Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

II. La morale comme expression de la décadence

167.

Nous autres Hyperboréens (Préface)

a.

Si tant est que nous soyons des philosophes, nous autres hyperboréens, il semble cependant que nous le soyons autrement que l'on ne l'a été autrefois. Nous ne sommes pas des moralistes... Nous n'en croyons pas nos oreilles, lorsque nous les entendons parler, tous ces hommes d'autrefois. " Voici le chemin du bonheur ! " - C'est avec cette exclamation qu'ils se précipitent tous sur nous, avec une recette à la main, la bouche hiératique pleine d'onction. "Mais qu'importe à nous le bonheur ?" - répondons-nous avec étonnement. "Voici le bonheur !" - reprennent ces saints vociférateurs endiablés: et voici la vertu, le nouveau chemin du bonheur !... Mais nous vous en prions, Messieurs. Croyez-vous donc que nous nous soucions de votre vertu ! Pourquoi irions-nous donc à l'écart, nous autres, pourquoi deviendrions-nous philosophe, rhinocéros, ours des cavernes, fantôme? N'est-ce pas pour être débarrassé de la vertu et du bonheur ? Nous sommes, de par notre nature, beaucoup trop heureux, beaucoup trop vertueux, pour ne pas voir qu'il y a une petite séduction dans le fait de devenir philosophe; c'est-à-dire immoraliste et aventurier... Nous avons pour le labyrinthe une curiosité particulière, nous tâchons, pour cela, de faire connaissance de monsieur le Minotaure dont on raconte des choses si dangereuses. Que nous importe votre chemin qui monte, votre corde qui aide à sortir ! qui aide à parvenir au bonheur et à la vertu ! à parvenir jusqu'à vous, je le crains bien... Vous voulez nous sauver au moyen de votre corde ! Et nous, nous vous supplions instamment de vous pendre avec !...

b.

A quoi sert tout cela en fin de compte ! Il n'y a pas d'autre moyen pour remettre la philosophie en honneur: il faut d'abord pendre les moralistes. Tant que ceux-ci parlent de bonheur et de vertu, ils amènent tout au plus les vieilles femmes et la philosophie. Regardez-les donc en face tous ces sages célèbres, tels qu'ils existent depuis des milliers d'années, ce sont tous des vieilles femmes, des femmes vieillottes, des mères, pour parler comme Faust. " Les Mères ! les Mères ! cela fait frissonner ! " - Nous faisons de la philosophie un danger, nous en changeons l'idée, nous enseignons la philosophie, en tant que principe dangereux pour la vie: comment saurions-nous lui venir en aide ? Pour l'humanité une idée vaudra toujours autant qu'elle lui coûte. Si personne n'a de scrupules à sacrifier des hécatombes à l'idée de " Dieu ", de " patrie ", de " liberté ", si l'histoire est la grande poussière que l'on fait autour de ce genre de sacrifice -, comment la prééminence de l'idée de philosophie sur de pareilles évaluations populaires, comme " Dieu ", " patrie ", " famille ", se démontrerait-elle autrement que par ceci que la philosophie coûte plus cher - coûte des hécatombes plus grandes ?... Transmutation de toutes les valeurs: cela coûtera un bon prix, je le promets. -

c.

Le début ne manque pas de gaieté: je le fais suivre immédiatement de choses sérieuses. Par ce livre on déclare la guerre à la morale, - et, de fait, je m'en prends avant tout aux moralistes. On sait déjà quel mot je me suis préparé pour cette lutte, le mot immoraliste: on connaît de même ma formule " par-delà le bien et le mal ". J'ai besoin de fortes oppositions, de la force lumineuse de ces idées contraires, pour plonger dans l'abîme de légèreté et de mensonge qui s'est jusqu'à présent appelé moral. Les siècles, les peuples, qu'ils soient les premiers ou les derniers, les philosophes et les vieilles femmes - sur ce point ils sont tous dignes les uns des autres. L'homme a été jusqu'à présent l'être moral par excellence, un objet de curiosité sans égale - et, en tant qu'être moral, il fut plus absurde, plus menteur, plus vaniteux, plus léger, plus préjudiciable à lui-même que ne saurait rêver le plus grand détracteur de l'humanité. La morale est la forme la plus maligne de la volonté de mentir, la véritable Circé de l'humanité: c'est ceci précisément qui l'a corrompue. Ce n'est pas l'erreur en tant qu'erreur qui, à cette vue, me cause de l'épouvante, ce n'est pas le manque de " bonne volonté ", de discipline, de convenance, de courage intellectuel dont nous souffrons depuis des milliers d'années: c'est le manque de naturel, le fait épouvantable que la contre-nature elle-même a été vénérée avec les plus grands honneurs, sous le nom de morale, et qu'elle est restée suspendue, telle une loi, au-dessus de l'humanité. Comment est-il possible que l'humanité n'ait pas été mise en garde depuis longtemps contre cette forme de l'erreur la plus inquiétante et la plus dangereuse ? - que c'est moi le premier qui la mets en garde ?... Se méprendre en une telle mesure, - non point en tant qu'individu ou en tant que peuple, mais en tant qu'humanité ! De quoi c'est-il le signe ? - Que l'on enseigne à mépriser les instincts inférieurs de la vie, que l'on voit dans la plus profonde nécessité de croissance vitale, dans l'amour de soi, le principe mauvais, que l'on voit par le principe dans le but typique de la régression, la contradiction des instincts, dans l'" altruisme ", dans la perte du point d'appui, dans le dépouillement de la personnalité, dans l'" amour du prochain " une valeur supérieure, que dis-je ! la valeur par excellence.
Comment ? L'humanité elle-même serait-elle en décadence ? L'aurait-elle été toujours ? Ce qui est certain c'est que l'on ne lui a enseigné comme valeurs supérieures que des valeurs de décadence. La morale de l'oubli de soi est la morale de régression par excellence. - Une possibilité reste encore ouverte, c'est que ce n'est pas l'humanité qui est en décadence, mais les maîtres de celle-ci !... Et, en effet, voici ma proposition: les maîtres, les conducteurs de l'humanité étaient des décadents: de là transmutation de toutes les valeurs dans un sens nihiliste (de l'" au-delà "...). Ils s'appelaient moralistes, quelles que soient d'autre part leurs qualités, philosophes peut-être, prêtres, prophètes, voyants, saints: ils croyaient tous, tant qu'ils étaient, à la morale, ils étaient d'accord pour une chose, - rendre l'humanité " meilleure "...

d.

Un immoraliste que pouvait-il, par contre, exiger de lui-même ? Quelle sera la tâche que je me proposerai dans ce livre ? - Ce sera peut-être aussi de rendre l'humanité " meilleure ", mais dans un autre sens, dans un sens opposé: je veux lui dire de la délivrer de la morale, et surtout des moralistes, - de lui faire entrer dans la conscience son espèce d'ignorance la plus dangereuse... Rétablissement de l'égoïsme humain ! -

1. Considérations générales

168.

Théorie et pratique. - Distinction néfaste, comme s'il existait un instinct de connaissance particulier qui se précipite aveuglément sur la vérité, sans égard aux questions d'utilité et de danger: et, séparé de cet instinct, tout le monde des intérêts pratiques...
En opposition avec cela je cherche à montrer quels sont les instincts qui se sont mis en activité derrière tous ces théoriciens purs, - comment, sous l'empire de leurs instincts, ils se sont tous précipités fatalement sur quelque chose qui, pour eux, était la " vérité ", pour eux et seulement pour eux. La lutte des systèmes, y compris celle des scrupules de la théorie de la connaissance, est une lutte d'instincts bien définie (les formes de la vitalité, de la régression, des classes, des races, etc.).
On peut ramener ce que l'on appelle l'instinct de connaissance à un instinct d'assimilation et d'asservissement. C'est pour obéir à cet instinct que les sens, la mémoire, les impulsions se sont développés. La réduction des phénomènes aussi rapide que possible, l'économie, l'accumulation du trésor acquis sur le domaine de la connaissance (c'est-à-dire du monde approprié et rendu maniable)...
La morale est une science si singulière parce qu'elle est pratique au plus haut degré: en sorte que le point de vue de la connaissance pure, la probité scientifique sont abandonnés aussitôt, dès que la morale exige ses réponses. La morale dit: j'ai besoin de certaines réponses, - que les raisons, les arguments, les scrupules viennent après coup, ou qu'ils ne viennent pas. -
" Comment doit-on agir ? " - Si l'on songe que l'on a affaire à un type développé souverainement, dont il s'est " agi " depuis des milliers d'années, chez qui tout est devenu instinct, opportunité, automatisme, fatalité, l'urgence d'une pareille question de morale vous paraîtra même tout à fait comique.
" Comment doit-on agir ? " - La morale a toujours reposé sur un malentendu: de fait, une espèce qu'une fatalité intime poussait à agir de telle façon voulait se justifier en imposant sa norme comme norme universelle.
" Comment doit-on agir ? " - ce n'est pas là une cause, mais un effet. La morale suit, l'idéal vient à la fin.
- D'autre part l'apparition des scrupules moraux (autrement dit la conscience des valeurs selon quoi l'on agit) révèle un certain état maladif; les époques fortes et les peuples vigoureux ne réfléchissent pas à leurs droits, aux principes qui les font agir, à l'instinct et à la raison. La conscience qui vient c'est l'indice que la véritable moralité, c'est-à-dire la certitude instinctive dans l'action, s'en va au diable... Les moralistes sont, chaque fois que se crée un nouveau monde de la conscience, le signe d'une lésion, d'un appauvrissement, d'une désorganisation. - Les êtres profondément instinctifs craignent la logique du devoir: on trouve parmi eux des adversaires pyrrhoniens de la dialectique et de la connaissance en général... Une vertu est réfutée avec un " pour ".
Thèse: l'apparition des moralistes appartient aux époques où c'en est fini de la moralité.Thèse: le moraliste est un élément dissolvant dans l'instinct moral, quelle que soit la part qu'il croit avoir à son rétablissement.
Thèse: ce qui pousse effectivement le moraliste, ce ne sont pas les instincts moraux, mais les instincts de décadence traduits en formules de morale ( - l'incertitude dans les instincts lui apparaît à lui comme de la corruption).
Thèse: les instincts de décadence qui, par les moralistes, veulent se rendre maîtres de la morale instinctive des fortes races et des époques vigoureuses sont:
1) Les instincts des faibles et des déshérités.
2) Les instincts des exceptions, des solitaires, des déracinés, de l'abortus en grand et en petit.
3) Les instincts de ceux qui souffrent habituellement, qui ont besoin d'une interprétation noble de leur état et qui, pour cela, doivent être physiologistes aussi peu que possible.

169.

La morale comme tentative d'établir la fierté humaine. - La théorie du " libre arbitre " est antireligieuse. Elle veut créer à l'homme un droit de se prendre pour cause de ses conditions et de ses actes supérieurs: elle est une forme du sentiment de fierté croissante.
L'homme sent sa puissance, son " bonheur ", comme on dit: il faut bien qu'en face de cet état sa "volonté" soit en jeu, autrement elle ne lui appartiendrait pas. La vertu c'est la tentative de considérer un fait de la volonté, dans le présent, ou dans le passé, comme un antécédent nécessaire à chaque sentiment de bonheur élevé et intense: si la volonté de certains actes est régulièrement présente dans la conscience, on peut prévoir qu'un sentiment de puissance en sera l'effet, - C'est là une simple optique de la psychologie: avec toujours la fausse supposition que rien ne nous appartient, à moins que ce ne soit sous forme de volonté dans notre conscience. Toute la doctrine de la responsabilité est attachée à cette psychologie naïve, à savoir que la volonté seule est une cause et qu'il faut avoir conscience que l'on a manifesté sa volonté pour pouvoir se considérer soi-même comme une cause.
- Un autre moyen pour tirer l'homme de l'abaissement que provoquerait la suppression des états élevés et intenses, comme s'il s'agissait d'états étrangers, c'est la théorie de la descendance. Ces états élevés et intenses peuvent du moins être interprétés comme des influences de nos ancêtres; nous dépendons les uns des autres, étant solidaires, nous grandissons à nos propres yeux en agissant selon une norme connue.
La tentative des familles nobles de mettre la religion en accord avec leur sentiment de dignité. - Les poètes et les voyants font de même; ils se sentent fiers qu'on les tienne pour dignes de pareils rapports avec les ancêtres, qu'on les choisisse pour de pareils rapports, - ils attachent de l'importance à ne pas entrer en ligne de compte en tant qu'individus, à être seulement des porte-paroles (Homère).
Le cabotinage comme conséquence de la morale du "libre arbitre". - On fait un pas en avant dans le développement du sentiment de puissance, lorsque l'on a suscité soi-même ses états supérieurs (sa perfection), - par conséquent on concluait toujours à sa propre volonté...
(Critique: toute action parfaite est précisément inconsciente et non plus voulue; la conscience exprime un état personnel imparfait et souvent maladif. La perfection individuelle conditionnée par la volonté, sous forme de conscience, de raison, avec la dialectique, est une caricature, une sorte de contradiction de soi... Le degré de conscience rend la perfection impossible... Une des formes du cabotinage.)
Maintenant on s'empare progressivement de tous ses états supérieurs, de tous les sentiments qui vous inspirent de la fierté, on accapare toutes les actions et toutes les oeuvres. Autrefois, on croyait se faire honneur à soi-même lorsque l'on ne se considérait pas comme responsable de ses actions les plus élevées, mais qu'on les prêtait à Dieu. La contrainte de la volonté était tenue pour ce qui donne à un acte une valeur supérieure: Dieu passait alors pour en être l'auteur...
- Vient le contre-mouvement: celui des moralistes, avec toujours le même préjugé, celui de croire que l'on n'est responsable de quelque chose que si on l'a voulu. La valeur de l'homme est fixée comme valeur morale: par conséquent sa valeur doit être une causa prima par conséquent, il doit y avoir un principe dans l'homme, un " libre arbitre " qui serait cause première. - Il y a là toujours l'arrière pensée: si l'homme n'est pas cause première, en tant que volonté, il est irresponsable, - par conséquent il n'est pas de la compétence morale, - la vertu et le vice seraient donc automatiques et machinaux...
En somme: pour que l'homme puisse avoir du respect devant lui-même il faut qu'il soit capable aussi de devenir méchant.

170.

Nous élèverions des doutes au sujet d'un homme si nous entendions qu'il a besoin de raisons pour demeurer honnête: ce qui est certain c'est que nous éviterions de le fréquenter. Ce petit mot de " car " compromet dans certains cas; il suffit même parfois d'un seul " car " pour se réfuter. Si nous apprenons, dans la suite, qu'un tel aspirant à la vertu a besoin de mauvaises raisons pour rester respectable, ce n'est pas cela qui nous poussera à augmenter notre respect pour lui. Mais il va plus loin encore, il vient à nous et il nous dit en plein visage: " Vous troublez ma moralité avec votre mauvaise foi, monsieur l'incrédule; aussi longtemps que vous ne croyez pas en mes mauvais arguments, je veux dire en Dieu, en un au-delà qui punit, en un libre arbitre, vous mettez entrave à ma vertu... Morale: il faut supprimer les incrédules: ils empêchent la moralisation des masses. "
Aujourd'hui nous accueillons avec une légère ironie toute prétention à vouloir fixer la condition de l'homme, nous tenons à l'idée que malgré tout on ne devient que ce que l'on est (malgré tout: je veux dire l'éducation, l'instruction, le milieu, le hasard et les accidents). C'est pourquoi nous avons appris, dans les choses de la morale, à retourner d'une curieuse façon le rapport entre la cause et l'effet, - il n'y a peut-être rien qui nous distingue plus foncièrement des anciens croyants en la morale. Nous ne disons plus par exemple: " Si un homme dégénère au point de vue physiologique, c'est le vice qui en est la cause. " Nous ne disons pas davantage: " La vertu fait prospérer l'homme, elle apporte longue vie et bonheur. " Notre opinion est au contraire que le vice et la vertu ne sont point des causes, mais seulement des conséquences. On devient un honnête homme parce que l'on est un honnête homme: c'est-à-dire parce que l'on est né capitaliste de bons instincts et de conditions prospères... Vient-on au monde pauvre, né de parents qui, en toutes choses, n'ont fait que gaspiller et n'ont rien récolté, on est " incorrigible ", je veux dire mûr pour le bagne et la maison d'aliénés... Nous ne pouvons plus imaginer aujourd'hui la dégénéscence morale séparée de la dégénérescence physiologique: la première n'est qu'un ensemble de symptômes de la seconde; on est nécessairement mauvais comme on est nécessairement malade... Mauvais: le mot exprime ici certaines incapacités qui sont physiologiquement liées au type de la dégénérescence: par exemple la faiblesse de volonté, l'incertitude et même la multiplicité de la " personne ", l'impuissance à supprimer la réaction à une excitation quelconque et de se " dominer ", la contrainte devant toute espèce de suggestion d'une volonté étrangère. Le vice n'est pas une cause; le vice est une conséquence... Le vice sert à résumer, dans une délimitation assez arbitraire, certaines conséquences de la dégénérescence physiologique. Une proposition générale comme celle qu'enseigne le christianisme - " l'homme est mauvais "- serait justifiée, si l'on pouvait admettre que le type du dégénéré fût considéré comme type normal de l'homme. Mais c'est là peut-être une exagération. Ce qui est certain, c'est que la proposition peut avoir son droit partout où le christianisme prospère et tient le dessus: car, par là, on démontre l'existence d'un terrain morbide, d'un domaine pour la dégénérescence.

171.

Critique des sentiments de valeur subjectifs. - La conscience. Autrefois on faisait ce raisonnement: la conscience rejette cette action; par conséquent cette action est condamnable. De fait, la conscience réprouve une action parce qu'elle a longtemps été réprouvée. Elle ne fait que redire: elle ne crée pas de valeurs. Ce qui déterminait autrefois à rejeter certaines actions, ce n'était pas la conscience: mais le jugement (ou le préjugé) au sujet des conséquences... L'approbation de la conscience, le sentiment de bien-être que cause la " paix avec soi-même " sont du même ordre que le plaisir d'un artiste devant son oeuvre, - ils ne prouvent rien du tout... Le contentement n'est pas une mesure pour évaluer ce à quoi il se rapporte (tout aussi peu que le manque de contentement peut servir d'argument contre la valeur d'une chose. Nous sommes loin d'en savoir assez pour pouvoir évaluer la mesure de nos actions: il nous manque pour cela la possibilité de prendre un point de vue objectif: lors même que nous réprouverions un acte, nous ne serions pas juge, mais partie... Les nobles sentiments qui accompagnent un acte ne prouvent rien au sujet de la valeur de celui-ci: malgré un état d'élévation très pathétique, l'artiste peut accoucher d'une très pauvre chose. Il vaudrait mieux dire que ces impulsions sont trompeuses: elles détournent notre regard, notre force de jugement critique, elles détournent de la précaution, du soupçon que nous faisons une bêtise... elles nous rendent bêtes.

172.

L'idée qu'il appartient à l'humanité de résoudre une tâche générale, que dans son ensemble celle-ci tend vers un but quelconque, cette idée très obscure et arbitraire est encore fort jeune. Peut-être s'en débarrassera-t-on de nouveau avant qu'elle ne devienne une " idée fixe "... Elle ne forme pas un ensemble, cette humanité: elle est une multiplicité indissoluble de phénomènes vitaux, ascendants et descendants, - elle ne possède pas de jeunesse à quoi succède une maturité et enfin une vieillesse. Au contraire, les couches sont confondues et superposées - et dans quelques milliers d'années il pourra y avoir des types d'hommes plus jeunes que ceux aujourd'hui démontrables. La décadence, d'autre part, appartient à toutes les époques de l'humanité : partout il y a des déchets et des matières de décomposition: c'est le processus vital lui-même qui fait que les éléments de régression et de déchet s'éliminent.

***

Sous l'empire du préjugé chrétien, cette question n'a pas du tout été posée: le sens était donné par le salut de chaque âme particulière; le plus ou moins dans la durée de l'humanité n'entrait pas en ligne de compte. Les meilleurs chrétiens désiraient que la fin vint aussitôt que possible; on n'avait aucun doute au sujet de ce qui était nécessaire à l'individu... La tâche se présentait dans le présent pour chaque individu, comme elle devait se présenter dans n'importe quel avenir pour les hommes de l'avenir: la valeur, le sens, le cercle des valeurs étaient fixes, absolus, éternels, uns avec Dieu... Ce qui déviait de ce type éternel était impie, diabolique, criminel...
Chaque âme trouvait en elle-même le point d'appui de sa valeur: salut ou damnation ! Le salut de l'âme éternelle ! Forme extrême de la personnalisation... Pour chaque âme il n'existait qu'un seul perfectionnement; un seul idéal; un seul chemin du salut... Forme extrême de l'équivalence liée à un agrandissement optique de sa propre importance jusqu'à la folie... Rien que des âmes follement importantes, tournant autour d'elles-mêmes avec une peur épouvantable...

***

Personne ne croit plus maintenant à ces grands airs absurdes: et nous avons passé notre sagesse à travers le crible du mépris. Malgré cela on conserve avec persistance l'habitude optique qui consiste à chercher une valeur dans l'homme en le rapprochant d'un homme idéal: on maintient au fond, tant la perspective de personnalisation que l'équivalence devant l'idéal. En somme, on croit savoir ce qui, par rapport à l'homme idéal, forme l'objet du désir suprême...
Mais cette croyance n'est que la suite des mauvaises habitudes introduites par l'idéal chrétien dans une proportion énorme: car seul un " enfant gâté " pouvait concevoir ce type idéal, tel qu'il apparaît toujours à nouveau, à chaque examen attentif. On croit savoir, en premier lieu, que le rapprochement d'un seul type est désirable; en deuxième lieu de quelle espèce est ce type; en troisième lieu que tout écart de ce type est une régression, une entrave, une perte de force et de puissance chez l'homme... Rêver des conditions où cet homme parfait aurait pour lui l'énorme majorité du nombre: nos socialistes eux-mêmes, sans parler de messieurs les utilitaires, ne sont pas arrivés plus loin. - Par là un but semble s'introduire dans l'évolution de l'homme: en tous les cas la croyance en un progrès vers l'idéal, la seule forme sous laquelle on imagine aujourd'hui une façon de but dans l'histoire de l'homme. En résumé: on a déplacé dans l'avenir la venue du " règne de Dieu ", on l'a placé sur la terre, lui donnant un sens humain, - mais au fond on n'a fait que maintenir la croyance en l'idéal ancien...

173.

L'homme, une petite espèce d'animal surexcité qui, heureusement, a son temps; la vie sur la terre en général: un instant, un incident, une exception sans conséquence, quelque chose qui, pour le caractère général de la terre, demeure sans importance; la terre elle-même, comme toute constellation, un hiatus entre deux néants, un événement sans plan, sans raison, sans volonté, sans conscience, la pire nécessité, la nécessité bête... Quelque chose se révolte en nous contre cette façon de voir; le serpent de la vanité nous dit que " tout cela doit être faux: car cela révolte... Tout cela ne pourrait-il être qu'apparence ? Et l'homme malgré tout, pour parler avec Kant, serait... - "

174.

La nécessité des valeurs fausses. - On peut réfuter un jugement en démontrant qu'il est conditionné: mais par là la nécessité de l'émettre n'est pas supprimée. Les valeurs erronées ne peuvent être exterminées par le raisonnement: tout aussi peu qu'une optique fausse dans les yeux d'un malade. Il faut comprendre la nécessité de leur présence: elles sont la conséquence de causes qui n'ont rien à voir avec des raisons.

175.

Il faut considérer tout ce qui s'était accumulé comme une émanation de cette suprême idéalité morale: et comment presque toutes les autres valeurs s'étaient cristallisées autour de cet idéal. Ceci démontre que cet idéal a été désiré le plus longtemps et avec la plus grande ferveur, - qu'il n'a pas été atteint: autrement, il aurait déçu (c'est-à-dire qu'il aurait été suivi d'une évaluation plus modérée).
Le saint considéré comme l'espèce la plus puissante de l'humanité - : cette idée a élevé à un point si supérieur la valeur de la perfection morale. Il faut imaginer toute la connaissance s'efforçant de démontrer que l'homme moral est le plus puissant, le plus divin. - La victoire remportée sur les sens, sur les désirs - tout cela éveillait la crainte; - ce qui était contre nature apparaissait comme quelque chose de surnaturel, venant de l'au-delà...

176.

Le désir fait paraître plus grand ce que l'on veut posséder; il augmente même par le fait qu'il n'est pas satisfait, - les plus grandes idées sont celles que le désir le plus violent et le plus prolongé a produites. Nous prêtons aux choses une valeur toujours plus grande à mesure qu'augmente notre désir d'elles: lorsque les " valeurs morales " sont devenues les valeurs supérieures on peut en induire que l'idéal moral était réalisé moins que tout autre (en tant qu'il passait pour être l'au-delà de tous les maux, le moyen de salut). Avec une ardeur toujours croissante, l'humanité n'a fait qu'embrasser des nuages: elle a fini par appeler " Dieu " son désespoir et son impuissance...

177.

L'hypothèse morale ayant pour but la justification de Dieu disait: il faut que le mal soit fait volontairement (ceci seulement pour que l'on puisse croire que le bien est également fait volontairement), et, d'autre part, tout mal et toute souffrance ont un but de salut.
L'idée de " faute " ne devait pas remonter jusqu'à la cause primitive du monde, et l'idée de " punition " était considérée comme un bienfait éducateur, par conséquent comme l'acte d'un Dieu bon.
Domination absolue de l'évaluation morale au-dessus de toute autre évaluation; on était certain que Dieu ne pouvait être méchant et ne pouvait rien faire de nuisible, c'est-à-dire qu'au mot de perfection ne s'attachait qu'une idée de perfection morale.

178.

De qui la morale est-elle la volonté de puissance ? - Le trait commun dans l'histoire de la morale depuis Socrate, c'est la tentative faite pour amener les valeurs morales à la domination sur toutes les autres valeurs: de façon à ce qu'elles soient non seulement les guides et les juges de la vie, mais encore les guides et les juges 1) de la connaissance, 2) des arts, 3) des aspirations politiques et sociales. " Devenir meilleur " considéré comme la seule tâche, tout le reste n'est que moyen vers ce but (ou perturbation, entrave, danger: et doit par conséquent être combattu jusqu'à la destruction... ) - Il y a un mouvement semblable en Chine. Il y en a un aussi aux Indes.
Que signifie de la part des valeurs morales cette volonté de puissance qui, en des évolutions prodigieuses, s'est déroulée jusqu'à présent sur la terre ?
Réponse: - trois puissances sont cachées derrière elle: 1) l'instinct du troupeau dirigé contre les forts et les indépendants; 2) l'instinct de celui qui souffre et du déshérité dirigé contre les heureux; 3) l'instinct du médiocre dirigé contre les exceptions. - Avantage énorme de ce mouvement quelle que soit la dose de cruauté, de fausseté et d'esprit borné qui y a participé (car l'histoire de la lutte de la morale avec les instincts fondamentaux de la vie est elle-même la plus grande immoralité qu'il y ait eu jusqu'à présent sur la terre...).

179.

La prédominance des valeurs morales. - Suite de cette prédominance: la corruption de la psychologie, etc., la fatalité qui partout y est attachée. Que signifie cette prédominance ? De quoi est-elle l'indice ?
D'une affirmation ou d'une négation plus impérieuses sur ce domaine. On a utilisé toutes les façons d'impératif, pour faire apparaître les valeurs morales comme déterminées; elles ont été ordonnées le plus longtemps: - elles semblent instinctivement être des commandements intérieurs... Les conditions de subsistance de la société s'expriment par le fait que les valeurs morales sont considérées comme indiscutables. La pratique: c'est-à-dire l'utilité qu'il y a à s'entendre réciproquement au sujet des valeurs supérieures, est parvenue là à une sorte de sanction. Nous voyons utilisés tous les moyens par quoi la réflexion et la critique peuvent être paralysés sur ce domaine: - quelle est encore l'attitude de Kant ! sans parler de ceux qui considèrent que c'est immoral de vouloir faire ici des " recherches ". -

180.

Comment est-il possible que quelqu'un n'ait de respect devant lui-même que par rapport aux valeurs morales, qu'il subordonne toute autre chose à ces valeurs et en fasse peu de cas, en comparaison du bien, du mal, de l'amendement, du salut de l'âme, etc.? par exemple Henri Fréd. Amiel. Que signifie l'idiosyncrasie morale ? - je veux dire tant au point de vue psychologique qu'au point de vue physiologique, par exemple chez Pascal. Il s'agit donc de cas où de grandes qualités autres ne manquent pas; encore dans le cas de Shopenhauer qui visiblement estimait ce qu'il ne possédait pas, ce qu'il ne pouvait posséder... - N'est-ce pas la conséquence d'une simple habitude d'interprétation morale de conditions qui, de fait, sont des conditions de douleur et de déplaisir ? n'est-ce pas une espèce particulière de sensibilité qui ne comprend pas la cause de ses nombreux sentiments de déplaisir, mais qui croit se les expliquer par des hypothèses morales ? De cette façon un sentiment de bien-être occasionnel, une impression de force apparaissent toujours sous l'optique de la " bonne conscience ", illuminés par la proximité de Dieu, par la conscience du salut !... Donc l'idiosyncratiste moral possède sa valeur véritable: 1) soit dans le rapprochement du type de vertu dans la société: il est le " brave homme ", l'homme " équitable ", - un état moyen de haute considération: médiocre dans ses capacités, mais dans toutes ses aspirations, honnête, consciencieux, ferme, vénéré, éprouvé; 2) soit qu'il croit posséder cette valeur parce que, d'une façon générale, il ne saurait comprendre autrement toutes ses conditions -, il est inconnu à lui-même, il s'interprète de la sorte. - La morale est le seul schéma d'interprétation en face duquel l'homme puisse se supporter lui-même: - une espèce de fierté ?...

181.

Les grandes falsifications sous le règne des valeurs morales: - 1) dans l'histoire (y compris la politique); 2) dans la théorie de la connaissance; 3) dans le jugement porté sur l'art et les artistes; 4) dans l'estimation des hommes et des actes (des peuples et des races); 5) dans la psychologie; 6) dans la construction des philosophies (" ordre moral " et choses semblables); 7) dans la physiologie, doctrine de l'évolution, " perfectionnement ", " socialisation ", " sélection ").

182.

1. La falsification par principe de l'histoire, pour lui faire donner la preuve de l'évaluation morale:
a) la décadence d'un peuple et la corruption;
b) l'essor d'un peuple et la vertu;
c) apogée d'un peuple ("de sa culture"), conséquence de son élévation morale.
2) La falsification par principe des grands hommes, des grands créateurs, des grandes époques:
On veut que la foi soit la distinction des grands: cependant le manque d'égard, le scepticisme, le droit de se soustraire à une croyance, l'" immoralité " font partie de la grandeur (César, Frédéric le Grand, Napoléon, mais aussi Homère, Aristophane, Léonard de Vinci, Goethe). On intercepte toujours ce qui est l'essentiel chez eux, leur " libre arbitre ". -

183.

Le grand faux monnayage nihiliste avec un habile mauvais usage des valeurs morales:
a) l'amour considéré comme un dépouillement de la personnalité; de même la compassion.
b) Seul l'intellect, dépouillé de sa personnalité (" le philosophe "), connaît la vérité, " l'être véritable et l'essence véritable des choses ".
c) Le génie, les grands hommes sont grands, parce que ce n'est pas eux-mêmes et leur cause qu'ils cherchent: la valeur de l'homme grandit dans le rapport où il se ruine lui-même.
d) L'art, l'oeuvre du " sujet pur, de volonté libre ", méconnaissance de l'" objectivité ".
e) Le bonheur, but de la vie; la vertu, moyen pour arriver à ce but.
La condamnation pessimiste de la vie chez Schopenhauer est une condamnation morale. Transposition des mesures du troupeau sur le domaine métaphysique. L'" individu " manque de sens, il faut par conséquent lui donner une origine dans l'" en soi " (et une signification de son existence comme " erreur "; les parents ne sont qu'une " cause occasionnelle ".

184.

Les grands crimes dans la psychologie:
1) On a falsifié tout déplaisir, tout malheur, en y mêlant la culpabilité (la faute), (on a enlevé son innocence à la douleur);
2) On a stigmatisé tous les sentiments de plaisir intense (la pétulance, la volupté, le triomphe, la fierté, l'audace, la connaissance, l'assurance et le bonheur en soi), on les a mis en suspicion, y voyant le péché et la séduction;
3) On a prêté les noms les plus sacrés aux sentiments de faiblesse, aux lâchetés intimes, au manque de courage personnel, on les a affublés des noms les plus sacrés, pour enseigner qu'ils sont désirables au sens le plus élevé;
4) On a donné une fausse interprétation à tout ce qui est grand dans l'homme, pour en faire le reniement et le sacrifice de soi en faveur de quelque chose d'autre, pour les autres; même chez le connaisseur, même chez l'artiste le dépouillement de la personnalité a été traîtreusement présenté comme la cause de la connaissance la plus haute, du savoir le plus profond;
5) On a falsifié l'amour pour en faire l'abandon (et l'altruisme), tandis qu'en réalité il est une prise, et que seulement dans la surabondance de la personnalité il abandonne quelque chose de lui-même. Seules les personnes les plus entières peuvent aimer; celles qui ont dépouillé leur personnalité, " les objectifs " sont les plus mauvais amants (demandez donc aux femmes !). Il en est de même de l'amour de Dieu ou de la " patrie ": il faut pouvoir se reposer fortement sur soi-même. (L'égoïsme c'est l'intensification du moi, l'altruisme l'intensification du non-moi);
6) On a considéré la vie comme une punition, le bonheur comme une tentation, la passion comme quelque chose de diabolique; la confiance en soi comme impie.
Toute cette psychologie est une psychologie de l'entrave, une sorte d'emmurage par crainte; d'une part le grand nombre (les déshérités et les médiocres) veut se mettre en garde contre les plus forts ( - et les détruire dans leur développement), et, d'autre part, il veut sanctifier et faire garder seuls en honneur les instincts qui le font le mieux prospérer lui-même. Comparez le sacerdoce juif.

185.

Comment, sous la pression de la morale ascétique du renoncement de soi, les sentiments de l'amour, de la bonté et de la pitié, même ceux de la justice, de la générosité, de l'héroïsme, furent-ils précisément méconnus: Chapitre principal.
Ce sont la richesse de la personnalité, la plénitude de soi, la surabondance et le don, le bien-être instinctif et l'affirmation de soi qui constituent le grand sacrifice et le grand amour: c'est un fort et divin personnalisme d'où sortent ces passions, avec autant de certitude que le désir de dominer, d'empiéter, que la certitude intérieure d'avoir un droit sur tous. Les sentiments contraires, selon l'acception commune, sont bien plutôt un même sentiment; et si l'on ne reste pas dans sa peau, ferme et brave, on n'a rien à donner et il est bien inutile de tendre la main pour protéger et soutenir...
Comment a-t-on pu transformer le sens de ces instincts, au point que l'homme a pu considérer comme précieux ce qui va contre son moi ? le sacrifice de son moi à un autre moi ! Honte à ce misérable mensonge psychologique qui a eu jusqu'à présent le verbe si haut dans l'Eglise et dans la philosophie infestée par l'Eglise !
Si l'homme est profondément enclin à pécher, il ne peut que se haïr lui-même. Et, au fond, il n'aurait pas le droit d'avoir vis-à-vis de ses semblables un autre sentiment qu'à l'égard de lui-même; l'amour des hommes a besoin d'une justification, - on la trouve dans le fait que Dieu a ordonné cet amour. - Il s'ensuit que tous les instincts naturels de l'homme (ses penchants à l'amour, etc.) lui paraissent interdits par eux-mêmes, et qu'il n'y a droit, après les avoir reniés, qu'en vertu de l'obéissance à un ordre de Dieu... Pascal, l'admirable logicien du christianisme, alla jusque-là ! Que l'on considère ses sentiments à l'égard de sa soeur. " Ne pas se faire aimer ", c'est cela qui lui semblait être chrétien.

186.

Les résidus de la dépréciation de la nature par la transcendance morale: valeur du renoncement, culte de l'altruisme; croyance à une récompense dans le jeu des enchantements; croyance à la " bonté ", au " génie " même, comme si l'un comme l'autre étaient la conséquence du renoncement; la continuation de la sanction de l'Eglise dans la vie civile; vouloir à tout prix méconnaître l'histoire (comme si elle était oeuvre éducatrice pour des fins morales) ou être pessimiste en regard de l'histoire (ce dernier état d'esprit est une conséquence de la dépréciation de la nature tout aussi bien que cette pseudo-justification, cette insistance à ne pas vouloir regarder ce que voit le pessimiste - ).

187.

" La morale pour la morale. " - C'est là un degré important dans la dénaturation de la morale: elle apparaît elle-même comme valeur dernière. Dans cette phase, la religion s'est imprégnée d'elle: c'est le cas du judaïsme par exemple. Et de même il existe une phase où elle se sépare de nouveau de la religion et où nul Dieu ne lui paraît assez "moral": alors elle préfère un idéal impersonnel... C'est le cas maintenant.
" L'art pour l'art " - principe tout aussi dangereux: on introduit ainsi dans les choses une opposition dangereuse, - et l'on aboutit à une calomnie de la réalité ("idéalisation" dans le sens de la laideur). Lorsque l'on dégage un idéal de la réalité, on abaisse la réalité, on l'appauvrit ou la calomnie. " Le beau pour le beau ", " le vrai pour le vrai ", " le bien pour le bien " - ce sont là trois formes du mauvais oeil pour la réalité.
- L'art, la connaissance, la morale sont des moyens: au lieu de reconnaître en eux l'intention de rendre la vie plus intense on les a mis en rapport avec une opposition de la vie, avec "Dieu", - en quelque sorte comme des révélations d'un monde supérieur que l'on voit transparaître de temps en temps à travers celui-ci...
" Beau et laid ", " vrai et faux ", " bien et mal " - ces séparations et ces antagonismes révèlent des conditions d'existence et de gradation, non seulement chez l'homme en général, mais chez n'importe quel complexe solide et durable qui veut se séparer de ses adversaires. La guerre qui est ainsi créée est le point essentiel: elle est un moyen de séparation qui renforce l'isolement.

188.

La dénaturation de la morale. - On veut séparer les actes des hommes qui les exécutent; on veut tourner la haine et le mépris contre le " péché "; on croit qu'il existe des actes qui, par eux-mêmes, sont bons ou mauvais.
Rétablissement de la "nature": par lui-même un acte est absolument dépourvu de valeur: l'important c'est de savoir qui agit. Le même "crime" peut être, dans un cas, un privilège supérieur et dans un autre une flétrissure. De fait, c'est l'égoïsme des juges qui interprète une action (ou l'auteur de celle-ci) selon qu'elle leur est utile ou nuisible à eux-mêmes ( - dans le rapport où il y a ressemblance et dissemblance avec eux).

189.

Combien il est faux de dire que la valeur d'un acte dépend de ce qui l'a précédé dans la conscience ! - Et l'on a mesuré la moralité d'après cela, même la criminalité...
La valeur d'un acte doit être mesurée d'après ses conséquences - disent les utilitaires - : l'évaluer d'après son origine implique une impossibilité - celle de connaître cette origine.
Mais peut-on donc connaître les conséquences ? A cinq pas tout au plus. Qui peut dire ce que provoque, suscite un acte, ce qu'il éveille contre lui ? Sert-il de stimulant ? D'étincelle qui met le feu à une matière explosible ?... Les utilitaires sont naïfs. Et, en fin de compte, il nous faudrait savoir d'abord ce qui est utile: là encore leur regard ne s'étend pas plus qu'à cinq pas... Ils n'ont pas idée de la grande Économie qui ne peut pas se passer du mal.
On ne connaît pas l'origine, on ne connaît pas les conséquences: - dès lors un acte a-t-il en général quelque valeur ?
Il reste l'acte lui-même: les phénomènes qui l'accompagnent dans la conscience, le oui et le non qui suivent son exécution: la valeur d'un acte réside-t-elle dans les phénomènes subjectifs qui l'accompagnent ? ( - ce serait là mesurer la valeur de la musique d'après le plaisir ou le déplaisir qu'elle nous cause... qu'elle cause à son compositeur...). Il est visible que l'acte est accompagné de sentiments de valeur, le sentiment de puissance, de contrainte, d'impuissance, par exemple la liberté, l'esprit léger - et, pour poser autrement la question: pourrait-on réduire la valeur d'une action à des valeurs physiologiques: savoir si elle est l'expression de la vie complète ou de la vie entravée ? - Il se peut que sa valeur biologique s'y exprime...
Si donc l'acte ne peut être estimé ni d'après son origine, ni d'après ses conséquences, ni d'après les phénomènes qui l'accompagnent, sa valeur demeure inconnue...

190.

L'" homme bon " comme tyran. - L'humanité a toujours répété la même erreur: elle a fait d'un moyen pour arriver à la vie une mesure de la vie; au lieu de trouver la mesure dans le plus extrême surhaussement de la vie elle-même, dans le problème de la croissance et de l'épuisement, elle a utilisé les moyens d'une façon de vie tout à fait déterminée, à l'exclusion de toutes les autres formes de la vie, bref elle les a utilisés pour critiquer la vie et y faire une sélection. C'est-à-dire que l'homme aime enfin les moyens à cause d'eux-mêmes et qu'il les oublie en tant que moyens: en sorte que ces moyens parviennent maintenant à sa conscience sous forme de but, comme étiages de fins particulières... C'est-à-dire qu'une espèce d'hommes déterminée tient ses conditions d'existence pour des conditions à imposer légalement, pour la " vérité ", le " bien ", la " perfection "; elle tyrannise... C'est une des formes de la foi, de l'instinct, si une espèce d'homme ne se rend pas compte que sa propre espèce est conditionnée, ne se rend pas compte de sa relativité en comparaison des autres espèces. Il semble du moins que c'en est fini d'une espèce d'hommes (peuple, race) lorsqu'elle devient tolérante, concède des droits égaux et ne songe plus à vouloir être maître. -

191.

Si, basés sur l'instinct de la communauté, nous nous imposons des préceptes et nous interdisons certains actes, nous ne nous interdisons pas, si nous possédons quelque raison, une façon d'" être ", un "sentiment ", mais seulement un certain courant, une certaine application de cet " être ", de ce " sentiment ". Mais alors arrive l'idéologue de la vertu, le moraliste, et il dit: " Dieu voit les coeurs ! Que sert-il de vous priver de certaines actions: vous n'en êtes pas meilleurs pour cela ! " Réponse : Monsieur l'homme vertueux aux longues oreilles, nous ne voulons absolument pas être meilleurs, nous sommes très satisfaits de nous-mêmes, nous ne voulons seulement pas nous nuire les uns aux autres, - c'est pourquoi nous défendrons certains actes dans certaines conditions, c'est-à-dire en égard de nous-mêmes, tandis que nous ne saurions honorer assez les mêmes actes, à condition qu'ils s'appliquent à des adversaires de la communauté, par exemple à vous. Nous élevons nos enfants en vue de ces préceptes, ils grandissent sous cette discipline: Si nous étions animés de ce radicalisme qui plaît à Dieu et que recommande votre sainte déraison, si nous avions l'esprit assez mal fait pour condamner la source de ces actes, le " coeur ", le " sentiment ", ce serait là condamner notre existence et avec elle sa condition suprême - un sentiment, un coeur, une passion à qui nous rendons les honneurs suprêmes. Nous évitons par notre décret que ce sentiment n'éclate d'une façon inopportune et cherche à s'ouvrir des voies, - nous agissons sagement en nous donnant de pareilles lois, nous sommes moraux, nous aussi. Ne soupçonnez-vous donc pas combien il nous en coûte, quels sacrifices, quelle discipline, combien de victoires sur nous-mêmes, de quelle dureté nous avons besoin ? Nous sommes véhéments dans nos désirs, il y a des moments où nous voudrions nous dévouer nous-mêmes... Mais, " l'esprit public " se rend maître de nous... observez donc que c'est là presque une définition de la moralité.

192.

Naturalisme moraliste: réduction de la valeur morale, surnaturelle, émancipée en apparence, à sa " nature " véritable: c'est-à-dire à l'immoralité naturelle, à l'" utilité " naturelle, etc. Je puis désigner les tendances de ces considérations sous le nom de naturalisme moraliste: ma tâche c'est de faire revenir les valeurs morales, émancipées en apparence, et qui ont perdu leur nature, à leur nature véritable - c'est-à-dire à leur " immoralité " naturelle.

2. Comment on fait régner la vertu (Préface)

193.

De l'idéal du moraliste. - Ce traité a pour sujet la grande politique de la vertu. Nous l'avons écrit pour l'utilité de ceux qui ont à coeur d'apprendre, non pas comment on devient vertueux, mais comment on rend vertueux, comment on fait régner la vertu. Je veux même démontrer que, pour vouloir une chose - le règne de la vertu - on n'a pas le droit de vouloir cette autre chose; c'est précisément par là que l'on renonce à devenir vertueux. Le sacrifice est grand; mais un pareil but mérite peut-être un pareil sacrifice. Et même des sacrifices plus grands encore !... Et quelques-uns des moralistes les plus célèbres s'y sont risqués. Car ceux-là ont déjà reconnu et anticipé la vérité qui doit être enseignée pour la première fois dans ce traité: à savoir que l'on ne peut atteindre absolument le règne de la vertu que par les mêmes moyens nécessaires pour atteindre une domination quelconque, dans tous les cas pas au moyen de la vertu...
Ce traité a pour sujet, ainsi que je l'ai indiqué, la politique de la vertu: il détermine un idéal de cette politique, il dépeint celle-ci, telle qu'elle devrait être, si quelque chose pouvait être parfait sur cette terre. Or, nul philosophe n'hésitera à désigner le type de la perfection en politique: c'est le machiavélisme. Mais le machiavélisme pur, sans mélange, cru, vert, dans toute son âpreté est surhumain, divin, transcendant; jamais les hommes ne l'atteignent, à peine l'effleurent-ils. Dans cette espèce de politique plus étroite, dans la politique de la vertu, l'idéal ne semble également jamais avoir été atteint. En admettant que l'on ait des yeux pour les choses cachées, on découvre, même chez les moralistes les plus indépendants et les plus conscients ( - et c'est bien le nom de moraliste qu'il faudra donner à ces politiciens de la morale, à tous les créateurs de nouvelles forces morales), on découvre, dis-je, des traces de ce fait qu'eux aussi ont payé leur tribut à la faiblesse humaine. Eux tous aspirent à la vertu, pour leur propre compte, du moins à leurs heures de fatigue: défaut essentiel et capital chez un moraliste - lequel a pour paraître qu'il l'est, c'est là une autre affaire. Ou plutôt ce n'est point une autre affaire: un pareil renoncement à soi par principe (au point de vue moral c'est une dissimulation) fait partie du canon du moraliste et des devoirs qu'il s'impose à lui-même: sans eux, il n'arrivera jamais à sa manière de perfection. Indépendance à l'égard de la morale et aussi à l'égard de la vérité, à cause de ce but qui compense tout sacrifice: à cause du règne de la morale - tel est ce canon. Les moralistes ont besoin de l'attitude de la vertu et aussi de l'attitude de la vérité; leur faute ne commence qu'au moment où ils cèdent à la vertu, où ils perdent leur domination sur la vertu, où ils deviennent moraux eux-mêmes, où ils deviennent véridiques. Un grand moraliste, entre autres choses, doit aussi être nécessairement un grand comédien; son danger c'est de voir sa dissimulation devenir imperceptiblement une seconde nature, de même que c'est son idéal de séparer d'une façon divine son esse et son operari: tout ce qu'il fait, il faut qu'il le fasse sub specie boni, - un idéal supérieur, lointain, plein d'exigences ! Un idéal divin ! Et, en effet, l'on dit que le moraliste imite ainsi un modèle qui n'est autre que Dieu lui-même: Dieu, le plus grand des immoralistes de l'action qu'il y ait jamais eu, mais qui néanmoins s'entend à rester ce qu'il est, le Dieu bon...

194.

Critique de la loi de Manou. - Le livre tout entier repose sur le mensonge sacré. Est-ce le bien de l'humanité qui a inspiré tout ce système ? Cette espèce d'hommes qui croyait au côté intéressé de toute action était-elle intéressée ou non à faire réussir ce système ? Vouloir rendre l'humanité meilleure - d'où vient l'inspiration de cette intention ? Où est prise l'idée de la chose meilleure ?
Nous trouvons une espèce d'hommes, l'espèce sacerdotale, qui a le sentiment d'être le modèle, la tête, l'expression supérieure du type homme: c'est en parlant d'elle-même qu'elle imagine l'idée de la chose " meilleure ". Elle croit à sa prépondérance, elle la veut effectivement: la cause du mensonge sacré est la volonté de puissance...
Établissement de la domination: à cette fin, la domination des idées qui fixe dans le sacerdoce un non plus ultra de puissance. La puissance par le mensonge - eu égard au fait qu'on ne la possède pas physiquement, militairement... Le mensonge comme supplément de la puissance, - une nouvelle conception de la " vérité ".
On se trompe si l'on admet qu'il y a eu ici évolution inconsciente et naïve, une façon de duperie de soi... Les fanatiques ne sont pas les inventeurs de pareils systèmes d'oppression imaginés dans tous leurs détails... Ici la circonspection la plus froide a été à l'oeuvre: la même circonspection que celle de Platon, lorsqu'il imagina son " État ". - " Il faut vouloir les moyens lorsque l'on veut le but " - tous les législateurs voyaient clair dans cet examen de politicien.
Nous possédons le modèle classique qui est spécifiquement arien: nous pouvons donc rendre responsable du mensonge le plus systématique qui ait jamais été fait l'espèce d'homme la mieux douée et la plus avisée... On a imité ce modèle presque partout: l'influence arienne a corrompu le vieux monde...

195.

Celui qui sait comment naît une réputation aura de la méfiance même à l'égard de la réputation dont jouit la vertu.

196.

La morale est tout aussi " immorale " que toute autre chose sur la terre; la moralité elle-même est une forme de l'immoralité.
Le grand soulagement que procure cette conviction. La contradiction disparaît dans les choses, l'unité qu'il y a dans tout ce qui arrive est sauvée.

197.

Par quel moyen une vertu arrive-t-elle à la puissance ? - Exactement par les mêmes moyens qu'un parti politique: la calomnie, la suspicion, la destruction souterraine des partis qui s'opposent à lui et qui possèdent déjà le pouvoir, changement de leurs noms en les débaptisant, persécution et railleries systématiques. Par conséquent rien que par des " immoralités ".
Comment un désir agit-il avec lui-même pour se transformer en vertu ? - Il se débaptise; il nie systématiquement ses intentions; il s'exerce à se mal comprendre; il s'allie avec des vertus existantes et reconnues; il affiche une grande inimitié contre les adversaires de celle ci - Il s'agit de s'acheter, si possible, la protection des puissances sacrées; il faut enivrer, enthousiasmer; la tartuferie de l'idéalisme: le gager un parti, soit qu'il triomphe, soit qu'il périsse... devenir inconscient, naïf...

198.

La fausseté. - Tout instinct souverain se sert des autres comme d'un instrument, il en fait sa cour, ses flatteurs: il ne se laisse jamais appeler par ses vilains noms: et il ne tolère pas d'autres louanges, à moins qu'il ne soit en même temps loué indirectement. Autour de tout instinct souverain se cristallisent toutes les louanges et tous les blâmes pour devenir un ordre fixe et une étiquette. - C'est là une des causes de la fausseté.
Tout instinct qui aspire à la domination, mais qui se trouve encore sous un joug, a besoin de se servir, pour se fortifier et pour soutenir le sentiment de sa dignité, de tous les beaux noms et de toutes les valeurs reconnues: ce qui fait qu'il ose se présenter le plus souvent sous le nom du " maître " qu'il combat et dont il veut se libérer (par exemple, sous le règne des valeurs chrétiennes, le désir de la chair ou le désir de puissance). - C'est là l'autre cause de la fausseté.
Dans les deux cas, règne une naïveté absolue: la fausseté n'entre pas dans la conscience. C'est un signe d'instinct brisé lorsque l'homme voit séparément l'élément d'impulsion et son " expression " (" le masque ") - signe de contradiction intérieure et entrave à la victoire.

***

La sensualité dans ses déguisements: 1) Sous forme d'idéalisme (" Platon "), particulier à la jeunesse, créant la même image grossissante sous laquelle apparaît la bien-aimée dans les cas particuliers; une incrustation, un agrandissement, une transfiguration, mettant de l'infini autour de toute chose. - 2) Dans la religion de l'amour: " un beau jeune homme, une belle femme ", divin de quelque façon, un fiancé, une fiancée de l'âme. - 3) Dans l'art, comme force " décorative ": de même que l'homme voit la femme, en lui attribuant en quelque sorte toutes les qualités existantes, de même la sensualité de l'artiste réunit en un seul objet tout ce qu'il vénère et tient haut - de la sorte il complète un objet (il l'" idéalise "). La femme, consciente du sentiment que l'homme éprouve à son égard, vient au-devant de ses efforts d'idéalisation, en se parant, en marchant et en dansant bien, en exprimant des pensées délicates: de même elle observe la pudeur, la réserve, la distance - avec le sûr instinct que par là le pouvoir idéalisateur de l'homme grandira. ( - Avec la prodigieuse subtilité de l'instinct féminin, la pudeur n'est nullement de l'hypocrisie consciente: la femme devine que c'est précisément la chasteté naïve et véritable qui séduit le plus l'homme et le pousse à une estimation trop élevée. C'est pourquoi la femme est naïve par la subtilité d'instinct qui lui conseille l'utilité de l'innocence. Une intention volontaire de clore les yeux sur elle-même... Partout où la simulation fait plus d'effet lorsqu'elle est inconsciente elle devient inconsciente.)

199.

Un idéal qui veut s'imposer ou se maintenir cherche à s'appuyer: a) sur une origine supposée; b) sur une prétendue parenté avec des puissances idéales qui existent déjà: c) sur le frisson du mystère, comme si une puissance indiscutable parlait là; d) sur la calomnie à l'égard de l'idéal adverse; e) sur une doctrine mensongère de l'avantage qui en résulte, par exemple: le bonheur, le repos de l'âme, la paix, ou encore l'aide d'un Dieu puissant, etc. - Pour la psychologie de l'Idéaliste: Carlyle, Schiller, Michelet.
A-t-on ainsi mis à jour toutes les mesures de défense et de protection par quoi un idéal se maintient: l'a-t-on ainsi réfuté ? Il s'est simplement servi des moyens qui font vivre et grandir tout ce qui est vivant, - ces moyens sont tous " immoraux".
Mon expérience: toutes les forces et tous les instincts grâce auxquels il y a vie et croissance sont chargés de l'anathème de la morale: la morale étant l'instinct de la négation de la vie. Il faut anéantir la morale pour délivrer la vie.

200.

a) Les chemins de la puissance: introduire la nouvelle vertu sous le nom de vertu ancienne, - éveiller l'" intérêt " pour elle (montrer le " bonheur " qui en résulte et le contraire); l'art de la calomnie contre tout ce qui résiste; - utiliser pour sa glorification les avantages et les hasards; - faire de ses partisans des fanatiques, par les sacrifices et les séparations; - le grand symbolisme.
b) La puissance réalisée: 1. les moyens de contrainte de la vertu; 2. les moyens de séduction de la vertu; 3. l'étiquette (de cour) de la vertu.

201.

Associer le vice à quelque chose de si catégoriquement pénible que l'on finit par fuir devant le vice pour se débarrasser de ce qui est lié à lui. C'est le célèbre cas de Tannh”user. Tannh”user, exaspéré par la musique de Wagner qui lui fait perdre toute sa patience, n'y tient plus, même chez Madame Vénus: tout à coup la vertu commence à avoir du charme pour lui; une jeune vierge de Thuringe se met à monter en prix et, ce qui est plus grave encore, il goûte même la mélodie de Wolfram d'Eschenbach...

202.

Le patronat de la vertu. - L'avidité, le désir de dominer, la paresse, la niaiserie, la crainte: ils ont tous un intérêt dans la cause de la vertu, c'est pourquoi elle est inébranlable.

203.

Conséquences de la lutte: celui qui lutte essaye de transformer son adversaire pour en faire son antipode, - dans son esprit seulement, bien entendu. Il cherche à croire en lui-même au point qu'il peut avoir le courage de la " bonne cause " (comme s'il détenait celle-ci): comme si la raison, le goût, la vertu étaient combattus par son adversaire... La foi dont il a besoin, comme le moyen de défense et d'agression le plus fort qu'il y ait, est la foi en lui-même, mais mal interprétée sous le nom de foi en Dieu. - Il n'imagine jamais les avantages et les utilités de la victoire, mais toujours seulement la victoire à cause de la victoire, sous le nom de " victoire de Dieu "-. Toute petite communauté (et même tout individu) se trouvant en lutte cherche à se convaincre de ceci: " Nous avons le bon goût, le bon jugement et la vertu de notre côté... " La lutte oblige à une pareille exagération de l'estime de soi.

204.

Toute société a la tendance de réduire ses adversaires jusqu'à la caricature - du moins dans son imagination - et de les affamer en quelque sorte. Une pareille caricature c'est, par exemple, notre " criminel ". Au milieu du régime aristocratique de l'Empire romain, le juif était réduit à la caricature. Parmi les artistes, c'est " M. Prud'homme " et le " bourgeois "; parmi les gens pieux, l'impie; parmi les aristocrates, l'homme du peuple. Parmi les immoralistes, le moraliste devient une caricature: c'est pour moi, par exemple, le cas de Platon.

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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