a) Le nihilisme, une condition normale.
Nihilisme: le but fait défaut; la réponse à
la question " pourquoi ? " - Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs
supérieures se déprécient.
Il peut être un signe de force, la vigueur de l'esprit
peut s'être accrue au point que les fins que celui-ci voulut atteindre
jusqu'à présent ("convictions ", " articles de foi ") paraissent
impropres ( - : car une foi exprime généralement la nécessité
de conditions d'existence, une soumission à l'autorité
d'un ordre de choses qui fait prospérer et croître
un être, lui fait acquérir de la force... ); d'autre
part le signe d'une force insuffisante à s'ériger
un but, une raison d'être, une foi.
Il atteint le maximum de sa force relative comme force violente de
destruction: comme nihilisme actif. Son opposé pourrait
être le nihilisme fatigué qui n'attaque plus:
sa forme la plus célèbre est le bouddhisme, qui est un nihilisme
passif, avec des signes de faiblesse; l'activité de l'esprit
peut être fatiguée, épuisée, en sorte
que les fins et les valeurs préconisées jusqu'à
présent paraissent impropres et ne trouvent plus créance,
en sorte que la synthèse des valeurs et des fins (sur quoi repose
toute culture solide) se décompose et que les différentes
valeurs se font la guerre: une désagrégation... ;
alors tout ce qui soulage, guérit, tranquillise, engourdit, vient
au premier plan, sous des travestissements divers, religieux ou moraux,
politiques ou esthétiques, etc.
Le nihilisme représente un état pathologique intermédiaire
( - pathologique est l'énorme généralisation, la conclusion
qui n'aboutit à aucun sens - ): soit que les forces productrices
ne soient pas encore assez solides, - soit que la décadence hésite
encore et qu'elle n'ait pas encore inventé ses moyens.
b) Condition de cette hypothèse. Qu'il n'y a point de vérité; qu'il n'y a pas de modalité absolue des choses, pas de " chose en soi ". - Cela même n'est que du nihilisme, et le nihilisme le plus extrême. Il fait consister la valeur des choses précisément en ceci qu'aucune réalité ne correspond et n'a correspondu à ces valeurs, mais qu'elles ne sont qu'un symptôme de force du côté des taxateurs, une simplification en vue de la vie.
La question du nihilisme " à quoi bon ? " part de l'usage
qui fut courant jusqu'ici, grâce auquel le but semblait fixé,
donné, exigé du dehors - c'est-à-dire par une quelconque
autorité supra-humaine. Lorsque l'on eut désappris
de croire en celle-ci, on chercha, selon un ancien usage, une autre
autorité qui sût parler un langage absolu et commander
des fins et des tâches. L'autorité de la conscience
est maintenant en première ligne un dédommagement pour l'autorité
personnelle (plus la morale est émancipée de la théologie,
plus elle devient impérieuse). Ou bien c'est l'autorité de
la raison. Ou l'instinct social (le troupeau). Ou encore
l'histoire avec son esprit immanent, qui possède son but
en elle et à qui l'on peut s'abandonner. On voudrait tourner
le vouloir, la volonté d'un but, le risque que l'on pourrait courir
en se donnant un but à soi-même; on voudrait se décharger
de la responsabilité ( - on accepterait le fatalisme). Enfin:
le bonheur, et, avec un peu de tartuferie, le bonheur du plus
grand nombre.
On se dit:
1) un but déterminé n'est pas du tout nécessaire;
2) il n'est pas possible de prévoir ce but.
Maintenant que la volonté serait nécessaire dans
son expression la plus forte, elle est justement la plus faible
et la plus pusillanime. Méfiance absolue à l'égard
de la force organisatrice de la volonté d'ensemble.
Époque où toutes les appréciations " intuitives
" viennent, les unes après les autres, au premier plan, comme si
par elles on pouvait obtenir une direction dont on est privé
autrement.
" À quoi bon ? " - On exige une réponse 1) de la conscience,
2) de l'instinct de bonheur, 3) de " l'instinct social " (troupeau), 4)
de la raison (" esprit "), - pourvu que l'on ne soit pas obligé
de vouloir, de se fixer une raison à soi-même.
Ensuite le fatalisme: " il n'y a point de réponse
", mais " nous allons quelque part ", " il est impossible de vouloir
une fin ", - avec résignation... ou révolte... Agnosticisme
par rapport au but.
Ensuite la négation considérée comme explication
de la vie; la vie considérée comme quelque chose qui se conçoit
sans valeur et qui finit par se supprimer.
Le signe le plus général des temps modernes: l'homme a perdu, à ses propres yeux, infiniment de dignité. Il a longtemps été le centre et le héros tragique de l'existence, en général; puis il s'est efforcé d'affirmer du moins sa parenté avec la portion décisive de l'existence qui possédait sa valeur par elle-même - comme font tous les métaphysiciens qui veulent maintenir la dignité de l'homme, avec leur croyance que les valeurs morales sont des valeurs cardinales. Celui qui a abandonné Dieu tient avec d'autant plus de sévérité à la croyance en la morale.
En admettant que nous ayons reconnu comment le monde ne peut plus être
interprété par ces trois catégories, et qu'après
cet examen le monde commence à être sans valeur pour nous,
il faudra nous demander d'où nous vient cette croyance en ces trois
catégories. - Essayons s'il n'est pas possible de leur refuser créance,
à elles ! Lorsque nous aurons déprécié
ces trois catégories, la démonstration de l'impossibilité
de les appliquer au monde n'est plus une raison suffisante à déprécier
le monde.
- Résultat: la croyance aux catégories de la raison
est la cause du nihilisme, - nous avons mesuré la valeur du monde
d'après des catégories qui se rapportent à un monde
purement fictif.
- Conclusion: toutes les valeurs par quoi nous avons essayé
jusqu'à présent de rendre le monde estimable pour nous, et
par quoi nous l'avons précisément déprécié
lorsqu'elles se montrèrent inapplicables - toutes ces valeurs sont,
au point de vue psychologique, les résultats de certaines perspectives
d'utilité, établies pour maintenir et augmenter les terrains
de domination humaine: mais projetées faussement dans l'essence
des choses. C'est toujours la naïveté hyperbolique de
l'homme qui le fait se considérer lui-même comme le sens et
la mesure des choses...
Proposition principale. - En quel sens le nihilisme complet est
la conséquence nécessaire de l'idéal actuel.
- Le nihilisme incomplet, ses formes: nous vivons au milieu
de lui.
- Les tentatives pour éviter le nihilisme, sans transmuer
ces valeurs, provoquent le contraire, amènent le problème
à un état aigu.
Toute évaluation purement morale (comme par exemple l'évaluation bouddhiste) aboutit au nihilisme: il faut aussi s'attendre à sa venue pour ce qui est de l'Europe ! On croit pouvoir s'en tirer avec un moralisme sans arrière-plan moral: mais par là le chemin du nihilisme est nécessairement ouvert. - La contrainte qui nous force, nous, à nous considérer comme taxateurs de valeurs, n'existe pas dans la religion.
Rien n'est plus dangereux qu'un objet de désirs contraire à l'essence de la vie. La conclusion nihiliste (la croyance à la non-valeur) conséquence de l'évaluation morale: - nous avons perdu le goût de l'égoïsme (quand même nous aurions compris qu'il n'existe pas d'acte non égoïste); nous avons perdu le goût de la nécessité (quand même nous aurions reconnu l'impossibilité d'un libre arbitre et d'une " liberté intelligible "). Nous nous apercevons que nous ne pouvons atteindre la sphère où nous avons placé nos valeurs - mais, par ce fait, l'autre sphère, celle où nous vivons, n'a nullement gagné en valeur: au contraire, nous sommes fatigués, parce que nous avons perdu notre principal stimulus. " En vain, jusqu'à présent ! "
Le nihilisme radical c'est la conviction d'un absolu manque de
solidité de l'existence, lorsqu'il s'agit des valeurs supérieures
que l'on reconnaît; à quoi s'ajoute la connaissance que nous
n'avons pas le moindre droit de fixer un au-delà ou un " en soi
" des choses.
Cette connaissance est la suite de " l'esprit véridique " qui
a grandi en nous: c'est donc aussi une conséquence de la foi en
la morale. - Voici l'antinomie: en tant que nous croyons à la morale,
nous condamnons l'existence.
- La logique du pessimisme poussée jusqu'aux extrêmes
limites du nihilisme: qu'est-ce qui est le principe agissant ? - Notion
du manque de valeur, du manque de sens: comment les évaluations
morales se trouvent derrière toutes les autres valeurs supérieures.
- Résultat: les évaluations morales ont des condamnations,
des négations, la morale éloigne de la volonté de
vivre...
Problème: mais qu'est-ce que la morale ?
Mais, parmi les forces que la morale a nourries, se trouvait la véracité:
celle-ci finit par se tourner contre la morale, elle découvre sa
téléologie, sa considération intéressée,
et maintenant l'intelligence de ce mensonge longtemps incarné
et dont on désespère de se débarrasser agit précisément
comme stimulant. Nous constatons sur nous, implantés par la longue
interprétation morale, des besoins qui nous apparaissent dès
lors comme des exigences de non-vérité: d'autre part, ce
sont les besoins, à quoi la valeur semble attachée, à
cause desquels nous supportons de vivre. Nous n'estimons point ce
que nous connaissons et n'osons plus estimer ce par quoi nous aimerions
nous faire illusion: - de cet antagonisme résulte un processus de
décomposition.
De fait, nous n'avons plus besoin d'un antidote contre le premier
nihilisme: dans notre Europe, la vie n'est plus incertaine, hasardeuse,
insensée à un tel point. L'élévation de la
valeur de l'homme, de la valeur du mal, etc., à une puissance si
énorme, n'est plus nécessaire maintenant, nous supportons
une réduction importante de cette valeur, nous admettons la part
du non-sens, du hasard: la puissance atteinte par l'homme permet
maintenant un abaissement des moyens de discipline dont l'interprétation
morale fut le coté fort. " Dieu " est une hypothèse beaucoup
trop extrême.
Cependant les positions extrêmes ne sont pas relevées par des positions plus modérées, mais par d'autres également extrêmes, seulement ce sont des positions à rebours. C'est ainsi que la croyance en l'immoralité absolue de la nature, le manque de but et de sens devient la passion psychologiquement nécessaire, lorsque la foi en Dieu et un ordre essentiellement moral n'est plus soutenable. Le nihilisme apparaît maintenant, non point parce que le déplaisir de l'existence est devenu plus grand qu'autrefois, mais parce que, d'une façon générale, on est devenu méfiant à l'égard de la " signification " qu'il peut y avoir dans le mal, ou même dans l'existence. Une seule interprétation a été ruinée: mais comme elle passait pour la seule interprétation, il pourrait sembler que l'existence n'eût aucune signification et que tout fût en vain.
Il reste à démontrer que cet " en vain " est le caractère de notre nihilisme actuel. La méfiance de nos évaluations antérieures s'accentue jusqu'à oser la question: " Toutes les " valeurs " ne sont-elles pas des moyens de séduction, pour faire traîner la comédie en longueur, mais sans que le dénouement approche ?" Cette durée, avec un " en vain ", sans but ni raison, paralysante, surtout lorsque l'on comprend que l'on est dupé, sans avoir la force de ne pas se laisser duper.
Imaginons cette idée sous la forme la plus terrible: l'existence
telle qu'elle est, sans signification et sans but, mais revenant sans cesse
d'une façon inévitable, sans un dénouement dans le
néant: " l'Éternel Retour ".
C'est là la forme extrême du nihilisme: le néant
(le " non-sens ") éternel !
Forme européenne du bouddhisme: l'énergie du savoir et
de la force contraint à une pareille croyance. C'est la plus scientifique
de toutes les hypothèses possibles. Nous nions les causes finales:
si l'existence tendait à un but ce but serait atteint.
On comprend que ce à quoi on vise ici est en contradiction avec le panthéisme: car l'affirmation que " tout est parfait, divin, éternel ", force également à admettre " l'éternel retour ". Question: cette position affirmative et panthéiste en face de toutes choses est-elle rendue impossible par la morale ? En somme, c'est seulement le Dieu moral qui a été surmonté. Cela a-t-il un sens d'imaginer un Dieu " par delà le bien et le mal " ? Un panthéisme dirigé dans ce sens serait-il imaginable ? Supprimons-nous l'idée de but dans le processus et affirmons-nous le processus malgré cela ? - Ce serait le cas si, dans le cercle de ce processus, à chaque moment de celui-ci, quelque chose était atteint - et que ce soit toujours la même chose. Spinoza a conquis une pareille position affirmative, en ce sens que, pour lui, chaque moment a une nécessité logique: et il triomphe d'une pareille conformation du monde au moyen de son instinct logique fondamental.
Mais le cas de Spinoza n'est qu'un cas particulier. Tout trait de caractère fondamental, formant la base de tous les faits, s'exprimant dans tous les faits, chaque fois qu'il serait considéré par un individu comme son trait fondamental à lui, devrait pousser cet individu à approuver triomphalement chaque moment de l'existence universelle. Il importerait précisément que ce trait de caractère fondamental produisît chez soi-même une impression de plaisir, qu'on le ressentit comme bon et précieux.
Or, la morale a protégé l'existence contre le désespoir et le saut dans le néant chez les hommes et les classes qui étaient violentés et opprimés par d'autres hommes: car c'est l'impuissance en face des hommes et non pas l'impuissance en face de la nature qui produit l'amer désespoir de vivre. La morale a traité en ennemis les hommes autoritaires et violents, les " maîtres " en général, contre lesquels le simple devrait être protégé, c'est-à-dire avant tout encouragé et fortifié. Par conséquent la morale a enseigné à haïr et à mépriser ce qui forme le trait de caractère fondamental des dominateurs: leur volonté de puissance. Supprimer, nier, décomposer cette morale: ce serait regarder l'instinct le plus haï avec un sentiment et une évaluation contraires. Si l'opprimé, celui qui souffre, perdait la croyance en son droit à mépriser la volonté de puissance, sa situation serait désespérée. Pour qu'il en soit ainsi il faudrait que ce trait fût essentiel à la vie et que l'on pût démontrer que, dans la volonté morale, cette " volonté de puissance " n'était que dissimulée, cette haine et ce mépris n'étant eux-mêmes qu'une manifestation de celle-ci. L'oppressé se rendrait alors compte qu'il se trouve sur le même terrain que l'oppresseur et qu'il ne possède pas de privilège, pas de rang supérieur sur celui-ci.
Bien au contraire ! Il n'y a rien dans la vie qui puisse avoir de la valeur, si ce n'est le degré de puissance - à condition bien entendu que la vie elle-même soit la volonté de puissance. La morale préservait les déshérités contre le nihilisme, en prêtant à chacun une valeur infinie, une valeur métaphysique, en le rangeant dans un ordre qui ne correspondait pas à la puissance terrestre, à la hiérarchie du monde: elle enseignait la soumission, l'humilité, etc. En admettant que la croyance en cette morale soit détruite, il s'ensuivrait que les déshérités seraient privés des consolations de cette morale - et qu'ils périraient.
Cette tendance d'aller à sa perte se présente comme la volonté de se perdre, comme le choix instinctif de ce qui détruit nécessairement. Le symptôme de cette auto-destruction des déshérités c'est l'autovivisection, l'empoisonnement, l'enivrement, le romantisme, avant tout la contrainte instinctive à des actes, par quoi l'on fait des puissants ses ennemis mortels ( - se dressant pour ainsi dire ses propres bourreaux), la volonté de destruction comme volonté d'un instinct plus profond encore, l'instinct de l'auto-destruction, la volonté du néant.
Le nihilisme est un symptôme: il indique que les déshérités n'ont plus de consolation; qu'ils détruisent pour être détruits, que, détachés de la morale, ils n'ont plus de raison de " se résigner ", - qu'ils se placent sur le terrain du principe opposé, et qu'ils veulent aussi de la puissance de leur côté, en forçant les puissants à être leurs bourreaux. C'est là la forme européenne du bouddhisme, la négation active, par quoi la vie tout entière a perdu son " sens ".
Il ne faudrait pas croire que la " détresse " soit devenue plus grande: bien au contraire ! " Dieu, la morale, la résignation " étaient des remèdes sur des degrés de misère excessivement bas: le nihilisme actif se présente dans des conditions relativement bien plus favorables. Le fait même de considérer la morale comme surmontée implique un certain degré de culture intellectuelle; celle-ci de son côté un bien-être relatif. Une certaine fatigue intellectuelle, poussée, par une longue lutte d'opinions philosophiques, jusqu'au scepticisme désespéré en face de toute philosophie, caractérise également le niveau, nullement inférieur, de ces nihilistes. Que l'on songe dans quelles conditions Bouddha entra en scène. La doctrine de l'Éternel Retour reposerait des hypothèses savantes (telles qu'en possédait la doctrine de Bouddha, par exemple l'idée de causalité, etc.).
Que signifie maintenant " déshérité " ? Il faut envisager la question avant tout au point de vue physiologique et non pas au point de vue politique. L'espèce d'hommes la plus malsaine en Europe (dans toutes les classes) forme le terrain de ce nihilisme: elle considérera la croyance à l'Éternel Retour comme une malédiction - lorsque l'on est frappé on ne recule plus devant aucune action. Elle voudra effacer, non seulement d'une façon passive, mais encore faire effacer tout ce qui est à ce point dépourvu de sens et de but. Bien que ce ne soit chez elle qu'un spasme, une fureur aveugle devant la certitude que tout cela existait de toute éternité - même ce moment de nihilisme et de destruction. La valeur d'une pareille crise, c'est qu'elle purifie, qu'elle réunit les éléments semblables et les fait se détruire les uns les autres, qu'elle assigne à des hommes d'idées opposées des tâches communes -mettant aussi en lumière, parmi eux, les faibles et les hésitants, et provoquant ainsi une hiérarchie des forces au point de vue de la santé; qu'elle reconnaît pour ce qu'ils sont ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Naturellement en dehors de toutes les conventions sociales existantes.
Quels sont ceux qui s'y montreront les plus forts ? Les plus modérés, ceux qui n'ont pas besoin de dogmes extrêmes, ceux qui non seulement admettent, mais aiment aussi une bonne part de hasard, de non-sens. Ceux qui peuvent songer à l'homme, en réduisant quelque peu sa valeur, sans qu'ils se sentent par là diminués et affaiblis: les plus riches par rapport à la santé, ceux qui sont à la hauteur du plus grand malheur et qui, à cause de cela, ne craignent pas le malheur, - des hommes qui sont certains de leur puissance et qui, avec une fierté consciente, représentent la force à laquelle l'homme est parvenu.
Comment de pareils hommes songeraient-ils à l'Éternel Retour ?
Les valeurs supérieures au service desquelles l'homme devrait vivre, surtout lorsqu'elles étendaient sur lui leurs lourdes mains: ces valeurs sociales, pour en renforcer le ton, comme si elles étaient des commandements de Dieu, on les a adressées au-dessus des hommes, telles des "réalités ", comme si elles étaient le " vrai " monde, l'espérance d'un monde à venir. Maintenant que l'origine mesquine de ces valeurs nous apparaît clairement, l'univers par là nous semble déprécié, nous semble avoir perdu son " sens "... mais cela n'est qu'un état intermédiaire.
Point de vue principal. - Il ne faut pas voir la tâche
de l'espèce supérieure dans la direction de l'espèce
inférieure, comme fit par exemple Comte - ), mais il faut considérer
l'espèce inférieure comme une base sur laquelle une
espèce supérieure peut édifier sa propre tâche
- une base nécessaire à sa croissance.
Les conditions qui permettent à une espèce forte et noble
de se conserver (par rapport à la discipline intellectuelle) sont
[à l' ?] opposé des conditions qui régissent la "
masse industrielle ", les épiciers à la Spencer.
Ce qui n'est permis qu'aux natures les plus fortes et les plus
fécondes, pour rendre leur existence possible - les
loisirs, les aventures, l'incrédulité, les débauches
même, - si c'était permis aux natures moyennes, les
ferait périr nécessairement - et il en est ainsi en effet.
L'activité, la règle, la modération, les " convictions
" sont de mise, en un mot les " vertus du troupeau ": avec elles cette
espèce d'hommes moyens atteint sa perfection.
Causes du nihilisme: 1) l'espèce supérieure
fait défaut, c'est-à-dire celle dont la fécondité
et la puissance inépuisables maintiennent la croyance en l'homme.
(Que l'on songe à ce que l'on doit à Napoléon: presque
tous les espoirs supérieurs de ce siècle.)
2) L'espèce inférieure, - " troupeau ", " masse
", " société " - désapprend la modestie et enfle ses
besoins jusqu'à en faire des valeurs cosmiques et métaphysiques.
Par là l'existence tout entière est vulgarisée:
car, en tant que la masse gouverne, elle tyrannise les hommes d'exception,
ce qui fait perdre à ceux-ci la foi en eux-mêmes et les pousse
au nihilisme.
Toutes les tentatives pour imaginer des types supérieurs ont
échoué (le " romantisme "; l'artiste, le philosophe; - contre
la tentative de Carlyle de leur prêter des valeurs morales supérieures).
La résistance contre les types supérieurs comme résultat.
Abaissement et incertitude de tous les types supérieurs.
La lutte contre le génie (" poésie populaire ", etc.). La
compassion pour les humbles et ceux qui souffrent, comme étalon
pour l'élévation de l'âme.
Le philosophe fait défaut, l'interprète de l'action,
et non pas seulement celui qui transforme en poésie.
En quel sens le nihilisme de Schopenhauer continue à être
la conséquence d'un même idéal, créé
par le théisme chrétien. - Si grand était le degré
de certitude par rapport à l'objet du désir le plus élevé,
par rapport aux valeurs supérieures et à la plus grande perfection,
que les philosophes s'appuyaient dessus, comme sur une certitude absolue,
sur une certitude a priori: avec Dieu au sommet comme vérité
donnée. " Devenir l'égal de Dieu ", " se fondre en
Dieu " - ce fut là, pendant des milliers d'années, l'objet
du désir le plus naïf et le plus convaincu ( - mais une chose
qui convainc, par là n'en est pas plus vraie: elle est seulement
convaincante. Remarque destinée aux ânes).
On a désappris de prêter à cette fixation d'idéal
une réalité personnelle: on est devenu athée.
Mais a-t-on par là renoncé à l'idéal ? - Les
derniers métaphysiciens cherchent en somme toujours dans celui-ci
la " réalité " vraie, la " chose en soi ", par rapport à
quoi tout le reste n'est qu'apparence. Ils érigent en dogme que,
notre monde des apparences n'étant visiblement pas l'expression
de cet idéal, il ne saurait être " vrai " - il ne saurait
même pas remonter à ce monde métaphysique qu'ils considèrent
comme cause. Il est impossible que l'inconditionné, en tant qu'il
représente cette perfection supérieure, soit la raison de
tout ce qui est conditionné. Schopenhauer, qui voulait qu'il en
fut autrement, était forcé d'imaginer ce fond métaphysique
comme antithèse à l'idéal, comme " volonté
mauvaise et aveugle ": celui-ci pouvait être ainsi " ce qui apparaît
", ce qui se manifeste dans le monde des apparences. Mais par là
il ne renonçait pas à cet absolu d'idéal...
(Kant semblait avoir besoin de l'hypothèse de la " liberté
intelligible " pour décharger l'ens perfectum de sa responsabilité
dans la façon dont est conditionné ce monde, en un mot pour
expliquer le mal: une logique scandaleuse chez un philosophe...)
La morale en tant qu'évaluation supérieure. Ou bien
notre monde est l'oeuvre et l'expression (le mode) d'un dieu: alors
il faut qu'il soit d'une perfection suprême (conclusion de Leibniz...
) - et l'on ne doutait pas de savoir ce qui appartient à la perfection
-, alors le mal ne peut être qu'apparent (chez Spinoza, d'une
façon plus radicale, l'idée de bien et de mal) ou
bien il faut le déduire de la fin suprême de Dieu ( - peut-être
comme conséquence d'une faveur spéciale de la divinité
qui permet de choisir entre le bien et le mal: c'est le privilège
de ne pas être un automate; la " liberté " au risque de se
tromper, de choisir mal... par exemple chez Simplicius dans son commentaire
d'Epictète).
Ou bien notre monde est imparfait, le mal et la faute sont réels,
sont déterminés, absolus, inhérents à leur
être; alors il ne peut pas être le monde-vérité:
alors la connaissance n'est que le chemin pour arriver à la négation
de celui-ci, alors il est une erreur que l'on peut reconnaître comme
telle. C'est là l'opinion de Schopenhauer basée sur des hypothèses
de Kant. Pascal est plus désespéré encore: il comprit
que sa connaissance, elle aussi, devait être corrompue, falsifiée,
- que la révélation est nécessaire pour comprendre
le monde, même d'une façon négative...
Les causes qu'il faut prêter à la venue du pessimisme:
1) Les instincts vitaux les plus puissants et les plus féconds
ont été calomniés jusqu'ici, de sorte qu'une
malédiction repose sur la vie;
2) la bravoure croissante et la méfiance plus audacieuse de
l'homme comprennent que ces instincts ne peuvent être détachés
de la vie et par conséquent elles se tournent contre la vie;
3) seuls prospèrent les plus médiocres qui ne
sentent pas ce conflit, l'espèce supérieure échoue
et indispose contre elle, en tant que produit de la dégénérescence,
- d'autre part on s'indigne contre le médiocre qui veut se
donner pour la fin et le sens ( - personne ne peut plus répondre
à un pourquoi ? - );
4) le rapetissement, la faculté de souffrir, l'inquiétude,
la hâte, le grouillement augmentent sans cesse, -l'actualisation
de tout ce mouvement, ce que l'on appelle la " civilisation ", devient
de plus en plus facile et l'individu désespère et
se soumet, en face de cette énorme machinerie.
Évolution du pessimisme au nihilisme. - Dénaturation
des valeurs. Scolastique des valeurs. Les valeurs isolées et idéalisées,
au lieu de conduire et de dominer l'action, se tournent contre l'action
qu'elles réprouvent.
Des contradictions au lieu de degrés et d'ordres naturels. Haine
de la hiérarchie. Les contradictions correspondent à une
époque populacière parce qu'on les saisit plus facilement.
Le monde réprouvé en présence d'un monde
édifié artificiellement, d'un " monde-vérité
", qui est seul à avoir un prix. - Mais enfin l'on découvre
de quels matériaux est fait le " monde-vérité ", l'on
s'aperçoit qu'il ne reste plus que le monde réprouvé
et l'on porte au compte de celui-ci cette suprême désillusion.
Alors on est en face du nihilisme: on a conservé les
valeurs qui jugent - et rien de plus !
Ceci donne naissance au problème de la force et de la faiblesse:
1) les faibles s'y brisent,
2) les forts détruisent ce qui ne se brise pas,
3) les plus forts surmontent les valeurs qui jugent.
Tout cela réuni crée l'âge tragique.
Pour la critique du pessimisme. - La " prépondérance
de la peine sur la joie " ou bien le contraire (l'hédonisme):
ces deux doctrines sont déjà des signes du nihilisme.
Car, dans les deux cas, on ne fixe pas d'autre sens final que les phénomènes
de plaisir ou de déplaisir.
Mais ainsi parle une espèce d'hommes qui n'a plus le courage
de se fixer une volonté, une intention, un sens: - pour toute
espèce d'hommes plus saine la valeur de la vie ne se mesure pas
à l'étalon de ces choses accessoires. Et l'on pourrait facilement
imaginer un excès de douleur qui provoquerait malgré cela
une volonté de vivre, une affirmation de la vie, en face de la nécessité
de cet excès.
" La vie ne vaut pas la peine d'être vécue "; " résignation
"; " à quoi servent les larmes ? " - c'est là une argumentation
débile et sentimentale. " Un monstre vaut mieux qu'un sentimental
ennuyeux. "
Le pessimisme des natures énergiques: " à quoi
bon " après une lutte terrible, même après la victoire.
Qu'il existe quelque chose qui a cent fois plus d'importance que de savoir
si nous nous trouvons bien ou mal: c'est l'instinct fondamental de toutes
les natures vigoureuses - et par conséquent aussi de savoir si d'autres
se trouvent bien ou mal. Cet instinct leur dit que nous avons un but, pour
lequel on n'hésite pas à faire des sacrifices humains,
à courir tous les dangers, à prendre sur soi ce qu'il y a
de pire: c'est la grande passion. Car le " sujet " n'est qu'une
fiction; l'ego dont on parle lorsque l'on blâme l'égoïsme
n'existe pas du tout.
Le philosophe nihiliste est convaincu que tout ce qui arrive est dépourvu
de sens et se fait en vain: mais il ne devrait pas y avoir d'être
inutile et dépourvu de sens. Où cherche-t-il les raisons
qui le poussent à faire cette objection ? Où cherche-t-il
un " sens ", cette " mesure " ? - Le nihiliste veut dire en somme
qu'un regard jeté sur un pareil être vide et inutile
ne satisfait point le philosophe, lui cause une impression de vide
et de désolation. Une telle constatation est en contradiction avec
notre subtile sensibilité de philosophe. C'est là conclure
à cette évaluation absurde: il faudrait que le caractère
de l'existence fît plaisir au philosophe, pour que celle-ci
pût subsister de plein droit...
Il est dès lors facile à comprendre que le plaisir et
le déplaisir, dans le domaine de ce qui arrive, ne peuvent être
considérés que comme des moyens: il faut encore se
demander si, d'une façon générale, il nous serait
possible de voir le " sens ", le " but ", si la question du manque de sens
ou de son contraire ne serait pas insoluble pour nous. -
Le nihiliste parfait. - L'oeil du nihiliste idéalise dans le sens de la laideur, il est infidèle à ce qu'il retient dans sa mémoire - : il permet à ses souvenirs de tomber et de s'effeuiller; il ne les garantit pas de ces pâles décolorations que la faiblesse étend sur les choses lointaines et passées. Et ce qu'il ne fait pas à l'égard de lui-même, il ne le fait pas non plus à l'égard de tout le passé des hommes, - il laisse s'effriter ce passé.
Pour la genèse du nihiliste. - On n'a que très tard le courage de s'avouer ce que l'on sait véritablement. Que j'ai été jusqu'à présent foncièrement nihiliste, il y a très peu de temps que je me le suis avoué à moi-même: l'énergie ou la nonchalance que je mis, comme nihiliste, à aller de l'avant m'ont trompé sur ce fait principal. Lorsque l'on marche vers un but il semble impossible que " l'absence de but par excellence " soit un article de foi.
Les valeurs et les changements de valeurs sont en proportion avec
l'augmentation de puissance de celui qui fixe les valeurs.
Le degré d'incrédulité, de " liberté
" accordé à l'esprit: expressions de l'augmentation de puissance.
Le " nihilisme ", idéal de la plus haute puissance de l'esprit,
de la vie la plus abondante: il est en partie destructeur, en partie ironique.
Qu'est-ce qu'une croyance ? Comment naît-elle ? Toute croyance
tient quelque chose pour vrai.
La forme extrême du nihilisme, ce serait de se rendre compte
que toute croyance, toute certitude, sont nécessairement fausses:
parce qu'il n'existe pas du tout de monde-vérité.
Ce serait donc un reflet, vu en perspective, dont l'origine se trouve en
nous (dans ce sens que nous avons sans cesse besoin d'un monde plus
étroit, raccourci et simplifié).
- De se rendre compte que c'est le degré de force qui
fait que nous pouvons nous avouer à nous-mêmes l'apparence,
la nécessité du mensonge, sans provoquer notre perte.
En ce sens le nihilisme pourrait être la négation
d'un monde véritable, d'un être, d'une intelligence
divine.