Ma philosophie apporte la grande pensée victorieuse qui finit par faire sombrer toute autre méthode. C'est la grande pensée sélectrice: les races qui ne la supportent pas sont condamnées; celles qui la considèrent comme le plus grand des bienfaits sont choisies pour la domination.
376.
Une idée et une doctrine pessimistes, un nihilisme extatique, peuvent, dans certaines circonstances, être justement indispensables au philosophe: il peut s'en servir comme d'une pression et d'un marteau formidables pour briser et supprimer les races qui dégénèrent et meurent, et ouvrir la voie à un nouvel ordre de la vie, ou pour inspirer à ce qui dégénère et dépérit le désir de la fin.
377.
Je veux enseigner la pensée qui donnera à beaucoup d'hommes le droit de se supprimer, - la grande pensée sélectrice.
378.
1. La pensée de l'éternel Retour: ses hypothèses
qui doivent se trouver vraies, si cette pensée se vérifie.
Ce qui s'ensuit.
2. Elle est la pensée lourde et difficile: son
effet probable à moins que l'on n'emploie des mesures préventives:
c'est-à-dire à moins que toutes les valeurs ne soient transmuées.
3. Moyens de la supporter: la transmutation de toutes les valeurs.
Non plus le plaisir que cause la certitude, mais l'incertitude; non plus
la " cause " et l'" effet ", mais la création continuelle; non plus
la volonté de conservation, mais la volonté de puissance;
non plus l'expression humble " tout n'est que subjectif " - mais " c'est
aussi notre oeuvre ! - soyons-en fiers ! "
379.
Pour supporter l'idée de l'éternel Retour, il faut
être indépendant vis-à-vis de la morale; - il faut
trouver des moyens nouveaux contre le fait de la douleur (considérer
la douleur comme un instrument, comme génératrice de la joie;
il n'y a pas de conscience qui résume le déplaisir);
- la jouissance que procure toute espèce d'incertitude, de provisoire,
comme contre-poids, contre ce fatalisme extrême; - suppression de
toute idée de nécessité, - suppression de la " volonté
", suppression de la " connaissance en soi ".
La plus grande élévation de la conscience de force
chez l'homme, c'est ce qui crée le surhumain.
380.
Si le monde avait un but, il faudrait que ce but fût atteint.
S'il existait pour lui une condition finale non prévue, il faudrait
que cette condition finale fût atteinte également. S'il était
capable de persévérer et de persister, capable d'" être
", si, au cours de son devenir, il possédait, ne fût-ce que
pendant un seul instant, cette faculté d'" être ", c'en serait
encore fait depuis longtemps de tout devenir, donc aussi de toute pensée,
de tout " esprit ". Le fait même que l'" esprit " est un devenir
démontre que le monde n'a point de but, point de condition finale,
qu'il est donc incapable d'" être ".
- Mais la vieille habitude de songer dans tout ce qui arrive à
un but et, dans tout ce qui concerne le monde, à un Dieu qui dirige
et qui crée, est si puissante que le penseur a beaucoup de peine
à ne pas imaginer encore que le manque de but dans le monde est
aussi une intention. Cette idée - que le monde évite
intentionnellement d'atteindre un but et sait même éviter
artificiellement d'être pris dans un mouvement circulaire - cette
idée doit être celle de tous ceux qui voudraient imposer au
monde la faculté de se renouveler éternellement. donc imposer
à une force finie, déterminée, qui demeure invariablement
égale à elle-même, telle que l'est " le monde ", la
faculté merveilleuse de renouveler à l'infini ses formes
et ses conditions. Le monde, bien qu'il ne soit plus un dieu, doit cependant
être capable de la divine vertu créatrice, de l'infinie faculté
de transformation; il doit s'interdire volontairement de retourner
à une de ses formes anciennes; il doit posséder, non seulement
l'intention, mais encore les moyens de se garantir lui-même
de toute espèce de répétition; il doit, par conséquent,
contrôler
à chaque moment chacun de ses mouvements, afin d'éviter les
buts, les conditions finales, les répétitions - et quelles
que puissent être les conséquences d'une opinion et d'une
croyance aussi impardonnablement folles: tout cela est encore la vieille
croyance religieuse, une sorte de désir de croire que le monde ressemble,
malgré tout, de quelque façon que ce soit, au Dieu ancien
et bien-aimé, au Dieu infini, illimité et créateur
- qu'en quelque chose du moins " le Dieu ancien est encore vivant " - c'est
ce désir de Spinoza qui s'exprime dans les paroles " deus sive
natura " (pour lui c'était même " natura sive deus
" - ). Mais quelle est donc la proposition par quoi se formule le mieux
le changement définitif, la prépondérance, réalisée
maintenant, de l'esprit scientifique sur l'esprit religieux qui imagine
des dieux ? Ne faut-il pas dire: le monde, en tant que force, ne peut pas
être imaginé infini, car il est impossible qu'il soit
imaginé ainsi, - nous nous interdisons l'idée d'une force
infinie, comme incompatible avec " l'idée de force
". Donc - la faculté de se renouveler indéfiniment fait aussi
défaut au monde.
381.
La théorie de la constance de l'énergie exige l'Éternel retour.
382.
Un état d'équilibre ne peut pas être réalisé,
donc il n'est pas possible. Mais il devrait pouvoir se réaliser
dans un espace indéterminé. De même dans un espace
sphérique, la forme de l'espace doit être la cause
du mouvement éternel, et, en fin de compte, de toute " imperfection
".
La " force " d'une part, l'" immobilité " et la " stabilité
" d'autre part, sont des choses qui s'excluent. La mesure de la force (comme
dimension) est fixe, son essence est fluide.
Rien ne se passe " hors du temps ". À un moment déterminé
de la force, l'absolue conditionnalité d'une nouvelle répartition
de toutes les forces est un fait donné. La force ne peut pas s'arrêter.
Le " changement " fait partie de son essence, donc aussi le caractère
temporel: par quoi cependant la nécessité du changement est
encore une fois fixée d'une façon abstraite.
383.
Si le mouvement du monde tendait vers un but, ce but devrait être
atteint. Mais le seul fait fondamental, c'est précisément
qu'il ne tend pas vers un état final et toute philosophie ou toute
hypothèse scientifique (par exemple le mécanisme) qui implique
un état final se trouve réfutée par ce fait
fondamental... Je cherche une conception du monde qui fasse la part de
ce
fait: il faut que le devenir soit expliqué sans que l'on ait recours
à de pareilles intentions de finalité; le devenir doit paraître
justifié durant chacun de ses moments (ou paraître
inévaluable,
ce qui revient au même); il ne faut absolument pas justifier le présent
par l'avenir, ou le passé par le présent. La " nécessité
" n'existe pas sous forme d'une force universelle qui intervient et domine,
ou sous forme d'un moteur initial; moins encore pour conditionner une chose
précieuse. Pour cela il est nécessaire de nier une conscience
universelle du devenir, un " Dieu ", afin de ne pas considérer tout
ce qui arrive sous l'objectif d'un être qui compatit et connaît,
mais qui ne manifeste pas de volonté. " Dieu " est inutile, s'il
ne veut pas quelque chose, et, d'autre part, ce serait là une addition
de déplaisir et d'illogisme qui amoindrirait la valeur générale
du " devenir ": heureusement il manque précisément une pareille
puissance qui additionne ( - un Dieu qui pâtit et qui domine du regard,
une " conscience générale ", un " esprit universel " susciteraient
le
plus grand argument contre l'être). Plus strictement: il n'est
pas permis d'admettre quelque chose qui est - parce que le devenir
perd sa valeur et apparaît carrément comme superflu et dépourvu
de sens. Par conséquent, il faut se demander comment a pu (dû)
naître l'illusion de l'être; - de même comment tous les
jugements de valeur qui reposaient sur l'hypothèse que l'être
existe ont été dépréciés. Mais on reconnaît
ainsi que cette hypothèse de l'être est la source de
toute diffamation du monde - le " monde meilleur ", le " monde-vérité
", le " monde de l'au-delà ", la " chose en soi ").
1) Le devenir n'a pas de condition finale et n'aboutit pas à
l'" être ".
2) Le devenir n'est pas une condition apparente; peut-être le
monde de l'être n'est-il qu'apparence.
3) Le devenir reste, à chaque moment, égal à lui-même
dans sa totalité; la somme de sa valeur est invariable; autrement
dit: il n'a pas du tout de valeur, car il manque quelque chose qui
pouvait lui servir de mesure et par rapport à quoi le mot " valeur
" aurait un sens. La valeur générale du monde n'est pas
appréciable, par conséquent le pessimisme philosophique
fait partie des choses comiques.
384.
La nouvelle conception du monde. - Le monde existe; il n'est
pas quelque chose qui devient, quelque chose qui passe. Ou, plus exactement:
il devient, il passe, mais il n'a jamais commencé à devenir,
il n'a jamais cessé de passer, - il se conserve sous les deux formes...
Il vit sur lui-même: ses excréments sont sa nourriture.
L'hypothèse du monde créé ne doit pas nous
préoccuper un seul instant. La notion de " créer " est aujourd'hui
absolument indéfinissable, c'est une notion qui ne répond
à aucune réalisation; ce n'est plus qu'un mot, un mot rudimentaire,
datant d'une époque de superstition; avec un mot on n'explique rien.
La dernière tentative pour concevoir un monde qui commence
a été faite récemment plusieurs fois à l'aide
d'un procédé logique, - en première ligne, on le devine,
avec une secrète intention théologique.
On a, ces temps-ci, plusieurs fois voulu trouver une contradiction
dans l'idée de " l'infinité du temps dans le passé
" (regressus in infinitum): on l'a même prouvé, au
prix, il est vrai, de confondre la tête avec la queue. Rien ne peut
m'empêcher de calculer en arrière, à partir de ce moment-ci,
et de me dire: " Je n'arriverai jamais à la fin "; de même
que je puis compter, en avant, au même moment, jusqu'à l'infini.
Ce n'est que lorsque je voudrai faire la faute - je me garderai bien de
la faire - d'assimiler cette conception concrète d'un regressus
in infinitum, à une notion nullement réalisable, à
une progression jusqu'à maintenant, ce n'est que lorsque je considérerai
la direction (en avant ou en arrière) comme logiquement indifférente
que je m'emparerai de la tête - cet instant croyant tenir la queue:
on vous laisse ce plaisir, monsieur D¸hring !...
Je suis tombé sur cette idée chez des penseurs plus anciens:
chaque fois elle était déterminée par d'autres arrière-pensées
( - c'était la plupart du temps des arrière-pensées
théologiques, en faveur du creator spiritus). Si, d'une façon
générale, le monde pouvait se figer, dessécher, dépérir,
devenir le néant, ou s'il pouvait atteindre un état d'équilibre,
ou encore s'il avait un but quelconque qui renfermerait en lui la durée,
l'immuabilité, le définitif (bref, pour parler métaphysiquement,
si le devenir pouvait aboutir à l'être ou au néant)
cette condition devrait déjà être réalisée,
- par conséquent... C'est là la seule certitude que nous
ayons entre les mains, pour servir de correctif à une foule d'hypothèses
cosmiques, possibles en soi. Si, par exemple, le mécanisme ne peut
pas échapper à la conséquence d'un état de
finalité, tel que Thomson le lui a tracé, le mécanisme
est ainsi réfuté.
Si l'on peut imaginer le monde comme une quantité déterminée
de force et comme un nombre déterminé de centres de force
- toute autre représentation demeure indéterminée
et par conséquent inutilisable -, il s'en suit que le monde
doit traverser un nombre évaluable de combinaisons, dans le grand
jeu de dés de son existence. Dans un temps infini, chacune des combinaisons
possibles devra une fois se réaliser, plus encore elle devra se
réaliser une infinité de fois. Et, comme entre chacune des
combinaisons et son retour prochain, toutes les combinaisons possibles
devraient être parcourues et que chacune de ces combinaisons conditionne
toute la succession des combinaisons de la même série, on
démontrerait ainsi un mouvement circulaire de séries absolument
identiques: on démontrerait que le monde est un mouvement circulaire
qui s'est déjà répété une infinité
de fois et qui joue son jeu à l'infini. - Cette conception n'est
pas simplement une conception mécanique: car si elle l'était,
elle ne nécessiterait pas un retour infini de cas identiques, mais
une condition finale. Puisque le monde n'est pas parvenu à cette
condition finale, il faut que le mécanisme nous apparaisse comme
imparfait et seulement comme hypothèse provisoire.