Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

III. Pour une théorie de la décadence

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L'idée de " décadence ". - La défection, la décomposition, le déchet n'ont rien qui soit condamnable en soi-même: ils ne sont que la conséquence nécessaire de la vie, de l'augmentation vitale. Le phénomène de décadence est aussi nécessaire que l'épanouissement et le progrès de la vie, nous ne possédons pas le moyen de supprimer ce phénomène. Bien au contraire, la raison exige de lui laisser ses droits.
C'est une honte pour tous les théoriciens du socialisme d'admettre qu'il puisse y avoir des circonstances, des combinaisons sociales où le vice, la maladie, le crime, la prostitution, la misère ne se développent plus... C'est là condamner la vie... Une société n'est pas libre de rester jeune. Et même au moment de son plus bel épanouissement, elle laisse des déchets et des détritus. Plus elle progresse avec audace et énergie plus elle devient riche en mécomptes, en difformités, plus elle est près de sa chute... On ne supprime pas la caducité par les institutions. Ni la maladie. Ni le vice non plus.
La dégénérescence. Premier principe: ce que l'on tenait jusqu'à présent pour la cause de la dégénération en est la conséquence.
Mais encore: tout ce que l'on considérait comme remède contre la dégénérescence n'était que des palliatifs contre certains effets de celle-ci.
La décadence et ses suites: le vice - le caractère vicieux; la maladie - l'état maladif; le crime - la criminalité; le célibat - la stérilité; l'hystérisme - la faiblesse de volonté; l'alcoolisme; le pessimisme; l'anarchisme.

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Idée fondamentale sur la nature de la décadence: ce que l'on a regardé jusqu'à présent comme sa cause, c'en est la conséquence.
Par là se transforme toute la perspective du problème moral.
Toute la lutte morale contre le vice, le luxe, le crime et même contre la maladie apparaît comme une naïveté, comme une chose superflue: - il n'y a pas d'" amendement " (contre le remords).
La décadence elle-même n'est rien qu'il faille combattre: elle est absolument nécessaire et propre à chaque époque, à chaque peuple. Ce qu'il faut combattre de toutes ses forces, c'est l'importation de la contagion dans les parties saines de l'organisme.
Agit-on ainsi ? On fait tout le contraire. C'est exactement dans ce sens que l'on dirige ses efforts du côté de l'humanité.
- Dans quel rapport se trouve avec cette question biologique fondamentale, ce que l'on a considéré jusqu'à présent comme valeurs supérieures: La philosophie, la religion, l'art, etc.

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Pour l'idée de décadence.
1) Le scepticisme tire son origine de la décadence: de même que le libertinage de l'esprit.
2) La corruption des moeurs tire son origine de la décadence (faiblesse de la volonté, besoin de stimulants violents...).
3) Les méthodes de traitement, psychologiques et morales, ne changent pas la marche de la décadence, elles ne l'entravent pas, elles sont physiologiquement égales à zéro. -
[Faire comprendre la grande nullité de ces " réactions " prétentieuses; ce sont des formes de la narcotisation, employées contre certaines conséquences fatales - elles ne parviennent pas à faire sortir l'élément morbide; ce sont souvent des tentatives héroïques pour annuler l'homme de la décadence, pour supprimer un minimum de sa malignité.]
4) Le nihilisme n'est pas une cause, mais seulement la logique de la décadence.
5) Le " bon " et le " mauvais " ne sont que deux types de la décadence: ils sont de connivence dans tous les phénomènes fondamentaux.
6) La question sociale est un résultat de la décadence.
7) Les maladies, avant tout les affections nerveuses et cérébrales, indiquent que la force défensive de la nature vigoureuse fait défaut; il en est de même de l'irritabilité, en sorte que le plaisir et le déplaisir deviennent des problèmes du premier plan.

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Types les plus généraux de la décadence:
1) On choisit, avec l'idée de choisir des remèdes, ce qui accélère l'épuisement; - c'est le cas du christianisme (pour choisir le cas le plus général d'égarement de l'instinct); - c'est le cas du " progrès ". -
2) On perd la force de résistance contre les excitations, - on se soumet aux conditions du hasard: on grossit et grandit les événements jusqu'au monstrueux... une suppression de la " personnalité ", une désagrégation de la volonté; - ici il faut citer toute une catégorie de la morale, la morale altruiste, celle qui a sans cesse la pitié à la bouche: chez elle ce qu'il y a d'essentiel c'est la faiblesse de la personnalité, de sorte qu'elle vibre à l'unisson et tremble sans cesse, telle une corde trop sensible... une irritabilité extrême...
3) On confond la cause et l'effet: on n'entend pas la décadence au sens physiologique et c'est dans ses aboutissants que l'on voit la véritable cause du malaise; - ici il faut citer toute la morale religieuse...
4) On désire une condition où l'on ne souffrirait plus: la vie est effectivement considérée comme la cause de tous les maux, - on évalue les états inconscients, apathiques (le sommeil, la syncope), pour leur prêter une valeur bien supérieure à celle des états conscients; de là une méthode...

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Ce qui se transmet par hérédité ce n'est pas la maladie, mais l'état maladif: l'impuissance à résister contre le danger des immigrations pernicieuses, la force de résistance brisée, etc.; pour exprimer la même chose au point de vue moral: la résignation et l'humilité en face de l'ennemi.
Je me suis demandé si l'on ne pourrait pas comparer toutes ces valeurs supérieures de la philosophie, de la morale, de la religion, telles qu'elles ont eu cours jusqu'à présent, avec les valeurs des êtres affaiblis, des aliénés et des neurasthéniques: sous une forme plus bénigne, elles représentent les mêmes maux...
La valeur de tous les états morbides consiste en ceci, qu'il montrent sous un verre grossissant certaines conditions qui, quoique normales, sont difficilement visibles à l'état normal...
La santé et la maladie ne sont rien de foncièrement différent, comme se l'imaginait la médecine ancienne, comme le croient aujourd'hui encore certains praticiens. Il ne faut pas en faire des principes ou des entités distincts qui se disputent l'organisme vivant et en font leur terrain de lutte. Ce sont là des sottises et des bavardages qui ne servent plus à rien. En réalité, il n'y a entre ces deux manières d'être que des différences de degrés: c'est l'exagération, la disproportion, la non-harmonie des phénomènes normaux qui constitue l'état morbide (Claude Bernard).
De même que le mal peut être considéré comme de l'exagération, de la discordance, de la disproportion, de même le bien peut être un régime protecteur contre les dangers de l'exagération, de la discordance, de la disproportion.
La faiblesse héréditaire comme sensation dominante: cause des valeurs supérieures.
- L'affaiblissement considéré comme une tâche: l'affaiblissement des désirs, des sensations de plaisir et de déplaisir, de la volonté de puissance, du sentiment de fierté, du désir d'augmenter son bien; l'affaiblissement considéré comme une humiliation; l'affaiblissement considéré comme croyance; l'affaiblissement considéré comme dégoût et honte de tout ce qui est naturel, négation de la vie, maladie et faiblesse habituelle... l'affaiblissement qui renonce à la vengeance, à la résistance, à l'inimitié et à la colère.
La méprise dans le traitement: on ne veut pas combattre la faiblesse par un système fortifiant, mais une sorte de justification et de moralisation, c'est-à-dire en interprétant...
- Il y a deux états absolument différents que l'on prend l'un pour l'autre: par exemple le repos de la force qui consiste essentiellement à s'abstenir de la réaction (le prototype des dieux que rien n'émeut), et le repos de l'épuisement, la rigidité qui va jusqu'à l'anesthésie. Toutes les méthodes de philosophie ascétique aspirent à cette dernière condition, mais entendent en réalité la première... car elles donnent à la condition à quoi elles sont parvenues les attributs qui feraient croire que c'est une condition divine qui est atteinte.

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Le malentendu le plus dangereux. - Il y a une idée qui ne semble pas se prêter à une confusion, qui n'a aucun caractère équivoque: c'est l'idée d'épuisement. Mais l'épuisement peut être acquis; il peut être transmis par hérédité, - dans les deux cas il transforme l'aspect des choses, la valeur des choses...
A l'inverse de celui qui crée par sa plénitude même, - cette plénitude qu'il représente et qu'il sent, et dont involontairement il abandonne une part aux choses, pour les voir plus pleines, plus puissantes, plus riches en avenir; - à l'inverse de celui qui de toute façon peut donner, - l'épuisé rapetisse et défigure tout ce qu'il voit, - il appauvrit la valeur: il est nuisible...
Il semble qu'à ce sujet nulle méprise ne soit possible: malgré cela l'Histoire présente le fait épouvantable que les épuisés ont toujours été confondus avec ceux qui sont dans leur plus grande plénitude - et ceux-ci avec les plus nuisibles.
Celui qui est pauvre en vitalité, le faible, appauvrit encore la vie: celui qui est riche en vitalité, le fort, l'enrichit. Le premier est le parasite du second: celui-ci donne par surcroît... Comment une confusion serait-elle possible ?...
Lorsque l'épuisé se présentait avec l'attitude de l'activité et de l'énergie supérieures (lorsque la dégénérescence impliquait un excès dans la décharge intellectuelle ou nerveuse), on le confondait avec le riche... Il éveillait la crainte... le culte du fou est toujours aussi le culte de celui qui est riche en vitalité, du puissant. Le fanatique, le possédé, l'épileptique religieux, tous les excentriques ont été considérés comme les types supérieurs de la puissance: comme divins.
Cette façon de force qui provoquait la crainte passait avant tout pour divine: c'était là le point de départ de l'autorité; on voulait voir là l'interprétation de la sagesse, on entendait la sagesse, on la cherchait... De cette impression naissait presque partout une volonté de " divinisation ", c'est-à-dire le désir d'une dégénérescence typique de l'esprit, du corps et des nerfs: une tentative pour trouver le chemin de ce mode d'existence supérieure. Se rendre malade, se rendre fou: provoquer les symptômes du dérangement - c'était se rendre plus fort, plus surhumain, plus terrible, plus sage. On croyait ainsi devenir si riche en puissance que l'on pouvait en abandonner. Partout où l'on adorait on cherchait quelqu'un qui pût céder quelque chose.
Ce qui, ici, induisait en erreur c'était l'expérience de l'ivresse. Celle-ci augmente au plus haut degré le sentiment de la puissance, par conséquent, si l'on juge avec naïveté, la puissance elle-même. Sur le degré le plus élevé de la puissance devait se trouver le plus ivre, c'est-à-dire l'extatique. ( - Il y a deux points de départ de l'ivresse: la plus grande plénitude vitale et un état de nutrition morbide du cerveau.)

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Lorsque le plaisir et le déplaisir se rapportent au sentiment de puissance, la vie doit figurer une augmentation de puissance, de façon à ce que la différence en " plus " devienne sensible à la conscience... Si l'on maintenait un niveau fixe de puissance, le plaisir ne pourrait se mesurer que d'après les diminutions du niveau, d'après les états de déplaisir, - et non pas d'après les états de plaisir... La volonté d'augmenter est l'essence même de la joie: la puissance doit grandir pour que l'écart soit sensible à la conscience...
A partir d'un certain point, quand il y a décadence, l'écart inverse devient sensible à la conscience, c'est-à-dire la diminution: le souvenir des moments forts de jadis abaisse les sensations de plaisir actuelles, -maintenant la comparaison affaiblit le plaisir.
Pour l'hygiène des " faibles ". - Tout ce qui se fait en état de faiblesse échoue. Morale: ne rien faire. Mais ce qu'il y a de pire, c'est que précisément le pouvoir de suspendre l'action, de ne point réagir, est le plus gravement atteint sous l'influence de la faiblesse: que l'on ne réagit jamais plus vite, plus aveuglément que lorsque l'on ne devrait pas réagir du tout...
La vigueur d'une nature s'affirme lorsqu'elle temporise et recule la réaction: une certaine [GR:] adiaphoria lui est ainsi particulière, de même qu'à la faiblesse la nécessité du contre-coup; la soudaineté de " l'action " est impossible à enrayer... La volonté est faible et le remède pour éviter de faire des bêtises ce serait d'avoir une volonté forte et de ne rien faire... Contradiction. Une façon d'auto-destruction; l'instinct de conservation est compromis... Le faible se nuit à lui-même... C'est là le type de la décadence.
De fait, nous trouvons une recherche considérable de pratiques qui puissent provoquer l'impassibilité.
L'instinct est sur une bonne piste, en ce sens qu'il est plus utile de ne rien faire que de faire quelque chose...
Toutes les pratiques des ordres religieux, des philosophes solitaires, des fakirs sont inspirées par une juste évaluation du monde qui dit qu'une certaine espèce d'hommes est le plus utile à elle-même lorsqu'elle s'empêche autant que possible d'agir. -
Moyens qui facilitent cela: l'obéissance absolue, l'activité machinale, la réparation des hommes et des choses, qui exigeraient une décision et une action immédiates.

79.

" Les sens ", " les passions ". - La vanité des sens, des envies, des passions, quand elle va si loin qu'elle déconseille celles-ci, est déjà un symptôme de faiblesse: les moyens extrêmes caractérisent toujours des conditions anormales. Ce qui manque ici, ou plutôt ce qui s'emmiette, c'est la force nécessaire à entraver une impulsion: lorsque l'on a l'instinct de devoir céder, c'est-à-dire de devoir réagir, on fera bien d'éviter les occasions (" les séductions ").
Une " impulsion des sens " n'est une séduction que lorsqu'il s'agit d'êtres dont le système est facile à mouvoir et à déterminer: dans le cas contraire, lorsque le système est très pesant et très dur, il faut des incitations violentes pour mettre les fonctions en mouvement.
La débauche n'est pour nous une objection que contre celui qui n'y a pas droit et presque toutes les passions ont été décriées à cause de ceux qui n'étaient pas assez forts pour les tourner à leur avantage.
Il faut se mettre d'accord pour affirmer que l'on peut objecter contre la passion ce que l'on objecte contre la maladie: malgré cela - nous ne saurions nous passer de la maladie et encore moins de la passion. Nous avons besoin de ce qui est anormal, nous donnons à la vie un choc formidable par ces grandes maladies...
Dans le détail il faut distinguer:
1) La passion dominante, qui entraîne même avec elle la forme suprême de la santé: ici la coordination des systèmes intérieurs et son action au service d'un seul objet sont le mieux réalisés, - mais c'est là presque la définition de la santé !
2) La réciprocité des passions, celles-ci opposées l'une à l'autre, la multiplicité des " âmes dans une seule poitrine ": c'est là une chose très malsaine et dissolvante qui provoque la ruine intérieure, laisse deviner et accentue l'antagonisme et l'anarchie dans l'âme même: - à moins que l'une des passions ne finisse par devenir maîtresse. Retour de la santé. -
3) La simultanéité, sans qu'il y ait opposition et prise à partie; elle est souvent périodique, et alors, dès qu'elle a établi l'ordre, elle est saine... Les hommes intéressants rentrent dans cette catégorie, les caméléons; ils ne sont pas en contradiction avec eux-mêmes, ils sont heureux et sûrs, mais ils n'ont point de développement, leurs états d'âme se trouvent les uns à côté des autres, bien que séparés sept fois. Ils changent, ils n'évoluent pas vers un devenir...

80.

Faiblesse de la volonté: c'est là un symbole qui peut induire en erreur. Car il n'y a pas de volonté et par conséquent ni une volonté forte, ni une volonté faible. La multiplicité et la désagrégation des instincts, l'absence d'un système qui les unisse les uns aux autres aboutit à " la faiblesse de volonté "; la coordination de ces instincts sous la domination d'un seul aboutit à la " volonté forte "; - dans le premier cas c'est l'oscillation et le manque d'équilibre; dans le second la précision et la clarté de l'orientation.

81.

L'idée de l'" homme fort " et de l'" homme faible " se réduit à ceci que, dans le premier cas, une grande quantité de force est transmise par héritage - alors l'homme est une totalité: dans le second cas c'est une quantité petite encore - (héritage insuffisant, dilapidation de l'héritage). La faiblesse peut être un phénomène primordial: " quantité petite encore "; ou un phénomène final: alors il n'y a plus de force.
Le point différentiel est celui où il y a une grande force, où il y a de la force à dépenser. La masse, étant la totalité des faibles, réagit lentement; elle se défend contre bien des choses pour lesquelles elle est trop faible, - dont elle ne peut pas avoir de profit; elle ne crée pas, elle ne va pas de l'avant.
Ceci à objecter contre la théorie qui nie l'individu vigoureux et qui s'imagine que la " masse suffit ". C'est la même différence que celle qui sépare les lignées: quatre ou cinq générations peuvent se trouver entre les hommes actifs et la masse... C'est une différence purement chronologique.
Les valeurs des faibles sont au premier rang, parce que les forts s'en sont emparés pour gouverner avec elles...

82.

Épuisement acquis et non pas transmis par l'hérédité: 1) nutrition insuffisante souvent par ignorance au sujet de la façon dont il faut se nourrir, par exemple chez les savants; 2) la précocité érotique: une calamité surtout chez la jeunesse française (en première ligne chez les Parisiens); qui sort déjà du lycée corrompue et souillée pour entrer dans le monde - et qui ne peut plus se débarrasser des chaînes de ses penchants méprisables, et devient ironique et dédaigneuse à l'égard de soi-même - des galériens possédant tous les raffinements - c'est d'ailleurs déjà, dans les cas les plus fréquents, un symptôme de décadence de la race et de la famille, comme toute irritabilité poussée a l'extrême; et aussi la contagion du milieu - ; se laisser déterminer par l'ambiance, c'est aussi preuve de décadence - ; 3) l'alcoolisme, non point l'instinct, mais l'habitude, l'imitation stupide, l'assimilation vaniteuse ou lâche à un régime dominant. - Quel bienfait semble être un juif, lorsque l'on vit parmi des Allemands ! Voyez cet hébétement, la tête est couverte de chanvre, l'oeil est bleu: le manque d'esprit s'affirme dans le visage, les paroles, les attitudes; la paresseuse façon de s'étirer les membres; le besoin de repos chez l'Allemand ne vient pas de la fatigue du travail, mais d'une répugnante excitation et surexcitation par les alcools...

83.

Pour la critique des grands mots. - Je suis plein de méfiance et de malice à l'égard de ce que l'on appelle l'" idéal ": c'est là mon pessimisme d'avoir reconnu combien les " sentiments sublimes " sont une source de malheur, c'est-à-dire d'amoindrissement et d'abaissement pour l'homme.
On se trompe chaque fois lorsque d'un idéal on attend un " progrès ": le triomphe d'un idéal fut, chaque fois, jusqu'à présent un mouvement rétrograde.
Christianisme, révolution, suppression de l'esclavage, droits égaux, philanthropie, amour de la paix, justice, vérité: tous ces grands mots n'ont de valeur que dans la lutte, pour servir de drapeau; non point comme réalités, mais comme mots de parade pour désigner toute autre chose (et même pour désigner le contraire !).

84.

Si nous sommes des " désabusés ", nous ne le sommes pas en ce qui concerne la vie: mais seulement parce que nos yeux se sont ouverts sur toutes sortes de " désirs ". Nous contemplons avec une colère sarcastique ce que l'on appelle " idéal "; nous nous méprisons seulement parce que nous ne pouvons pas réprimer à toute heure cette impulsion absurde qui s'appelle " idéalisme ". La mauvaise habitude est plus forte que la colère du désabusé.

85.

A comprendre: - que toute espèce de déchéance et d'indisposition a sans cesse aidé à créer les évaluations générales: que, dans les évaluations devenues dominantes, la décadence est même arrivée à la prépondérance: que nous n'avons pas seulement à lutter contre les conditions créées par la dégénérescence actuelle, mais que toute décadence, telle qu'elle exista jusqu'ici, s'est transmise et, par conséquent, est restée vivante. Une pareille aberration universelle de l'humanité qui se détourne de ses instincts fondamentaux, une pareille décadence générale des évaluations est le problème par excellence, la véritable énigme que l'" animal homme " donne à deviner au philosophe - .

86.

J'ai le bonheur, après des milliers d'années passées dans l'aberration et la confusion, d'avoir retrouvé le chemin qui mène à un oui et à un non.
J'enseigne de dire non en face de tout ce qui rend faible - de tout ce qui épuise.
J'enseigne de dire oui en face de tout ce qui fortifie, de ce qui accumule les forces, de ce qui justifie le sentiment de la vigueur.
Jusqu'à présent on n'a enseigné ni l'un ni l'autre: on a enseigné la vertu, le désintéressement, la pitié, ou même la négation de la vie. Tout cela sont les valeurs des épuisés.
Une longue réflexion touchant la physiologie de l'épuisement me força à poser la question: Jusqu'où les jugements des épuisés ont-ils pénétré dans le monde des valeurs ?
Le résultat auquel je suis arrivé fut aussi surprenant que possible, même pour moi, qui me sentis familier déjà dans bien des mondes étranges: j'ai trouvé que l'on pouvait ramener tous les jugements supérieurs, tous ceux qui se sont rendus maîtres de l'" humanité " de l'humanité domestiquée du moins, à des jugements d'épuisés.
Derrière les noms les plus sacrés j'ai trouvé les tendances les plus destructrices; on a appelé Dieu ce qui affaiblit, ce qui enseigne la faiblesse, ce qui infecte de faiblesse... j'ai trouvé que l'" homme bon " était une auto-affirmation de la décadence.
Cette vertu, dont Schopenhauer enseignait encore qu'elle est la vertu supérieure et unique, le fondement de toutes les vertus: cette pitié, j'ai reconnu qu'elle était plus dangereuse que n'importe quel vice. Entraver par principe le choix dans l'espèce, la purification de celle-ci de tous les déchets - c'est ce qui fut appelé jusqu'à présent vertu par excellence...
Il faut garder en honneur la fatalité: la fatalité qui dit aux faibles " disparais ! "...
On a appelé cela Dieu, lorsque l'on résistait à la fatalité, - lorsque l'on faisait périr et pourrir l'humanité... Il ne faut pas prononcer en vain le nom de Dieu...
La race est corrompue - non point par ses vices, mais par son ignorance: elle est corrompue parce qu'elle n'a pas considéré l'épuisement comme de l'épuisement: les confusions physiologiques sont les causes de tout le mal...
La vertu est notre plus grand malentendu...
Problème: comment les épuisés sont-ils arrivés à faire les lois des valeurs ? Autrement dit: comment ceux qui sont les derniers sont-ils arrivés à la puissance ?... Comment l'instinct de l'animal homme a-t-il été placé la tête en bas ?...

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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