves gens, les gens droits, les bêtes à cornes ?
Si l'on supprime, en imagination, l'énorme surabondance des " autres ", l'homme juste lui-même finira par ne plus avoir droit à l'existence, par ne plus être nécessaire -, et par là on comprend que c'est seulement la grossière utilité qui a pu mettre en honneur une vertu si insupportable.
C'est peut-être le contraire qui serait à désirer: créer des conditions, où l'" homme juste " serait abaissé à l'humble condition d'" instrument utile " - bête de troupeau idéale, au meilleur cas berger de ce troupeau: bref, une condition où il ne serait plus placé dans une sphère supérieure qui exige d'autres qualités. -

225.

Il y a des peuples et des hommes absolument naïfs qui s'imaginent qu'un beau temps continuel est quelque chose de désirable: ils croient aujourd'hui encore in rebus moralibus que l'" homme bon ", et seulement l'" homme bon " est quelque chose de désirable - et que la marche de l'évolution humaine doit aboutir à ceci que lui seul demeure (et que c'est dans ce sens seulement qu'il faut diriger toutes les intentions - ). C'est là une pensée antiéconomique au plus haut degré, c'est le comble de la naïveté, l'expression de l'effet agréable que laisse l'"homme bon " (- il n'éveille pas de crainte, il permet le relâchement, il donne ce que l'on peut prendre).

226.

Un homme vertueux appartient déjà à une espèce inférieure, parce qu'il n'est pas une " personne ", mais que sa valeur lui vient du fait qu'il est conforme à un schéma humain fixé une fois pour toutes. Il n'a pas sa valeur par lui-même: il peut être comparé, il a des semblables, il ne doit pas être unique...
Vérifiez les qualités de l'homme bon. Pourquoi nous font-elles du bien ? Parce qu'elles ne nous forcent pas à la guerre, parce qu'elles ne nécessitent pas la méfiance, les précautions, le recueillement et la sévérité: notre paresse, notre bonté d'âme, notre insouciance prennent du bon temps. C'est ce sentiment de bien-être que nous projetons en dehors de nous pour le prêter à l'homme bon, pour lui en faire une qualité, une valeur.

227.

Origine des valeurs morales. - L'égoïsme vaut ce que vaut physiologiquement celui qui le possède.
Chaque individu représente toute la ligne de l'évolution non seulement tel que l'entend la morale, comme quelque chose qui commence avec la naissance): s'il représente l'évolution ascendante de la ligne homme, sa valeur est en effet extraordinaire; et le souci qu'inspire la conservation et la protection de sa croissance peut être extrême. Le souci de la promesse d'avenir qui est en lui donne à l'individu bien venu un si extraordinaire droit à l'égoïsme.) S'il représente, dans l'évolution, la ligne descendante, la décomposition, le malaise chronique, il faut lui attribuer peu de valeur: et la plus simple équité exige qu'il enlève aux hommes bien venus aussi peu de place, de force et de soleil que possible. Dans ce cas, la société a pour devoir d'assigner à l'égoïsme ses limites les plus étroites ( - l'égoïsme peut parfois se manifester d'une façon absurde, maladive, séditieuse - ): qu'il s'agisse d'individus ou de couches populaires tout entières qui s'étiolent et dépérissent. Une doctrine et une religion de l'" amour ", entrave de l'affirmation de soi, une religion de la patience, de la résignation, de l'aide mutuelle, en action et en paroles, peuvent être d'une valeur supérieure dans de pareilles couches, même aux yeux des dominants: car elles répriment les sentiments de la rivalité, du ressentiment, de l'envie qui sont propres aux êtres mal partagés - elles divinisent pour eux, sous le nom d'idéal, d'humilité et d'obéissance, l'état d'" esclavage ", d'infériorité, de pauvreté, de maladie, d'oppression. Cela explique pourquoi les classes (ou les races) dominantes, ainsi que les individus, ont maintenu sans cesse le culte de l'" altruisme ", l'évangile des humbles, le " Dieu sur la croix ".
La prépondérance des évaluations altruistes est la conséquence d'un instinct en faveur de ce qui est mal venu. L'évaluation la plus profonde juge ici: " je ne vaux pas grand-chose "; - c'est là un jugement purement physiologique, c'est, plus exactement, le sentiment d'impuissance, le défaut d'un grand sentiment affirmatif de puissance (dans les muscles, les nerfs, les centres du mouvement). L'évaluation se traduit, selon la culture spécifique de ces couches, en jugement moral ou religieux (la prépondérance des jugements religieux ou moraux est toujours un signe de culture inférieure): elle cherche à trouver des fondements, dans les sphères par où l'idée de " valeur " est arrivée à sa connaissance. L'interprétation par laquelle le pécheur chrétien croit se comprendre lui-même est une tentative pour trouver justifié le manque de puissance et de confiance en soi: il aime mieux se sentir coupable que de se trouver vainement mauvais. C'est déjà un symptôme de décomposition que d'avoir besoin d'interprétation de ce genre. Dans d'autres cas, le déshérité ne cherche pas la raison de son infortune dans sa " faute " comme fait le chrétien, mais dans la société: tel le socialiste, l'anarchiste, le nihiliste, - en considérant leur existence comme quelque chose dont quelqu'un doit être la cause, ceux-ci se rapprochent du chrétien qui croit aussi pouvoir mieux supporter son malaise et sa mauvaise conformation lorsqu'il a trouvé quelqu'un qu'il peut en rendre responsable. L'instinct de la vengeance et du ressentiment apparaît ici, dans les deux cas, comme un moyen de supporter l'existence, comme une sorte d'instinct de conservation: de même que la préférence accordée à la théorie et à la pratique altruistes. La haine de l'égoïsme, que ce soit de celui qui vous est propre (chez le chrétien) ou de celui des autres (chez le socialiste) apparaît ainsi comme une évaluation où prédomine la vengeance; et, d'autre part, comme une ruse de l'esprit de conservation chez ceux qui souffrent par l'augmentation de leurs sentiments de mutualité et de réciprocité... En fin de compte, comme je l'ai déjà indiqué, cette décharge du ressentiment qui consiste à juger, à rejeter et à punir l'égoïsme (celui qui vous est propre ou l'étranger) est encore l'instinct de conservation chez les déshérités. En somme, le culte de l'altruisme est une forme spécifique de l'égoïsme qui se présente régulièrement dans des conditions physiologiques particulières.
- Lorsque le socialiste exige, avec une belle indignation, la " justice ", le " droit ", les " droits égaux ", il se trouve seulement sous l'empire de sa culture insuffisante qui ne sait pas comprendre le pourquoi de sa souffrance: d'autre part c'est un plaisir pour lui; - s'il se trouvait en de meilleures conditions il se garderait bien de crier ainsi: il trouverait alors son plaisir ailleurs. Il en est de même du chrétien: celui-ci condamne, calomnie et maudit le " monde ", - il ne s'excepte pas lui-même. Mais ce n'est pas là une raison pour prendre au sérieux ses criailleries. Dans les deux cas, nous sommes encore parmi des malades à qui cela fait du bien de crier, à qui la calomnie procure un soulagement.

228.

Ce n'est pas la nature qui est immorale lorsqu'elle est sans pitié pour les dégénérés: la croissance du mal psychique et moral dans l'espèce humaine est, au contraire, la conséquence d'une morale maladive et anti-naturelle. La sensibilité du plus grand nombre des hommes est maladive et antinaturelle.
A quoi cela tient-il si l'humanité est corrompue sous le rapport moral et physiologique ? - Le corps périt lorsqu'un organe est altéré. On ne peut pas ramener le droit de l'altruisme à la physiologie, tout aussi peu que le droit à être secouru, l'égalité du sort: tout cela sont des primes pour les dégénérés et les mal venus.
Il n'y a pas de solidarité dans une société où il y a des éléments stériles, improductifs et destructeurs, lesquels auront d'ailleurs des descendants encore plus dégénérés qu'eux-mêmes.

229.

Un commandement de l'amour des hommes. - Il y a des cas où la procréation serait un crime: en cas de maladie chronique et chez les neurasthéniques du troisième degré. Que faut-il faire dans ce cas ?
- On pourrait toujours tenter d'encourager ces êtres à la chasteté, par exemple à l'aide de la musique de Parsifal: Parsifal lui-même, cet idiot typique, n'avait que trop de raisons pour ne pas se reproduire. L'inconvénient, c'est qu'une certaine incapacité de se " dominer " ( - de ne pas réagir contre certaines excitations, contre les plus petites excitations sexuelles) fait précisément partie des conséquences de l'épuisement général. On se méprendrait si l'on imaginait par exemple un Léopardi chaste. Le prêtre, le moraliste jouent là un jeu perdu d'avance; il vaudrait mieux encore envoyer chez le pharmacien. En dernière instance, il reste à la société à remplir un devoir: il existe peu d'exigences aussi pressantes, aussi absolues que l'on puisse lui adresser. La société, grand mandataire de la vie, porte devant la vie, la responsabilité de toute vie manquée, - elle pâtit aussi de celle-ci, donc elle doit l'empêcher. Dans les cas nombreux, la société doit empêcher la procréation: elle peut se réserver pour cela, sans égard à l'origine, le rang et l'esprit, les mesures coercitives les plus dures, la privation de la liberté, dans certaines circonstances même la castration. - La défense de la Bible " Tu ne tueras point ! " est une naïveté à côté du sérieux de la défense vitale adressée aux décadents: " Vous n'engendrez point ! "... La vie elle-même ne reconnaît pas de solidarité, pas de " droits égaux " entre les parties saines et les parties dégénérées de son organisme: il faut éliminer ces dernières - autrement l'ensemble périt. - La compassion avec les décadents, les droits égaux, même pour les malvenus - ce serait la plus profonde immoralité, ce serait la contre-nature elle-même érigée en morale !

230.

Ce que j'essaye de rendre sensible de toutes mes forces: a) qu'il n'y a pas de confusion plus néfaste que celle que l'on fait entre la discipline et l'affaiblissement: ce qui a été fait jusqu'à présent... La discipline, telle que je l'entends, est un moyen pour accumuler les forces prodigieuses de l'humanité, pour que les générations puissent édifier leur oeuvre sur le travail de leurs ancêtres - non seulement extérieurement, mais intérieurement, s'édifiant organiquement sur les racines du passé afin d'augmenter leur ampleur...
b) que cela constitue un danger extraordinaire de croire que l'humanité pourrait se développer dans son ensemble et devenir plus forte si les individus devenaient faibles, égaux, répondant à une moyenne... L'humanité est une chose abstraite: le but de la discipline, même dans le cas le plus particulier, ne peut être que l'homme le plus fort ( - celui qui n'est pas dompté est faible, dissipé, inconstant - ).

231.

Voici ma conclusion: l'homme véritable représente une valeur bien supérieure à celle de l'homme que pourrait " souhaiter " n'importe quel idéal, et que l'on a présenté jusqu'ici; tout ce que l'on a désiré par rapport à l'homme ne fut que digression absurde et dangereuse, par quoi une espèce d'hommes particulière voudrait ériger en loi, au-dessus de l'humanité, ses propres conditions de conservation et de croissance: tout désir de cet ordre a abaissé jusqu'à présent la valeur de l'homme, sa force et sa certitude de l'avenir: la pauvreté de l'homme et son intellectualité médiocre se dévoilent aujourd'hui le mieux encore lorsqu'il poursuit l'objet de ses désirs; la faculté qui permet à l'homme de fixer des valeurs a été jusqu'à présent trop mal développée pour faire la part de la valeur effective de l'homme et non pas seulement de la valeur " qu'il désire ": l'idéal fut jusqu'à présent la véritable force calomniatrice du monde et de l'homme, une force qui répandit sur la réalité son souffle empoisonné, la grande séduction vers le néant...

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9/9/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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