Quand les couleurs se taisent...
  Bernard s'assit � sa table de travail. Il jeta un regard circulaire sur le mobilier et les objets dispers�s dans sa chambre: un lit blanc, une armoire blanche, des �tag�res blanches, des livres, des papiers noircis d'encre, un cendrier plein, des v�tements sombres... Il d�tourna le regard, d�go�t�, et le d�posa sur la grande page (blanche, elle aussi) qui attendait d'�tre souill�e par l'encre du stylo pos� � c�t�. Les volets clos admettaient courtoisement l'intrusion d'un peu de jour. D'un paquet qu'il tenait de sa main gauche, le jeune homme tira une cigarette et un briquet noir Il alluma la tige de tabac, la porta � ses l�vres, tira une bouff�e et exhala la fum�e en un soupir exasp�r� avant de poser la cigarette dans le cendrier situ� � sa droite. Il se pencha, repoussa ses cheveux bruns mi-longs derri�re ses oreilles et commen�a � �crire:

  
Ma pauvre maman, tu sais que je n'aime pas cette maison, ni la vie que tu m'y fais mener. Je d�teste les meubles et la d�coration des pi�ces de ta demeure en g�n�ral. Comme cette chambre aux murs bleus, aux meubles blancs et au parfum de moralit� dans laquelle je tourne comme un prisonnier fait sa promenade. En fait, elle devrait �tre grise comme la vie que je m�ne sous ton joug et de ce que tu m'imposes: les mornes repas en t^e-�-t�te dans la cuisine aux placards vernis de ce marron artificiel, appos� � coups de pinceaux lubriques par ton amant, de ces habits que tu m'as achet�s lorsque j'�tais enfant et dont le vert et le violet me donnent encore la naus�e, de ce choix incons�quent pour mon pr�nom, qui me poursuit tous les jours comme un chien enrag�.
   Je veux te dire qu'une peinture repr�sentant un coucher de soleil mordor� ne vaut pas cette aube humide des matins de printemps. Ces instants, ces lieux dans l'espace o�, en sortant le matin, tu foules l'herbe humide o� les toiles d'araign�e, tendues entre deux branches fines, sont emperl�es de ros�e et d�composent la lumi�re rasante de l'astre en arc-en-ciel.

   Te souviens-tu de ton fr�re Alain, l'agriculteur, celui qui maculait le sol de ton entr�e de boue rouge�tre et se pal�t partout? Son sourire de dents jaunes me d�goute et je sais que lui, tu ne l'as jamais appr�ci� non plus. Tu es maniaque et tout ce que tu dois nettoyer de tes invit�s, tu me le fais payer. Que ne dis-tu pas � ce paysan que son comportement et sa pr�sence ne sont que g�ne pour toi, et surtout pour moi? Sa fa�on d'�tre m�le � outrance, son air jovial et parfois bourru, ses croquenots que je n'ai jamais vus le quitter, au point que je les dirais greff�s � ses pieds. Un jour, il a plaisant� sur la longuer de mes cheveux. Quel sombre cr�tin! Peut-�tre se vengeait-il des "Poil-de-carotte" qu'il devait recevoir, enfant.
   Je regarde autour de moi et tout me d�pla�t. Tu as si peu de go�t pour la d�coration de l'habitat que tu t'obstines � m�langer les styles, ce qui a fait de cette demeure une exposition permanente d'oeuvres fortuites, s'�tant rencontr�es par hasard, au gr� de ta fantaisie: des jaunes criards c�toient la symphonie romantique des bruns d'automne, des vases bleu ciel, pos�s sur du marbre vert accueillent ces horribles fleurs artificielles, comme du bronze oxyd� m�l� � l'acier.

   Les voix des gens que tu convies � tes repas dominicaux me font voir rouge; leur stridence m'insupporte. Et ce t�l�phone vert, dans le salon, qui ne cesse de sonner pour d�biter des malheurs me donne une peur bleue. A chacune de ses manifestations sonores, je crains de devoir t'embo�ter le pas jusqu'� une connaissance � l'agonie, un d�ner de sourds et d'aveugles, une morne f�te du d�sastre, une pluie de cotillons ensanglant�s et gluants de d�sespoir.

   Tu sais, je suis loin de cette enfance dor�e que j'avais cru vivre. Le soleil se couche et je sens que je vais fermer les yeux. Le sang a coul� de sous mes paupi�res et a macul� la verdure de mon pass�. La main bleut�e, p�le, de l'ennui m'avait pouss� vers des contr�es iris�es que je n'ai pas su conqu�rir.
   Tu sais, les grag�es roses de mon bapt�me ont pourri. Leur poudre repose au fin fond de moi, telles des cendres dans une urne fun�raire. Je me souviens de Mathieu, mon petit cousin de Bapaume (presqu'aussi rose que les drag�es), que sa famille (la tienne!) a fait baptiser � l'�glise catholique un jour de pluie grise. Tous avaient le soleil au coeur! Ce coeur en or que vus avez tous: jaune et dur... Quand je pense � cet enfant innocent, qui ne savait rien de ce que la vie lui r�servait, je ne peux que vous maudire, ta famille et toi, d'avoir voulu en faire un autre supp�t de Dieu. Je revois le cur� v�tu de blanc et de violet, un gros bouquin devant lui, pos� sur l'autel recouvert d'un drap cramoisi. Derri�re lui, les vitraux bariol�s filtraient le peu de lumi�re que les nuages, ces douaniers c�lestes, avaient daign� laisser passer. Le gosse braillait, les gens se recueillaient, et moi, je me morfondais.
   J'aurais tant voulu, � cet instant, l'enlever loin de vos visages trop empreints de cette fausse foi ind�libile (� laquelle vous vous efforcez de croire, vous y cramponnant avec le plus sombre des d�sespoirs, comme un alpiniste s'agrippe � une corniche jusqu'au saignement de ses ongles, ses doigts et ses mains), pour que votre bigoteriehypocrite ne l'avale pas tout cru.

   A l'�ge de dix-sept ans, j'ai d�couvert les bo�tes de nuit. Ce fut toi qui m'y emmena. Imagine deux minutes ce que peut ressentir un adolescent que sa m�re rougeaude emm�ne en discoth�que, sa libido d�goulinant de ses cuisses �cart�es. Tu m'as noy� dans ta liquidit� f�tide et trop maternelle, versant mes larmes de sang. Je n'ai pas v�cu une once de plaisir dans ces sorties incestueuses. Je n'ai �prouv� que honte et malaise, �clair�s par les bleus maladifs, les jaunes sordides et les verts pitoyables des spots tournoyant au-dessus de nos t�tes. La naus�e s'empare de moi alors m�me que je r�dige ces lignes.

   Je reste persuad� que c'est plus l'anthracite de tes yeux doucereux que celui des mines du Nord qui a tu� mon g�niteur. Car le jour le plus n�faste n'a pas �t� pour lui celui du retour � la poussi�re et au charbon mais celui, o�, insens�, il atenu ton bras et t'a bais�e � l'�glise. Il a trouv� sa demeure ultime dans l'obscurit� apaisante de sa tombe. Tu m'objecterais volontiers que je n'aurais pas vu le jour sans vos copulations � gicl�es blanches et gluantes. Mais ce jour, je n'en veux pas, sache-le! Je n'en ai jamais voulu. Et tel le grondement des mines, j'entends encore ton pas pesant de femme vieille faire g�mir toutes les marches de l'escalier. Tel un fant�me, tu es omnipr�sente et chaque fil blond de ta chevelure me rappelle � l'ordre � tel point que je ne peux m�me pas vivre mon onanisme. Ton �ducation de cuivre ancien est piquet�e de taches d'oxyde, le chaudron dans lequel tu m'as fait cuir est vert-de-gris depuis longtemps, comme l'uniforme des hommes qui ont arr�t� ton p�re un jour de chemises brunes.

   Que ne m'as-tu pas fait na�tre daltonien? J'aurais peut-�tre v�cu autre chose que ces sombres �clats de voix, de fureur, l'�ducation paresseuse, l'existence atone... Je n'ai pas v�cu avec toi. Je n'ai fait qu'attendre ton tr�pas. C'est lorsque j'ai compris que tu n'y �tais pas r�solue que je me suis d�cid� � pr�c�der le mien. Lors de mes nuits blanches, il m'arrive de penser que cet indigo cr�pusculaire de tous les jours ne fait, comme moi, que pr�c�der la noirceur de sa fin. J'ai escalad� tous les maux qui barraient mon chemin pour ne d�couvrir que des plateaux oranges, d�serts, br�l�s par l'alchimie d'Amour et de Haine qu'�clairait le soleil incompr�hensible - et de toute fa�on improbable - qui me fait vivre encore. Je me suis �gratign� plusieurs fois � tes lendemains prometteurs et les plaies sont maintenant b�antes. J'ai maigri. Vois comme ma peau est translucide. Mon r�gime alimentaire n'est plus ce qu'il a �t�: je ne me nourris m�me plus d'espoirs...

   Tu m'as emmen� en Exopotamie. Tu as pos� les rails qui m'auraient guid� dans la vie, mais ils sont rest�s en l'air et c'est moi qui ai d� poser le ballast.

   Il pleut deux fois aujourd'hui. Non, �a n'est pas dehors. C'est plut�t dedans, bien profond, l� o� mes neurones s'entrechoquent, o� ma mati�re grise se liqu�fie; l� o� mes sangs se croisent et o� ma vie palpite. L� o� mes angoisses ont pris forme il y a bien longtemps. Personne ne saura jamais � quel point tu m'as fait souffrir. D'ailleurs, �a ne servirait � rien. Tu as r�ussi � chasser de ma vie la seule �me pure qui aurait pu me relever, moi qui, un genou � terre, m'�tais d�j� sacrifi�.

   Plus que �a, l'amiti� que j'ai connue n'a �t� que tra�trise et faux-semblants. Jamais plus je ne veux entendre les repentirs des �tres qui m'ont entour� de leur affection p�rim�e. Plus que �a encore, ton hypocrisie envers moi, ton comportement vert de cadavre, ta l�chet� de m�re irresponsable, d'amante religieuse; telle une gare voyant passer les trains sans qu'aucun ne s'arr�te, comme un terminus travers� � vive allure. Voici pourquoi je descends. Je continuerai la route � pieds. Ces pieds pourris d'avoir trop march� dans la fange de ton �ducation obsol�te, surann�e; ces bigoteries du Saint Dimanche, cette morale � laquelle tu ne cros m�me pas! Car tu t'�vertues � corrompre syst�matiquement les dix commandements que l'on t'a enseign� il y a de �a si longtemps. C'est dr�le: tu es plus vieille que moi et tu continues de vieillir alors que je te pr�c�derai dans la tombe (pas la m�me: j'aurais trop de mal � passer l'�ternnit� en ta compagnie)!

   Ma pauvre maman, j'aimerais que tu me pardonnes pour ce que j'ai pu faire et ce que j'accomplirai. Je ne veux plus te dire qu'une chose: je m'efface pour laisser le champ au mauvais go�t qui dirige toute ta vie. Tu as gagn�. Je retourne � l'obscurit�. Je ne t'aurai co�t� que dix-huit ans.
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