Renaissance et réforme - Que démontre la
Renaissance ? Que le règne de l'" individu" a ses limites - La dissipation
est trop grande, il n'y a pas même la possibilité d'assembler,
de capitaliser, et l'épuisement suit pas à pas. Ce sont des
époques où tout est gaspillé, où l'on
gaspille même la force qui devrait servir à amasser, à
capitaliser. à accumuler richesse sur richesse... Les adversaires
d'un pareil mouvement sont eux-mêmes forcés de pratiquer un
gaspillage insensé de leurs forces; eux aussi s'épuisent
aussitôt, ils s'usent et se vident.
Nous possédons dans la Réforme un pendant désordonné
et populacier de la Renaissance italienne, un mouvement issu d'impulsions
similaires, avec cette différence que, dans le nord, demeuré
en retard, demeuré vulgaire, ce mouvement dut revêtir un travestissement
religieux, - l'idée d'existence supérieure ne s'étant
pas encore dégagée de l'idée de vie religieuse.
Dans la Réforme, l'individu veut aussi parvenir à la
liberté; " chacun son propre prêtre ", ce n'est là
qu'une formule du libertinage. En réalité, un mot suffit
- " liberté évangélique " - pour que tous les instincts
qui avaient des raisons de demeurer secrets se déchaînassent
comme des chiens sauvages, les appétits les plus brutaux eurent
soudain le courage de se manifester, tout semblait justifier... On se gardait
bien de comprendre à quelle liberté on songeait en somme,
on fermait les yeux devant soi-même... Mais clore les yeux et humecter
les lèvres de discours exaltés, cela n'empêchait pas
d'étendre les mains et de saisir ce qu'il y avait à saisir,
de faire du ventre le dieu du " libre évangile ", de pousser tous
les instincts de vengeance et de haine à se satisfaire dans une
fureur insatiable...
Cela dura un certain temps: puis vint l'" épuisement ", tout
comme il était venu dans le midi de l'Europe; et ce fut là
encore, dans l'épuisement, une espèce vulgaire, un
universel ruere in servitium... Alors vint le siècle indécent
de l'Allemagne...
26.
Les trois siècles. - Leurs différentes sensibilités
s'expriment le mieux de la façon suivante:
Aristocratisme: Descartes, règne de la raison,
témoignage de la souveraineté dans la volonté;
Féminisme: Rousseau, règne du sentiment,
témoignage de la souveraineté des sens, mensonger;
Animalisme: Schopenhauer, règne des appétits,
témoignage de la souveraineté des instincts animaux, plus
véridique, mais plus sombre.
Le XVIIe siècle est aristocratique, il coordonne, il
est hautain à l'égard de tout ce qui est animal, sévère
à l'égard du coeur, dépourvu de sentimentalité,
" non-allemand ", " ungem¸thlich "; adversaire de ce qui est
burlesque et naturel; il a l'esprit généralisateur et souverain
à l'égard du passé, car il croit en lui-même.
Il tient au fond beaucoup plus de la bête féroce et pratique
la discipline ascétique pour rester maître. Le siècle
de la force de volonté et aussi celui des passions violentes.
Le XVIIIe siècle est dominé par la femme, il est
enthousiaste, spirituel et plat, mais avec de l'esprit au service des aspirations
et du coeur, il est libertin dans la jouissance de ce qu'il y a
de plus intellectuel, minant toutes les autorités; plein d'ivresse
et de sérénité, lucide, humain et sociable, il est
faux devant lui-même, très canaille au fond...
Le XIXe siècle est plus animal, plus terre-à-terre,
plus laid, plus réaliste, plus populacier, et, à cause de
cela, " meilleur ", plus " honnête ", plus soumis dans la réalité,
de quelque espèce qu'elle soit, plus vrai: mais plus faible de volonté,
triste et obscurément exigeant, mais fataliste. Ni crainte, ni vénération
devant la " raison ", pas plus que devant le " coeur "; intimement persuadé
de la domination des appétits (Schopenhauer dit " volonté
", mais il n'y a rien de plus caractéristique pour la philosophie
que l'absence de volonté). La morale elle-même est réduite
à un instinct (" compassion ").
Auguste Comte est un prolongement du XVIIIe siècle (domination
du coeur sur la tête, sensualisme dans la théorie
de la connaissance, exaltation altruiste).
Le fait que la science est devenue à un tel point souveraine
montre que le XIXe siècle s'est soustrait à la domination
de l'idéal. Une certaine absence de besoins et de désirs
rend possibles pour nous la curiosité et la rigueur scientifiques,
- cette espèce de vertu qui nous est propre...
Le romantisme est une sorte de contre-coup du XVIIIe siècle,
un désir accumulé vers son exaltation de grand style - en
réalité il y a beaucoup de cabotinage et de duperie de soi:
il voulait figurer la nature vivante, la grande passion.
Le XIXe siècle cherche instinctivement des théories
qui justifieraient sa soumission fataliste à l'empire des faits.
Le succès remporté par Hegel contre la " sentimentalité"
de l'idéaliste romantique était déjà dû
à ce qu'il y avait de fataliste dans le tour de sa pensée,
dans sa foi en la raison supérieure qu'il y a du côté
de ce qui triomphe, de sa justification de " l'Etat " véritable
(en place de " l'humanité ", etc.). Pour Schopenhauer nous sommes
quelque chose de bête et, au meilleur cas, même quelque chose
qui se supprime soi-même. C'est le succès du déterminisme,
de la dérivation généalogique des obligations,
celles-ci considérées autrefois comme absolues, la doctrine
du milieu et de l'adaptation, la réduction de la volonté
à des mouvements réflexes, la négation de la volonté,
en tant que " cause agissante " - ; c'est enfin - un véritable baptême
nouveau: on voit partout si peu de volonté que le mot devient vacant
pour servir à une désignation nouvelle. Autres théories:
la doctrine de l'objectivité, de l'observation, indépendante
de la " volonté ", comme seul chemin qui mène à la
vérité, et aussi à la beauté ( - et
encore la croyance au " génie " pour avoir un droit à la
soumission);
- le mécanisme, la rigidité déterminable du processus
mécanique; le prétendu "nationalisme ", l'élimination
du sujet qui choisit, juge, interprète, érigé en principe.
-
Kant, avec sa " raison pratique ", avec son fanatisme moral,
appartient entièrement au XVIIIe siècle; il se trouve encore
complètement en dehors du mouvement historique; il n'a pas la moindre
entente des réalité de son temps, par exemple de la Révolution;
il n'est point touché par la philosophie grecque; c'est un fantasque
de l'idée du devoir, un sensualiste avec un penchant caché
vers les mauvaises habitudes dogmatiques. -
Dans notre siècle le retour sur Kant est un retour
au XVIIIe siècle: on veut de nouveau se procurer un droit à
l'ancien idéal, à l'ancienne exaltation, - c'est pourquoi
il faut une théorie de la connaissance qui " trace des limites ",
c'est-à-dire qui permette de fixer, à volonté,
un au-delà de la raison...
La pensée de Hegel n'est pas très éloignée
de celle de Goethe: il suffit l'écouter ce que dit Goethe de Spinoza.
C'est le désir de diviniser l'univers et la vie, pour trouver dans
la contemplation et l'étude le repos et le bonheur;
Hegel cherche la raison partout, devant la raison on peut se soumettre
et se résigner. Chez Goethe il y a une sorte de fatalisme
presque joyeux et confiant, un fatalisme qui ne se révolte
ni ne faiblit, qui cherche à faire de soi une totalité, avec
le sentiment que la totalité seule résout tout, justifie
toutes choses et les fait apparaître bonnes.
27.
Le XVIIe siècle souffre de l'humanité comme d'une
somme
de contrastes ("l'amas de contradictions" que nous sommes);
il cherche à découvrir l'homme, à le coordonner, à
en reconnaître les formes: tandis que le XVIIIe siècle cherche
à oublier ce que l'on sait de la nature de l'homme, pour l'adapter
à son utopie. "Superficiel, doux, humain" - il s'enthousiasme pour
" l'homme ". -
Le XVIIe siècle cherche à effacer les traces de l'individu
pour que l'oeuvre ressemble autant que possible à la vie. Le XVIIIe
siècle cherche par l'oeuvre à s'intéresser à
l'auteur. Le XVIIe siècle cherche de l'art dans l'art, un morceau
de civilisation; le XVIIIe se sert de l'art pour faire de la propagande
d'ordre politique, en faveur des réformes sociales.
L'" utopie ", l'" homme idéal ", la divinisation de la nature,
la vanité de la mise en scène de sa propre personne, la subordination
sous la propagande sociale, le charlatanisme, - c'est ce que nous
a donné le XVIIIe siècle.
Le style du XVIIe est propre, exact et libre.
L'individu fort qui se suffit à lui-même ou qui s'efforce
avec ardeur devant Dieu - et cette importunité moderne, cette indiscrétion
d'écrivain - ce sont là des oppositions. " Se produire en
public " - quel contraste avec les savants de Port-Royal !
Alfieri avait un sens pour le grand style.
La haine du burlesque, du manque de dignité, le défaut
du sens de la nature appartiennent au XVIIe siècle.
28.
Contre Rousseau. - L'homme n'est malheureusement plus assez méchant; les adversaires de Rousseau qui disent " l'homme est une bête de proie " n'ont malheureusement pas raison. Ce n'est pas la corruption qui est la malédiction de l'homme, mais l'amollissement et le moralisme. Dans la sphère que Rousseau combattait avec le plus de violence on trouvait encore l'espèce relativement la plus forte et la mieux venue ( - celle qui possédait encore les grandes passions non brisées: la volonté de puissance, la volonté de jouissance, la volonté et le pouvoir de commander). Il faut comparer l'homme du XVIII siècle avec celui de la Renaissance (et aussi celui du XVIIe siècle en France) pour comprendre de quoi il s'agit: Rousseau est un symptôme du mépris de soi et de la vanité échauffée - indices que la volonté dominante fait défaut: il moralise et cherche la cause de son état misérable d'homme rancunier dans les classes dominantes.
29.
Rousseau: La règle fondée sur le sentiment, la
nature comme source de la justice, l'affirmation que l'homme se perfectionne
dans la mesure où il s'approche de la nature (d'après Voltaire,
dans la mesure ou il s'en éloigne). Les mêmes époques
sont pour l'un celles d'un progrès de l'humanité et
pour l'autre celles de l'aggravation de l'injustice et de l'inégalité.
Voltaire, comprenant encore l'umanità au sens de la Renaissance,
de même la virtù (en tant que " culture supérieure
"), combattit pour la cause des " honnêtes gens " et de "
la bonne compagnie ", pour la cause du goût, de la science, des arts,
pour la cause même du progrès et de la civilisation.
La lutte s'enflamma vers 1760; d'une part le citoyen de Genève,
d'autre part le seigneur de Ferney. Ce n'est qu'à partir
de ce moment que Voltaire devint l'homme de son siècle, le philosophe,
le représentant de la tolérance et de l'incrédulité
(jusque-là il n'avait été qu'un bel esprit).
L'envie et la haine du succès de Rousseau le poussèrent en
avant, vers les " hauteurs ".
Pour la "canaille" un dieu rémunérateur et vengeur
- Voltaire.
Critique des deux points de vue par rapport à la valeur de
la civilisation. L'invention sociale est pour Voltaire ce qu'il y a
de plus beau: il n'y a pas de but plus élevé que son entretien
et son perfectionnement; c'est là précisément l'honnêteté
que d'observer les usages sociaux; la vertu c'est l'obéissance envers
certains " préjugés " nécessaires, au bénéfice
de la conservation de la " société ". Voltaire fut missionnaire
de la culture, aristocrate représentant des castes victorieuses
et dominantes et de leurs évaluations. Mais Rousseau demeura plébéien,
même comme homme de lettres, c'était là quelque
chose d'inouï; son impudent mépris de tout ce qui n'était
pas lui-même.
Ce qu'il avait de morbide dans Rousseau fut ce que l'on imita
le plus. (Lord Byron possédait une nature semblable, lui aussi s'élève
artificiellement à des altitudes sublimes, à la colère
rancunière; lorsque plus tard, à Venise, il retrouva l'équilibre,
il comprit ce qui allège davantage, ce qui fait du bien...
l'insouciance.)
Rousseau est fier de ce qu'il est, malgré son origine; mais
il se met hors de lui lorsqu'on lui rappelle celle-ci...
Chez Rousseau il y a certainement des troubles cérébraux,
chez Voltaire une santé et une légèreté peu
ordinaires. La rancune du malade; ses périodes de démence
sont aussi celles de sa misanthropie et de sa méfiance.
La plaidoirie de Rousseau en faveur de la Providence (à
l'encontre du pessimisme de Voltaire): il avait besoin de Dieu pour
pouvoir maudire la société et la civilisation; en soi toute
chose devait être bonne, vu que Dieu l'avait créée;
l'homme
seul a corrompu l'homme. L'" homme bon ", comme homme de la nature,
était
de l'imagination pure, mais avec le dogme de la paternité de Dieu,
il devenait vraisemblable et même fondé.
Romantisme à la Rousseau: la passion, le " naturel ", la fascination
de la démence, la rancune populacière érigée
en justicière, la vanité insensée du faible.
30.
Contre Rousseau. - L'état primitif de la nature est épouvantable,
l'homme est une bête féroce, notre civilisation est un triomphe
inouï; sur cette nature de bête féroce; - ainsi concluait
Voltaire. Il ressentait les adoucissements, les raffinements, les joies
intellectuelles de l'état civilisé; il méprisait l'esprit
borné même sous couleur de vertu, le manque de délicatesse,
même chez les ascètes et les moines.
Rousseau semblait préoccupé par la méchanceté
morale de l'homme; c'est avec les mots " injuste " et " cruel " que l'on
excite le mieux les instincts des opprimés, qui se trouvent généralement
sous le coup du vetitium et de la disgrâce: en sorte que la
conscience leur déconseille les velléités insurrectionnelles.
Ces émancipateurs cherchent avant tout une chose: donner à
leur parti les accents profonds et les grandes attitudes des natures supérieures.
31.
Les points culminants de la culture et de la civilisation se trouvent séparés: il ne faut pas se laisser égarer sur l'antagonisme profond qu'il y a entre la culture et la civilisation. Les grands moments de la culture furent toujours, au point de vue moral, des époques de corruption; et, d'autre part, les époques de domestication voulue et forcée à l'égard de l'homme (" civilisation " -) était des périodes d'intolérance pour les natures les plus intellectuelles et les plus audacieuses. La civilisation veut quelque chose d'autre que ce que veut la culture: peut-être leurs buts sont-ils opposés...
32.
Les problèmes non résolus que je pose: le problème de la civilisation, la lutte entre Rousseau et Voltaire aux environs de 1760. L'homme devient plus profond, plus " immoral " -, plus fort, plus confiant en lui-même - et, dans la même mesure, plus " naturel ": c'est là le progrès. - Par une sorte de division du travail, les couches devenues plus méchantes et les couches adoucies, domptées, se séparent alors: en sorte que les faits d'ensemble ne s'aperçoivent pas à première vue. Cela fait partie de la vigueur, de la domination de soi et de la fascination des êtres plus forts, si ces couches plus fortes possèdent l'art de faire passer leur plus grande méchanceté pour quelque chose de supérieur. Dès qu'il y a " progrès ", les éléments renforcés s'interprètent dans le sens du " bien ".
33.
En quel sens les siècles chrétiens, avec leur pessimisme,
ont été des siècles plus forts que le XVIIIe
siècle. - Interpréter dans le même sens la période
tragique
de la Grèce. -
Le XIXe siècle contre le XVIIIe. En quoi il a été
son héritier, - en quoi il a manifesté un recul (: plus dépourvu
d'" esprit ", de " goût ", en quoi il s'est montré en progrès
(: plus sombre, plus réaliste, plus fort).
34.
Kant rend possible pour les Allemands le scepticisme des Anglais
dans la théorie de la connaissance:
1) En y intéressant les besoins moraux et religieux des Allemands:
tout comme, pour la même raison, les nouveaux académiciens
(Il
s'agit de l'Académie de Carnéade et de Clitomaque. - N.d.T.)
utilisèrent le scepticisme comme préparation au platonisme
(- voir saint Augustin); de même encore que Pascal se servit du scepticisme
moral
pour exciter, pour " justifier " le besoin de foi.
2) En l'embrouillant de fioritures scolastiques pour la rendre acceptable
au goût de la forme scientifique des Allemands (car Locke et Hume
étaient, par eux-mêmes, trop clairs, trop lumineux, c'est-à-dire,
d'après les évaluations conformes à l'instinct allemand,
" trop superficiels " - ).
Kant: un piètre connaisseur des hommes et un psychologue médiocre;
se trompant grossièrement en ce qui concerne les grandes valeurs
historiques (la Révolution française); fanatique moral à
la Rousseau; avec un courant souterrain de valeurs chrétiennes;
dogmatique de pied en cap, mais supportant ce penchant avec une lourde
humeur, au point qu'il voudrait le tyranniser, mais aussitôt il se
fatigue même du scepticisme; n'ayant pas encore été
touché par le goût cosmopolite et la beauté antique...
un ralentisseur et un intermédiaire. Il n'a rien d'original
( - il s'entremet et il sert de lien, comme Leibniz entre le mécanisme
et le spiritualisme, Goethe entre le goût du XVIIIe siècle
et le " sens historique " - qui est essentiellement un sens de l'exotisme
-, comme la musique allemande entre la française et l'italienne,
comme Charlemagne entre l'Empire romain et le nationalisme, - c'est
un ralentisseur par excellence).
35.
Pour la caractéristique du génie national, par
rapport à ce qui est étranger et emprunté. -
Le génie anglais rend tout ce qu'il reçoit plus
grossier et plus naturel.
Le génie français délaye, simplifie, logicise,
apprête.
Le génie allemand emmêle, transmet, embrouille,
moralise.
Le génie italien est de beaucoup celui qui a fait l'usage
le plus libre et le plus subtil de ce qu'il a emprunté, il y a mis
cent fois plus qu'il n'en avait tiré, étant le génie
le plus riche, celui qui avait le plus à donner.
36.
Il faut rendre aux hommes le courage de leurs instincts naturels.
Il faut combattre la mauvaise opinion qu'ils ont d'eux-mêmes,
non en tant qu'individus, mais en tant qu'hommes de la nature...
) -
Il faut enlever les contradictions qu'il y a dans les choses,
après avoir compris que c'est nous qui les y avons mises. -
Il faut supprimer de l'existence toute espèce d'idiosyncrasie
sociale (la faute, la punition, la justice, l'honnêteté,
la liberté, l'amour, etc.) -
Progrès vers le " naturel ": dans toutes les questions
politiques, dans les rapports des partis entre eux, même dans les
partis mercantiles, d'ouvriers à entrepreneurs, ce sont des questions
de puissance qui sont en jeu. - Il faut se demander d'abord " ce
que l'on peut " et après seulement ce que l'on doit.
Que dans le mécanisme de la grande politique on fasse encore
sonner la fanfare chrétienne (par exemple dans les bulletins de
victoires ou dans les allocutions impériales adressées au
peuple), c'est ce qui fait partie des choses qui deviennent de plus en
plus impossibles, parce qu'elles sont contraires au goût.
Progrès du XIXe siècle sur le XVIIIe - au fond, nous
autres bons Européens, nous sommes en guerre contre le XVIIIe
siècle - ):
1) " Retour à la nature ", entendu toujours plus résolument
dans un sens contraire à celui de Rousseau. Bien loin de l'idylle
et de l'opéra ?
2) Toujours plus résolument anti-idéaliste, objectif,
audacieux, appliqué, mesuré, méfiant à l'égard
des brusques changements, anti-révolutionnaire;
3) Plaçant toujours plus résolument la question de la
santé
du corps avant celle de " l'âme ", entendant cette dernière
comme un état qui résulte de la première, celle-ci
du moins comme condition première de la santé de l'âme.
37.
Les deux grandes tentatives qui ont été faites
pour surmonter le XVIIIe siècle:
Napoléon, en réveillant de nouveau l'homme, le
soldat et la grande lutte pour la puissance - concevant l'Europe en tant
qu'unité politique.
Goethe, en imaginant une culture européenne, qui forme
l'héritage complet de ce que l'humanité avait atteint
jusque-là.
La culture allemande de ce siècle éveille la méfiance
- dans la musique manque cet élément complet qui délivre
et qui lie, cet élément qui s'appelle Goethe. -
38.
" Sans la foi chrétienne, dit Pascal, vous seriez, en
face de vous-mêmes, tout comme la nature et l'histoire, un monstre
et un chaos (En français dans le texte. Les citations
de Pascal ne sont pas exactes. Nietzsche cite de mémoire et fait
probablement allusion au passage suivant: " Quelle chimère est-ce
donc que l'homme ! quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel
sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile
ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur,
gloire et rebut de l'univers. " Cf. Pascal, éd. Havet, I,1, 114.
- N.d.T.). " Cette prophétie nous l'avons accomplie:
après que le XVIIIe siècle, débile et optimiste, eut
enjolivé et rationalisé l'homme.
Schopenhauer et Pascal. - Dans un sens essentiel, Schopenhauer
est le premier qui reprend le mouvement de Pascal: un monstre
et un chaos, par conséquent quelque chose qu'il faut nier...
l'histoire, la nature, l'homme lui-même !
" Notre incapacité à connaître la vérité
est la conséquence de notre corruption, de notre décomposition
morale ", ainsi parle Pascal. Et Schopenhauer dit au fond la même
chose. " Plus est profonde la corruption de la raison, plus est nécessaire
la doctrine de la grâce " - ou, pour parler la langue de Schopenhauer,
la négation.
39.
Schopenhauer comme seconde mouture (état avant la révolution):
- La pitié, la sensualité, l'art, la faiblesse de volonté,
le catholicisme des désirs spirituels - c'est là au fond
de bon XVIIIe siècle.
Chez Schopenhauer l'erreur fondamentale de la volonté
est typique (comme si l'appétit, l'instinct, le désir étaient
ce qu'il y a d'essentiel dans la volonté): c'est là
amoindrir jusqu'à la méconnaître la valeur de la volonté.
De même la haine du vouloir; tentative de voir dans le non-vouloir,
dans le sujet sans but ni intention " (dans le " sujet pur, libre
de volonté "), quelque chose de supérieur, la chose supérieure
en soi, la chose qui importe. Grand symptôme de fatigue, ou
de faiblesse de volonté: car celle-ci est ce que l'appétit
traite foncièrement en maître, lui imposant le chemin et la
mesure...
40.
Le problème du XIX siècle.- Savoir si son côté fort et son côté faible vont ensemble ? S'il est fait d'un seul et même bois ? Si la variété de son idéal, les contradictions de celui-ci, sont limitées dans une fin supérieure, étant quelque chose de plus élevé ? - Car ce pourrait être la prédestination à la grandeur de se développer, en cette mesure, sous une tension violente. Le mécontentement, le nihilisme pourraient être des signes favorables.
41.
Critique de l'homme moderne. - " L'homme bon " a été
corrompu et séduit par les mauvaises institutions (les tyrans et
les prêtres); - la raison érigée en autorité;
l'histoire qui surmonte les erreurs; l'avenir considéré comme
un progrès; - l'Etat chrétien (" le Dieu des armées
"); - l'instinct sexuel (autrement dit le mariage); - le règne de
la " justice " (le culte de l'" humanité "); la " liberté
".
L'attitude romantique de l'homme moderne: - l'homme noble (Byron,
Victor Hugo, George Sand); - la noble indignation; - la sanctification
par la passion (comme vraie " nature "); - la prise de parti pour les opprimés
et les déshérités: devise des historiens et des romanciers;
- les stoïciens du devoir; - le " désintéressement "
considéré comme art et comme connaissance: - l'altruisme
comme forme mensongère de l'égoïsme (utilitarisme),
l'égoïsme le plus sentimental.
Tout cela sent le XIXe siècle. Mais celui-ci possédait
des qualités qui ne se sont pas transmises: l'insouciance,
la sincérité, l'élégance, la clarté
intellectuelle; - l'allure de l'esprit s'est transformée; la jouissance,
que procuraient la subtilité et la clarté d'esprit, a fait
place à la jouissance de la couleur, de l'harmonie, de la masse,
de la réalité, etc. Le sensualisme dans les choses de l'esprit.
En un mot, c'est le XVIIIe siècle de Rousseau.
42.
L'indiscipline de l'esprit moderne sous toute sorte d'apprêts
moraux. - Les mots de parole sont: la tolérance (pour " l'incapacité
de dire oui et non "); la largeur de sympathie ( - un tiers d'indifférence,
un tiers de curiosité, un tiers d'irritabilité maladive);
l'objectivité ( - manque de personnalité, manque de volonté,
incapacité d'" amour "); la " liberté " à l'égard
de la règle (Romantisme); la " vérité " en face du
mensonge et de la falsification (naturalisme); l'" esprit scientifique
" (le document humain: c'est-à-dire le roman-feuilleton et
l'addition - au lieu de la composition); la " passion ", en lieu et place
du désordre et de l'intempérance; la " profondeur " en lieu
et place du chaos et du pêle-mêle des symboles.
Les entraves les plus favorables et les remèdes contre la
modernité: 1) le service militaire obligatoire, avec
des guerres véritables qui font cesser tout espèce de plaisanterie;
2) l'étroitesse nationale (qui simplifie et concentre);
3) une meilleure nutrition (la viande);
4) l'espace plus vaste et la salubrité des appartements;
5) la prédominance de la physiologie sur la théologie,
la morale, l'économie et la politique;
6) une sévérité militaire dans les exigences
et la pratique des " devoirs " (on ne loue plus... ).
43.
Ne pas se laisser tromper par l'apparence: cette humanité vise
moins à " l'effet ", mais elle donne de toutes autres garanties
de durée, son allure est plus lente, mais sa mesure est beaucoup
plus riche. La santé devient meilleure, on reconnaît
les véritables conditions de la force du corps et on les crée
peu à peu, l'" ascétisme " est ironisé. - La crainte
des extrêmes, une certaine confiance en le " chemin droit ", point
d'exaltation, un besoin momentané de s'habituer à des valeurs
plus étroites (comme " la patrie ", " la science ", etc.).
Mais l'ensemble de l'image prêterait encore à des équivoques
- ce pourrait être là tout aussi bien un mouvement ascendant
qu'un mouvement descendant de la vie.
44.
La " Modernité " envisagée sous le symbole de la
nutrition et de la digestion. -
La sensibilité est infiniment plus irritable ( - sous les oripeaux
de la morale: l'augmentation de la pitié - ); l'abondance
des impressions disparates est plus grande que jamais: - le cosmopolitisme
des langues, des littératures, des journaux, des formes, des goûts
différents, même des paysages. L'allure de cette affluence
est un prestissimo; les impressions s'effacent; on se défend
instinctivement d'absorber quelque chose, de s'en laisser impressionner
profondément,
de " digérer " quelque chose - il en résulte l'affaiblissement
de la faculté de digestion. Il se produit une sorte d'assimilation
à cet accablement d'impressions; l'homme désapprend d'agir;
il ne réagit plus qu'à des impressions du dehors.
Il dépense ses forces, soit dans l'assimilation, soit dans
la défense, soit dans la réplique. Profond affaiblissement
de la spontanéité -l'historien, le critique, l'analyste,
l'interprète, l'observateur, le collectionneur, le lecteur, - ils
sont tous des talents réactifs, - ils font tous partie de
la science !
Préparation artificielle de sa propre nature pour en
faire un " miroir "; on est intéressé, mais ce n'est en quelque
sorte qu'à l'épiderme; il y une froideur par principe, un
équilibre, une température maintenue à un degré
inférieur, juste au-dessous de la mince surface, où il y
a de la chaleur, de l'agitation, de la " tempête ", un mouvement
de vagues.
Opposition entre la mobilité extérieure et une
certaine lourdeur, une fatigue profonde.
45.
Le surmenage, la curiosité et la compassion - voilà nos vices modernes.
46.
Pourquoi tout devient cabotinage. - La sûreté d'instinct
(conséquence d'une longue activité dans le même sens,
pratiquée par une même espèce d'hommes) fait défaut
dans l'humanité moderne; incapacité d'accomplir quelque chose
de parfait n'en est que la conséquence: - l'individu ne rattrape
jamais la discipline de l'école.
Ce qui crée une morale, un code, c'est l'instinct profond que
l'automatisme seul rend possible la perfection dans la vie et le travail...
Mais aujourd'hui nous avons atteint le pôle opposé, nous
avons même voulu l'atteindre - la prescience extrême,
la pénétration de l'homme et de l'histoire: - par là
nous sommes pratiquement le plus loin possible dans la perfection de l'être,
de l'action et de la volonté: notre appétit, notre désir
de la connaissance elle-même, - symboles d'une formidable décadence.
Nous aspirons au contraire de ce que veulent les fortes races, les
nations
vigoureuses - comprendre est une fin...
Le fait que la science est possible, dans le sens où elle est
pratiquée aujourd'hui, est une preuve que tous les instincts élémentaires,
les instincts de défense et de protection de la vie,
ne fonctionnent plus. Nous n'amassons plus, nous gaspillons les capitaux
des ancêtres, même dans la façon dont nous cherchons
la connaissance. -
47.
Ce qui est aujourd'hui le plus profondément corrodé, c'est l'instinct et la volonté de la tradition; toutes les institutions qui doivent leur origine à cet instinct sont contraires au goût de l'esprit moderne... Tout ce que l'on fait en somme, tout ce que l'on pense, poursuit le but d'arracher avec les racines ce sens de la tradition. On considère la tradition comme une fatalité; on l'étudie, on reconnaît (sous forme d'" hérédité " -), on n'en veut point. L'assimilation d'une volonté étendue sur de longs espaces de temps, le choix des conditions et des évaluations qui permettent que l'on puisse disposer de l'avenir, sur des siècles tout entiers - cela précisément est, au plus haut des anti-moderne. De quoi il faut conclure que ce sont les principes désorganisateurs qui donnent un caractère à notre époque.
48.
Pour une caractéristique de la " Modernité " - développement exagéré des formations intermédiaires; dépérissement des types; rupture des traditions, des écoles; la prédominance des instincts préparée philosophiquement: l'inconscient devient une valeur plus grande) après que se fut produit l'affaiblissement de la volonté, du vouloir dans le but et les moyens...
49.
La prééminence des marchands et des tiers, même dans le domaine intellectuel: le littérateur, le " représentant ", l'historien (comme amalgameur du passé et du présent), l'exotique et le cosmopolite, les intermédiaires entre les sciences naturelles et la philosophie, les semi-théologiens.
50.
La tension critique: les extrêmes apparaissent et arrivent à la prépondérance. - Décroissance du protestantisme: considéré théoriquement et historiquement comme demi-mesure. Prédominance effective du catholicisme; le sentiment du protestantisme est tellement éteint que les mouvements les plus nettement anti-protestants ne sont pas considérés comme tels (par exemple le Parsifal de Richard Wagner). Toute l'intellectualité supérieure en France est catholique d'instinct. Bismarck a compris qu'il n'existe plus du tout de protestantisme.
51.
Le protestantisme, cette forme de la décadence intellectuellement malpropre et ennuyeuse, que le christianisme a su garder jusqu'à présent, peut se conserver dans le Nord médiocre, est quelque chose d'incomplet et de complexe qui a de la valeur pour la connaissance en ceci, qu'il a réuni dans un même corps des expériences d'ordre et d'origine différents.
52.
Voyez ce que l'esprit allemand a fait du christianisme ! - Et, en ne s'arrêtant qu'au protestantisme, combien de bière y a-t-il encore dans la chrétienté protestante ! Peut-on imaginer une forme plus abrutie, plus vermoulue, plus paresseuse de la foi chrétienne que celle qui se manifeste pour un protestant de la moyenne allemande ?... C'est là un christianisme bien humble et je l'appellerais volontiers une homéopathie du christianisme ! On me fait souvenir qu'il existe encore aujourd'hui un protestantisme arrogant, celui des prédicateurs de cours et des spéculateurs antisémites, mais personne n'a osé prétendre qu'un " esprit " quelconque " plane " sur ces eaux... C'est là tout simplement une forme plus inconvenante de la foi chrétienne, et nullement une forme plus raisonnable...
53.
Avec un mot arbitraire et choisi tout à fait au hasard, le mot
" pessimisme ", on s'est livré à un abus qui se propage comme
une contagion: on y a oublié le problème où nous vivons,
le problème que nous sommes. Il ne s'agit pas de savoir qui
a raison, - il faut se demander où il faut nous classer, si c'est
parmi les condamnés et les organismes de décadence...
On a opposé deux façons de penser, comme si elles avaient
à lutter l'une contre l'autre pour la cause de la vérité:
tandis qu'elles ne sont toutes deux que des symptômes de conditions
particulières, tandis que la lutte, à quoi elles se
livrent, ne démontre que l'existence d'un problème cardinal
de la vie - et nullement d'un problème pour philosophes. Où
appartenons-nous ? -
54.
Principaux symptômes du pessimisme. - Les dîners
chez Magny: le pessimisme russe (Tolstoï, Dostoïevski); le
pessimisme esthétique, l'art pour l'art, la " description
" (le pessimisme romantique et anti-romantique); le pessimisme dans la
théorie de la connaissance (Schopenhauer, le phénoménalisme);
le pessimisme anarchiste; la " religion de la pitié ", préparation
au bouddhisme, le pessimisme de la culture (exotique, cosmopolitisme);
le pessimisme moral: moi-même.
Les distractions, l'affranchissement passager du pessimisme:
- les grandes guerres, les fortes organisations militaires, le nationalisme,
la concurrence industrielle; la science; le plaisir.
55.
On a fait la tentative indigne de voir en Wagner et en Schopenhauer des traces de troubles cérébraux: on ferait une étude infiniment plus intéressante en précisant scientifiquement le type de décadence qu'ils représentent tous deux.
56.
Le moderne faux monnayage dans les arts entendu comme nécessaire,
c'est-à-dire comme conforme aux plus intimes besoins de l'âme
moderne.
Il faut remplir les lacunes du talent, plus encore les lacunes de l'éducation,
de la tradition, de la discipline.
Premièrement: on se cherche un public moins artistique,
qui est plus absolu dans son amour ( - et qui aussitôt s'agenouille
devant la personne... ). On profite ainsi de la superstition de
notre siècle, la croyance au génie...
En deuxième lieu: on harangue les sombres instincts des insatisfaits,
des ambitieux, des inconscients d'une époque démocratique:
importance de l'attitude.
En troisième lieu: on transporte les procédés
d'un art dans un autre, on mêle les intentions de l'art à
celles de la connaissance, ou de l'Eglise, ou bien encore aux questions
de races (nationalisme), ou de philosophie - on sonne en même temps
à toutes les cloches et l'on éveille le sombre pressentiment
que l'on est un dieu.
En quatrième lieu: on flatte la femme, les souffreteux, les
révoltés, on introduit même dans l'art des excédents
de narcotiques et d'opiats. On chatouille les lettrés,
les lecteurs de poètes et de vieilles histoires.
57.
Le faux " renforcement ": - 1) dans le romantisme: ce
continuel espressivo n'est pas un signe de force, mais d'indigence;
2) la musique pittoresque, celle que l'on appelle dramatique,
est avant tout plus légère (de même que l'industrialisme
brutal et l'alignement de faits et traits dans le roman naturaliste);
3) la passion est affaire de nerfs et des âmes fatiguées;
tout comme la jouissance que l'on prend au sommet des hautes montagnes,
aux déserts, aux tempêtes, aux orgies et aux horreurs - à
ce qui est monstrueux et massif (chez les historiens par exemple); il existe
effectivement un culte des débauches du sentiment ( - d'où
vient que les fortes époques cherchent à satisfaire dans
l'art un besoin contraire - le besoin de quelque chose qui se trouve au-delà
des passions ?).
58.
L'art moderne considéré comme l'art de tyranniser. - Une logique des linéaments grossière et très accentuée; le motif simplifié jusqu'à la formule; la formule tyrannise. Dans le tracé délimité par les lignes, une sauvage multiplicité, une masse accablante qui trouble les sens; la brutalité des couleurs, de la matière, des désirs. Exemple: Zola, Wagner; dans l'ordre intellectuel Taine. Donc de la logique, de la masse et de la brutalité...
59.
Sur notre musique moderne. - Le dépérissement de
la mélodie ressemble au dépérissement de l'" idée
" de la dialectique, de la liberté dans le mouvement intellectuel,
- une lourdeur et une bouffissure qui se développent vers de nouvelles
tentatives et même vers de nouveaux principes; - on finit par ne
plus avoir que les principes de son talent particulier, de ce qu'il y a
de borné dans un talent particulier.
" Musique dramatique " - non-sens ! C'est là bonnement de la
mauvaise musique... Le " sentiment ", la " passion " -, simples surérogations
lorsque l'on n'est plus capable d'atteindre l'intellectualité supérieure
et le bonheur que procure celle-ci (p. ex. chez Voltaire). Au point
de vue technique, le " sentiment ", la " passion " sont plus faciles à
exprimer - des artistes beaucoup plus pauvres y suffisent. Le penchant
vers le drame révèle chez un artiste une plus grande maîtrise
des moyens apparents que des moyens véritables. Nous avons
une peinture dramatique, une poésie dramatique, etc.
60.
La séparation entre le " public " et le " cénacle " - : pour le premier, il faut être aujourd'hui charlatan, dans le second, on veut être virtuose et rien de plus ! Les génies spécifiques de ce siècle ont franchi cette séparation et ont été grands dans les deux domaines; le grand charlatanisme de Victor Hugo et de Richard Wagner, joint à une telle virtuosité véritable, leur a permis de satisfaire les plus raffinés au point de vue de l'art. De là leur manque de grandeur: ils ont une optique variable, tantôt dirigée sur les besoins les plus grossiers, tantôt sur les plus raffinés.
61.
Si, chez un artiste, on entend par génie la plus grande liberté, sous l'égide de la loi, la légèreté divine, la frivolité dans ce qu'il y a de plus difficile, Offenbach a beaucoup plus le droit d'être appelé " génie ", que Richard Wagner. Wagner est lourd, massif: rien n'est plus étranger pour lui que ces moments de perfection impétueuse, tels que ce polichinelle d'Offenbach les atteint cinq, six fois dans presque chacune de ses bouffonneries. Mais peut-être, par génie, faut-il entendre autre chose. -
62.
Je distingue le courage devant les personnes, le courage devant les
choses, le courage devant le papier. Ce dernier fut par exemple le courage
de David Strauss. Je distingue encore le courage devant des témoins
et le courage sans témoins: le courage d'un chrétien, d'un
croyant en général, ne peut jamais être sans témoins,
- cela suffit déjà à le dégrader. Je distingue
enfin le courage par tempérament et le courage par peur de la peur:
un cas particulier de cette dernière espèce, c'est le courage
moral. Il faut y joindre aussi le courage par désespoir.
Wagner avait ce courage. Sa situation par rapport à la musique
était en somme désespérée. Il lui manquait
les deux choses qui qualifient un bon musicien: la nature et la culture,
c'est-à-dire la prédestination à la musique, l'éducation
et la discipline musicales. Il avait du courage: de cette pénurie
il fit un principe, - il inventa, à son propre usage, une
catégorie de musique. La " musique dramatique ", telle qu'il l'inventa,
est la musique qu'il était capable de faire... sa conception
trace des limites à Wagner.
Et on l'a mal compris ! - L'a-t-on mal compris ?... cinq sixièmes
des artistes modernes sont dans son cas. Wagner est leur sauveur: cinq
sixièmes, c'est du reste le plus " petit nombre ". Chaque fois que
la nature s'est montrée inexorable et lorsque, d'autre part, la
culture demeure abandonnée au hasard, réduite à une
tentative, à un dilettantisme, l'artiste s'adresse maintenant par
instinct, que dis-je ? avec enthousiasme à Wagner: " mi-attiré,
affaissé à moitié ", comme dit le poète.
63.
En musique, nous manquons d'une esthétique qui s'entendrait à imposer des règles aux musiciens et qui leur créerait une conscience; nous manquons, et c'en est une conséquence, d'une véritable lutte pour des " principes " - car, en tant que musiciens, nous nous moquons des velléités qu'Herbart a manifestées sur ce domaine, de même que de celles de Schopenhauer. De fait, il résulte de cela une grande difficulté: nous ne sommes plus capables de motiver les notions d'" exemple ", de " maîtrise ", de " perfection " - nous tâtonnons aveuglément, avec l'instinct d'un vieil amour et d'une vieille admiration, dans le domaine des valeurs, nous sommes presque disposés à croire que " ce qui nous plaît est bien "... Cela éveille ma méfiance d'entendre partout désigner Beethoven, bien innocemment, comme un " classique: je soutiendrai avec rigueur que, dans d'autres arts, on entend par classique le type contraire à celui que représente Beethoven. Mais, lorsque je vois chez Wagner cette décomposition de style qui saute aux yeux, ce que l'on appelle son style dramatique, présenté et vénéré comme un " modèle ", une " maîtrise ", un " progrès ", mon impatience atteint son comble. Le style dramatique dans la musique, tel que l'entend Wagner, c'est la renonciation à toute espèce de style, sous prétexte qu'il y a quelque chose qui a cent fois plus d'importance que la musique, c'est-à-dire le drame. Wagner sait peindre, il se sert de la musique, non pour faire de la musique; il renforce les attitudes, il est poète; enfin il en a appelé aux " beaux sentiments ", aux " idées élevées ", comme tous les artistes du théâtre. - Avec tout cela il a gagné les femmes en sa faveur, et ceux qui veulent cultiver leurs esprits: mais ces gens-là, qu'ont-ils à voir à la musique ? Tout cela n'a aucune conscience pour l'art; tout cela ne souffre pas quand toutes les vertus premières et essentielles de l'art sont foulées aux pieds et narguées en faveur d'intentions secondaires (comme ancilla dramaturgica). Qu'importent tous les élargissements des moyens d'expression, si ce qui exprime, c'est-à-dire l'art lui-même, a perdu la règle qui doit le guider ? La splendeur picturale et la puissance des sons, le symbolisme de la résonance, du rythme, des couleurs dans l'harmonie et la dissonance, la signification suggestive de la musique, toute la sensualité dans la musique que Wagner a fait triompher - tout cela Wagner l'a reconnu dans la musique, il l'y a cherché, l'en a tiré, pour le développer. Victor Hugo a fait quelque chose de semblable pour la langue: mais aujourd'hui déjà on se demande, en France, si, dans le cas de Victor Hugo, ce n'a pas été au détriment de la langue... si, avec le renforcement de la sensualité dans la langue, la raison, l'intellectualité, la profonde conformité aux lois du langage n'ont pas été abaissées ? En France, les poètes sont devenus des artistes plastiques, en Allemagne les musiciens des comédiens et des barbouilleurs - ne sont-ce pas là des indices de décadence ?
64.
Il y a aujourd'hui un pessimisme du musicien, même parmi les gens qui ne sont pas musiciens. Qui ne l'a pas rencontré dans sa vie, qui ne l'a pas maudit, ce malheureux jeune homme qui martyrisait son piano, jusqu'au cri de désespoir, qui, de ses propres mains, roulait devant lui la bourbe de l'harmonie grise et brune ?... De telles choses font reconnaître que l'on est pessimiste... Mais suffisent-elles à vous faire avoir l'oreille musicienne ? Je serais tout disposé à croire que non. Le wagnérien pur-sang n'est pas musicien; il succombe aux forces élémentaires de la musique, à peu près comme la femme succombe à la volonté de son hypnotiseur - et, pour en arriver là, il ne faut pas qu'il soit rendu méfiant par une conscience trop sévère et trop utile in rebus musicis et musicatibus. J'ai dit " à peu près comme " - : mais peut-être s'agit-il ici de plus que d'un symbole. Que l'on considère les moyens dont Wagner se sert de préférence pour arriver à un effet ( - les moyens que, pour une bonne part, il a dû inventer lui-même); ils ressemblent d'une façon étrange aux moyens dont se sert l'hypnotiseur pour atteindre ses effets ( - choix du mouvement, de la couleur de son orchestre, l'horrible faux-fuyant devant la logique et la quadrature du système, ce qu'il y a de rampant, de glissant, de mystérieux, d'hypnotisant dans sa " mélodie infinie "). - Et l'état où, par exemple, l'ouverture du Lohengrin transporte l'auditeur, et plus encore l'auditrice, est-il bien différent de l'extase somnambulique ? - Après l'audition de la dite ouverture, j'ai entendu une Italienne s'écrier, avec ce joli regard extatique, à quoi s'entend la wagnérienne: " Come si dorme con questa musica ! " -
65.
La " musique " et le grand style. - La grandeur d'un artiste
ne se mesure pas d'après les " beaux sentiments " qu'il éveille:
il n'y a que les petites femmes pour croire cela. Mais d'après le
degré qu'il met à s'approcher du grand style. Ce style a
cela de commun avec la grande passion qu'il dédaigne de plaire;
qu'il oublie de persuader; qu'il commande; qu'il veut... Se rendre
maître du chaos que l'on est soi-même; contraindre son chaos
à devenir forme, à devenir logique, simple, sans équivoque,
mathématique, loi - c'est là la grande ambition. -
Avec elle on repousse; rien n'excite plus à l'amour de pareils hommes
despotiques, - un désert s'étend autour d'eux, un silence,
une crainte pareille à celle que l'on éprouve en face d'un
grand sacrilège... Tous les arts connaissent de pareils ambitieux
du grand style: pourquoi manquent-ils dans la musique ? Jamais encore un
musicien n'a construit comme cet architecte qui créa le Palais Cotti...
C'est là qu'il faut chercher un problème. La musique appartient-elle
peut-être à cette culture où le règne de toute
espèce de despotes a déjà pris fin ? L'idée
du grand style serait-elle donc, par elle-même, en contradiction
avec l'âme de la musique, - avec la femme dans la musique ?...
Je touche ici à une question capitale: dans quel domaine se
classe notre musique tout entière ? Les époques du goût
classique ne connaissent rien de comparable: elle s'est épanouie
lorsque le monde de la Renaissance atteignit à son déclin,
lorsque la " liberté " sortit des moeurs et même de l'âme
des hommes: -est-ce un trait de son caractère d'être une contre-Renaissance
? Est-elle sortie du Rococo, dont elle est certainement contemporaine ?
La musique, la musique moderne n'appartient-elle pas déjà
à la décadence ?...
J'ai touché jadis du doigt cette question: notre musique n'est-elle
pas quelque chose comme une contre-Renaissance dans l'art ? n'est-elle
pas proche parente du Rococo ? n'est-elle pas née dans l'opposition
contre le goût classique, de sorte que chez elle, toute ambition
de classicisme soit par elle-même interdite ?...
La réponse à cette question de valeur qui a une importance
de premier ordre ne serait pas douteuse, si l'on avait justement apprécié
le fait que la musique atteint dans le Romantisme sa maturité
supérieure et sa plus grande ampleur, - encore une fois, comme mouvement
de réaction contre le classicisme...
Mozart - une âme tendre et amoureuse, mais qui appartient encore
entièrement au XVIIIe siècle, même dans ce qu'il a
de sérieux... Beethoven - le premier grand romantique... dans le
sens français du mot romantique... tous deux sont des adversaires
instinctifs du goût classique, du style sévère, - pour
ne point parler ici du " grand " style...
66.
Pourquoi la musique allemande atteint-elle son point culminant à
l'époque du romantisme allemand ? Pourquoi Goethe fait-il défaut
dans la musique allemande ? Combien Beethoven, par contre, fait-il penser
à Schiller, ou plus exactement à " Thécla " ?
Schumann a en lui de l'Eichendorff, de l'Uhland, du Heine, du Hoffmann,
du Tieck. Richard Wagner du Freisch¸tz, du Hoffmann, du Grimm, de
la légende romantique, du catholicisme mystique, de l'instinct,
du symbolisme, du " libertinage de la passion " (l'intention de Rousseau).
Le Hollandais volant sent la France, où le beau ténébreux
1830 était le type du séducteur.
Culte de la musique, du romantisme révolutionnaire de
la forme, Wagner résume le romantisme, l'allemand et le français.
-
67.
Au fond, la musique de Wagner est, elle aussi, de la littérature,
tout aussi bien que le romantisme français: le charme de l'exotisme
(langues étrangères, moeurs, passions) exercé sur
des badauds sensibles. Le ravissement en mettant le pied dans un pays immense
et lointain, étranger et préhistorique, dont les livres ouvrent
l'accès, ce qui colore l'horizon tout entier de couleurs nouvelles,
de nouvelles possibilités. Le pressentiment de mondes encore lointains
et inexplorés; le dédain à l'égard des
boulevards... Car le nationalisme, il ne faut pas s'y tromper, n'est aussi
qu'une forme de l'exotisme. - Les musiciens romantiques racontent ce que
les livres romantiques ont fait d'eux: on aimerait bien vivre des choses
exotiques, des passions dans le goût florentin et vénitien:
en fin de compte, on se satisfait de les chercher en images... L'essentiel
c'est une façon de nouvel appétit, un besoin d'imitation,
de recréation, de masque, de travestissement de l'âme... L'art
romantique n'est que le palliatif d'une réalité manquée...
La tentative de faire du nouveau: la Révolution, Napoléon.
- Napoléon, la passion pour de nouvelles possibilités de
l'âme, l'élargissement de l'âme dans l'espace...
Épuisement de la volonté; débauche d'autant plus
grande, dans le désir de trouver des sensations nouvelles, de les
recréer, de les rêver... Conséquence des choses successives
que l'on a vécues: soif ardente des sentiments excessifs... les
littératures étrangères offraient les épices
les plus fortes...
68.
Les Grecs de Winckelmann et de Goethe, les Orientales de Victor Hugo, les personnages de l'Edda dans Wagner, les Anglais du XIIIe siècle dans Walter Scott - on finira bien un jour par découvrir toute la comédie ! Tout cela fut, au-delà de toute mesure, historiquement faux, mais - moderne et vrai !
69.
Richard Wagner, évalué simplement quant à sa valeur pour l'Allemagne et la culture allemande, demeure un grand problème, peut-être une calamité allemande, en tous les cas une fatalité: mais qu'importe ? Ne signifie-t-il pas bien plus qu'un simple événement allemand ? Il me semble presque qu'il n'y a pas de pays dont il fasse moins partie que l'Allemagne; rien n'y est préparé à sa venue, le type qu'il représente est tout entier quelque chose d'étranger au milieu des Allemands, il y occupe une position singulière, il y est incompris, incompréhensible. Mais on se garde bien de se l'avouer: pour cela on est trop bonasse, trop carré, trop allemand. " Credo quia absurdus est ": c'est ainsi que le voulut l'esprit allemand. Dans ce cas, comme dans tant d'autres, il se contente donc, en attendant, de croire tout ce que Richard Wagner voulut que l'on crût sur lui-même. Dans les choses de la psychologie, l'esprit allemand a de tous temps manqué de subtilité et de divination. Aujourd'hui, qu'il se trouve sous la haute pression du chauvinisme et de l'admiration de soi, il s'épaissit à vue d'oeil et devient plus grossier: comment saurait-il être à la hauteur du problème Wagner ? -
70.
Examen d'ensemble: le caractère ambigu de notre monde moderne
- Ce sont les mêmes symptômes qui pourraient être interprétés
dans le sens de l'abaissement et de la force. Et les indices
de la force, de l'émancipation conquise, au nom d'appréciations
sentimentales héréditaires (détritus que nous
charrions), pourraient être mal interprétés
comme de la faiblesse. En un mot, le sentiment, en tant que sentiment
de valeur, n'est pas à la hauteur du temps.
D'une façon générale: le sentiment de valeur
est toujours en retard, il exprime des conditions d'existence, d'où
il n'est pas sorti et que, nécessairement, il interprète
mal: il entrave, il éveille la méfiance de ce qui est nouveau...
71.
Examen d'ensemble. - Toute croissance abondante amène effectivement avec elle un formidable émiettement et un dépérissement: la souffrance, les symptômes de dégénérescence appartiennent aux époques qui font un énorme pas en avant; tout mouvement de l'humanité, fécond et puissant, a créé en même temps un mouvement nihiliste. Dans certaines circonstances, ce serait l'indice d'une croissance incisive et de première importance, l'indice du passage dans de nouvelles conditions d'existence, si l'on voyait s'épanouir dans le monde les formes extrêmes du pessimisme, le nihilisme véritable. C'est ce que j'ai compris.