De l'origine de la religion. - De même que le vulgaire
s'imagine aujourd'hui que la colère est chez lui la cause de son
emportement, l'esprit, la cause de sa pensée, l'âme, la cause
de son sentiment; en un mot, de même que l'on admet encore, inconsidérément,
une foule d'entités psychologiques qui doivent être des causes
- de même, sur une échelle sociale plus naïve encore,
l'homme a interprété ces phénomènes à
l'aide d'entités personnelles. Les états d'âme qui
lui paraissaient étranges, accablants, passionnants, il les considérait
comme des obsessions, des enchantements provoqués par le pouvoir
mystérieux d'une personne. C'est ainsi que le chrétien, l'espèce
d'homme la plus naïve et la plus arriérée, ramène
l'espérance, la tranquillité, le sentiment de " rédemption
", à une inspiration psychologique de Dieu. Parce qu'il est le type
essentiellement souffrant et inquiet, la quiétude, le bonheur, la
résignation lui apparaissent comme quelque chose d'étrange
dont il faut donner une explication. Parmi les races d'une grande vitalité,
intelligentes et fortes, c'est l'épileptique qui éveille
le plus souvent la conviction qu'une puissance étrangère
est en jeu; mais toute espèce d'assujettissement de même ordre,
par exemple la contrainte que l'on remarque chez l'enthousiaste, le poète,
le grand criminel, dans les passions comme l'amour et la haine, pousse
à l'invention de puissances extra-humaines. On concrétise
un état d'âme dans une seule personne, et l'on prétend
que, lorsque cet état se manifeste chez nous, il est l'action de
cette personne. Autrement dit: dans la formation psychologique de Dieu,
un état, pour être l'effet de quelque chose, est personnifié
et revêt le caractère de la cause.
Cependant la logique psychologique dit ceci: le sentiment de puissance,
lorsqu'il s'empare d'une façon soudaine de l'homme et qu'il le subjugue
- c'est le cas dans toutes les grandes passions - éveille une sorte
de doute sur la capacité de la personne: l'homme n'ose pas s'imaginer
qu'il est lui-même la cause de ce sentiment - il imagine donc une
personnalité plus forte, une divinité, qui se substitue à
lui-même, dans le cas donné.
L'origine de la religion se trouve par conséquent dans les extrêmes
sentiments de puissance qui surprennent l'homme par leur caractère
étrange; et, semblable au malade qui sent d'étranges lourdeurs
dans un de ses membres et en conclut qu'un autre homme est couché
sur lui, le naïf homo religiosus se dissocie en plusieurs
personnes. La religion est un cas d'" altération de la personnalité
", une espèce de sentiment de crainte et de terreur devant soi-même...
Mais en même temps une extraordinaire sensation de bonheur et de
supériorité...
Chez les malades, l'impression de santé suffit à faire
croire en Dieu, à une influence de Dieu.
Les états de puissance inspirent à l'homme le sentiment
qu'il est indépendant de la cause, qu'il est irresponsable: ils
viennent sans qu'on les désire, donc nous n'en sommes pas les auteurs...
La volonté non affranchie (c'est-à-dire la conscience d'un
changement en nous, sans que nous l'ayons voulu) exige une volonté
étrangère.
L'homme n'a pas osé s'attribuer à lui-même tous
les moments surprenants et forts de sa vie, il a imaginé que ces
moments étaient " passifs ", qu'il les " subissait " et en était
" subjugué "... La religion est un produit du doute au sujet
de l'unité de l'individu... Dans la même proportion, où
tout ce qui est grand et fort a été considéré
par l'homme comme surhumain et étrange, l'homme s'est
rapetissé, il a départagé les deux faces en deux sphères
absolument différentes, l'une pitoyable et faible, l'autre très
forte et surprenante, appelant la première " homme ", la seconde
" Dieu ".
Il en a continuellement agi ainsi; dans la période d'idiosyncrasie
morale, il n'a pas considéré comme " voulues ", comme
" oeuvre de l'individu " ses sublimes conditions morales. Le chrétien,
lui aussi, substitue à sa personne deux fictions, l'une mesquine
et faible qu'il appelle l'homme, l'autre surnaturelle qu'il appelle Dieu
(Sauveur, Rédempteur)...
La religion a abaissé le concept " homme "; sa conséquence
extrême c'est que tout ce qui est bon, grand, vrai, demeure surhumain
et n'est donné que par grâce...
88.
L'homme ne se connaissait pas au point de vue physiologique, tout au
long de la chaîne qui traverse des milliers d'années: il ne
se connaît pas encore aujourd'hui. De savoir par exemple que l'on
possède un système nerveux ( - et non pas une " âme
" - ), cela demeure encore le privilège des plus instruits. Mais,
en cette matière, l'homme ne se contente pas de ne pas savoir. Il
faut être très humain pour dire " c'est une chose que je ne
sais pas ", pour s'accorder de l'ignorance.
Si par exemple l'homme souffre ou s'il est de bonne humeur, il ne doute
pas qu'il en trouvera la raison, pourvu qu'il cherche. Donc il se met à
chercher... Mais en réalité il ne peut pas trouver cette
cause, parce qu'il ne soupçonne même pas où il devrait
chercher... Qu'arrive-t-il alors ? Il prend une des conséquences
de son état pour la cause de celui-ci: si, par exemple, un
ouvrage entrepris avec de la bonne humeur (entrepris en somme parce que
la bonne humeur donnait le courage de l'entreprendre) réussit, c'est
l'ouvrage qui est la cause de la bonne humeur... De fait la réussite
dépendait de la même chose dont dépendait la bonne
humeur, de la coordination heureuse des forces et des systèmes physiologiques.
Il sent qu'il ne se porte pas bien: par conséquent il
n'en finit pas de ses soucis, de ses scrupules et des critiques qu'il s'adresse...
En vérité l'homme croit que le mauvais état où
il se trouve est une suite de ses scrupules, de ses " péchés
", " de sa critique de soi "...
Mais il finit par se rétablir, souvent après un état
de prostration et d'épuisement profond. " Comment est-il possible
que je sois si libre, si délivré ? C'est là un miracle.
Dieu seul peut avoir fait cela pour moi. " - Conclusion: " Il m'a pardonné
mes péchés "...
On peut déduire de là une pratique: pour provoquer des
sentiments de péché, pour préparer la contrition,
il faut mettre le corps dans un état maladif et nerveux. La méthode
pour en arriver là est connue. Comme de juste, on ne soupçonne
pas la logique du fait: on a besoin d'une interprétation religieuse
pour la macération de la chair, elle apparaît comme
le but par excellence, tandis qu'elle n'est que le moyen pour rendre
possible cette indigestion maladive du repentir (l'" idée fixe
" du péché, l'hypnotisation de la poule par cette ligne qui
est le " péché ").
Le mauvais traitement du corps prépare le terrain nécessaire
à une série de " sentiments du péché ", c'est-à-dire
une souffrance générale qui veut être expliquée...
D'autre part on peut déduire de là également la
méthode de la " rédemption ": on a provoqué toutes
les débauches du sentiment par les prières, les mouvements,
les attitudes, les serments, - l'épuisement s'ensuit, souvent subit,
souvent sous forme épileptique. Et - derrière l'état
de somnolence profond, apparaît l'apparence de guérison -,
en langage religieux: la " rédemption ".
89.
Les grands érotiques de l'idéal, les saints de la sensualité, transfigurée et incomprise, ces apôtres-types de l'" amour " (comme Jésus de Nazareth, saint François d'Assise, saint François de Paule), c'est chez eux que l'instinct sexuel qui se méprend s'égare en quelque sorte par ignorance, jusqu'à ce qu'il soit forcé de se satisfaire au moyen de fantômes: " Dieu ", l'" homme ", la " nature ". Cette satisfaction cependant n'est pas seulement apparente: elle s'accomplit véritablement chez les extatiques de l'union mystique, bien que ce soit en dehors de leur volonté et de leur " compréhension ", non sans qu'elle soit accompagnée des symptômes physiologiques de l'assouvissement sexuel, le plus physique et le plus conforme à la nature.
90.
Autrefois on tenait ces états morbides, - conséquences de l'épuisement physiologique -, parce qu'ils étaient riches en choses soudaines, terribles, inexplicables et incalculables -, pour plus importants que les états de santé et leurs conséquences. On avait peur: on admettait qu'il y a là un monde supérieur. On a rendu responsable de cette naissance de mondes secondaires l'ombre et le rêve, le sommeil et la nuit, les craintes inspirées par la nature. Il faudrait avant tout considérer de ce point de vue les symptômes de l'épuisement physiologique. Les anciennes religions imposent véritablement aux fidèles une discipline qui crée cet état d'épuisement, propre à faire naître de pareilles choses dans la conscience... On croyait avoir pénétré dans une sphère supérieure, où tout cesse d'être connu. - L'apparence d'un pouvoir supérieur...
91.
Le sommeil comme conséquence de l'épuisement, l'épuisement
comme conséquence de toute irritation excessive...
Le besoin de sommeil, la divinisation et l'adoration même de
l'idée de sommeil se retrouvent dans toutes les religions et philosophies
pessimistes.
L'épuisement est dans ce cas un épuisement de race; le
sommeil considéré au point de vue psychologique n'est que
le symbole d'un besoin de repos plus profond et plus considérable...
In
praxi c'est ici la mort qui agit en séductrice, sous le couvert
de son frère le sommeil...
92.
Tout le training chrétien de la pénitence et de la rédemption peut être considéré comme une folie circulaire, provoquée d'une façon arbitraire: bien entendu on ne peut faire naître celle-ci que chez des individus déjà prédestinés, c'est-à-dire de ceux qui ont des dispositions morbides.
93.
Ne pas pouvoir en finir d'un événement, c'est là
déjà un signe de décadence. Ouvrir toujours
à nouveau de vieilles plaies, comme fait le chrétien, se
rouler dans le mépris de soi et la contrition, c'est là une
maladie de plus, dont jamais ne sortira le " salut de l'âme ", mais
seulement une maladie de plus...
Ces " conditions de salut ", chez le chrétien, ne sont que des
variations d'un même état maladif, -l'interprétation
d'une crise survenue, par une formule particulière, déterminée,
non point par la science, mais par l'illusion religieuse.
Lorsque l'on est malade, la bonté même revêt un
caractère maladif... Nous comptons maintenant une grande partie
de l'appareil psychologique dont s'est servi le christianisme parmi les
formes de l'hystérie et les phénomènes épileptiformes.
La pratique de la guérison, de l'âme tout entière,
doit être replacée sur une base physiologique: le "
remords " est, par lui-même, un obstacle à la guérison,
- il faut chercher à tout contre-balancer par des actes nouveaux,
pour échapper, aussi vite que possible, à la langueur provoquée
par la torture que l'on s'inflige à soi-même... On
devrait faire tomber dans le décri, comme nuisibles à la
santé, les exercices purement psychologiques que préconisèrent
l'Eglise et les sectes... On ne guérit pas un malade par les prières
et la conjuration des mauvais esprits: les états de " tranquillité"
qui se produisent sous de telles influences sont loin d'inspirer la confiance
au point de vue psychologique.
On est bien portant, lorsque l'on se rit du sérieux et
de l'ardeur que l'on a mis à s'hypnotiser sur un événement
quelconque de son existence, lorsque le remords nous fait éprouver
quelque chose qui ressemble à l'étonnement du chien qui mord
sur une pierre, - lorsque l'on a honte de se repentir.
La pratique que l'on a utilisée jusqu'à présent,
fût-elle purement psychologique et religieuse, ne tendait qu'à
une transformation des symptômes: elle considérait
qu'un homme était rétabli lorsqu'il s'abaissait devant la
croix, et jurait de devenir un homme bon... Un criminel, cependant, qui
se cramponne à sa destinée, avec une espèce de sérieux
lugubre, et qui ne renie pas son acte après coup, possède
une
santé de l'âme plus grande... Les criminels avec lesquels
Dostoïevski vivait au bagne étaient tous des natures indomptées,
- ne valaient-ils pas cent fois mieux qu'un chrétien au coeur "
brisé " ?
94.
Contre le repentir. - Je n'aime pas cette espèce de lâcheté
à l'égard de son propre acte; il ne faut pas s'abandonner
soi-même sous le coup d'une honte ou d'une affliction inattendues.
Une fierté extrême serait mieux en place. À quoi cela
servirait-il en fin de compte ? Se repentir d'une action, ce n'est pas
la réparer, pas plus que cette action ne s'efface lorsqu'elle est
" pardonnée " ou " expiée " - Il faudrait être théologien
pour croire à une puissance qui détruise une faute: nous
autres immoralistes, nous préférons ne pas croire à
la " faute ". Nous pensons que toutes les actions, de quelque espèce
qu'elles soient, sont de valeur identique dans leur racine; de même,
les actes qui se tournent contre nous peuvent être, par cela
même, utiles au point de vue économique, et désirables
pour le bien public. Dans certains cas particuliers, nous nous avouerons
à nous-mêmes qu'une action aurait facilement pu nous être
épargnée,
- les circonstances seules nous ont prédisposés pour elle.
Qui, d'entre nous, favorisé par les circonstances, n'aurait
pas déjà parcouru toute l'échelle des crimes ?...
C'est pourquoi il ne faut jamais dire: " Je n'aurais pas dû faire
telle chose " -, mais toujours seulement: " Comme c'est étrange
que je n'aie pas fait cela cent fois déjà ! " - En fin de
compte, il y a très peu d'actes qui soient typiques et qui présentent
un véritable raccourci de l'individu; et à considérer
combien peu la plupart des gens sont des individualités, on s'apercevra
combien rarement un homme est caractérisé par un acte
particulier. Nous voyons des actions dictées par les circonstances,
qui restent à fleur de peau, mouvements réflexes qui résultent
de la décharge d'une irritation: elles se produisent bien avant
que la profondeur de notre être n'en soit touchée, avant qu'on
l'ait interrogée à ce sujet. Une colère, un geste,
un coup de couteau: qu'y a-t-il là d'individuel ? L'acte apporte
souvent avec lui une espèce de torpeur et de contrainte, en sorte
que le coupable est comme fasciné par son souvenir et la sensation
de n'être que l'attribut de son acte. C'est ce trouble intellectuel,
une espèce d'hypnotisation, qu'il faut combattre avant tout. Un
simple acte, quel qu'il soit, s'il ne se répète pas, mis
en parallèle avec tout ce que l'on fait, est égal à
zéro et peut être déduit sans que le compte général
en soit faussé. L'intérêt inique que peut avoir la
société à contrôler notre existence tout entière,
dans un sens seulement, comme si c'était son but de faire ressortir
un acte particulier, ne devrait pas contaminer le coupable lui-même,
mais il en est malheureusement presque toujours ainsi. Cela tient à
ce que chaque acte est suivi de conséquences inaccoutumées,
accompagné de troubles cérébraux, quelle que soit
d'ailleurs la nature de ces conséquences, bonnes ou mauvaises. Regardez
un amoureux qui a obtenu une promesse, un poète, qu'une salle de
théâtre applaudit: pour ce qui en est de la torpeur intellectuelle
ils ne se distinguent en rien de l'anarchiste que l'on surprend par une
visite domiciliaire.
Il y a des actions qui sont indignes de nous, des actions qui,
si on leur donnait une valeur typique, nous abaisseraient à une
espèce inférieure. Il s'agit précisément d'éviter
la faute que l'on commettrait en les considérant comme typiques.
Il y a, par contre, une catégorie d'actions dont nous ne sommes
pas dignes; des exceptions nées d'une particulière plénitude
dans le bonheur et la santé; ce sont les vagues les plus élevées
de notre flot qu'une tempête, le hasard, a une fois poussées
jusqu'à cette hauteur; de telles actions, de telles " oeuvres ",
ne sont point typiques, elles aussi. Il ne faut jamais évaluer un
artiste selon la mesure de ses oeuvres.
95.
L'universelle duperie dans ce que l'on appelle l'amendement moral. - Nous ne croyons pas qu'un homme puisse devenir un autre homme, quand il ne l'est pas déjà: c'est-à-dire, lorsqu'il n'est pas, comme le cas est fréquent, une multiplicité d'individus ou du moins de pousses d'individus. Dans ce cas, on réussit à mettre un autre rôle au premier plan, à repousser " l'homme ancien "... L'aspect est alors changé et non point l'être. Affirmer que quelqu'un cesse de se livrer à certains actes, c'est simplement affirmer le fait brutal qui permet les interprétations les plus variées. Pour la société, il est vrai, ce qui importe c'est que quelqu'un s'abstienne de commettre ces actes: pour ce, elle le sort des conditions où il pourrait les commettre: cela peut certainement être plus sage que de tenter l'impossible, de vouloir briser sa propension à faire telle ou telle chose. L'Eglise, - et en cela elle n'a pas fait autre chose que de remplacer et de reprendre la philosophie antique - l'Eglise, partant d'une autre estimation des valeurs, pour sauver une " âme ", le " salut " d'une âme, croyait d'une part à la puissance expiatrice de la punition et, d'autre part, à la puissance annulatrice du pardon. Ces croyances sont toutes deux des illusions du préjugé religieux - la punition ne répare point, le pardon ne saurait effacer; ce qui est fait ne peut pas devenir " non fait ". Parce que quelqu'un oublie quelque chose, il n'est pas prouvé que cette chose n'existe plus... Une action tire ses conséquences dans l'homme et en dehors de l'homme, il importe peu qu'elle passe pour punie, " expiée ", " pardonnée ", " effacée ", ou encore que l'Eglise ait donné de l'avancement au coupable pour en faire un de ses saints. L'Eglise croit à des choses qui n'existent pas, à des " âmes "; elle croit à des effets qui ne se produisent pas, aux effets divins; elle croit à des conditions qui ne se produisent pas, au péché, à la rédemption, au salut de l'âme: elle s'arrête partout à la surface, aux signes, aux attitudes, aux paroles, à quoi elle donne une interprétation arbitraire. Elle possède une méthode raisonnée de faux monnayage psychologique.
96.
La charlatanerie morale du christianisme. - La pitié et
le mépris se suivent dans une variation rapide, et je me sens parfois
révolté comme à l'aspect d'un crime indigne. Ici l'erreur
est devenue un devoir, - une vertu, - la méprise es devenue un coup
de main; l'instinct de destruction est systématisé sous le
nom de " rédemption "; ici chaque opération devient une blessure,
une extirpation des organes mêmes dont l'énergie est la condition
de tout retour à la santé. Au meilleur cas, on ne guérit
rien et l'on se contente de transformer une série de symptômes
d'un mal en une autre série... Et cette dangereuse folie, ce système
de profanation et de castration de la vie est regardé comme saint,
comme intangible; vivre à son service, être l'instrument de
cet art de guérir, être prêtre, cela doit enlever, rendre
vénérable, rendre saint et même inviolable. La divinité
seule peut être l'auteur de ce suprême art de guérir:
la rédemption n'est compréhensible que comme une révélation,
comme un acte de grâce, comme un présent immérité,
fait par le créateur.
Première proposition: la santé de l'âme est regardée
comme une maladie, avec méfiance...
Deuxième proposition: les conditions nécessaires à
une vie forte et florissante, les aspirations et les passions violentes
sont regardées comme des objections contre une vie forte et florissante.
Troisième proposition: tout ce qui menace l'homme d'un danger,
tout ce qui peut s'en rendre maître et le détruire, est mauvais
et condamnable - il faut l'arracher de l'âme avec sa racine.
Quatrième proposition: l'homme rendu inoffensif à l'égard
de lui-même et des autres, affaibli, écrasé dans l'humilité
et la résignation, conscient de sa faiblesse, le " pécheur
", - c'est là le type désirable, celui que l'on arrivera
aussi à produire avec un peu de chirurgie de l'âme...
97.
Le prêtre veut parvenir à se faire passer pour le type
supérieur de l'humanité, il veut arriver à dominer
- ceux même qui ont la puissance entre les mains, afin d'être
invulnérable, inattaquable - afin d'être la puissance
la plus forte de la communauté, puissance que l'on ne saurait, à
aucun prix, remplacer ou estimer trop bas.
Moyen: lui seul possède la science, lui seul possède
la vertu; lui seul a, au-dessus de lui, le règne souverain;
lui seul est Dieu en quelque sorte, et il retourne à la divinité;
lui seul est l'intermédiaire entre Dieu et les autres; la
divinité punit tout préjudice causé à un prêtre,
toute pensée dirigée contre lui.
Moyen: la vérité existe. Il n'y a qu'une
seule façon de l'atteindre: c'est de se faire prêtre. Tout
ce qui est bon, tel l'ordre, la tradition, remonte à la sagesse
des prêtres. Le livre sacré est l'oeuvre de ceux-ci. Il n'y
a pas d'autre source du bien que le prêtre. Toute autre espèce
d'excellence est différente, par le rang, de celle du prêtre,
par exemple l'excellence du roi.
Conséquence: si le prêtre doit être le type
supérieur,
il faut que la gradation qui mène à ses vertus implique
la gradation des valeurs humaines. La méditation, la dématérialisation,
la non-activité,
l'impassibilité, l'absence
de passion, la solennité; l'opposé de tout cela
est représenté par l'espèce d'hommes la plus basse.
Le prêtre a enseigné une espèce de morale qui lui
permet d'être considéré lui-même comme le type
supérieur. C'est lui qui conçoit un type opposé:
le tchândâla. Rendre ce type méprisable par tous
les moyens possibles, c'est ce qui donne du relief au régime
des castes. La crainte extrême du prêtre devant la sensualité
implique en même temps que, par elle, le régime des castes
(c'est-à-dire le " régime " en général) serait
le plus gravement menacé... Toute " tendance indépendante
" in puncto puncti renverse la législation des mariages.
98.
Critique du saint mensonge. - Pour les fins pieuses le mensonge
est permis, c'est une des théories de tous les sacerdoces, - montrer
jusqu'à quel point elle fait partie de la pratique de ceux-ci, c'est
ce qui doit être l'objet du présent examen.
Mais les philosophes, eux aussi, dès qu'ils ont eu l'intention
de prendre en mains la direction des hommes, avec des arrière-pensées
sacerdotales, se sont immédiatement réservé le droit
de mentir: Platon avant tout. Mais le plus grandiose de tous est ce double
mensonge développé par les philosophes du Védanta
qui sont les philosophes ariens par excellence: deux systèmes, contradictoires
dans tous les points principaux, mais qui peuvent servir l'un pour l'autre,
se remplacer et se compléter, dès qu'il s'agit de fins éducatrices.
Le mensonge d'un principe doit créer une condition qui rende intelligible
la vérité de l'autre...
Jusqu'où va le pieux mensonge des prêtres et des
philosophes ? - Il faut se demander ici quelles hypothèses ils mettent
en avant pour l'éducation, quels dogmes il leur faut inventer
pour satisfaire à ces hypothèses ?
En premier lieu: il faut qu'ils aient de leur côté la
puissance, l'autorité, la crédibilité absolue.
En deuxième lieu: il faut qu'ils connaissent toute la marche
de la nature, de sorte que tout ce qui touche l'individu paraisse conditionné
par leurs lois.
En troisième lieu: il faut encore que le domaine de leur puissance
soit très vaste, de façon à ce que le contrôle
en échappe aux yeux de leurs subordonnés: il faut qu'ils
tiennent la mesure pénale pour l'au-delà, pour l'" après
la mort " et, comme de juste, qu'ils connaissent les moyens pour ouvrir
le chemin du salut.
- Il faut qu'ils éloignent l'idée du cours naturel des
choses: mais, comme ils sont des gens sages et avisés, ils peuvent
promettre une série d'effets naturellement subordonnés à
des prières ou à la stricte observation de leurs lois. -
Ils peuvent de même prescrire une série de choses qui
sont absolument raisonnables, - mais, bien qu'il leur soit permis d'indiquer
l'expérience, l'empirisme, comme source de leur sagesse, il faut
qu'ils donnent celle-ci pour le résultat d'une révélation,
le fruit des " exercices de pénitence les plus durs ".
Le saint mensonge se rapporte donc en principe: au but
de l'action ( - la fin naturelle, la raison, est rendue invisible: une
fin morale, l'accomplissement d'une loi, d'un service divin, apparaît
comme but - ): à la conséquence de l'action ( - la
conséquence naturelle est considérée comme surnaturelle,
et, pour agir avec plus de certitude, on fait espérer d'autres conséquences
incontrôlables et surnaturelles).
De cette façon se crée l'idée du bien et
du mal, qui apparaît entièrement détachée
des concepts naturels: " utile ", " nuisible ", " accélérateur
", "amoindrissant" pour la vie, - en ce sens que l'on imagine une autre
vie, cette idée peut même être en opposition directe
avec le concept naturel du bien et du mal.
Enfin, la célèbre "conscience" est créée
de la sorte: une voix intérieure qui, à chaque action, n'en
mesure point la valeur, mais la juge par rapport à l'intention et
la conformité de cette intention avec la " loi ".
Le saint mensonge a donc inventé un Dieu qui punit et
récompense,
qui reconnaît exactement le code des prêtres et envoie ceux-ci
dans le monde, comme ses interprètes et envoie ceux-ci dans le monde,
comme ses interprètes et ses plénipotentiaires; - un au-delà
de la vie, où la grande machine pénale est représentée
comme agissante, - à cette fin on conçoit l'immortalité
de l'âme; - la conscience dans l'homme, en tant que connaissance
des termes fixes bien et mal, imaginant que c'est Dieu lui-même qui
parle lorsqu'elle conseille de se conformer aux préceptes ecclésiastiques.
Le saint mensonge c'est encore la morale, en tant que négation du
cours normal des choses, réduisant tout ce qui arrive à des
nécessités morales, à des effets moraux (c'est-à-dire
l'idée de punition et de récompense), la morale enveloppant
le monde, force unique, créatrice de tout changement; - et c'est
la vérité considérée comme chose donnée,
comme révélation, identique à la doctrine des prêtres;
condition de tout salut et de tout bonheur, dans ce monde et dans l'autre.
En résumé: par quoi paye-t-on la réforme
morale ? - Désembrayage de la raison. Réduction de
tous les motifs à la crainte et à l'espérance (punition
et salaire); dépendance d'une tutelle sacerdotale, d'une
exactitude de formulaire qui a la prétention d'exprimer une volonté
divine; l'implantation d'une " conscience " qui met une fausse science
en place de l'examen et de l'essai: comme si ce qu'on doit faire et ne
pas faire avait été déterminé d'avance, - une
espèce de castration de l'esprit qui cherche et aspire au progrès;
- en résumé: la plus grave mutilation de l'homme que
l'on puisse imaginer, et l'on prétend en avoir fait " l'homme bon
".
Pratiquement toute la raison, tout l'héritage de sagesse, de
subtilité, de prévoyance, conditions du canon sacerdotal,
sont réduits après coup, arbitrairement, à un simple
travail mécanique: la conformité avec les lois passe déjà
pour être le but, le but suprême, la vie ne possède
plus de problème; - toute la conception du monde est souillée
par l'idée de punition; - l'idée même de l'existence
est transformée; en vue de représenter la vie sacerdotale
comme le non plus ultra de la perfection, on en fait une calomnie
et un avilissement de l'existence; la notion de " Dieu " représente
une aversion de la vie, la critique, le mépris même de la
vie; - la vérité est transformée mentalement en mensonge
sacerdotal, l'aspiration à la vérité devient l'étude
de l'écriture sainte, un moyen pour se faire théologien...
La prêtraille juive s'est entendue à présenter tout
ce qu'elle affirmait comme un précepte divin, comme
l'obéissance à un commandement divin... et aussi à
introduire tout ce qui servait à conserver IsraÎl,
à lui faciliter l'existence (par exemple l'abondance des
oeuvres:
la circoncision, le sacrifice comme centre de la conscience nationale),
non comme oeuvre de la nature mais comme oeuvre de " Dieu ". - Ce processus
se continue: au sein même du judaïsme, lorsque l'on ne sentait
pas la nécessité des " oeuvres " (comme rempart contre l'extérieur),
on pouvait concevoir une espèce d'hommes sacerdotale qui se comporterait
comme la "nature noble" en face de l'aristocratie; un sacerdoce de l'âme,
sans castes et en quelque sorte spontané qui, pour se différencier
fortement de son opposé, accorderait de l'importance, non aux "oeuvres",
mais aux sentiments...
Au fond, il s'agissait de nouveau de faire arriver une certaine
catégorie d'âmes: c'était en quelque sorte une insurrection
populaire au milieu d'un peuple sacerdotal, - un mouvement piétiste
qui venait d'en bas (les pêcheurs, les péagers, les femmes,
les malades). Jésus de Nazareth était le mot d'ordre sur
lequel ils se ralliaient. Et de nouveau, pour pouvoir croire en eux-mêmes,
ils ont besoin d'une transfiguration théologique; ils ont
besoin du " fils de Dieu ", rien moins que cela, pour se faire accorder
créance. Et, de même que les prêtres avaient faussé
l'histoire d'IsraÎl tout entière, on reprit la même
tentative, pour fausser cette fois, pour transformer toute l'histoire de
l'humanité, dans le but de faire apparaître le christianisme
comme un événement cardinal. Ce mouvement ne pouvait s'organiser
que sur le terrain du judaïsme, dont c'était le trait capital
d'avoir confondu la faute et le malheur et de transformer
toute faute en un péché envers Dieu: le christianisme
reprend tout cela à la deuxième puissance.
100.
Les croyants ont conscience de la dette énorme qu'ils ont contractée envers le christianisme, et ils en concluent que le promoteur de celui-ci est un personnage de tout premier rang... Cette conclusion est erronée, mais elle est la conclusion typique de tous les vénérateurs. Au point de vue objectif, il serait possible, premièrement, qu'ils se trompent sur la valeur de ce qu'ils doivent au christianisme: les convictions ne prouvent rien en faveur de la chose dont on est convaincu, - dans le cas des religions, elles inciteraient plutôt à des soupçons vis-à-vis de cette chose... En second lieu, il serait possible que ce que l'on croit devoir au christianisme ne saurait être imputé à son auteur, mais, bien au contraire, au produit achevé, à l'ensemble, à l'Eglise, etc. L'idée d'" auteur ", a des sens si multiples qu'elle peut simplement correspondre à la cause occasionnelle d'un mouvement: on a agrandi la personne du fondateur, dans la mesure où l'Eglise grandissait; mais cette optique de la vénération autorise précisément à conclure qu'à une époque quelconque ce fondateur a été quelque chose de très incertain et de très indéterminé, - surtout au début... Que l'on songe avec quelle liberté saint Paul traite le problème personnel de Jésus ! Il va presque jusqu'à l'escamoter - ; Jésus est pour lui quelqu'un qui est mort et que l'on a revu après son décès, quelqu'un que les juifs ont livré à la mort... Pour saint Paul, c'est là un simple motif: la musique, il la compose lui-même...
101.
Les chrétiens, eux aussi, ont fait comme les juifs; ils ont mis
dans la bouche de leur maître, pour en incruster sa vie, la doctrine
qui, selon leur sentiment, était une condition d'existence et une
innovation. De même ils lui ont rendu toute la sagesse des proverbes
- : en un mot, ils ont représenté leur propre vie de souffrance
comme de la soumission, ce qui sanctifiait celle-ci pour leur propagande.
On peut voir chez saint Paul de quoi il en retourne: c'est peu de
chose. Le reste, c'est le développement particulier d'un certain
type de saint, d'après ce qu'ils considéraient comme sacré.
Toute la doctrine du miracle, y compris la résurrection, est
une conséquence de la glorification de la communauté, qui
prêtait à son maître ce dont elle était capable,
mais à un degré supérieur (ou plutôt elle le
déduisait de sa propre force).
102.
Le christianisme est encore possible à chaque instant... Il n'est
lié à aucun des dogmes impudents qui se sont décorés
de son nom: il n'a besoin ni de la doctrine d'un Dieu personnel,
ni de celle du péché, ni de celle de l'immortalité,
ni de celle de la rédemption, ni de celle de la foi:
il peut absolument se passer d'une métaphysique, plus encore de
l'ascétisme et d'une " science naturelle " chrétienne...
Celui qui dirait aujourd'hui: " Je ne veux pas être soldat ",
" je ne m'occupe pas des tribunaux ", " je ne réclame pas l'aide
de la police ", " je ne veux rien faire qui trouble ma paix intérieure:
et, si je dois en souffrir, rien ne me conservera mieux la paix que la
souffrance... " - celui-là serait chrétien.
Toute la doctrine chrétienne de ce que l'on doit croire,
la " vérité " chrétienne tout entière, n'est
que mensonge. C'est exactement la contre-partie de ce que voulait, à
ses débuts, le mouvement chrétien.
Ce qui est chrétien, dans le sens de l'Eglise, c'est ce qui
précisément est anti-chrétien de prime-abord: des
objets et des personnes au lieu de symboles; de l'histoire au lieu de faits
éternels; des formules, des rites, des dogmes au lieu d'une pratique
de la vie. L'indifférence absolue à l'égard des dogmes,
du culte, des prêtres, de l'Eglise, de la théologie, voilà
ce qui est chrétien.
La pratique du christianisme n'est pas une chose chimérique,
tout aussi peu que la pratique du bouddhisme: c'est un moyen pour être
heureux...
103.
Jésus oppose une vie véritable, une vie selon la vérité,
à la vie ordinaire: rien n'est plus loin de lui que la lourde sottise
d'un " saint Pierre éternel ", d'une éternelle durée
personnelle. Ce qu'il combat, c'est l'embarras que l'on fait avec la "
personne ": comment se pourrait-il qu'il voulût précisément
rendre celle-ci éternelle ?
Il combat de même la hiérarchie dans la communauté:
il ne promet pas une rétribution proportionnée au travail;
comment se pourrait-il qu'il eût pu parler de punition et de récompense
dans l'au-delà !
104.
Le fondateur du christianisme a dû payer très cher son
insistance à s'adresser aux couches les plus basses de la société
et de l'intelligence juives. Elles l'ont reçu selon l'esprit qu'elles
étaient aptes à comprendre... C'est une véritable
honte d'avoir fabriqué une histoire du salut, un Dieu personnel,
un sauveur personnel, une immortalité personnelle et d'avoir gardé
toute la mesquinerie de la "personne" et de l'" histoire " dans une doctrine
qui nie la réalité de toute ce qui est personnel et historique...
La légende du salut, en lieu et place du symbolique " maintenant
et pour toute éternité ", du symbolique " ici et partout
"; le miracle en lieu et place du symbole psychologique.
105.
Le christianisme primitif c'est la suppression de l'Etat: il
interdit le serment, le service militaire, les cours de justice, la défense
personnelle et la défense d'une communauté, il supprime la
différence entre les concitoyens et les étrangers, de même
l'institution des castes.
L'exemple du Christ: il ne résiste pas à ceux
qui font le mal, il ne se défend pas; il fait plus: il " présente
la joue gauche ". (A la question: " Es-tu le Christ ? " il répond:
" Et dès lors vous verrez le fils de l'homme assis à droite
de la Force et venir dans les nuages du ciel "). Il interdit à ses
disciples de le défendre; il fait observer qu'il pourrait avoir
du secours, mais qu'il n'en veut point.
Le christianisme est aussi l'abolition de la Société:
il avantage tout ce que la Société méprise, il grandit
parmi les décriés et les condamnés, les lépreux
de toute espèce, les péagers, les prostituées, la
populace la plus ignorante (les " pêcheurs "); il méprise
les riches, les savants, les nobles, les vertueux, les gens " corrects
".
106.
Pour le problème psychique du christianisme. - Les forces
agissantes sont toujours: le ressentiment, l'émeute populaire, l'insurrection
des déshérités. (Avec le bouddhisme il en est autrement:
celui-ci n'est pas né d'un mouvement de ressentiment. Il
combat ce mouvement parce que le ressentiment pousserait à l'action.)
Ce parti de la paix comprend que le renoncement aux hostilités,
en pensée et en action, est une marque distinctive et une condition
de conservation. C'est là que se trouve la difficulté psychologique
qui a empêché le christianisme d'être compris: l'instinct
créé
par lui contraint à lutter par principe contre lui-même.
Ce n'est qu'en tant que parti de la paix et de l'innocence
que ce mouvement d'insurrection possède quelque chance de succès:
il faut qu'il soit victorieux par son extrême douceur, sa bénignité
et son caractère débonnaire, son instinct s'en rend bien
compte. Le tour de force c'est de nier, de condamner l'instinct
dont on est l'expression, d'étaler sans cesse, aux yeux de tous,
par l'action et la parole, l'opposé de cet instinct.
107.
L' " idéal chrétien ": mis en scène avec
une ruse toute judaïque. Voici les instincts fondamentaux psychologiques
de sa nature:
La révolte contre les puissances spirituelles dominantes.
La tentative de faire des vertus, qui rendent possible le bonheur
des plus humbles, l'idéal suprême qui juge de toutes
les valeurs, - d'appeler cet idéal Dieu; c'est l'instinct
de conservation des couches les moins vivantes.
L'abstention absolue de la guerre, la non-résistance justifiée
par cet idéal, - de même l'obéissance.
L'amour des uns pour les autres, conséquence de l'amour de Dieu.
Comme le péché tenir en réserve un remède ultime
qui est toujours prêt...
Artifice: nier tous les mobiles naturels et les rejeter
dans le monde spirituel de l'au-delà... Exploiter la vertu
et la vénération qu'elle inspire, pour en faire un
instrument en vue d'un usage personnel: la dénier peu à
peu à tous les hommes qui ne sont pas chrétiens.
108.
La prétendue jeunesse. - On fait erreur lorsque l'on rêve,
dans le cas du christianisme, d'un peuple naïf et jeune qui se différencie
d'une vieille culture; la légende circule que c'est dans les couches
du bas peuple où le christianisme se mit à croître
et à prendre racine que la source profonde de la vie se mit à
jaillir de nouveau. On n'entend rien à la psychologie de la chrétienté
si l'on considère celle-ci comme l'expression de la jeunesse d'un
peuple qui vient et de la régénération d'une race.
Il s'agit tout au contraire d'une forme de décadence bien
typique: l'amollissement moral et l'hystérie, au milieu d'une population
mêlée et malade, s'abandonnant sans but à sa fatigue.
Cette société bizarre qui s'est rassemblée là,
autour de ce maître de la séduction populaire, ferait en somme
bonne figure dans un roman russe, toutes les maladies nerveuses s'y donnent
rendez-vous... l'absence de tâche, la pensée instinctive qu'en
somme toute chose est près de sa fin, que rien ne vaut plus la peine
qu'on s'y applique, le contentement dans le dolce farniente.
La puissance et la certitude de son avenir qu'il y a dans l'instinct
juif, ce que son âpre volonté de vivre et de dominer a de
monstrueux, lui vient de sa classe dominante - les couches que soulève
le jeune christianisme ne peuvent être mieux caractérisées
que par la fatigue des instincts. D'une part, on en a assez, et d'autre
part on est satisfait, chez soi, en soi, pour soi.
109.
Cette religion nihiliste rassemble dans l'Antiquité pour
son propre usage, tous les éléments de décadence
et tout ce qui leur ressemble - c'est-à-dire:
a) Le parti des faibles et des malvenus (le rebut du
monde antique: ce que celui-ci a repoussé avec le plus de violence...);
b) Le parti de ceux qui sont infestés de morale, le parti
des antipaïens;
c) Le parti de ceux qui sont fatigués de politique et
indifférents (les Romains blasés...), des dénationalisés
qui ont gardé un vide dans leur coeur;
d) Le parti de ceux qui sont rassasiés d'eux-mêmes, -
qui sont heureux de contribuer à une conspiration souterraine. -
110.
La vie judéo-chrétienne: ici le ressentiment ne
prévalut point. Ce furent seulement les premières persécutions
qui poussèrent les passions à se manifester au dehors - aussi
bien l'ardeur de l'amour que l'ardeur de la haine.
Lorsque l'on voit les êtres qui vous sont le plus chers sacrifiés
pour sa foi on devient agressif; on doit la victoire du christianisme
à ses persécuteurs.
L'ascétisme dans le christianisme n'est rien de spécifique:
c'est ce que Schopenhauer a mal compris. L'ascétisme pénètre
le christianisme partout où il existait déjà sans
celui-ci.
Le christianisme hypocondriaque, la torture et les tourments de la
conscience appartiennent également à un terrain particulier,
où les valeurs chrétiennes ont pris racine: ce n'est pas
le christianisme proprement dit. Le christianisme a absorbé toutes
espèces de maladies qui règnent sur les terrains morbides:
on pourrait tout au plus lui reprocher de n'avoir su se défendre
contre aucune contagion. Mais c'est là précisément
son essence: le christianisme représente un type de la décadence.
111.
Païen-chrétien. - Païenne est l'affirmation
de tout ce qui est naturel, l'innocence dans le naturel, l'ingénuité.
Chrétienne
est la négation de tout ce qui est naturel, l'indignité en
face de la nature, la contre-nature.
Pétrone, par exemple, est " innocent ": comparé à
cet homme heureux, un chrétien a, une fois pour toutes, perdu son
innocence. Mais comme, en fin de compte, le statut chrétien
ne peut être qu'un état de la nature, sans avoir le droit
de s'interpréter comme tel, "chrétien" finit par correspondre
à un faux monnayage de l'interprétation chrétienne
érigé en principe.
112.
L'ignorance dans les choses de la psychologie. - Le chrétien n'a pas de système nerveux - ; le mépris du corps et la façon arbitraire de passer sous silence les exigences de celui-ci, les découvertes faites à son sujet; l'hypothèse que ceci est conforme à la nature supérieure de l'homme, que l'âme en tirera nécessairement profit - ; la réduction systématique de toutes les facultés du corps à des valeurs morales; la maladie elle-même conditionnée par la morale, imaginée par exemple comme punition, comme épreuve, ou même comme condition du salut; l'homme y devient plus parfait qu'il ne saurait l'être quand il se porte bien ( - l'idée de Pascal); dans certains cas, il faut même se rendre volontairement malade. -
113.
Ils méprisaient le corps: ils ne se le faisaient pas rentrer en ligne de compte, mieux encore, ils le traitaient en ennemi. Leur extravagance, c'était de croire que l'on pouvait porter une " belle âme " dans un corps d'avorton, aux apparences de cadavre... Pour faire croire cela à d'autres gens encore, il leur fallait présenter autrement l'idée de " belle âme ", transformer la valeur naturelle jusqu'à ce que l'on pût considérer un être pâle, maladif, exalté jusqu'à l'idiotie comme le substratum de la perfection, comme " angélique ", comme créature transfigurée, comme homme supérieur.
114.
La réalité qui put servir de base au christianisme, c'étaient
les petites familles juives éparpillées, avec leur
chaleur et leur tendresse, leur empressement à recourir, empressement
insolite dans tout l'Empire romain et peut-être mal compris, leur
habitude de prendre fait et cause les uns pour les autres, leur fierté
cachée de " peuple choisi ", fierté travestie en humilité,
leur négation intime et sans envie de tout ce qui est en haut
et a pour soi la gloire et la puissance. Avoir reconnu qu'il y avait là
une force, que cet état bienheureux pouvait se communiquer
aussi à des païens, qu'il serait séduisant et contagieux
- c'est là le génie de saint Paul. Utiliser le trésor
d'énergie latente, de sage bonheur, en vue d'une " église
juive de libre confession ", utiliser toute l'expérience juive,
la maîtrise à conserver intégrale la communauté
sous la domination étrangère, utiliser aussi la propagande
juive - saint Paul devina que c'était là sa tâche.
Il se trouva précisément en présence de cette espèce
de dites gens placée à l'écart et absolument
désintéressée de la politique, apte à se maintenir
et à se prolonger dans un certain nombre de vertus acquises qui
exprimaient le seul sens de la vertu ("moyens pour conserver et exalter
une catégorie spéciale d'hommes").
C'est des petites communautés juives que provient le principe
de l'amour: une âme ardente et passionnée couve ici
sous la cendre de l'humilité et de la misère: elle n'est
ni grecque, ni hindoue, ni germanique. Le poème en l'honneur de
l'amour que saint Paul a composé n'a rien de chrétien, c'est
le jaillissement juif de cette flamme éternelle qui est sémitique.
Si le christianisme a fait quelque chose d'essentiel au point de vue psychologique,
ç'a été d'élever la température de
l'âme chez ces races plus froides et plus nobles qui tenaient
hors la tête parmi les peuples; de découvrir que la vie la
plus misérable pouvait devenir abondante sans prix par une élévation
de température...
Il va de soi qu'un pareil transfert ne pouvait s'opérer pour
ce qui concerne les classes dominantes: les juifs et les chrétiens
avaient contre eux leurs mauvaises manières, - la force et la passion
de l'âme accompagnées de mauvaises manières provoquent
de l'éloignement et presque de la répugnance ( - je vois
ces mauvaises manières lorsque je lis le Nouveau Testament). Il
fallait être parent, de la bassesse et la misère, avec le
type du bas peuple qui parle ici pour se sentir attiré par lui.
Le point de vue auquel on se place vis-à-vis du Nouveau Testament
(tel Tacite) sert de pierre de touche pour connaître le
goût
classique de chacun; celui qui n'éprouve pas un sentiment de
révolte, celui qui n'est pas pris par quelque chose comme de la
foeda
superstitio, quelque chose qui vous fait retirer la main, comme pour
ne pas se salir: celui-là ne sait pas ce qui est classique. Il faut
considérer la " croix " comme fit Goethe (Goethe (Epigrammes
vénitiennes, 66) cite quatre choses qui lui répugnent
" comme poison et serpent ": " la fumée du tabac, les punaises,
l'ail et la croix ". - N.d.T.).
115.
Réaction des petites gens. - L'amour procure le sentiment
de puissance le plus élevé. Il fait comprendre que ce n'est
pas l'homme en général mais une certaine catégorie
d'hommes qui parlent ainsi:
"Nous sommes divins dans l'amour, nous devenons des " enfants de Dieu
", Dieu nous aime, n'exige rien de nous autre chose que l'amour". Cela
veut dire que toute morale, toute obéissance, toute action, ne produisent
pas ce sentiment de puissance qu'engendre l'amour. - Par amour, on ne fait
rien de méchant, on fait bien plus que ce l'on ferait par obéissance
et vertu.
Ici, le bonheur du troupeau, le sentiment de communauté, en
grand et en petit, le vivant sentiment de l'unité, correspondent
à la somme des sensations vitales. Aider, veiller, être utile,
cela provoque sans cesse le sentiment de puissance; le succès visible,
l'expression du plaisir, soulignent le sentiment de puissance; la fierté
ne fait pas non plus défaut, on l'éprouve en tant que communauté,
habitacle de Dieu, membre des " élus ".
L'homme a proprement subi une nouvelle altération de la personnalité:
cette fois-ci son sentiment d'amour s'est appelé Dieu. Il faut s'imaginer
l'éveil d'un pareil sentiment; c'est une espèce de ravissement,
un discours étrange, un " évangile ". - C'était ce
qu'il y avait là de singulièrement nouveau qui ne permit
pas à l'homme de s'attribuer l'amour à lui-même: -
il crut que Dieu marchait devant lui et qu'il était devenu vivant
en son coeur. " Dieu vient parmi les hommes ", le " prochain " se transfigure,
devient Dieu (pour peu que le sentiment d'amour se reporte sur lui). Jésus
est le prochain, dès que la pensée transforme celui-ci
en divinité, en cause qui produit le sentiment de
puissance.
116.
Ce que je n'aime pas chez ce Jésus de Nazareth ou chez son apôtre Paul, c'est qu'ils ont farci de tant de choses la tête des petites gens, ce qui pourrait faire croire que les humbles vertus de ceux-ci ont quelque importance. On a dû le payer, cher, car ils ont mis en décri les qualités plus précieuses de la vertu et de l'homme, ils ont excité l'un contre l'autre la mauvaise conscience et le sentiment de dignité de l'âme noble, ils ont égaré les penchants de bravoure, de générosité, d'intrépidité, les penchants excessifs des âmes fortes, jusqu'à la destruction de soi-même...
117.
Ces petites vertus de bêtes de troupeau ne mènent nullement
à la " vie éternelle ": c'est peut-être très
habile de les mettre en scène en même temps que soi-même,
mais, pour celui qui a gardé l'oeil ouvert, cela n'en reste pas
moins le plus ridicule de tous les spectacles. On ne mérite nullement
un privilège sur terre et dans le ciel, lorsque l'on a mené
sa chère petite douceur de mouton jusqu'à la perfection;
on n'en continue pas moins à être, au meilleur cas, un cher
petit mouton absurde, avec des cornes, et rien de plus - en admettant que
l'on ne crève pas de vanité et que l'on ne provoque pas de
scandale par ses attitudes de juge.
Quelle monstrueuse transfiguration de couleurs illumine ici les petites
vertus - comme si elles étaient le reflet de qualités divines
!
L'intention naturelle, l'utilité de toutes les vertus
est systématiquement passée sous silence; elle ne
vaut que par rapport à un commandement divin, à un
modèle divin, par rapport à des biens spirituels de l'au-delà.
(Superbe cela ! comme s'il s'agissait du " salut de l'âme ": mais
c'était un moyen pour " s'en tirer " avec autant de beaux sentiments
que possible).
118.
Ce fut là la plus néfaste folie des grandeurs qu'il y
eut jusqu'à présent sur la terre: - si ces petits avortons
mensongers, ces cagots commencent à accaparer pour eux les mots
" Dieu ", " jugement dernier ", " vérité ", " amour ", "
sagesse ", " Saint Esprit ", et ils s'en servent pour se retrancher contre
le " monde ", si cette espèce d'hommes commence à retourner
les valeurs d'après ses propres vues, comme si c'était
à elle qu'il appartînt d'être le sens, le sel, la mesure,
le poids de tout le reste: il faudrait leur construire des maisons d'aliénés
et ne faire rien autre chose. De les avoir persécutés, ce
fut une antique bêtise de grand style: c'était les prendre
trop au sérieux, c'était leur prêter du sérieux.
Toute cette fatalité fut rendue possible par le fait qu'il existait
déjà dans le monde une façon analogue de folie des
grandeurs, la juive ( - lorsque le gouffre qui sépare les
juifs des chrétiens-juifs fut ouvert, les chrétiens-juifs
furent obligés d'employer le moyen de conservation inventé
par l'instinct juif, en renchérissant encore une dernière
fois - ); d'autre part aussi, par la philosophie grecque de la morale qui
avait tout fait pour préparer et rendre acceptable un fanatisme
moral, même parmi les Grecs et les Romains... Platon, le grand intermédiaire
de la perdition, qui fut le premier à ne pas vouloir comprendre
la nature dans la morale, qui déjà avait enlevé leur
valeur aux dieux grecs par son idée du " bien ", qui déjà
avait été atteint par la cafardise juive ( - en Égypte
?).
119.
Peu importe que quelque chose soit vrai, pourvu que cela fasse
de l'effet - : manque absolu de probité intellectuelle. Tous
les moyens sont bons, le mensonge, la calomnie, la plus impertinente accommodation,
quand il s'agit d'élever le degré de chaleur - jusqu'à
ce que l'on ait la " foi " -.
Nous nous trouvons en présence d'une véritable école
pour enseigner les moyens de séduction qui mènent
à une croyance: mépris systématique des sphères
d'où pourrait venir la contradiction ( - celle de la raison, de
la philosophie et de la sagesse, de la méfiance, de la prudence);
une louange impudente et une glorification de la doctrine, en faisant sans
cesse appel à Dieu qui est celui qui l'a révélée,
- l'apôtre ne signifie rien, - il n'y a là rien à critiquer,
il suffit de croire et d'accepter; c'est par l'extraordinaire grâce
et la faveur de Dieu que l'on reçoit une pareille doctrine de salut;
et l'on ne doit recevoir celle-ci qu'avec la plus profonde reconnaissance
et dans la plus grande humilité.
On spécule sans cesse sur le ressentiment que les inférieurs
éprouvent à l'égard de tout ce qui est vénéré:
on les séduit par une doctrine qu'on leur présente comme
la contre-partie de la sagesse du monde, de la puissance du monde. Cette
doctrine convaincra les réprouvés et les déshérités
de toute espèce; elle promet le salut, l'avantage, le privilège
aux effacés et aux humbles; elle fanatise les pauvres petits cerveaux
insensés, pour les remplir d'une vanité folle, comme si c'était
elle qui fût le sens et le sel de la terre. -
Tout cela, pour le dire encore une fois, ne peut être assez méprisé:
nous nous épargnons la critique de la doctrine; il suffit
de voir les moyens dont elle se sert pour savoir à quoi on a affaire.
Elle s'est accordée avec la vertu, elle a accaparé
honteusement, pour son propre usage, toute la puissance fascinatrice
de la vertu... elle s'est accordée avec la séduction
du paradoxe, avec le besoin de poivre et de non-sens propre aux vieilles
civilisations, elle a déconcerté et révolté,
elle a excité à la persécution et aux mauvais traitements.
-
C'est exactement la même façon de bassesse réfléchie
qui servit aux prêtres juifs à affermir leur pouvoir et à
créer ainsi l'Eglise juive...
Il faut distinguer: 1) cette chaleur de la passion qui est l'" amour
" (reposant sur un fond de sensualité ardente); 2) le manque
absolu de distinction du christianisme: - l'exagération continuelle,
la verbosité; - le manque d'intellectualité froide et d'ironie;
- quelque chose d'antimilitaire dans tous les instincts; le préjugé
du prêtre à l'égard de la fierté virile, à
l'égard de la sensualité, de la science, des arts.
120.
La condition psychologique, c'est l'ignorance, et l'inculture,
l'ignorance qui a désappris toute pudeur: que l'on se figure ces
saints impudents au milieu d'Athènes !
L'instinct juif de se considérer comme " élu ":
les juifs revendiquent sans plus toutes les vertus pour eux-mêmes
et ils considèrent le reste du monde comme leur contraire; c'est
là un signe profond de vulgarité d'âme;
Ils manquent absolument de buts véritables, de tâches
véritables, pour quoi il faut d'autres vertus que la cagoterie,
- l'Etat leur fit grâce de ce travail: et le peuple impudent fit
malgré cela semblant de n'avoir pas besoin de l'Etat.
" Si vous ne devenez pas comme les enfants -, comme nous voici loin
de cette naïveté psychologique !
121.
Qu'on lise une fois le Nouveau Testament comme un livre de séduction: la vertu est accaparée avec l'idée de conquérir par elle l'opinion publique, - et cette vertu est la vertu la plus humble, que n'admet que l'idéale bête de troupeau et rien de plus (y compris le berger de ce troupeau - ): une petite vertu tendre, bienveillante, secourable et joyeusement exaltée, une vertu qui, au dehors, est absolument sans prétention, - qui se gare contre le " monde ". La présomption la plus insensée qui s'imagine que la destinée de l'humanité tourne autour d'elle, de telle sorte que d'un côté la communauté représente ce qui est juste et de l'autre le monde, ce qui est faux, ce qui est éternellement réprouvable et réprouvé. La haine la plus insensée contre tout ce qui est au pouvoir, mais sans y toucher ! Une sorte de détachement intérieur, qui, à l'extérieur, maintient tout, tel que c'était pas le passé (servilité et esclavage; savoir se faire de tout un moyen pour servir Dieu et la vertu).
122.
Quelle que soit la modestie que l'on manifeste dans ses aspirations à de la propreté intellectuelle, on ne peut s'empêcher, lorsque l'on entre en contact avec le Nouveau Testament, d'éprouver quelque chose comme un malaise inexprimable: car l'impertinence effrénée qu'il y a, chez les moins qualifiés, à vouloir dire son mot au sujet des grands problèmes, leur prétention à vouloir s'ériger en juges dans ces questions, dépassent toutes les bornes. La légèreté impudente avec laquelle il est parlé ici des problèmes les plus inabordables (la vie, le monde, Dieu, le but de la vie) comme si ce n'était pas du tout des problèmes, mais les choses les plus simples que n'ignorent pas ces petits cagots !
123.
Combien l'objet importe peu ! C'est l'esprit qui vivifie ! Il y a un air lourd et empesté dans tout ce bavardage échauffé qu'ils font autour du " salut ", de " l'amour ", de la " béatitude ", de la " foi ", de la " vérité ", de la " vie éternelle " ! Que l'on prenne, par contre, un livre vraiment païen, par exemple Pétrone, où, en somme, on ne fait, ne dit, ne veut et n'estime rien qui ne soit un péché, et même un péché mortel, selon l'estimation chrétienne et bigote. Et, malgré cela, quel sentiment du bien-être, dans l'air pur, la spiritualité supérieure, l'allure plus rapide, l'excès de force libérée et sûr de l'avenir ! Dans tout le Nouveau Testament il n'y a pas une seule bouffonnerie: mais cela suffit à réfuter un livre...
124.
La guerre contre les nobles et les puissants que l'on fait dans le Nouveau Testament est une guerre semblable à celle du Renard et avec les mêmes moyens: toujours l'onction chrétienne, la récusation absolue, en réservant sa propre ruse.
125.
Rien n'est moins innocent que le Nouveau Testament. On sait sur quel
terrain il s'est développé. Ce peuple, avec une volonté
implacable à vouloir s'affirmer, qui, lorsqu'il eut perdu tout soutien
naturel, étant privé depuis longtemps de tout droit à
l'existence, sut s'imposer malgré tout en s'appuyant sur des hypothèses
absolument antinaturelles et imaginaires (se disant le peuple élu,
la communauté des saints, le peuple de la promesse, l'" Église
"): ce peuple mania le pia fraui avec une perfection telle, avec
un degré de " bonne conscience " qui fait que l'on ne saurait être
assez prudent lorsqu'il prêche la morale. Lorsque des juifs se présentent
comme s'ils étaient l'innocence même, c'est qu'un grand danger
les menace: il faut avoir toujours sous la main son petit fond de raison,
de méfiance et de méchanceté lorsqu'on lit le Nouveau
Testament.
Des gens de l'origine la plus basse, de la racaille ou peu s'en faut,
les réprouvés, non seulement de la bonne société,
mais encore de la société estimable, des gens qui ont grandi
à l'écart même de l'odeur de la culture, sans
discipline, ignorant, ne se doutant même pas que, dans les choses
intellectuelles, il pût y avoir de la conscience, en un mot - des
juifs: ils sont rusés par instinct, avec toutes les idées
superstitieuses, ils ne savent pas créer un avantage, une séduction.
126.
Dans le Nouveau Testament et particulièrement dans les évangiles,
je n'entends pas un langage "divin": j'y vois bien plutôt une forme
indirecte de la rage souterraine dans la calomnie et la destruction
- une des formes les moins loyales de la haine. On ignore toutes les qualités
d'une nature supérieure. Impudent abus de toute espèce
de bonhomie; tout le trésor des proverbes est exploité et
imposé; était-il nécessaire de faire venir un Dieu
pour dire à ces péagers... etc. -
Rien n'est plus vulgaire que cette lutte contre les pharisiens
à l'aide d'un faux-semblant de morale absurde et impraticable; de
pareils tours de force ont toujours amusé le peuple. Une
accusation d'" hypocrisie " venant d'une pareille bouche. Rien n'est plus
habituel que de traiter ainsi des adversaires - cette façon insidieuse
révèle le caractère de noblesse ou plutôt son
absence...
127.
Le profond mépris que l'on mettait jadis dans la façon
dont on traitait le chrétien dans le monde antique, ce monde noble
et éduqué, est de même ordre que l'aversion instinctive
que l'on manifeste aujourd'hui encore vis-à-vis du juif: c'est la
haine des classes libres et conscientes d'elles-mêmes, à l'égard
de ceux qui se faufilent et allient les gestes timides et gauches à
une suffisance insensée.
Le Nouveau Testament est l'évangile d'une espèce d'hommes
qui manque totalement de noblesse. Sa prétention à avoir
plus de valeur que tout le reste, à réunir toutes les
valeurs, présente en effet quelque chose de révoltant,
- aujourd'hui encore.
128.
Le christianisme ne fait que reprendre la lutte qui existait déjà
contre l'idéal classique, contre la région noble.
De fait, toute cette transformation n'est qu'une adaptation
aux besoins et au niveau d'intelligence à la masse religieuse
d'alors: cette masse qui croyait à Isis, à Mithras, à
Dionysos, à la " grande mère " et qui exigeait d'une religion
qu'elle fut: 1) l'espoir de l'au-delà, 2) la sanglante fantasmagorie
de la victime (le mystère), 3) l'action rédemptrice,
la sainte légende, 4) l'ascétisme, la négation du
monde, la " purification " superstitieuse, 5) la hiérarchie comme
forme de la communauté. Bref, le christianisme s'adapte à
l'anti-paganisme qui existait déjà et qui commençait
à s'introduire partout, ces cultes qui furent combattus par Epicure...
plus exactement à la religion de la basse classe, des femmes,
des esclaves, des masses sans noblesse.
Les malentendus sont donc les suivants:
1) l'immortalité personnelle;
2) le prétendu autre monde;
3) l'absurdité de la notion de punition et d'expiation au centre
de l'interprétation du monde;
4) au lieu de diviniser l'homme, on lui enlève son caractère
divin, on creuse un gouffre profond que seul le miracle, la prostration
du plus profond mépris de soi peuvent franchir;
5) le monde de l'imagination corrompue et des passions maladives, au
lieu des pratiques simples et pleines d'amour, au lieu d'un bonheur bouddhiste
réalisable sur la terre;
6) un ordre religieux, avec un sacerdoce, une théologie, des
cultes, des sacrements: en un mot tout ce qui a été combattu
par Jésus de Nazareth;
7) le miracle partout et en toute chose; la superstition: tandis que
ce qui distingue précisément le judaïsme et le christianisme
primaire c'est la répulsion contre le miracle, un rationalisme
relatif.