La morale dans l'évaluation des races et des classes.
- Considérant que les passions et les instincts fondamentaux
expriment, dans toute race et dans toute classe, quelque chose des conditions
d'existence de celles-ci ( - du moins des conditions sous lesquelles elles
ont longtemps vécu), exiger qu'elles soient " vertueuses ", ce sera
demander:
- à ce qu'elles transforment leur caractère, à
ce qu'elles changent de peau et effacent leur passé;
- à ce qu'elles cessent de se différencier;
- à ce qu'elles se rapprochent par la similitude de leurs besoins
et de leurs aspirations, - plus exactement: à ce qu'elles périssent...
La volonté d'une seule morale se trouve donc être la tyrannie
d'une espèce, l'espèce sur la mesure de laquelle est faite
cette morale unique, au détriment des autres espèces: c'est
la destruction ou l'uniformisation en faveur de la morale régnante
(soit pour ne plus lui être dangereux, soit pour être exploité
par elle). " Suppression de l'esclavage " - en apparence un tribut apporté
à la " dignité humaine ", en réalité la destruction
d'une espèce foncièrement différente ( - on sape ainsi
par la base ses valeurs et son bonheur - ).
Ce en quoi une race adverse ou une classe adverse possèdent
leur force est interprété chez elles comme ce qu'il y a de
plus méchant, de pire: car c'est par là qu'elles nous
nuisent ( - on calomnie et débaptise leurs " vertus ").
C'est une objection contre un homme et un peuple lorsqu'ils nous nuisent:
mais, considéré à leur point de vue, ils ont besoin
de nous, parce que nous sommes de ceux dont ils peuvent tirer quelque utilité.
L'exigence de l'" humanisation " (qui très naïvement se
croit en possession de la formule " qu'est-ce qui est humain ? ") est une
tartuferie dont se sert une espèce d'hommes déterminée,
pour arriver à la domination: plus exactement un instinct déterminé,
l'instinct de troupeau. - " Égalité des hommes " :
ce qui se cache sous la tendance de mettre au même niveau
- toujours plus d'hommes en tant qu'hommes.
L'" intérêt ", par rapport à la morale commune
(artifice: faire des grands appétits, le désir de dominer
et la cupidité, des protecteurs de la vertu).
En quoi les hommes d'affaires de toutes espèces, les
gens avides de gain, tout ce qui doit faire crédit et prétend
en obtenir, a besoin de pousser à l'uniformité de caractère
et à des évaluations semblables: le commerce mondial
et l'échange sous toutes ses formes contraignent à
la vertu et ne l'achètent en quelque sorte.
De même l'État, la domination sous toutes ses formes
par les fonctionnaires et les soldats; de même la science, pour pouvoir
travailler avec confiance et économiser ses forces. - De même
le clergé.
On fait donc triompher ici la morale commune, parce que, par elle,
on réalise un avantage; et pour lui assurer la victoire on fait
la guerre et on emploie la violence contre l'immoralité - d'après
quel " droit " ? D'après aucun droit: mais conformément à
l'instinct de conservation. Les mêmes classes se servent de l'immoralité
lorsqu'elle leur est utile.
206.
Les conditions et les désirs qu'il faut louer: - paisible,
équitable, sobre, modeste, respectueux, plein d'égards, brave,
chaste, honnête, fidèle, croyant, droit, confiant résigné,
apitoyé, secourable, consciencieux, simple, doux, juste, généreux,
indulgent, obéissant, désintéressé, sans envie,
bon, laborieux. -
A distinguer: jusqu'à quel point de pareilles qualités
sont conditionnées, comme moyens pour arriver à une volonté
et à un but déterminés (souvent à un " mauvais
but "); ou bien comme conséquences naturelles d'une passion dominante
(par exemple l'intellectualité); ou encore comme expression
d'une nécessité, je veux dire comme conditions d'existence
(par exemple citoyen, esclave, femme, etc.).
En résumé: tous, tant qu'ils sont, on ne les considère
pas comme " bons " à cause d'eux-mêmes, mais conformément
à la mesure de la " société ", du " troupeau ", comme
moyen pour arriver au but de ceux-ci, nécessaire pour les maintenir
et les faire progresser, conséquence aussi d'un véritable
instinct
de troupeau chez l'individu: ils sont donc au service d'un instinct
qui est foncièrement différent de ces conditions de vertu.
Car, dans ses relations avec l'extérieur, le troupeau est égoïste,
impitoyable et plein d'inimitié, de méfiance et d'esprit
tyrannique. C'est chez l'homme " bon " que l'on peut faire ressortir
l'antagonisme: il faut qu'il possède les qualités
opposées à celles du troupeau.
Inimitié du troupeau contre la hiérarchie: son
instinct le dispose en faveur de l'égalité (Jésus-Christ).
A l'égard des isolés forts (les souverains) il est
hostile, injuste, sans mesure, indiscret, impertinent, sans égard,
lâche, mensonger, faux, impitoyable, dissimulé, curieux, avide
de vengeance.
207.
L'instinct du troupeau évalue le centre et la moyenne comme ce qu'il y a de supérieur et de plus précieux: l'endroit où se trouve la majorité; la manière dont elle s'y trouve. Par là, cet instinct s'oppose à toute hiérarchie qui considère une élévation d'en bas vers en haut en même temps comme un abandon du grand nombre, pour descendre vers le petit nombre. Le troupeau considère l'exception, tant celle qui se trouve au-dessous que celle qui se trouve au-dessus de lui, comme quelque chose qui prend à son égard une attitude hostile et dangereuse. Son artifice par rapport à l'exception d'en haut, les hommes les plus forts, plus puissants, plus sages, plus féconds, c'est de les décider au rôle de gardiens, de bergers, de conducteurs - ce qui fait d'eux ses premier serviteurs: il a transformé de la sorte un danger en un bienfait. Au centre la crainte cesse; on n'y est seul avec rien et personne; il n'y a point de place pour le malentendu; là il y a égalité; là on ne sent pas comme un reproche sa propre existence, mais comme l'existence véritable; là règne le contentement. La méfiance s'exerce à l'égard des exceptions; être une exception est considéré comme une faute.
208.
Critique des vertus du troupeau. - L'inertie est active: 1) dans la confiance, parce que la méfiance nécessite la tension, l'observation, la réflexion; - 2) dans la vénération, où l'espace qui sépare de la puissance est grand et la soumission nécessaire: pour ne point craindre on essaie d'aimer, de vénérer et d'interpréter les différences de pouvoir par des différences de valeur: en sorte que les rapports ne révoltent plus; - 3) dans le sens de la vérité: qu'est-ce qui est vrai ? On donne une explication qui nécessite un minimum d'effort intellectuel: de plus, le mensonge exige une tension; - 4) dans la sympathie: se mettre à égal niveau, essayer d'éprouver le même sentiment, accepter un sentiment qui existe déjà, quel soulagement ! c'est quelque chose de passif en face de l'activité qui se garantit et utilise sans cesse les droits les plus propres de l'évaluation: cette activité ne laisse point de repos: - 5) dans l'impartialité et la froideur du jugement: on craint l'effort de la passion et on préfère se tenir à l'écart, rester " objectif "; - 6) dans la loyauté: on aime mieux obéir à une loi qui existe que de s'en créer une, que de commander à soi-même et aux autres la crainte du commandement: - plutôt se soumettre que de réagir; 7) dans la tolérance: la crainte d'exercer le droit, de juger.
209.
L'apparence hypocrite dont sont fardées toutes les institutions civiles, comme si elles étaient des créations de la moralité... par exemple le mariage; le travail; la profession; la patrie; la famille; l'ordre; le droit. Mais comme elles sont toutes fondées en vue de l'espèce d'hommes la plus médiocre, pour protéger celle-ci contre les exceptions et les besoins de l'exception, il faut trouver naturel que l'on mente beaucoup ici.
210.
L'esprit de clocher et l'attachement à la glèbe de l'évaluation morale, avec son point de vue de l'utile et du " nuisible ", a son bon côté; c'est la perspective nécessaire d'une société qui n'est capable d'apercevoir que les suites immédiates et proches: - L'État et le politicien ont déjà besoin d'une façon de penser plutôt hypermorale: car il leur faut calculer un ensemble d'effets beaucoup plus complexe. De même on pourrait imaginer une économie universelle qui aurait des perspectives si lointaines que toutes ses exigences particulières paraîtraient au moment même injustes et arbitraires.
211.
La morale comme moyen de séduction. - " La nature est
bonne, car un Dieu sage et bon en est la cause. Qui donc est, par conséquent,
responsable de la " corruption des hommes " ? Les tyrans et les séducteurs,
c'est-à-dire les classes dirigeantes, - il faut les anéantir.
" - C'est la logique de Rousseau (à comparer la logique de
Pascal qui en déduit la conclusion du péché originel).
Il faut comparer aussi la logique analogue de Luther. Dans les
deux cas, on cherche un prétexte pour introduire un insatiable besoin
de haine sous forme de devoir moral et religieux. La haine
contre la classe dominante cherche à se sanctifier... (la
" culpabilité d'IsraÎl ": base de la puissance des prêtres).
Il faut comparer encore la logique analogue de saint Paul. C'est
toujours la cause de Dieu qui sert de tremplin à ces réactions,
la cause du droit, de l'humanité, etc. Dans le cas du Christ,
la jubilation du peuple apparaît comme cause de l'exécution;
un mouvement antisacerdotal dès le début. Chez les antisémites
eux-mêmes, c'est toujours le même tour d'adresse: accabler
l'adversaire d'arguments moraux et se réserver le rôle de
la justice vengeresse.
212.
***
Que l'on n'apporte pas plus d'intelligence, je veux dire de mépris, à une pareille théorie, c'est la faute à cet héritage du christianisme que nous gardons tous dans le sang: de sorte que nous sommes tolérants à l'égard de certaines choses seulement parce que, de loin, elles ont une odeur quelque peu chrétienne... Les socialistes font appel aux instincts chrétiens, c est là leur plus subtile sagesse... Le christianisme nous a habitués à la conception superstitieuse de l'" âme ", à l'" âme immortelle ", à la monade de l'âme qui possède ailleurs sa véritable demeure et qui est tombée seulement par hasard, dans telles ou telles circonstances, parmi les choses terrestres, qui s'est faite " chair": mais sans que son être en soit touché par là, et encore moins conditionné. Les rapports sociaux, les rapports de parenté et les relations historiques ne sont pour l'âme que des occasions, des embarras peut-être; en tous les cas celle-ci n'est pas l'oeuvre de ceux-là. Par cette idée, l'individu devient transcendant; appuyé sur elle il peut s'attribuer une importance extravagante. De fait, c'est le christianisme qui a incité l'individu à s'ériger en juge sur toutes choses, la folie des grandeurs est devenue presque un devoir, car l'individu doit faire valoir des droits éternels contre tout ce qui est temporaire et conditionné. Qu'importe l'État ! Qu'importe la société ! Qu'importent les lois historiques ! Qu'importe la physiologie ! Ici quelque chose prend la parole qui est au-delà du devenir, quelque chose d'immuable dans l'histoire tout entière, quelque chose d'immortel ou de divin: une âme. - Une autre idée chrétienne, non moins folle, s'est incrustée bien plus profondément et transmise dans la chair de la modernité l'idée " l'égalité des âmes devant Dieu ". C'est là que se présente le prototype de toutes les théories de droits égaux: on a enseigné à l'humanité, à balbutier d'abord religieusement la phrase de l'humanité, plus tard on en a fait pour elle une morale: quoi d'étonnant si l'homme finit par prendre cette phrase au sérieux, par l'utiliser au point de vue pratique... je veux dire politique, démocratique, socialiste, pessimiste par indignation...
***
Partout où l'on cherchait des responsabilités, c'était
l'instinct de vengeance qui était à l'oeuvre. Cet instinct
de vengeance, durant des milliers d'années, s'est rendu maître
de l'humanité au point qu'il détermine toute la métaphysique,
toute la psychologie, toute la science historique, mais avant tout la morale.
Partout où est allée la pensée humaine, elle a entraîné
dans les choses le bacille de la vengeance. Elle a rendu malade, par son
moyen, Dieu lui-même, elle a privé l'existence entière
de son innocence: et cela en ramenant tout état de faits à
une volonté, à des intentions et des actes de responsabilité.
Toute la doctrine de la volonté, cette falsification néfaste
dans la psychologie tout entière, a été principalement
inventée en vue de la punition. C'était l'utilité
sociale de la punition qui garantissait à cette idée sa dignité,
sa puissance, sa vérité. Il faut chercher les promoteurs
de cette psychologie - la psychologie de la volonté - dans les classes
qui ont la pénalité entre les mains, avant tout dans la classe
des prêtres qui se trouvaient à la tête des plus anciennes
communautés: ceux-ci voulaient s'arroger le droit de se venger,
- ils voulaient créer pour Dieu un droit à la vengeance.
Dans ce but l'homme était imaginé " libre "; dans ce but
toute action devait être imaginée comme voulue, l'origine
de toute action se trouvant dans la conscience. Mais, par ces propositions,
la vieille psychologie est réfutée.
Aujourd'hui que l'Europe semble être entrée dans le mouvement
contraire, que nous autres Alcyoniens nous nous efforçons d'extirper
de nouveau du monde l'idée de faute et de punition,
aujourd'hui que nous nous donnons la plus grande peine de l'éteindre,
et que nous mettons tout notre sérieux à purifier de cette
impureté la psychologie, la morale, l'histoire, la nature, les institutions
et les sanctions sociales, Dieu lui-même - en qui devons-nous voir
nos antagonistes naturels ? Précisément dans ces apôtres
de la vengeance et du ressentiment, dans ceux qui sont par excellence
ces pessimistes indignés, qui se font une mission de sanctifier
leur malpropreté sous le nom d'" indignation "...
Nous autres qui souhaitons que le devenir regagne son innocence, nous
voudrions être les missionnaires d'une idée plus pure: l'idée
que personne n'a donné à l'homme ses qualités, ni
Dieu, ni la société, ni ses parents, ni ses ancêtres,
ni lui-même, que la faute de son existence n'incombe à
personne... Il n'existe pas d'être qui puisse être rendu responsable
du fait que quelqu'un est né dans ces circonstances et dans ce milieu.
- >C'est une grande consolation de savoir qu'il n'existe pas de pareil
être... Nous ne sommes pas les résultats d'une intention
éternelle, d'une volonté, d'un désir, par notre moyen
on ne fait pas la tentative de réaliser un " idéal de perfection
" ou bien un " idéal de bonheur ", ou bien un " idéal de
vertu ", - nous sommes d'ailleurs tout aussi peu la méprise de Dieu,
une méprise dont il eut peur lui-même (on sait que l'Ancien
Testament commence par cette idée). Il n'existe nul endroit, nul
but, nul sens sur quoi nous puissions décharger notre être,
notre façon d'être de telle ou telle manière. Mais
avant tout, personne ne serait capable de nous décharger: on ne
peut pas juger, mesurer, comparer ou même nier l'ensemble ! Pourquoi
pas ? - Pour cinq raisons, accessibles toutes les cinq aux intelligences,
fussent-elles même les plus médiocres: par exemple parce qu'il
n'existe rien en dehors du Tout... Et, encore une fois, c'est là
une grande consolation, car c'est là que repose l'innocence de tout
ce qui est.
213.
L'idée d'un " acte répréhensible " nous fait des
difficultés. Rien de tout ce qui arrive en général
ne peut être répréhensible en soi: car on ne saurait
vouloir l'éloigner; toute chose est tellement liée au
tout que, si l'on voulait exclure quelque chose, on exclurait en même
temps le tout. Un acte répréhensible ce serait donc, généralisé,
un monde réprouvé...
Et alors encore: dans un monde réprouvé la réprobation
serait aussi répréhensible... Et la conséquence d'une
façon de penser qui rejette tout serait une pratique qui affirme
tout... Si le devenir est un grand anneau, toutes choses ont une égale
valeur, elles sont également éternelles, également
nécessaires. - Dans toutes les corrélations de oui
et de non, de préférence et d'exclusion, d'amour et
de haine, une seule perspective s'exprime, l'intérêt que présentent
des types déterminés de la vie: en soi tout ce qui est prononce
un oui.
214.
La faiblesse de la bête de troupeau engendre une morale semblable à celle qu'engendre la faiblesse du décadent: ils se comprennent, ils s'unissent ( - les grandes religions de décadence comptent toujours sur le secours du troupeau). Tous les traits maladifs sont absents chez la bête de troupeau, celle-ci a même une valeur inappréciable; mais son incapacité à se diriger nécessite pour elle un " berger ", - c'est ce que comprennent les prêtres... L'État n'est ni assez intime, ni assez secret: la " direction des consciences " lui échappe. En quoi la bête de troupeau est-elle rendue malade par le prêtre ?
215.
Il y a un effet de la décadence, profond et absolument inconscient,
qui s'exerce même sur l'idéal de la science: notre sociologie
tout entière démontre cette proposition. Il reste à
lui reprocher qu'elle ne connaît par expérience que les produits
de désagrégation de la société, ce qui
lui fait prendre inévitablement comme norme du jugement sociologique
ses propres instincts de désagrégation.
La vie décroissante, dans l'Europe actuelle, formule
par eux son idéal social: celui-ci ressemble, à s'y méprendre,
à l'idéal des vieilles races qui se survivent...
L'instinct de troupeau d'autre part - une puissance devenue
maintenant souveraine - est quelque chose de foncièrement différent
de l'instinct d'une société aristocratique: c'est
de la valeur des unités que dépend la signification
de la totalité... Notre sociologie tout entière ne connaît
pas d'autre instinct que celui du troupeau, c'est-à-dire de tous
les zéros totalisés, - où chaque zéro
a des " droits égaux ", où c'est vertueux d'être zéro...
L'évaluation qui sert à juger aujourd'hui les différentes
formes de la société s'identifie absolument à celle
qui prête à la paix une valeur supérieure à
la guerre: mais un pareil jugement est antibiologique, il est même
un produit de la décadence dans la vie... La vie est une conséquence
de la guerre, la société elle-même est un moyen pour
la guerre... M. Herbert Spencer, en tant que biologiste, est un décadent,
- il l'est aussi en tant que moraliste (il voit dans la victoire
de l'altruisme quelque chose de désirable !!!).
Il faut considérer quelles sont les pertes que subissent
toutes les institutions humaines, dès que l'on fixe une sphère
supérieure, divine et supra-terrestre, qui doit d'abord sanctionner
ces institutions. En s'habituant à ne voir la valeur que dans cette
sanction (par exemple pour le cas du mariage) on a mis à l'écart
la dignité naturelle de l'institution, on a même complètement
nié
celle-ci dans certains cas. La nature est jugée défavorablement
dans la mesure où l'on a mis en honneur la contre-nature d'un Dieu.
" Nature " devint équivalent de " méprisable ", de " mauvais
".
La fatalité d'une croyance en la réalité des
qualités morales supérieures sous le nom de Dieu: par
là toutes les valeurs véritables étaient niées
et considérées par principe comme des non-valeurs.
C'est ainsi que l'anti-naturel monta sur le trône. Avec une
logique implacable on aboutissait à exiger, d'une façon absolue,
la négation de la nature.
217.
***
Mais par là nous avons encore reconnu comment l'" idéaliste
" ( - le castrat idéal) sort d'une réalité tout à
fait déterminée et comment il est autre chose qu'un homme
fantasque... Il a reconnu précisément que, pour sa façon
de réalité, une telle prescription brutale, interdisant
certains actes, n'avait pas de sens (parce que l'instinct qui le pousserait
à un acte est affaibli par le long manque d'exercice, de
contrainte à l'exercice). Le " castriste " formule une somme de
nouvelles conditions de conservation pour des hommes d'une espèce
déterminée: en cela il est réaliste. Les moyens
qui lui servent à imposer sa législature sont les mêmes
que ceux des anciennes législatures: l'appel à toute espèce
d'autorité, à " Dieu ", l'utilisation de l'idée de
" faute " et de " punition ", - ce qui veut dire qu'il accapare, à
son profit, tout ce qui appartient à l'idéal ancien, mais
il y joint une nouvelle interprétation: la faute, par exemple, devient
une chose intérieure (sous forme de remords).
En pratique, cette espèce d'hommes disparaît dès
que cessent les conditions exceptionnelles de son existence - une sorte
de bonheur d'insulaire, de Tahitien, tel que le possédèrent
les petits juifs dans les provinces romaines. Leur seul adversaire naturel
était le terrain d'où ils sont sortis. C'est contre ce terrain
qu'il leur fallut lutter, développer les instincts qui servent à
l'offensive et à la défensive: leurs adversaires
sont les partisans de l'ancien idéal ( - cette espèce d'inimitié
est représentée d'une façon grandiose par saint Paul
pour ce qui est de l'idéal judaïque, par Luther pour ce qui
est de l'idéal clérical et ascétique). La forme la
plus douce de cette opposition est certainement celle des premiers bouddhistes:
peut-être n'y a-t-il rien à quoi fut consacré plus
de travail qu'à décourager les sentiments d'inimitié
et à les affaiblir. La lutte contre le ressentiment apparaît
presque comme la première tâche du bouddhiste: c'est par là
seulement que l'on garantit la paix de l'âme. Se séparer,
mais sans rancune: cela laisse présumer, en effet, une humanité
étonnamment adoucie et assagie, - des saints...
***
L'habileté du castratisme moral. - Comment le castratisme
fait-il la guerre aux passions et aux évaluations morales ? On n'a
pas entre les mains de moyen violent et physique, on peut seulement faire
une guerre de ruse, d'" enchantement " de mensonge, en un mot de l'" esprit
".
Première formule: on accapare d'une façon générale
la vertu en faveur de son idéal; on nie l'idéal plus ancien,
jusqu'à en faire l'opposition à tout idéal.
Il faut pour cela un véritable art dans la calomnie.
Deuxième formule: on prend un type particulier que l'on fixe
comme étalon général; on projette ce type dans
les choses, derrière les choses, derrière la destinée
des choses - et on l'appelle Dieu.
Troisième formule: on décrète que les adversaires
de son idéal sont les adversaires de Dieu; on invente à son
propre usage le droit au grand pathos, le droit à la puissance,
le droit de maudire et de bénir.
Quatrième formule: on fait dériver toute souffrance,
toutes les choses inquiétantes, terribles et fatales d'une opposition
contre son idéal: - toute souffrance suit, comme la punition
après la faute, même chez les partisans (à moins que
ce ne soit une épreuve, etc.).
Cinquième formule: on va jusqu'à considérer la
nature comme opposition à son propre idéal: on prétend
que c'est une preuve de patience, une sorte de martyre de supporter si
longtemps la vie dans le naturel; on s'applique à avoir du
dédain
dans l'allure et les attitudes en face des " choses naturelles ".
Sixième formule: la victoire de la contre-nature, du castratisme
idéal, la victoire du monde des purs, des bons, des innocents, est
projetée dans l'avenir, comme la fin finale, le grand espoir, la
" venue du règne de Dieu ".
- J'espère qu'il y a encore lieu de rire de cette élévation
artificielle d'une petite espèce d'hommes, qui s'érige en
mesure absolue des choses ?...
218.
L'origine de l'idéal. - Examen du sol où il croît.
a) Partir des conditions " esthétiques " où le monde
apparaît plus plein, plus arrondi, plus parfait, - c'est l'idéal
païen:
là l'affirmation de soi prédomine, depuis le bouffon. (On
abandonne quelque chose de soi -.) Le type supérieur:
l'idéal
classique - témoignage que tous les instincts principaux
sont prospères. On est de nouveau en face du style supérieur:
le grand style. Expression de la " volonté de puissance " elle-même.
L'instinct que l'on craint le plus ose
s'affirmer.
b) Partir de conditions particulières où le monde apparaît
plus vide, plus pâle, plus ténu, où la " spiritualisation
", l'absence des sens prennent rang de perfection, où l'on évite
le plus tout ce qui est brutal, tout ce qui est directement animal, trop
près de nous ( - on calcule, on choisit - ): le " sage ", l'" ange
"; sacerdotal = vierge = ignorant; c'est la caractéristique physiologique
de pareils idéalistes - : l'idéal anémique.
Dans certaines circonstances, cela peut être l'idéal des natures
qui représentent le premier idéal, l'idéal païen
(c'est ainsi que Goethe voit en Spinoza son " saint ").
c) Partir de conditions où nous envisageons le monde comme trop
absurde, trop mauvais, trop pauvre, trop décevant, pour y deviner
encore ou même y souhaiter l'idéal ( - on nie, on détruit
- ): c'est la projection de l'idéal dans ce qui est contre nature,
contraire aux faits et à la logique; la condition de celui qui juge
ainsi ( - l'" appauvrissement " du monde, conséquence des souffrances:
on prend, on ne donne plus - s'appellera l'idéal
contre nature. (L'idéal chrétien est une formation
intermédiaire entre le deuxième et le troisième,
prédominant tantôt sous telle forme, tantôt sous telle
autre.)
Les trois idéals. a) Soit un renforcement de la
vie ( - païen); b) Soit une atténuation de la
vie ( - anémique); c) Soit encore une négation
de la vie ( - contre naturel). On a le sentiment de la " divinisation
": dans la plus grande plénitude, - dans le choix le plus délicat,
dans la destruction et l'anéantissement de la vie...
219.
a) Le type conséquent. Ici l'on comprend que l'on n'a pas non plus le droit de haïr le mal, que l'on n'a pas le droit de lui résister; que l'on n'a pas non plus le droit de se faire la guerre à soi-même; qu'il ne suffit pas d'accepter la souffrance qu'entraîne une pareille pratique; que l'on vit totalement dans les sentiments positifs; que l'on prend le parti des adversaires en parole et en action; que, par une superfétation d'états paisibles, bienveillants, conciliants, secourables et charitables, on appauvrit le sol réservé aux autres états... que l'on a besoin d'une pratique continuelle. Qu'atteint-on par là ? - Le type bouddhiste, ou la vache parfaite.
***
Ce point de vue n'est possible que lorsqu'il ne règne aucun fanatisme
moral, c'est-à-dire lorsque l'on ne hait pas le mal à cause
de lui-même, mais seulement parce qu'il ouvre des voies qui nous
occasionnent des dommages (l'inquiétude, le travail, les soucis,
les complications, la dépendance).
Ceci est le point de vue bouddhiste; on n'a pas de haine à l'égard
du péché, l'idée de " péché " fait complètement
défaut.
***
b) Le type inconséquent. On fait la guerre contre le mal, - on croit que la guerre, à cause du bien, n'entraîne pas les conséquences morales qui sont généralement celles de la guerre et n'influe pas sur le caractère de la même façon (c'est à cause de ces conséquences que l'on déteste la guerre et qu'on la considère comme un mal). De fait, une pareille guerre contre le mal corrompt bien plus qu'une inimitié quelconque de personne à personne; généralement c'est " la personne " qui prend de nouveau, du moins en imagination, la place de l'adversaire (le diable, les mauvais esprits, etc.). Cette attitude hostile d'observation et d'espionnage, en face de tout ce qui est mauvais en nous et pourrait posséder une origine mauvaise, finit par l'état d'esprit le plus tourmenté et le plus inquiet: en sorte que le " miracle ", l'extase, la solution dans l'au-delà deviennent maintenant désirables... Le type chrétien, ou le parfait cagot.
***
e) Le type stoïque. La fermeté, la domination de soi, le caractère inébranlable, la paix, conséquence d'une longue volonté implacable - le calme profond, l'état de défense, la forteresse, la méfiance guerrière - la fermeté des principes; l'unité de la volonté et de la science; le respect de soi-même. Type de l'ermite. La parfaite bête à cornes.
220.
Il ne faut pas confondre deux types de la morale: une morale, par quoi l'instinct demeuré bien portant se défend contre la décadence qui se prépare, - et une autre morale, par quoi cette décadence se formule précisément, se justifie et aide à la descente... La première est généralement stoïque, dure, tyrannique - le stoïcisme lui-même fut une pareille morale d'enrayure - ; l'autre est exaltée, sentimentale, elle a pour elle les femmes et les beaux sentiments.
221.
La conception de la hiérarchie des passions tout entière:
comme si être dirigé par la raison était chose
juste et normale, - tandis que les passions sont immorales, dangereuses,
mi-bestiales et comme si, conformément à leur but, celles-ci
n'étaient pas autre chose que des envies de plaisir.
La passion est ravalée : 1) lorsqu'elle elle se manifeste d'une
façon insolite, sans être nécessaire, sans être,
elle, le mobile; 2) lorsqu'elle envisage quelque chose qui n'a pas
de valeur supérieure, un plaisir...
La méconnaissance de la passion et de la raison, comme
si cette dernière était un être à part et non
pas seulement un état de rapport entre différentes passions
et différents désirs; comme si toute passion ne renfermait
pas en elle sa quantité de raison...
222.
La morale religieuse. - L'émotion, le grand désir,
les passions de la puissance, de l'amour, de la vengeance, de la possession
- : les moralistes veulent les éteindre, les arracher, en " purifier
" l'âme.
La logique dit que ces désirs occasionnent souvent de grands
ravages, - par conséquent ils sont mauvais, condamnables. L'homme
doit s'en débarrasser: avant de l'avoir fait il ne sera pas un homme
bon.
C'est la même logique qui dit: " Si un membre te scandalise,
arrache-le. " Dans le cas particulier dont ce " naïf campagnard ",
le fondateur du christianisme, recommanda la pratique à ses disciples,
dans le cas d'irritabilité sexuelle, il ne s'ensuit pas seulement
que le membre vient à manquer mais encore que le caractère
de l'homme se transforme, il est châtré... Il en est
de même de la folie du moraliste, qui, au lieu de demander que les
passions soient maîtrisées, en demande l'extirpation. Sa conclusion
est toujours: ce n'est que l'homme châtré qui peut devenir
l'homme bon.
Les grandes sources de force, ces torrents de l'âme, souvent
dangereux et jaillissant avec impétuosité, au lieu d'utiliser
leur puissance pour l'asservir et l'économiser, l'esprit
moral, cet esprit étroit et néfaste, veut les faire tarir.
223.
L'" homme bon ", ou l'hémiplégie de la vertu.
- Pour toute espèce d'homme demeurée vigoureuse et près
de la nature, l'amour et la haine, la reconnaissance et la vengeance, la
bonté et la colère, l'action affirmative et l'action négative
sont inséparables. On est bon, à condition que l'on sache
aussi être méchant; on est méchant parce que, autrement,
on ne saurait être bon. D'où vient donc cet état maladif,
cette idéologie contre nature, qui refuse une double tendance, -
qui enseigne comme vertu suprême de ne posséder qu'une demi-valeur
? D'où vient cette hémiplégie de la vertu, invention
de l'homme bon ?... On exige de l'homme qu'il s'ampute de ces instincts
qui lui permettent de faire de l'opposition, de nuire, de se mettre en
colère, d'exiger la vengeance... A cette dénaturation correspond
alors cette conception dualistique d'un être purement bon et d'un
être purement mauvais (Dieu, l'esprit, l'homme), résumant,
dans le premier cas, toutes les forces, intentions et conditions positives,
dans le dernier toutes les négatives. - Par là une pareille
évaluation se croit " idéaliste "; elle ne doute pas que
c'est dans sa conception du " bien " qu'elle a fixé le but des désirs
suprêmes. Lorsqu'elle a atteint son sommet, elle envisage une condition
où tout le mal serait annulé et où il ne resterait
véritablement que les êtres bons. Elle n'admet donc même
pas comme certain que, dans cette opposition, le bien et le mal sont conditionnés
l'un par l'autre; elle veut, au contraire, que le mal disparaisse et que
le bien demeure: l'un a le droit d'exister, l'autre ne devrait pas exister
du tout... Quel est, en somme, l'être qui désire là
? -
On s'est donné, de tous temps, et surtout aux époques
chrétiennes, la peine de réduire l'homme à cette demi-activité
qui est le "bien": aujourd'hui encore il ne manque pas d'êtres déformés
et affaiblis par l'Eglise, pour qui cette intention est identique à
l'" humanisation " en général, ou à la " volonté
de Dieu ", ou encore au " salut de l'âme ". On exige ici, avant tout,
que l'homme ne fasse pas le mal, que, dans aucune circonstance, il ne nuise
ou n'ait l'intention de nuire... Pour y réussir, on recommande d'extirper
toutes les possibilités d'inimitié, de supprimer les instincts
du ressentiment, on recommande la " paix de l'âme ", mal chronique.
Cette tendance, développée par un type d'homme particulier,
part d'une supposition absurde: elle considère le bien et le mal
comme des réalités, en contradiction l'une avec l'autre (et
non point comme des valeurs complémentaires, ce qui répondrait
à la réalité), elle conseille de prendre le parti
du bien, elle exige que l'homme bon renonce et résiste au mal jusqu'en
ses plus profondes racines, - par là elle nie véritablement
la vie qui recèle dans tous ses instincts l'affirmation aussi
bien que la négation. Et, loin de comprendre cela, elle rêve
de retourner à l'unité, à la totalité, à
la force de la vie: elle s'imagine que c'est un état de salut, quand
enfin l'anarchie intérieure, les troubles qui résultent de
ces impulsions contraires ont pris fin. - Peut-être n'y eut-il pas
jusqu'à présent idéologie plus dangereuse, plus grand
scandale in psychologicis que cette volonté du bien: on fit
grandir le type le plus répugnant, l'homme qui n'est pas libre,
le tartufe; on enseigna qu'il faut être tartufe pour se trouver sur
le vrai chemin qui mène à Dieu, que la vie du tartufe est
la seule vie qui plaît à Dieu...
Et, là encore, c'est la vie qui garde raison, - la vie qui ne
s'entend pas à séparer l'affirmation de la négation:
- que sert-il de mettre toute sa force à déclarer que la
guerre est mauvaise, à ne pas vouloir nuire, à ne pas vouloir
dire non ! On fait quand même la guerre ! on ne peut pas faire
autrement ! L'homme bon qui a renoncé au mal, affligé, comme
cela lui paraît désirable, de cette hémiplégie
du mal, ne cesse nullement de faire la guerre,d'avoir des ennemis, de dire
non,
d'agir négativement. Le chrétien, par exemple, déteste
le " mensonge " ! - et que n'appelle-t-il pas mensonge ! C'est précisément
par cette croyance à une opposition morale entre le bien et le mal
que le monde s'est rempli pour lui de choses haïssables qu'il faut
combattre éternellement. " L'homme bon " se voit comme entouré
du mal, sans cesse assailli par le mal, il aiguise sa vue et finit par
découvrir des traces du mal dans tout ce qu'il fait: et c'est ainsi
qu'il finit, comme cela est logique, par tenir la nature pour mauvaise,
l'homme pour corrompu, la bonté pour un état de grâce
(c'est-à-dire pour humainement impossible). En résumé:
il nie la vie, il conçoit comment le bien, en tant que valeur supérieure,
condamne la vie... De la sorte son idéologie du bien et du
mal devrait être réfutée pour lui. Mais on ne réfute
pas une maladie... Et c'est ainsi qu'il conçoit une autre
vie !...
224.
Critique de l'homme bon. - L'honnêteté, la dignité,
le sentiment du devoir, la justice, l'humanité, la loyauté,
la droiture, la bonne conscience, - par ces mots bien sonnants affirme-t-on
et approuve-t-on vraiment des qualités à cause d'elles-mêmes
? Ou bien des qualités et des conditions, indifférentes par
leur valeur, sont-elles seulement considérées à un
point de vue qui leur donne de la valeur ? La valeur de ces qualités
résidait-elle en elles-mêmes, ou dans l'utilité et
l'avantage qui en résulte (qui semble en résulter ou que
l'on en attend) ?
Il va de soi que je n'entends pas ici une opposition entre l'ego
et l'alter dans le jugement: il s'agit de savoir si ce sont les
conséquences
de ces qualités qui doivent avoir de la valeur, soit pour leur représentant,
soit pour l'entourage de celui-ci, la société, l'" humanité
", ou si elles ont cette valeur par elles-mêmes... Autrement dit:
est-ce l'utilité qui ordonne de condamner, de réprimer,
de nier les qualités opposées ( - la duplicité, la
fausseté, la mauvaise foi, le manque de parole, l'inhumanité
- ) ? Condamne-t-on l'essence même de ces qualités ou bien
seulement les conséquences de celles-ci ? - Autrement dit: serait-il
désirable qu'il n'existât pas d'hommes possédant de
pareilles qualités ? - C'est en tout les cas ce que l'on croit...
Mais c'est là précisément que se trouve l'erreur,
la courte vue, l'esprit borné de l'égoïsme étroit.
Ou encore: serait-il désirable de créer des conditions
où tout avantage se trouverait du côté des hommes justes,
- en sorte que les natures et les instincts opposés seraient découragés
et périraient lentement ?
C'est là en somme une question de goût et d'esthétique:
serait-il désirable que l'espèce d'homme la plus "honorable",
c'est-à-dire la plus ennuyeuse subsistât seule ? les gens
carrés, les gens vertueux, les braves gens, les gens droits, les
bêtes à cornes ?
Si l'on supprime, en imagination, l'énorme surabondance des
" autres ", l'homme juste lui-même finira par ne plus avoir droit
à l'existence, par ne plus être nécessaire -, et par
là on comprend que c'est seulement la grossière utilité
qui a pu mettre en honneur une vertu si insupportable.
C'est peut-être le contraire qui serait à désirer:
créer des conditions, où l'" homme juste " serait abaissé
à l'humble condition d'" instrument utile " - bête de troupeau
idéale, au meilleur cas berger de ce troupeau: bref, une condition
où il ne serait plus placé dans une sphère supérieure
qui exige d'autres qualités. -
225.
Il y a des peuples et des hommes absolument naïfs qui s'imaginent qu'un beau temps continuel est quelque chose de désirable: ils croient aujourd'hui encore in rebus moralibus que l'" homme bon ", et seulement l'" homme bon " est quelque chose de désirable - et que la marche de l'évolution humaine doit aboutir à ceci que lui seul demeure (et que c'est dans ce sens seulement qu'il faut diriger toutes les intentions - ). C'est là une pensée antiéconomique au plus haut degré, c'est le comble de la naïveté, l'expression de l'effet agréable que laisse l'"homme bon " (- il n'éveille pas de crainte, il permet le relâchement, il donne ce que l'on peut prendre).
226.
Un homme vertueux appartient déjà à une
espèce inférieure, parce qu'il n'est pas une " personne ",
mais que sa valeur lui vient du fait qu'il est conforme à un schéma
humain fixé une fois pour toutes. Il n'a pas sa valeur par lui-même:
il peut être comparé, il a des semblables, il ne doit
pas être unique...
Vérifiez les qualités de l'homme bon. Pourquoi
nous font-elles du bien ? Parce qu'elles ne nous forcent pas à la
guerre, parce qu'elles ne nécessitent pas la méfiance, les
précautions, le recueillement et la sévérité:
notre paresse, notre bonté d'âme, notre insouciance prennent
du bon temps. C'est ce sentiment de bien-être que nous projetons
en dehors de nous pour le prêter à l'homme bon, pour lui
en faire une qualité, une valeur.
227.
Origine des valeurs morales. - L'égoïsme vaut ce
que vaut physiologiquement celui qui le possède.
Chaque individu représente toute la ligne de l'évolution
non seulement tel que l'entend la morale, comme quelque chose qui commence
avec la naissance): s'il représente l'évolution ascendante
de la ligne homme, sa valeur est en effet extraordinaire; et le souci qu'inspire
la conservation et la protection de sa croissance peut être extrême.
Le souci de la promesse d'avenir qui est en lui donne à l'individu
bien venu un si extraordinaire droit à l'égoïsme.) S'il
représente, dans l'évolution, la ligne descendante,
la décomposition, le malaise chronique, il faut lui attribuer peu
de valeur: et la plus simple équité exige qu'il enlève
aux hommes bien venus aussi peu de place, de force et de soleil que possible.
Dans ce cas, la société a pour devoir d'assigner à
l'égoïsme ses limites les plus étroites
( - l'égoïsme peut parfois se manifester d'une façon
absurde, maladive, séditieuse - ): qu'il s'agisse d'individus ou
de couches populaires tout entières qui s'étiolent et dépérissent.
Une doctrine et une religion de l'" amour ", entrave de l'affirmation de
soi, une religion de la patience, de la résignation, de l'aide mutuelle,
en action et en paroles, peuvent être d'une valeur supérieure
dans de pareilles couches, même aux yeux des dominants: car elles
répriment les sentiments de la rivalité, du ressentiment,
de l'envie qui sont propres aux êtres mal partagés - elles
divinisent pour eux, sous le nom d'idéal, d'humilité et d'obéissance,
l'état d'" esclavage ", d'infériorité, de pauvreté,
de maladie, d'oppression. Cela explique pourquoi les classes (ou les races)
dominantes, ainsi que les individus, ont maintenu sans cesse le culte de
l'" altruisme ", l'évangile des humbles, le " Dieu sur la croix
".
La prépondérance des évaluations altruistes est
la conséquence d'un instinct en faveur de ce qui est mal venu. L'évaluation
la plus profonde juge ici: " je ne vaux pas grand-chose "; - c'est là
un jugement purement physiologique, c'est, plus exactement, le sentiment
d'impuissance, le défaut d'un grand sentiment affirmatif de puissance
(dans les muscles, les nerfs, les centres du mouvement). L'évaluation
se traduit, selon la culture spécifique de ces couches, en jugement
moral ou religieux (la prépondérance des jugements religieux
ou moraux est toujours un signe de culture inférieure): elle cherche
à trouver des fondements, dans les sphères par où
l'idée de " valeur " est arrivée à sa connaissance.
L'interprétation par laquelle le pécheur chrétien
croit se comprendre lui-même est une tentative pour trouver justifié
le manque de puissance et de confiance en soi: il aime mieux se sentir
coupable que de se trouver vainement mauvais. C'est déjà
un symptôme de décomposition que d'avoir besoin d'interprétation
de ce genre. Dans d'autres cas, le déshérité ne cherche
pas la raison de son infortune dans sa " faute " comme fait le chrétien,
mais dans la société: tel le socialiste, l'anarchiste, le
nihiliste, - en considérant leur existence comme quelque chose dont
quelqu'un doit être la cause, ceux-ci se rapprochent du chrétien
qui croit aussi pouvoir mieux supporter son malaise et sa mauvaise conformation
lorsqu'il a trouvé quelqu'un qu'il peut en rendre responsable. L'instinct
de la vengeance et du ressentiment apparaît ici, dans
les deux cas, comme un moyen de supporter l'existence, comme une sorte
d'instinct de conservation: de même que la préférence
accordée à la théorie et à la pratique altruistes.
La haine de l'égoïsme, que ce soit de celui qui vous
est propre (chez le chrétien) ou de celui des autres (chez le socialiste)
apparaît ainsi comme une évaluation où prédomine
la vengeance; et, d'autre part, comme une ruse de l'esprit de conservation
chez ceux qui souffrent par l'augmentation de leurs sentiments de mutualité
et de réciprocité... En fin de compte, comme je l'ai déjà
indiqué, cette décharge du ressentiment qui consiste à
juger, à rejeter et à punir l'égoïsme (celui
qui vous est propre ou l'étranger) est encore l'instinct de conservation
chez les déshérités. En somme, le culte de l'altruisme
est une forme spécifique de l'égoïsme qui se présente
régulièrement dans des conditions physiologiques particulières.
- Lorsque le socialiste exige, avec une belle indignation, la " justice
", le " droit ", les " droits égaux ", il se trouve seulement sous
l'empire de sa culture insuffisante qui ne sait pas comprendre le pourquoi
de sa souffrance: d'autre part c'est un plaisir pour lui; - s'il se trouvait
en de meilleures conditions il se garderait bien de crier ainsi: il trouverait
alors son plaisir ailleurs. Il en est de même du chrétien:
celui-ci condamne, calomnie et maudit le " monde ", - il ne s'excepte pas
lui-même. Mais ce n'est pas là une raison pour prendre au
sérieux ses criailleries. Dans les deux cas, nous sommes encore
parmi des malades à qui cela fait du bien de crier, à
qui la calomnie procure un soulagement.
228.
Ce n'est pas la nature qui est immorale lorsqu'elle est sans pitié
pour les dégénérés: la croissance du mal psychique
et moral dans l'espèce humaine est, au contraire, la conséquence
d'une morale maladive et anti-naturelle. La sensibilité du plus
grand nombre des hommes est maladive et antinaturelle.
A quoi cela tient-il si l'humanité est corrompue sous le rapport
moral et physiologique ? - Le corps périt lorsqu'un organe est altéré.
On ne peut pas ramener le droit de l'altruisme à la physiologie,
tout aussi peu que le droit à être secouru, l'égalité
du sort: tout cela sont des primes pour les dégénérés
et les mal venus.
Il n'y a pas de solidarité dans une société
où il y a des éléments stériles, improductifs
et destructeurs, lesquels auront d'ailleurs des descendants encore plus
dégénérés qu'eux-mêmes.
229.
Un commandement de l'amour des hommes. - Il y a des cas où
la procréation serait un crime: en cas de maladie chronique et chez
les neurasthéniques du troisième degré. Que faut-il
faire dans ce cas ?
- On pourrait toujours tenter d'encourager ces êtres à
la chasteté, par exemple à l'aide de la musique de Parsifal:
Parsifal lui-même, cet idiot typique, n'avait que trop de raisons
pour ne pas se reproduire. L'inconvénient, c'est qu'une certaine
incapacité de se " dominer " ( - de ne pas réagir contre
certaines excitations, contre les plus petites excitations sexuelles) fait
précisément partie des conséquences de l'épuisement
général. On se méprendrait si l'on imaginait par exemple
un Léopardi chaste. Le prêtre, le moraliste jouent là
un jeu perdu d'avance; il vaudrait mieux encore envoyer chez le pharmacien.
En dernière instance, il reste à la société
à remplir un devoir: il existe peu d'exigences aussi pressantes,
aussi absolues que l'on puisse lui adresser. La société,
grand mandataire de la vie, porte devant la vie, la responsabilité
de toute vie manquée, - elle pâtit aussi de celle-ci, donc
elle doit l'empêcher. Dans les cas nombreux, la société
doit
empêcher la procréation: elle peut se réserver
pour cela, sans égard à l'origine, le rang et l'esprit, les
mesures coercitives les plus dures, la privation de la liberté,
dans certaines circonstances même la castration. - La défense
de la Bible " Tu ne tueras point ! " est une naïveté à
côté du sérieux de la défense vitale adressée
aux décadents: " Vous n'engendrez point ! "... La vie elle-même
ne reconnaît pas de solidarité, pas de " droits égaux
" entre les parties saines et les parties dégénérées
de son organisme: il faut éliminer ces dernières - autrement
l'ensemble périt. - La compassion avec les décadents,
les droits égaux, même pour les malvenus - ce serait
la plus profonde immoralité, ce serait la contre-nature elle-même
érigée en morale !
230.
Ce que j'essaye de rendre sensible de toutes mes forces: a) qu'il n'y
a pas de confusion plus néfaste que celle que l'on fait entre la
discipline
et l'affaiblissement: ce qui a été fait jusqu'à
présent... La discipline, telle que je l'entends, est un moyen pour
accumuler les forces prodigieuses de l'humanité, pour que les générations
puissent édifier leur oeuvre sur le travail de leurs ancêtres
- non seulement extérieurement, mais intérieurement, s'édifiant
organiquement sur les racines du passé afin d'augmenter leur ampleur...
b) que cela constitue un danger extraordinaire de croire que l'humanité
pourrait se développer dans son ensemble et devenir plus
forte si les individus devenaient faibles, égaux, répondant
à une moyenne... L'humanité est une chose abstraite: le but
de la discipline, même dans le cas le plus particulier, ne
peut être que l'homme le plus fort ( - celui qui n'est pas
dompté est faible, dissipé, inconstant - ).
231.
Voici ma conclusion: l'homme véritable représente une valeur bien supérieure à celle de l'homme que pourrait " souhaiter " n'importe quel idéal, et que l'on a présenté jusqu'ici; tout ce que l'on a désiré par rapport à l'homme ne fut que digression absurde et dangereuse, par quoi une espèce d'hommes particulière voudrait ériger en loi, au-dessus de l'humanité, ses propres conditions de conservation et de croissance: tout désir de cet ordre a abaissé jusqu'à présent la valeur de l'homme, sa force et sa certitude de l'avenir: la pauvreté de l'homme et son intellectualité médiocre se dévoilent aujourd'hui le mieux encore lorsqu'il poursuit l'objet de ses désirs; la faculté qui permet à l'homme de fixer des valeurs a été jusqu'à présent trop mal développée pour faire la part de la valeur effective de l'homme et non pas seulement de la valeur " qu'il désire ": l'idéal fut jusqu'à présent la véritable force calomniatrice du monde et de l'homme, une force qui répandit sur la réalité son souffle empoisonné, la grande séduction vers le néant...