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Monsieur de Colmer couchait la seizi�me version de son testament sur papier. Devant son bureau de style napol�onien, il s'asseyait tous les jours dans le but de signer quelques ch�ques et factures, de d�penser minutieusement, pr�cautionneusement, sa fortune de rentier afin de laisser la plus grosse somme possible � ses h�ritiers l�gitimes et autres. Il y avait bien longtemps qu'il s'�tait retir� des affaires, mais il avait beaucoup investi dans l'immobilier. Ces actions �tant � la hausse, il ne prenait que le risque minimum. A sa femme Elisabeth, il l�guerait la moiti� de sa fortune. A ses enfants, il laisserait le soin de se partager le reste. Quelle foire d'empoigne en perspective il allait pouvoir admirer du haut des Cieux, l� o� l'�ternit�, parait-il, est ennuyeuse plus que de raison! Le sexag�naire se leva, ayant appos� son cachet sur l'enveloppe destin�e au notaire, et s'en fut voir comme la vue �tait belle sur l'All�e des Cygnes, depuis l'Avenue Kennedy. Le soleil faisait de l'ombre sur les quais de la Seine, aid� par les immeubles environnants. Demain, G�rard irait retrouver Gis�le, cette femme � qui il avait distribu� tant de semence sous plastique! Il ne l'honorerait pas, bien s�r, ses bourses �tant presque taries depuis quelque temps et son pauvre organe ayant baiss� la t�te... Les amants avaient fini par devenir des amis. Il �tait riche, reconnu, bon mari et bon p�re. Elle �tait bien portante, anonyme, vivait de cadeaux ... et du reste. G�rard avait presque la larme � l'oeil � l'�vocation de ses bons gestes envers une pauvre fille condamn�e � la prostitution par une soci�t� que les parents et anc�tres de ce premier avaient contribu� � b�tir. Il se souvint de sa jeunesse, enfouie sous des piles de dossiers judiciaires, v�ritable fossile de l'honn�tet�... a l'�poque, il paradait, imbu de sa lign�e, dans les soir�es mondaines. Fran�oise, Monique, Isabelle, Sylvie, Josiane... tant de ma�tresses dont la prog�niture passait depuis plusieurs ann�es en "Pertes et Profits"! Fragile de coeur, il s'attendait � tr�passer dans les jours qui suivraient, et ce depuis une dizaine damn�e. Quel dommage que de perdre une si belle vie! En quelque sorte, gr�ce � son don � attirer l'argent, il avait veng� ses anc�tres nobles, apauvris par la r�volution. Monsieur de Colmer se remit � penser � ses frasques dont il n'avait jamais pu se contenter: de temps � autre, dans l'alc�ve secr�te qui �tait son bureau, il avait eu coutume de baisser le pantalon et de se laisser aller � l'�panchement s�minal devant des photographies achet�es sous le manteau par l'interm�diaire de quelque obscur coursier opportun. Bien s�r, toutes les preuves de quelconque perversion �taient r�guli�rement d�truites et le noble vieux �tait assur� qu'aucune �claboussure ne viendrait souiller sa m�moire, une fois pass� le cap. Ainsi en �tait-il de ses transactions secr�tes: les interm�diaires �taient souvent blanchis � la chaux vive. La seule hantise du v�ritable homme du monde: qu'aucun scandale ne tach�t la blanche feuille d'Etat-Civil, le Livret de Famille, les cartes de visite... Dehors, un petit vent se levait, chatouillant d�licieusement les v�g�taux survivants de la Ville de Paris. G�rard sentit en lui monter le Membre Souverain, celui qui avait engendr� tant d'enfants sans p�re. "Gis�le..." murmura-t-il.
Monsieur de Colmer, le sexe � la main, d�c�da en ce si joli mois de Mai, une partie de sa personnalit� d�voil�e, comme un pan de v�tement tomb�. Quant � sa femme et ses enfants, outre de sa fortune, h�rit�rent de fameux quolibets. A quoi bon se v�tir, lorsqu'il suffit de s'habiller?
Andre� Ranine (1998) |
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Je t'ai aim�e tant de fois, Isis, Aphrodite, V�nus, Eve J'ai lanc� tant de fois mon coeur sur la gr�ve La plus lisse, la plus plate, la plus dure J'ai souffert tant de nuits, r�pandant toute ma s�ve J'ai v�cu des cauchemars qui �taient tant de r�ves! Le pass�, le pr�sent, le futur... Peu importe.
Je m'en vais loin de toi Tes yeux me font mal: Ils �clairent en moi ce qui est le plus vil. Le Mal, le Bien, tout me para�t futile. Seule ta vue me r�jouit et dans mes veines Coulent la joie, la vie, le bonheur, Les affres, les plaisirs, que la vie nous ass�ne Dans la chaleur, dans l'esprit, dans le coeur.
Je r�ve de nuits humides O� nos corps se m�leraient Dans un �lan subit Sous la fertilit�. Tes cils battent et mes yeux S'ouvrent et se ferment Sur la pudeur et les corps Entrelac�s de mes r�ves, De ma fureur d'aimer, De ta peau si chair, De ta chair si douce, Ta douceur de fer Et ta rage de faire, Qu'en anneau nuptial je voudrais sceller.
Je ne vois pas qu'en ton corps mes d�sirs secrets Mais aussi en ton chef ton esprit radieux; Loin de moi l'Art, ton centre d'int�r�t, Seule compte pour moi la beaut� de tes voeux.
Andre� Ranine (1998) |
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Les doigts d'encens effleurent ma peine de ne plus te revoir, Toi, �me si douce, charcut�e que je t'imagine par les requins modernes. La nuit n'est que tomb�e et le ciel grimpe en haut de sa chute pour me faire vomir ce pr�sent qui n'attend que ton retour. Je le vis � la fois et plus encore que tu ne pourrais le concevoir. A l'huile qui coule de sous mes bras, je ne peux qu'imaginer l'encensoir qui t'�vaporera en vagues bleut�es et fl�tries de peur. Rien ne nous appartient: ni pass�, ni pr�sent, ni avenir... Tout coule, entre nos doigts assoif�s, comme le souvenir. Une porte grise s'�teint et passe par-dessus nos t�tes. Je t'aime au plus profond, belle inconnue de nuit, au beurre si tendre, � la beaut� f�tide et glac�e. Tes yeux me br�lent aux poumons, tes bagues accroch�es � mon coeur. D�esse souterraine, pain de chaume de l'asile, on se r�fugie par milliers sur ton gazon encro�t�. Et les grillages d�filent leur orduri�re cl�ture, leur p�nible noirceur, au fond des �gouts tremblants de poussi�re et de larmes. La f�te finie, on commence � danser, sous le regard protecteur des matraques casqu�es. La n�buleuse � pois fonce vers nous et nous d�colle les l�vres, humides d'avoir trop respir�. Ma t�te exangue calamite le parsiflore. Il pleut demain, l� o� je serai mort. Une m�re a achet� son enfant � la rue et ne le voit pas pleurer dans son immense placard � serpill�res. Les toits sales sont ici pour �ponger toute sa souffrance liquide et collante de monstre �bahi. Seul il vogue et seul il voguera encore, dans les tourbillons effroyables de sens d�capit�s.
Andre� Ranine (1998) |
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