Philippe L.
Pourquoi en ce lieu sommes-nous all�s?
Quel besoin avais-tu de sauter � pieds joints dans toutes ces tombes?
Tu en voulais une? Tu l'as eue.
Tu l'as creus�e de tes mains.
Ces mains qui savaient fabriquer des m�lodies...
Des choses, des trucs, des machins...
Tu �tais beau.
Je n'ose plus t'imaginer maintenant:
Les vers se sont nourris, comme chacun doit se nourrir.

Andre� Ranine (1994)
Amour
  Parceque dans cette vie, je me sens � part, on me per�oit � part. Je fais la gueule � ceux que je rencontre. Je souris aux autres. Regarde-l�, cette fille � la chevelure rousse, qui passe et repasse dans ton champ visuel. Parceque le ciel s'abat sur toi en hiver, tu es �cras� et tu n'oses. Parceque le Soleil se compare � moi, je vois clairement le chemin qui m�nera � l'adepte d'Amour.
   Cette fille, je la s�duirai et l'attacherai aux pieds de ma table. L�, je la d�couperai vivante pour me d�lecter de sa viande et de son sang. Je planterai toutes les dents possibles et imaginables dans sa chair que je sais tendre.
   Comme je l'aime, elle qui se cache sous un voile m�tallique, sous un voile ind�cent. Je vois ses cuisses � travers ses yeux. Elle est femme. Je serais capable de m'abruever de ses r�gles et d'autres choses encore, car elle est beaut� et ce qui vient d'elle ne peut �tre que magnifique et bon au go�t. Et cette odeur dont je ne peux me d�faire impr�gne les fibres de mes v�tements, me poussant � la rechercher, � la poursuivre encore et toujours.
Car tu m'as suivi dans les �gouts et les catacombes.
Tu m'as suivi dans ces souterrains secrets.
Dis-moi ce que tu y as vu.
Qu'y as-tu d�couvert?
Est-ce que la mort y est plus belle?
Non, bien s�r!
L�, au fond, on meurt lentement.
Et on se sent pourrir.
Oui, bien s�r!
Ici, on s'�l�ve du fond et on meurt vite:
Une seule piq�re et c'est fait.
Qu'as-tu vu?
J'ai vu Dieu.
Comment est-il?
Il n'est pas vieux.
Il est si jeune...
Quoi? Continue.
On... m'a...poignard�...
Qui donc?
Une croix, une �toile, un croissant, un drapeau...
Quelle croix, quelle �toile, quel croissant, quel drapeau?
Ceux que tu connais et qui luttent
Pour �tre les seuls diffuseurs de leur v�rit�.

Andre� Ranine (1996)
Une d�ception
  Sur un chemin rocailleux, au sud du Monde, loin de tout, un homme se promenait. Seul, plong� dans ses pens�es morbides -il avait perdu ses parents-, il avan�ait, cuisant au soleil qui, � cette �poque de l'ann�e, se montrait particuli�rement agressif. son regard �tait fix� sur les cailloux et la poussi�re. Il n'avait pas bu d'eau depuis plusieurs heures et son corps r�clamait � boire. Il se sentait ralentir, lui qui habituellement �tait un bon marcheur. Il s'arr�ta. Autour de lui, tout n'�tait que roches et poussi�re. Pas un craquement, pas un fr�missement de vent, pas un souffle de pierre.Il s'assit sur un rocher haut de cinquante-trois centim�tres, se prit le menton � deux paumes et r�fl�chit � son pass� ainsi qu'� son devenir.
   Il avait �t� riche, des gens l'avaient install� sur un pi�destal, et sa fortune s'en �tait all�e avec ses g�niteurs. Du jour au lendemain, tout l'amour qu'il avait inconsciemment achet� avec son argent s'�tait �vanoui. A ce moment seulement de ses r�flexions, il se rendit compte qu'il n'avait jamais �t� aim�. Demain, il marcherait encore sur un chemin caillouteux dans l'espoir de trouver une �me sinc�re, quelqu'un qui serait capable de l'aimer sinc�rement, sans voir en lui une source de profit. Il se releva et continua � cheminer. Ses pens�es se port�rent vers son pass�, une fois de plus. Il n'avait plus qu'une envie: dispara�tre.. Mais il ne voulait pas le faire comme le commun des mortels. Il ne voulait surtout pas dispara�tre de cette fa�on banale qui alimente les faits divers. Il marcha tout le jour et s'assit encore.
   Le lendemain matin, il fut r�veill� par le bruit des chenilles de char sur le chemin. Des hommes en uniformes de la couleur du d�sert �taient affal�s sur les v�hicules. L'un d'eux �tait si jeune qu'il lui parut �tre son fils. L'homme se leva et fit un geste de la main; mais personne ne le vit.
   Suivant les traces laiss�es par les armes ambulantes, il r�va d'eau et m�me de n'importe quoi qui e�t pu calmer sa soif. Et puis, au loin, alors que plus aucun espoir n'�tait attendu, il vit un arbre. C'�tait un vieil arbre en bois, avec des branches. L'homme se prosterna d'abord devant lui, puis se mit � d�chirer ses v�tements. Il fit des lambeaux de sa chemise, de son pantalon, de ses sous-v�tements. Il lan�a par-dessus une branche sa corde artisanale, en attacha un bout au tronc de l'arbre et transforma l'autre extr�mit� en noeud coulant. Autour de lui, la ville s'�tait r�veill�e. Des gens circulaient et parlaient. La ville se trouvait tout autour de l'arbre. Personne ne s'inqui�ta de voir un cadavre se balancer au milieu de cette place.

Andre� Ranine (1996)
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