Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

129.

Christianisme. - Un naïf effort vers un mouvement de la paix bouddhique, jaillissant du véritable foyer du ressentiment... mais retourné par saint Paul qui en fit une doctrine du mystère païen, propre à s'accorder enfin avec toute l'organisation de l'Etat... à faire la guerre, à condamner, à martyriser, à conjurer, à haïr.
Saint Paul s'appuie sur le besoin de mystère des grandes masses religieusement agitées: il cherche une victime, une fantasmagorie sanglante, qui puisse entrer en lutte avec les images des cultes secrets: Dieux mis en croix, le calice de sang, l'union mystique avec la " victime ".
Il cherche la continuité de l'existence après la mort (l'existence bienheureuse de l'âme individuelle rachetée) qu'il met en relation de cause avec cette victime, par la résurrection (d'après l'exemple de Dionysos, de Mithras, d'Osiris).
Il faut qu'il mette au premier plan l'idée de faute et de péché, non point une pratique nouvelle comme Jésus lui-même la montra et l'enseigna), mais un culte nouveau, une foi nouvelle, la croyance à une métaphore miraculeuse (le " salut " par la foi).
Il a compris le grand besoin du monde païen et de ces simples faits de la vie et de la mort du Christ; il a donné une image absolument arbitraire, accentuant tout à nouveau, déplaçant partout le centre de gravité... il a annulé par principe le christianisme primitif...
L'attentat contre les prêtres et la théologie a abouti, grâce à saint Paul, à un nouveau sacerdoce, à une nouvelle théologie - à une caste régnante et aussi à une Eglise.
L'atteinte portée à l'importance exagérée que l'on prêtait à la " personne " a abouti à une croyance à la " personnalité éternelle " (au souci du " salut éternel "... ), donc à une exagération paradoxale de l'égoïsme personnel.
Ceci est l'humour de la chose, un humour tragique: saint Paul a établi, en lui prêtant des proportions énormes, ce que le Christ avait justement annulé par sa vie. Enfin, lorsque l'édifice de l'Eglise fut terminé, elle sanctionna même l'existence de l'Etat.

130.

Le " christianisme " est devenu quelque chose de foncièrement différent de ce que fit et voulut son fondateur. Il est le grand mouvement antipaïen de l'Antiquité, déterminé en utilisant la vie, la doctrine et les " paroles " du fondateur du christianisme. Mais par une interprétation absolument arbitraire, selon le schéma de besoins foncièrement différents, on l'a traduit dans le langage de toutes les religions souterraines déjà existantes.
C'est la montée du pessimisme ( - tandis que Jésus voulait apporter la paix et le bonheur des agneaux); et ce pessimisme est le pessimisme des faibles, des vaincus, des opprimés, de ceux qui souffrent...
Ses ennemis mortels sont: 1) la force de caractère, l'esprit et le goût; le " monde "; 2) le " bonheur " classique, la légèreté et le scepticisme distingués, la dure fierté, le libertinage excentrique et la froide frugalité du sage, le raffinement grec dans l'attitude, la parole et la forme. Ses ennemis mortels sont les Romains, tout aussi bien que les Grecs.
Tentative de l'anti-paganisme pour trouver des fondements philosophiques et se rendre acceptable: il eut le flair de se rapprocher des figures ambiguÎs de la culture ancienne, avant tout pour découvrir Platon, cet anti-hellène, ce sémite par instinct... Et aussi le stoïcisme qui est essentiellement l'oeuvre des sémites. ( - La " dignité " envisagée sous sa forme austère, considérée comme loi, la vertu comme grandeur, responsabilité, suprême souveraineté personnelle - tout cela est sémite. Le stoïcien est un chef arabe, drapé d'oripeaux et de concepts grecs.)

131.

Aucun Dieu n'est mort pour nos péchés; il n'y a pas de salut par la foi; pas de résurrection après la mort -tout cela ce sont les fausses monnaies du christianisme véritable et ces malheureux cerveaux brûlés sont responsables de cette supercherie. La vie qui doit servir d'exemple est faite d'amour et d'humilité; dans son abondance de coeur elle ne repousse pas l'être le plus infime, elle renonce, d'une façon formelle, à faire valoir son droit, à se défendre, à la victoire dans le sens de triomphe personnel; elle croit à la béatitude, ici-bas, sur la terre, malgré la misère, la résistance et la mort; elle est conciliante et repousse la colère et le mépris; elle ne veut pas de récompense; elle ne s'engage vis-à-vis de personne; c'est l'abandon dans ce qu'il a de plus spirituel et de plus intellectuel; une vie très fière avec la volonté de la vie pauvre et servile.
Après que l'Eglise se fut laissé prendre toute la pratique chrétienne, lorsqu'elle eut sanctionné formellement la vie dans I'Etat, ce genre de vie que Jésus avait combattu et condamné, elle fut forcée de placer ailleurs le sens du christianisme: dans la foi en des choses incroyables, dans le cérémonial des prières, des adorations, des fêtes, etc. L'idée de " péché ", de " pardon ", de " punition ", de " récompense ", tout ce qui ne jouait aucun rôle et était presque exclu du premier christianisme, tout cela fut maintenant mis au premier plan.
Un épouvantable brouillamini de philosophie grecque et de judaïsme; l'ascétisme; les perpétuels jugements et les condamnations; la hiérarchie, etc.

132.

Pour l'histoire du christianisme. - Changement continuel du milieu: de la sorte la doctrine chrétienne déplace sans cesse l'équilibre... La favorisation des humbles et des petites gens... Le développement de la caritas... Le type " chrétien " adopte de nouveau graduellement ce qu'il avait nié primitivement ( - persistant dans cette négation). - Le chrétien devient citoyen, soldat, juge, ouvrier, commerçant, savant, théologien, prêtre, philosophe, agronome, artiste patriote politicien "prince"..., il reprend tous les agissements qu'il avait reniés ( - la défense personnelle, le jugement sur ses semblables, la punition, le serment, la distinction entre un peuple et un autre, le dénigrement, la colère...). La vie du chrétien finit par être tout entière la vie dont le Christ enseignait qu'il fallait se séparer.
L'Eglise appartient au triomphe de l'Antéchrist, tout aussi bien que l'Etat moderne, que le nationalisme moderne.

133.

Une religion nihiliste, sortie d'un peuple fatigué et suranné, ayant survécu à tous les instincts violents conformes à ce peuple - transportée peu à peu dans un autre milieu, pénétrant enfin parmi les peuples jeunes qui n'ont pas encore vécu du tout - comme cela est singulier ! Un bonheur du déclin et du soir, un bonheur de bergers, prêché à des barbares, à des Germains ! Combien il fallut d'abord germaniser et barbariser tout cela ! A ceux qui avaient rêvé d'un Walhall ! - à ceux qui trouvaient tout le bonheur dans la guerre ! - Une religion sur-nationale, prêchée au milieu d'un chaos, où n'existaient même pas encore de nations !

b) L'idéal chrétien

134.

Les deux grands mouvements nihilistes: a) le bouddhisme, b) le christianisme. Ce dernier est arrivé maintenant seulement aux conditions de culture où il peut remplir sa destination primitive - le niveau où il faut le placer - où il peut se montrer pur...
Notre avantage, c'est de vivre à l'époque de la comparaison, nous pouvons revoir le compte, comme il n'a jamais été revu: nous sommes en général la conscience de l'histoire... Nous jouissons autrement, nous souffrons autrement: la comparaison d'une multiplicité insolite, telle est notre activité instinctive... Nous comprenons tout, nous vivons tout, nous n'avons plus en nous de sentiment d'inimitié... Que ce soit notre avantage ou non, notre curiosité empressée et presque aimante s'en va sans crainte aux choses les plus dangereuses...
" Tout est bien " - nous avons de la peine à être négatifs. Nous souffrons lorsqu'il nous arrive de devenir assez inintelligents pour prendre parti contre quelque chose... En somme, c'est nous autres savants qui répondons aujourd'hui le mieux à la doctrine du Christ. -

135.

Christianismi et buddhismi essentia. - Les deux religions ont en commun: la lutte contre les sentiments d'inimitié - ces sentiments considérés comme la source du mal. Le " bonheur " n'existant que comme chose intérieure.
- L'indifférence à l'égard de l'apparence et de la parade du bonheur.
Bouddhisme: le désir de se séparer de la vie: la clarté philosophique issue d'un haut degré de spiritualité, au milieu des classes supérieures.
Christianisme: au fond il veut la même chose ( - l'Eglise juive est déjà un phénomène de décadence de la vie), mais conformément à une profonde inculture, ignorant au juste l'objet de ses désirs; s'arrêtant au " salut ", comme but suprême...
Les instincts vigoureux de la vie ne sont plus considérés comme propres à engendrer la joie, mais bien plutôt à causer la souffrance:
pour le bouddhiste, en tant que ces instincts poussent à l'action (mais l'action passe pour engendrer le déplaisir...); pour le chrétien, en tant qu'ils occasionnent l'inimité et la contradiction (mais la haine et l'offense passent pour engendrer le déplaisir pour troubler la " paix de l'âme ").

136.

Notre époque est mûre dans un certain sens (c'est-à-dire décadente), comme le fut l'époque de Bouddha... Voilà pourquoi un christianisme est possible sans les dogmes absurdes...
Le bouddhisme et le christianisme sont des religions de déclin: par-delà la culture, la philosophie, l'art, l'Etat.

137.

Bouddha contre le " crucifié ". - Au milieu du mouvement nihiliste on peut encore séparer nettement le courant chrétien du courant bouddhiste. Le mouvement bouddhiste exprime un beau soir, la douceur d'un jour sur son déclin, - c'est la reconnaissance à l'égard de tout ce qui est écoulé, sans oublier ce qui a fait défaut: l'amertume, la déception, la rancune; en fin de compte: le grand amour spirituel ; il a derrière lui le raffinement de la contradiction philosophique, de cela aussi il se repose: mais il lui emprunte encore le rayonnement intellectuel et la rougeur du couchant. ( - Son origine est dans les castes supérieures -.) Le mouvement chrétien est un mouvement de dégénérescence, composé d'éléments de déchet et de rebut de toute sorte: il n'exprime pas l'abaissement d'une race, il est, dès le début, un conglomérat de tous les éléments de déchet morbides qui s'attirent et se cherchent... C'est pourquoi il n'est point national, point conditionné par la race: il s'adresse aux déshérités de partout; il a un fond de rancune contre tout ce qui est bien venu, contre tout ce qui domine, il a besoin d'un symbole qui exprime la malédiction contre les bien-nés et les dominateurs... Il est aussi en opposition avec tous les mouvements intellectuels, toutes les philosophies; il prend parti pour les idiots et prononce une malédiction contre l'esprit. Il est plein de rancune contre ceux qui sont doués, savants d'esprit indépendant: il devine chez eux la santé robuste, la souveraineté.

138.

Comment se comporte une religion arienne, affirmatrice, le produit d'une classe dominante: la règle de Manou.
Comment se comporte une religion sémitique, affirmatrice, le produit d'une classe dominante: la loi de Mahomet, l'Ancien Testament, dans ses parties d'origine reculée.
Comment se comporte une religion sémitique, négatrice, le produit d'une classe opprimée: le Nouveau Testament (d'après les idées indo-ariennes, une religion de Tchândalâ).
Comment se comporte une religion arienne, négatrice, née parmi les castes dominantes: le bouddhisme.
C'est tout à fait dans la règle que nous n'ayons pas de religion de la race arienne opprimée: car ce serait là une contradiction: une race de maîtres est au sommet, ou bien elle périt.

139.

On parle aujourd'hui beaucoup de l'esprit sémitique du Nouveau Testament: mais ce que l'on appelle ainsi n'est que de l'esprit du prêtre, - et dans le code arien de la race la plus pure, dans la loi de Manou, cette façon de " sémitisme " c'est-à-dire d'esprit de prêtre, est pire que n'importe où.
Le développement de l'état sacerdotal juif n'est pas original: les juifs ont appris à connaître leur modèle à Babylone, le schéma en est arien. S'il arrive plus tard à dominer de nouveau en Europe, sous la prépondérance du sang germanique, cela était conforme à l'esprit de la race dominante: un grand atavisme. Le Moyen Âge germanique visait à rétablir l'ordre des castes aryen.
Le mahométisme s'est, d'autre part, inspiré du christianisme: l'utilisation de l'" au-delà " comme instrument de punition.
Le modèle d'une organisation communale invariable, avec des prêtres à la tête - c'est le plus ancien produit de la culture asiatique sur le domaine de l'organisation - a nécessairement poussé à la réflexion et à l'imitation, à tous les points de vue. - Ce fut encore Platon, mais, avant tout, les Égyptiens.

140.

A. Dans la mesure où aujourd'hui le christianisme paraît encore nécessaire, l'homme apparaît inculte et fatal...
B. À d'autres points de vue, il est non seulement nuisible, mais encore extrêmement dangereux, mais il est attirant et séducteur, parce qu'il correspond au caractère morbide de couches entières, de types nombreux de l'humanité actuelle... Ces types s'abandonnent à leur penchant en se livrant à l'aspiration chrétienne - ce sont les décadents de toutes espèces.
Il faut distinguer ici sévèrement entre A et B. Dans le cas A, le christianisme est un remède, ou au moins un moyen de contrainte ( - en rendant même malade, le cas échéant: ce qui peut être utile pour briser la barbarie et la brutalité). Dans le cas B, il est symptôme de la maladie elle-même, il augmente la décadence; ici il agit contre un système de traitement corroborant, il représente alors l'instinct du malade contre ce qui est salutaire. -

141.

Dieu a créé l'homme heureux, oisif, innocent et immortel: notre existence d'ici-bas est une vie fausse, déchue, souillée de péchés, une expiation... La lutte, le travail, la souffrance, la mort sont considérés et appréciés comme des objections contre la vie, comme quelque chose d'anti-naturel, quelque chose qui ne doit pas durer; contre quoi l'on a besoin de remèdes, contre quoi l'on possède des remèdes !...
L'humanité s'est trouvée depuis Adam jusqu'à aujourd'hui dans des conditions anormales: Dieu lui-même a donné son fils pour les fautes d'Adam, afin d'en finir de ces conditions anormales sur la terre: le caractère naturel de la vie est une malédiction; le Christ remet dans les conditions normales celui qui croit en lui: il le rend heureux, oisif et innocent. - Or, la terre n'a pas fini par être fertile, sans travail; les femmes n'enfantent pas sans douleurs; la maladie n'a pas cessé; les plus croyants sont aussi mal en point que les incrédules. Mais l'homme est délivré de la mort et du péché - des affirmations soutenues par l'Eglise, d'autant plus catégoriquement qu'elles ne permettent aucune espèce de contrôle. " Il est exempt de péchés " - non à cause d'un acte personnel, non par suite d'une lutte rigoureuse de sa part, mais racheté par l'acte de rédemption - par conséquent il devient parfait, paradisiaque...
La vie vraie cependant n'est qu'une croyance (c'est-à-dire une illusion, une folie). Toute l'existence véritable de lutte et de combat, pleine de lumières et de ténèbres, n'est qu'une existence mauvaise et fausse: être sauvé par le Fils, voilà la tâche.
" L'homme innocent, oisif, immortel, heureux " - cette conception qui forme l'objet des " suprêmes désirs ", doit être critiquée avant tout. Pourquoi la peine, le travail, la mort, la douleur (et, pour parler en chrétien, la connaissance) vont-ils contre les " suprêmes désirs " ? - Les paresseuses notions chrétiennes du " salut ", de l'" innocence ", de l'" immortalité ".

142.

L'homme supérieur se distingue de l'homme inférieur par son intrépidité et son défi au malheur: c'est signe de régression, lorsque les évaluations eudémoniques commencent à être considérées comme les plus hautes ( - l'épuisement physiologique, l'appauvrissement de la volonté - ). Le christianisme avec sa perspective de " béatitude " est l'horizon typique pour une espèce d'hommes souffrante et appauvrie. La plénitude de la force veut créer, souffrir, disparaître: pour elle le pieux salut des chrétiens est une mauvaise musique et les gestes hiératiques l'ennuient.

143.

Nous avons rétabli l'idéal chrétien: il nous reste à déterminer sa valeur:
1) Quelles sont les valeurs niées par l'idéal chrétien ? Que contient l'idéal contraire ? - La fierté, la distance, la grande responsabilité, l'exubérance, la superbe animalité, les instincts guerriers et conquérants, l'apothéose de la passion, de la vengeance, de la ruse, de la colère, de la volupté, de l'esprit d'aventure, de la connaissance; on nie l'idéal noble: la beauté, la sagesse, la puissance, la splendeur, le caractère dangereux du type homme: l'homme qui détermine des buts, l'homme de l'avenir ( - ici le christianisme se présente comme conséquence du judaïsme. - )
2) Est-il réalisable ? - Oui, mais il est soumis à des conditions climatériques, de même que l'idéal hindou. Tous deux négligent le travail. - Il met à part, en dehors du peuple, de l'Etat, de la communauté de culture, de la juridiction, il rejette l'instruction, le savoir, l'éducation, les bonnes manières, l'industrie, le commerce... il dégage de tout ce qui fait l'utilité et la valeur de l'homme - il circonvient l'homme par une idiosyncrasie de sentiments. Non politique, anti-national, ni agressif ni défensif - il n'est possible que dans une organisation politique et sociale fortement établie qui laisse pulluler, aux dépens de la société, ces parasites sacrés.
3) Il demeure en conséquence de la volonté de plaisir - et rien de plus ! La " félicité céleste " est tenue pour quelque chose qui se démontre soi-même, qui n'a plus besoin de justification, - tout le reste (la façon de vivre et de laisser vivre) n'est qu'un moyen pour atteindre ce but...
Mais c'est là penser pauvrement: la crainte de la douleur, de l'impureté, de la perdition, motifs suffisants pour laisser tout aller à vau-l'eau. Cette façon de penser mesquine est le signe d'une race épuisée; il ne faut pas s'y laisser tromper. (" Devenez comme les enfants. " - Une nature du même ordre: François d'Assise, névrosé, épileptique, visionnaire, comme Jésus.)

144.

Voyons ce que le " vrai chrétien " fait de tout ce que déconseille son instinct: il met en suspicion et traîne dans la boue tout ce qui est beau, riche, fier, tout ce qui brille, et ce qui est puissant, la conscience de soi, la connaissance - bref, toute la culture: son intention est d'enlever à celle-ci sa bonne conscience...

145.

Le christianisme est possible sous forme d'existence privée; il suppose une société étroite, limitée, absolument anti-politique, - il appartient au conventicule. Un " Etat chrétien ", par contre, une "politique chrétienne" apparaissent comme un mensonge éhonté, de même qu'une conduite chrétienne de l'armée qui finirait par traiter en chef d'État-major général le " Dieu des armées ". La papauté, elle aussi, n'a jamais été capable de faire de la politique chrétienne...; et lorsque les réformateurs font de la politique, comme fit Luther, on sait qu'ils procèdent selon Machiavel, tout comme de simples tyrans ou immoralistes.

146.

La " foi " ou les " oeuvres " ? - Mais que les " oeuvres ", l'habitude d'oeuvres déterminées, finissent par engendrer une évaluation particulière et enfin un sentiment, cela est aussi naturel qu'il est anti-naturel de voir de simples " évaluations " sortir des "oeuvres". Il faut s'exercer, non point à renforcer le sentiment de valeur, mais à agir; il faut d'abord pouvoir faire quelque chose... Le dilettantisme chrétien de Luther. La foi est un pont aux ânes. Le fond c'est la conviction profonde de Luther et de ses pareils de leur incapacité aux oeuvres chrétiennes; c'est un fait personnel, caché par une méfiance extrême au sujet de la conduite, savoir si toute manière de faire n'est pas, en général, péché et oeuvre du démon: en sorte que la valeur de l'existence est réduite à quelques états de soumission très intenses (la prière, l'effusion, etc.). - En fin de compte, Luther aurait raison: les instincts qui s'expriment dans toute la manière d'être des réformateurs sont les plus brutaux qu'il y ait. Leur existence n'était supportable pour eux que s'ils se détournaient absolument d'eux-mêmes, pour s'abîmer dans leur contraire, pour s'adonner à l'illusion (la " foi ").

147.

Les chrétiens n'ont jamais pratiqué les actes que Jésus leur avait prescrits, et l'impudente fable de la " justification par la foi " et de la signification supérieure et unique de celle-ci n'est que la conséquence du manque de courage et de volonté que l'Eglise met à revendiquer les oeuvres que Jésus demandait.
Le bouddhiste agit autrement que le non-bouddhiste; le chrétien agit comme tout le monde et possède un christianisme des cérémonies et des états d'âme.
Notre christianisme, en Europe, est si profondément mensonger que nous méritons vraiment le mépris des Arabes, des Hindous, des Chinois... Que l'on écoute les discours du premier homme d'Etat allemand sur ce qui, pendant quarante ans, a préoccupé l'Europe.

148.

L'ironie de la civilisation européenne, c'est que l'on tient telle chose pour vraie et que l'on fait telle autre chose. À quoi sert, par exemple, tout art de la vie et tout sens critique, si l'interprétation ecclésiastique de la Bible, la protestante aussi bien que la catholique, est maintenue avant comme après.

149.

On ne se rend pas assez compte de la barbarie des idées où nous autres Européens, nous vivons encore aujourd'hui. Est-il permis de croire encore de nos jours que le " salut de l'âme " dépend d'un livre !... Et l'on me dit que l'on croit cela encore aujourd'hui.
A quoi sert toute éducation scientifique, toute critique des textes, toute herméneutique si une telle absurdité, comme l'explication de la Bible que maintient l'Eglise, n'a pas encore fait monter à tous les visages la rougeur de la honte ?

150.

C'est chez l'homme le comble de l'esprit mensonger, en matières psychologiques, que d'imaginer un être comme commencement, comme " en soi ", conformément à ce qui, selon sa petite mesure, lui paraît fortuitement bon, sage, puissant, précieux - et de supprimer ainsi toute la causalité, grâce à quoi existe seulement une bonté quelconque, une sagesse quelconque, puis puissance quelconque, grâce à quoi celles-ci ont seulement de la valeur. En un mot, de considérer des éléments de l'origine la plus tardive et la plus conditionnelle comme existant spontanément " en soi ", des éléments qui, loin de s'être formés lentement, seraient peut-être même l'origine de toute formation... Partons de l'expérience que nous avons de chaque cas où un homme s'est élevé bien au-dessus de la mesure humaine, et nous verrons que tout degré supérieur de puissance implique la liberté vis-à-vis du bien et du mal, tout aussi bien que vis-à-vis du " vrai " et du " faux ", et ne peut tenir compte de ce qu'exige la bonté: il en est de même pour tout degré supérieur de sagesse - la bonté y est supprimée tout aussi bien que la véracité, la justice, la vertu et d'autres velléités d'évaluations populaires. Enfin, n'est-il pas visible que tout degré supérieur de bonté suppose déjà une certaine myopie et une certaine contrainte intellectuelles, et aussi l'incapacité de distinguer sur un long espace de temps entre vrai et faux, entre utile et nuisible ? Pour ne rien dire du tout du fait qu'un haut degré de puissance, dans les mains d'une bonté supérieure, amènerait les conséquences les plus fâcheuses (" la suppression du mal "). - Il suffit, en effet, de voir quelles tendances le " Dieu de bonté " inspire à ses croyants: ils ruinent l'humanité au bénéfice des hommes " bons ". - Dans la pratique, ce même Dieu s'est montré, en face de la conformation véritable du monde, comme un Dieu de la plus grande myopie, un Dieu d'impuissance et de diablerie: d'où l'on peut conclure à la valeur de sa conception.
En soi, le savoir et la sagesse n'ont point de valeur; tout aussi peu que la bonté: il faut toujours connaître le but en vue duquel ces qualités prennent de la valeur ou en sont dépourvues. - On pourrait imaginer un but d'où un savoir extrême apparaîtrait comme une non-valeur (si par exemple l'illusion extrême était une des conditions de l'accroissement de la vie, de même si, par exemple, la grande bonté était capable d'entraver et de décourager l'élan du grand désir)... Il est avéré que, pour notre vie humaine, envisagée telle qu'elle est, toute la " vérité ", dans le style chrétien, toute la " bonté ", la " sainteté ", la " divinité " ont plutôt été jusqu'à présent de grands dangers, - maintenant encore l'humanité est en danger de périr à cause d'un idéal contraire à la vie.

151.

Le christianisme, par le fait qu'il a placé au premier plan la doctrine du désintéressement et de l'amour, a été bien loin encore d'élever l'intérêt de l'espèce plus haut que l'intérêt de l'individu. Son véritable effet historique, effet fatal, a été bien au contraire de sublimer l'égoïsme, de pousser l'égoïsme individuel jusqu'à l'extrême ( - jusqu'à l'extrême de l'immortalité personnelle). Grâce au christianisme on a accordé tant d'importance à l'individu, lui donnant une valeur si absolue, que l'on ne pouvait plus sacrifier celui-ci: mais l'espèce ne peut subsister que par des sacrifices d'hommes... Devant Dieu toutes les " âmes " deviennent égales: mais c'est là précisément la plus dangereuse de toutes les évaluations possibles. Si l'on place les individus au même niveau, on met l'espèce en question, et l'on favorise une pratique qui aboutit à la ruine de l'espèce: le christianisme est la contre-partie du principe de la sélection. Le dégénéré et le malade (" le chrétien ") doivent avoir la même valeur que l'homme bien-portant (" le païen "), une valeur plus grande encore, selon le jugement que Pascal a porté sur la santé et la maladie. Mais c'est là contrecarrer la marche naturelle de l'évolution et faire de la contre-nature une loi... Proclamer cet amour universel de l'humanité, c'est, dans la pratique, accorder la préférence à tout ce qui est souffrant, mal venu, dégénéré: de fait, il a abaissé et affaibli la vigueur, la responsabilité, le devoir supérieur de sacrifier des hommes. Selon le schéma de l'évaluation chrétienne, il ne restait plus qu'à se sacrifier soi-même: mais ce reste de sacrifice humain que le christianisme concédait et conseillait même, au point de vue de la discipline générale, n'a aucune espèce de sens. Pour la prospérité de l'espèce, il est indifférent qu'un individu quelconque se sacrifie ( - soit à la façon monacale et ascétique, soit à l'aide de la croix du bûcher et de l'échafaud, comme " martyr " de l'erreur). Pour l'espèce il est nécessaire que le mal-venu, le faible, le dégénéré périssent: mais c'est à ceux-là que le christianisme fait appel en tant que force conservatrice, renforçant ainsi cet instinct déjà puissant chez l'être faible, de se ménager, de se conserver, de se soutenir mutuellement Qu'est la "vertu" et la " charité " dans le christianisme, si ce n'est cette réciprocité dans la conservation, cette solidarité des faibles, cette entrave de la sélection ? Qu'est l'altruisme chrétien, sinon l'égoïsme collectif des faibles qui devine que si tous veillent les uns pour les autres, chacun sera conservé le plus longtemps ?... Si l'on ne considère pas un pareil état d'esprit, comme le comble de l'immoralité, comme un attentat à la vie, on fait partie de ce ramassis de malades et on en a les instincts... Le véritable amour des hommes exige le sacrifice au bien de l'espèce, - il est dur, il est fait de victoires sur soi-même, parce qu'il a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s'appelle christianisme veut justement arriver à ce que personne ne soit sacrifié...

152.

Rien ne serait plus utile et ne devrait être autant encouragé qu'un nihilisme de l'action avec toutes ses conséquences. - De même que je comprends tous les phénomènes du christianisme, du pessimisme, de même je les exprime: " Nous sommes mûrs pour ne pas être; pour nous il est raisonnable de ne pas être. " Ce langage de la " raison" serait aussi, dans ce cas, le langage de la nature sélective.
Ce qui, par contre, est condamnable au-delà de toute expression, c'est le lâche palliatif d'une religion telle que le christianisme: plus exactement de l'Eglise qui, au lieu d'encourager à la mort et à la destruction de soi-même, protège tous les mal-venus et les malades et les pousse à se reproduire.
Problème: quels moyens faudrait-il employer pour réaliser une forme sévère du grand nihilisme contagieux, une forme qui enseignerait et exercerait la mort volontaire avec une minutie vraiment scientifique ( - et qui ne s'arrêterait pas à laisser végéter faiblement les êtres en vue d'une post-existence mensongère - ) ?
On ne saurait assez reprocher au christianisme d'avoir déprécié, par l'idée de l'immortalité personnelle, la valeur d'un pareil mouvement nihiliste, purificateur et grand, tel qu'il était peut-être déjà en train de se former: et encore par l'espoir de résurrection: bref, d'avoir toujours empêché l'acte du nihilisme, le suicide... Il substitua à celui-ci le suicide lent, et, graduellement, une petite existence pauvre, mais durable; graduellement une vie tout à fait ordinaire, bourgeoise et médiocre, etc.

153.

Le christianisme est une dénaturation de la morale de troupeau, sous l'empire de l'aveuglement volontaire et du malentendu le plus absolu. La démocratisation en est une forme naturelle, une forme moins mensongère.
C'est un fait que les opprimés, les inférieurs, toute la grande masse des esclaves et des demi-esclaves veulent arriver à la puissance.
Premier degré: ils se libèrent, - ils se dégagent, en imagination d'abord, ils se reconnaissent, les uns les autres, ils s'imposent.
Deuxième degré: ils entrent en lutte, ils veulent être reconnus; droits égaux, " justice ".
Troisième degré: ils exigent les privilèges ( - ils entraînent les représentants de la puissance de leur côté).
Quatrième degré: ils veulent le pouvoir à eux seuls, et ils l'ont...
Dans le christianisme il y a trois éléments à distinguer: a) les opprimés de toutes espèces, b) les médiocres de toutes espèces, c) les mécontents et les malades de toutes espèces. Au moyen du premier élément, le christianisme lutte contre la noblesse politique et son idéal; au moyen du deuxième élément contre les exceptions et les privilégiés de toute espèce (soit au point de vue moral, soit au point de vue physique - ); au moyen du troisième élément contre l'instinct naturel des êtres bien portants et heureux.
Lorsqu'il devient victorieux, le deuxième élément est mis en relief; car alors le christianisme a gagné en sa faveur les êtres bien portants et heureux (qui lui servent de guerriers pour sa cause), de même les puissants (intéressés comme ils le sont à dominer la masse), - et dès lors, c'est l'instinct de troupeau, la nature moyenne, précieuse à tous les points de vue, qui obtiennent une sanction supérieure par le christianisme. Cette nature moyenne finit par prendre conscience d'elle-même ( - elle trouve le courage de s'avouer - ) au point qu'elle se reconnaît aussi la puissance sur le domaine politique...
La démocratie est le christianisme rendu naturel: une façon de " retour à la nature ", provoqué lorsque la " contre-nature " extrême put être surmontée par l'évaluation opposée. - Conséquence: l'idéal aristocratique commence alors à perdre son caractère naturel (" l'homme supérieur ", " noble ", " artiste " " passion ", " connaissance "; romantisme en tant que culte de l'exception, génie, etc.).

154.

L'évangile: la nouvelle que l'accès du bonheur est ouvert aux humbles, aux pauvres, - qu'il suffit de séparer des institutions, de la tradition, de la tutelle des classes supérieures: en ce sens, la montée du christianisme n'est pas autre chose que la doctrine socialiste par excellence.
Propriété, acquisition, patrie, condition et rang social, tribunaux, police, gouvernement, église, construction, art, militarisme: tout cela ne sont que des entraves au bonheur, des erreurs et des embûches, oeuvres du démon dont le christianisme annonce le châtiment - et tout cela est encore typique dans la doctrine socialiste.
A l'arrière-plan de ces débordements, il y a l'explosion d'une répugnance concentrée contre les " maîtres ", l'instinct profond du bonheur qu'il y aurait rien qu'à se sentir libéré d'une si longue oppression... (C'est généralement le symptôme que les couches inférieures ont été traitées avec trop d'humanité, qu'elles commencent déjà à sentir sur la langue le goût d'un bonheur qui leur est interdit... Ce n'est pas la faim qui engendre les révolutions, c'est le fait que chez le peuple l'appétit vient en mangeant... )

155.

Quand les " maîtres ", eux aussi, peuvent devenir chrétiens. - Cela tient à l'instinct d'une communauté (race, tribu, famille, foyer) si elle considère les conditions et les aspirations à quoi elle doit sa conservation comme ayant de la valeur par elle-même, si elle rabaisse par exemple l'obéissance, l'appui mutuel, les égards, la sobriété, la compassion, - par conséquent tout ce qui se trouve sur son chemin et pourrait la contredire.
Cela tient de même à l'instinct des dominants (soit des individus, soit des classes) s'ils pardonnent et distinguent les vertus grâce à quoi leurs sujets sont maniables et soumis ( - des conditions et des sentiments qui peuvent être aussi éloignés que possible de ceux que l'on admet).
L'instinct de troupeau et l'instinct de domination s'entendent dans la vie pour préconiser une série de qualités et de conditions, - mais pour des raisons différentes: le premier agit par égoïsme immédiat, le second par égoïsme médiat.
La soumission au christianisme de la race des maîtres est essentiellement la conséquence de la conviction que le christianisme est une religion de troupeau qui enseigne l'obéissance: en un mot, que l'on domine plus facilement des chrétiens que des non-chrétiens. Avec cet avertissement, le pape recommande aujourd'hui encore la propagande chrétienne à l'empereur de Chine.
Il faut ajouter à cela que la force de séduction de l'idéal chrétien agit peut-être le plus fortement sur les natures qui aiment le danger, l'aventure et les contrastes, qui aiment tout ce qui comporte des risques, mais qui permet de parvenir à un non plus ultra du sentiment de puissance. Que l'on imagine sainte Thérèse au milieu des instincts héroïques de ses frères: - le christianisme apparaît comme une forme de l'exaltation de la volonté, de la force de volonté, comme une donquichotterie de l'héroïsme...

156.

Les temps sont proches où nous devrons payer cher d'avoir été chrétiens pendant deux mille ans: nous sommes en train de perdre le point d'appui qui nous permettait de vivre, - nous ignorons où nous devons diriger nos pas. Nous nous précipitons brusquement dans les évaluations contraires, avec cette mesure d'énergie engendrée précisément dans l'homme par cette surévaluation extrême de l'homme.
Maintenant tout est faux, de fond en comble, partout des " mots ", pêle-mêle, faibles ou exaltés:
a) On essaye une façon de solution terrestre, mais dans le même sens que le triomphe définitif de la vérité, de l'amour et de la justice (le socialisme: " égalité de la personne ").
b) On cherche également à maintenir l'idéal moral (en laissant sa prépondérance à l'altruisme, à l'abnégation, à la négation de la volonté).
c) On cherche même à maintenir l'au-delà: ne fût-ce que comme x antilogique; mais on l'interprète de façon à ce que l'on puisse en tirer une sorte de consolation métaphysique de vieux style.
d) On cherche à lire la conduite divine d'autrefois dans ce qui arrive, cette direction qui récompense, punit et éduque, et qui mène à un ordre de choses meilleur.
e) On croit, avant comme après, au bien et au mal: de sorte que l'on considère comme tâche la victoire du bien et la destruction du mal ( - c'est bien anglais: le cas typique de cet esprit plat qu'est l'Anglais John Stuart Mill).
f) Le mépris de ce qui est "naturel", du désir, de l'" ego ": tentative d'interpréter même l'intellectualité la plus haute et l'art le plus élevé comme une conséquence du renoncement à la personnalité, comme désintéressement.
g) On permet à l'Eglise de s'immiscer encore dans tous les événements essentiels, dans tous les faits principaux de la vie individuelle, pour leur donner une consécration, un sens supérieur: nous avons toujours l'" Etat chrétien ", le " mariage chrétien ". -

157.

A méditer: comme quoi cette croyance néfaste en une providence divine continue à exister, cette croyance de jadis qui paralyse la main et la raison; comme quoi, sous les formules " nature ", " progrès ", " perfectionnement ", " darwinisme", sous la superstition d'une certaine connexité entre le bonheur et la vertu, le malheur et la faute subsistent encore les idées et les interprétations chrétiennes. Cette confiance absurde en la marche des choses, la " vie ", " l'instinct vital ", cette brave résignation qui se figure qu'il suffit que quelqu'un fasse son devoir pour que tout aille bien - tout cela n'a de sens que si l'on admet une conduite des choses sub specie boni. Le fatalisme lui-même, notre forme actuelle de la sensibilité philosophique, n'est qu'une conséquence de cette longue foi en la volonté de Dieu, une conséquence inconsciente: comme si cela ne dépendait pas de nous que tout aille bien ( - comme si c'était notre droit de laisser aller les choses comme elles vont: l'individu n'étant qu'un mode de la réalité absolue - ).

158.

Formes plus cachées du culte de l'idéal moral chrétien. - L'idée molle et lâche de " nature ", inventée par les enthousiastes de la nature ( - à l'écart de tous les instincts en faveur de ce qu'il a de terrible, d'implacable, de cynique même dans les " aspects " les plus " beaux "), n'est qu'une sorte de tentative de déchiffrer, dans la nature, cette "humanité" christiano-morale; - et la conception de Rousseau, comme si la " nature ", la liberté, la bonté, l'innocence, l'équité, la justice étaient identiques - c'est encore au fond le culte de la morale chrétienne. - Prendre des extraits dans les oeuvres des poètes, pour se rendre compte de leurs admirations, par exemple pour les hautes montagnes, etc. - Ce que celles-ci étaient pour Goethe, - pourquoi il vénérait Spinoza -. Complète ignorance des raisons de ce culte...
L'idée molle et lâche de l'" homme ", à la façon de Comte, de Stuart Mill, au besoin on en fait même un objet de culte... C'est toujours le culte de la morale chrétienne sous un nom nouveau... Chez les libres penseurs, par exemple chez Guyau.
L'idée molle et lâche de " l'art ", envisagé au point de vue de la compassion pour tous ceux qui souffrent, pour les déshérités (il en est même ainsi de l'histoire par exemple chez Thierry): c'est toujours le culte de l'idéal moral chrétien.
Et si l'on veut encore parler de l'idéal socialiste, qu'est-ce, sinon une interprétation lourde et inexacte de l'idéal moral chrétien ?

159.

L'état de corruption. - Il faut comprendre le lien intime qui lie toutes les formes de la corruption, et ne pas oublier la corruption chrétienne (Pascal en est le type); ni la corruption socialiste-communiste (une conséquence de la corruption chrétienne; - la plus haute conception de la société chez les socialistes est, au point de vue scientifique, la plus basse dans la hiérarchie des sociétés); la corruption de l'" au-delà ": comme si, en dehors du monde véritable, celui du devenir, il y en avait un autre, celui de l'être.
Ici il ne saurait y avoir de traité: ici il faut extirper, détruire, faire la guerre, il faut arracher de partout l'étalon chrétien nihiliste et le combattre sous tous les masques... par exemple dans la sociologie actuelle, dans la musique actuelle, dans le pessimisme actuel ( - tout cela ne sont que des formes de l'idéal chrétien - ).
Ou bien c'est une chose qui est vraie, ou bien une autre: vrai, cela veut dire: qui élève le type humain...
Le prêtre, le pasteur des âmes, sont des formes mauvaises de l'existence. Toute l'éducation a été jusqu'à présent dans la détresse, sans direction et sans point d'appui, entachée de contradictions par rapport aux valeurs.

160.

Ce qui a été corrompu par l'abus que l'Eglise en a fait:
1) L'ascétisme: on a à peine encore le courage de mettre en lumière son utilité naturelle, son caractère indispensable au service de l'éducation de la volonté. Le monde absurde de nos éducateurs qui à présent à l'esprit " l'utile serviteur de l'Etat " comme schéma régulateur, croit s'en tirer avec l'" instruction ", le dressage du cerveau; il ne possède même pas la notion qu'il y a quelque chose d'autre qui importe avant tout - l'éducation de la force de volonté; on institue des examens pour tout, sauf pour ce qui est l'essentiel: savoir si on peut vouloir, si on peut promettre: le jeune homme termine son éducation sans avoir seulement un doute, une curiosité au sujet des problèmes supérieurs de l'évaluation de sa nature;
2) Le jeûne: recommandable à tous les points de vue, - aussi comme moyen pour maintenir la subtile faculté de jouir de toutes les bonnes choses (par exemple s'abstenir de lectures, ne plus entendre de musique, ne plus être aimable; il faut aussi avoir des jours de jeûne pour ses vertus);
3) Le " cloître ": l'isolement temporaire, en refusant sévèrement par exemple la correspondance: une façon de profonde méditation et de retour à soi-même, qui ne veut pas éviter les " tentations ", mais les " influences " de l'extérieur; une sortie volontaire du cercle, du milieu; une mise à l'écart, loin de la tyrannie des excitations qui nous condamne à ne dépenser nos forces qu'en réactions et qui ne permet plus à celles-ci de s'accumuler jusqu'à une activité spontanée (regardez donc de près nos savants: ils ne pensent plus que par réactifs, c'est-à-dire qu'il faut qu'ils lisent d'abord avant de penser);
4) Les fêtes. Il faut être très grossier pour ne pas ressentir comme oppression la présence des chrétiens et des valeurs chrétiennes car, grâce à eux, toute disposition solennelle s'en va au diable. Dans la fête il faut comprendre: la fierté, l'impétuosité, l'exubérance; le mépris de toute espèce de sérieux et d'esprit bourgeois; une divine affirmation de soi à cause de la plénitude et de la perfection animale, rien que des états en face desquels le chrétien ne peut pas dire un oui absolu. La fête c'est le paganisme par excellence.
5) Le découragement devant sa propre nature: le travestissement moral. - Le fait de ne pas avoir besoin de formule morale pour approuver une de ses propres passions donne la mesure pour savoir jusqu'à quel point quelqu'un, dans son for intérieur, peut dire oui à la nature, - jusqu'à quel point il lui faut avoir recours à la morale...
6) La mort.

161.

Ne jamais pardonner au christianisme d'avoir ruiné des hommes comme Pascal. Combattre sans trêve, dans le christianisme, cette volonté opiniâtre de briser les âmes les plus fortes et les plus nobles. N'avoir point de repos avant que soit détruite de fond en comble une chose: l'idéal de l'homme inventé par le christianisme, les prétentions que soulève le christianisme à l'égard de l'homme, son oui et son non par rapport à l'homme. L'absurde reliquat de la fable chrétienne, cet embrouillement dans la toile d'araignée des idées et des principes théologiques, tout cela ne nous regarde en rien, et si c'était mille fois plus absurde encore, nous ne remuerions pas un doigt pour nous y opposer. Mais nous combattons cet idéal qui, au moyen de sa beauté maladive et de sa séduction féminine, avec sa secrète éloquence diffamatrice, sourit à toutes les lâchetés, à toutes les vanités des âmes lasses - et les plus forts ont des heures de lassitude -, comme si tout ce qui, dans de pareils moments, pouvait sembler le plus utile et le plus désirable, la confiance, l'ingénuité, la modestie, la patience, l'amour des semblables, l'abnégation et la soumission à la volonté de Dieu, une sorte d'abdication de tout son moi, comme si tout cela était par soi- même quelque chose d'utile et de désirable; comme si l'humble petite âme avortée, le vertueux animal de la moyenne, le mouton du troupeau, qui ose s'appeler homme, voulait non seulement avoir rang avant l'espèce d'homme plus forte, plus méchante, plus avide, plus altière, plus prodigue et, pour ce, cent fois plus exposée au danger, mais encore présenter à l'homme l'idéal absolu, le but, l'étalon, l'objet du plus haut désir. L'érection d'un pareil idéal fut jusqu'à présent la plus inquiétante tentation à quoi fut exposé l'homme: car, par elle, l'exception mieux venue, le coup de bonheur dans la création de l'espèce humaine, ces fortes individualités, où la volonté de puissance et de développement du type homme tout entier font un pas en avant, étaient menacées de destruction. Avec les évaluations de cet idéal, la croissance de ces hommes plus qu'humains devait être entravée dans ses racines. Car ces hommes acceptent volontairement, à cause de leurs exigences et de leurs tâches supérieures, une vie plus dangereuse (au point de vue économique je dirais: élévation des frais d'entreprise avec une plus grande improbabilité de réussite). Ce que nous combattons dans le christianisme ? - Qu'il veuille briser les forts, décourager leur courage, exploiter leurs mauvaises heures et leurs fatigues, transformer leur altière certitude en inquiétude et en misère de conscience; qu'il s'entende à rendre venimeux et malades les instincts nobles, jusqu'à ce que leurs forces, leur volonté de puissance se retournent contre eux-mêmes - jusqu'à ce que les forts périssent des excès de leur mépris de soi et du mauvais traitement qu'ils s'infligent à eux-mêmes: cette épouvantable façon de périr dont Pascal présente l'exemple le plus célèbre.

162.

On a toujours attaqué le christianisme d'une façon non seulement timide, mais encore fausse. Tant que l'on ne considère pas la morale du christianisme comme un attentat capital contre la vie, ses défenseurs ont jeu facile. La question de la simple " vérité " du christianisme - soit par rapport à l'existence de son Dieu ou à l'exactitude historique de sa légende primitive - pour ne point parler du tout de l'astronomie et de la science chrétiennes - est une affaire toute secondaire, tant que l'on n'a pas mis en question la valeur de la morale chrétienne. La morale chrétienne vaut-elle quelque chose ou bien est-elle une honte et une profanation, malgré tout le caractère sacré que revêt son art de séduction ? Il y a des repères de toutes sortes pour le problème de la vérité; et les plus croyants peuvent, en fin de compte, se servir de la logique des plus incrédules pour se créer le droit d'affirmer certaines choses - des choses qu'ils prétendront irréfutables, parce qu'ils croiront qu'elles se trouvent par-delà tous les moyens de réfutation - ce tour de force s'appelle. par exemple, criticisme kantien).

163.

Je considère le christianisme comme le plus néfaste mensonge de séduction qu'il y ait eu jusqu'à présent, comme le grand mensonge impie: je discerne les branches et les dernières pousses de son idéal sous tous les autres travestissements, je repousse tous les compromis avec lui, toutes les positions fausses, - je force à la guerre avec lui.
La moralité des petites gens comme mesure des choses: c'est là la plus répugnante dégénérescence que la civilisation ait présentée jusqu'ici. Et cette espèce d'idéal est suspendu en permanence au-dessus de l'humanité, sous le nom de " Dieu " !

164.

Je n'ai été chrétien à aucune heure de ma vie: je considère tout ce que j'ai vu s'appeler christianisme comme une méprisable équivoque dans les mots, comme une véritable lâcheté devant toutes les puissances qui règnent par ailleurs...
Se prétendre chrétien avec le service militaire obligatoire, le suffrage universel, la civilisation des journaux, - et parler au milieu de tout cela, de " péché ", de " rédemption ", d'" au-delà ", de " mort en croix " - : comment peut-on vivre au milieu de toutes ces promiscuités !

165.

Christianisme. - Celui qui garde aujourd'hui l'équivoque dans ses rapports avec le christianisme, je ne lui tendrai pas le dernier doigt de mes deux mains. Il n'y a ici qu'une seule espèce de loyauté: un non absolu, un non dans la volonté et dans l'action... Qui donc saurait me montrer quelque chose de plus réfuté, quelque chose qui soit jugé sans appel, par tous les sentiments de valeurs supérieures, autant que le christianisme ? Avoir reconnu en lui la séduction en tant que séduction, le grand danger, le chemin du néant, qui a su se faire passer pour chemin de la divinité, avoir reconnu que ces " valeurs éternelles " étaient des valeurs de calomnie - quoi d'autre serait l'objet de notre fierté, quoi d'autre nous distinguerait devant vingt siècles ?...

166.

Le renversement de l'ordre des rangs. - Au milieu de nous, les pieux faux monnayeurs deviennent les Tchândâla - ils occupent la place des charlatans, des empiriques, des faux monnayeurs, des faiseurs de tours: nous les tenons pour les corrupteurs de la volonté, pour les grands calomniateurs qui veulent se venger sur la vie, pour les insurgés parmi les malchanceux de la vie. De la caste des serviteurs, des Soudras, nous avons fait notre classe moyenne, notre " peuple ", la classe qui a entre les mains les décisions politiques.
Par contre, le Tchândâla d'autrefois tient la tête: en première place, les blasphémateurs, les immoralistes, les indépendants de toute espèce, les artistes, les juifs, les jongleurs, - au fond, la classe la plus décriée de la société - : nous nous sommes élevés à des métiers honorables, mieux encore, c'est nous qui déterminons l'honneur sur la terre, la " noblesse "... Nous tous, nous sommes aujourd'hui les avocats de la vie. - Nous sommes la puissance la plus forte, nous autres immoralistes: les autres puissances ont besoin de nous... nous construisons le monde à notre image.
Nous avons transporté l'idée du Tchândâla sur les prêtres, les prophètes de l'au-delà et ce qui se rattache à eux, la société chrétienne, sans excepter ce qu'est de même origine, les pessimistes, les nihilistes, les romantiques de la pitié, les criminels, les vicieux, - toute la sphère et l'idée de " Dieu " comme sauveur a été imaginée.
Nous sommes fiers de n'avoir plus besoin d'être des menteurs, des calomniateurs qui mettent la vie en suspicion...

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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