Autodestruction
Un artiste
Je suis le t�n�breux, le veuf, l'inconsol�, le prince d'Aquitaine � la tour abolie,
Le noble en haillons, l'�minence grise, le vautour;
Celui qui est � la po�sie ce que la maladie est au corps.
Je suis celui qui passe, parfois celui qui reste.
Gare � ceux qui m'approchent!
Car le soleil ne se couche jamais sur ma haine.

Je suis le serpent, tu es Eve
Il est cet Adam, nous sommes R�ve
Vous �tes impuissant:
Ils sont mes amants!

Ce que C�l�ne m'octroie en son heure,
Tu me le reprends, toi, sanglant d'aurore.
Tu me fais moite pour
Ton heur, je rougis
De ton sourire radieux et enfin je cours
A la falaise o� Isidore
A s�vi
Pour te voir noy� l�-bas, fuyant la nuit.

Et revient C�l�ne, sur son palefroi brillant,
D'un argent si doux que m�me un enfant
Ne pourrait r�ver d'un cercueil si blanc.

Je voudrais parfois me rendre immobile,
Achever l'oeuvre de mes g�niteurs
En la rendant telle.
  Malgr� tout l'espace dont il �tait entour�, Phi�vre se sentait confin� dans un placard. Sa solitude lui pesait tellement que le fait de voir tous ces gens autour de lui renfor�ait son malaise. Il avait le cerveau � peu pr�s vide. Loin devant lui, il jetait de temps en temps un oeil indiff�rent � une fille brune aux yeux verts. Et de temps en temps, elle soutenait son regard. Dans cette caf�t�ria universitaire, qui prenait de plus en plus des airs de hall d'attente, Phi�vre s'ennuyait ferme. Son isolement en plein milieu de cette foulele faisait souffrir comme une plaie situ�e juste � l'articulation entre deux phalanges, ou sur un point n�vralgique particuli�rement sensible. La fatigue accumul�e depuis des mois allait le jeter � terre, il le savait. Mais il feignait toujours l'ignorer.
   La fille soutint encore son regard.Le jeune homme sentit soudain quelque chose monter en lui, comme une crispation, jusqu'� son coeur. Soudainement, il sentit ses veines palpiter sous la peau de ses mains. Il les voyait, maintenant. Ces gros conduits bleu-vert qui enflaient, d�senflaient et enflaient encore. Il crut qu'il allait s'�vanouir, mais l'adr�naline commen�ait � couler � son tour. Il pensa � aller la voir, mais r�fl�chit. Bri�vement. Puis, s�rieusement, posa les paumes de ses mains sur les accoudoirs du si�ge pour se lever et marcher vers elle. L'adr�naline gicla et la t�te de Phi�vre parut exploser. Il se rassit, �tourdi. Posant les coudes sur la table, il confia son visage � ses mains. La chaleur de son corps descendait de plus en plus haut. Son front lui br�lait les doigts. Bient�t, il sentit des tremblements dans tout son �tre. Son coeur battait � en rompre toute cage thoracique.
   Malgr� tous ses efforts, Phi�vre ne put se calmer.Il resta assis � cette table, usant du peu de pouvoir qu'il avait sur lui-m�me pour se raisonner. Mais le rouge �tait aux joues et au front. "Demain", se dit-il.
   Bien s�r, il la revit le lendemain au m�me endroit, � la m�me heure. Il s'�tait pr�par� � la confrontation... Mais elle ne vint jamais. Alors le jeune homme resta assis � contempler cette brune aux yeux verts, qui soutenait son regard. Pourtant, une amie aurait pu l'avertir plus t�t! Car le jour o� Phi�vre se tint enfin devant elle, la jeune fille ne l'aimait plus.
   Que de temps g�ch� en h�sitations pu�riles! Que d'espoirs enfouis et jamais d�t�err�s! Que de larmes solitaires, pleur�es dans l'obscurit� de la chambre!

Andre� Ranine (1997)
  Alors je pissai dans l'eau de mon bain et en bus tout le contenu. Je fus ranim� et pans�, mes poignets entrav�s de blanc hospitalier. Comme je leur en ai voulu de m'avoir laiss� ici, � l'or�e de la sylve, � la limite du d�sert!

Andre� Ranine (1997)
Po�me 2
  Cette tension... Cette putain de tension qui monte souvent... Quand ton coeur se crispe, que tes muscles se raidissent, que l'adr�naline gicle � travers tes veines, que la tension t'oblige � �crire, m�me de la merde. Ce besoin constant, cette rage visqueuse! Une drogue v�ritable (quel lieu commun!) qui pousse sa victime loin et plus loin encore, au-del� du bord de la falaise de la connaissance. Elle me pousse � l'isolement. Ces visages familiers auxquels je suis attach�, je leur tranche les amarres et m'envoie loin d'eux. Je br�le. Mon �nergie se consume � mesure que j'emmagasine les images autour de moi. Comme cette statue de lectrice � la table, ou cette autre, stylo � bille en main, qui bleuit les pages volantes, sa m�che claire qu'elle rejette de temps en temps derri�re l'oreille, bien inutilement. Comme une tortue marine rejette le sable derri�re elle, � grands renforts de nageoires, comme je creuse ma tombe dans le sable, qui vient recouvrir chaque pellet�e de ses grains mill�naires. Merdre! J'en ai assez de me complaire dans cette fange grotesque qu'est mon regard sur les autres, m�l� au regard d'eux sur mon estimable personne. Allons tous tuer nos parents et nos craintes, avant de nous anihiler!

   Puis, je me d�place, m'expatrie vers un grand b�timent vide. Ici, tout est calme et froid. Devant moi, un peu au-dessus, un pilier et une poutre de sout�nement, tous deux de ciment ou de b�ton, tous deux gris, forment une rude croix pesante. Au-del�, le grand hall d�sert; au-del� encore, des escaliers et des barri�res grillag�es, heureusement: le lieu est �crasant, l'atmosph�re charg�e (telle une langue d'alcoolique): une incitation au suicide! Et pas moyen de se d�fenestrer: il n'existe pas de fen�tre ouvrable � port�e de main. On aurait envie de monter jusqu'au dernier �tage et de se lancer dans l'escalier, d'enjamber la barri�re et faire un saut de l'ange, de monter plus haut: sur le toit. Et de l�-haut, plonger encore. Car mieux vaut s'�craser de soi-m�me sur le bitume que se faire �craser par quoi que ce soit d'autre: on ma�trise son d�c�s, on en contr�le (plus ou moins) le lieu, le moment...l'intensit�, peut-�tre? Je n'arrive pas � vivre dans le monde o� je suis n�.
   Je me demande si j'arriverai m�me � y mourir.

Andre� Ranine (1997)
Vieux louveteau
Ce hurlement primal duquel je suis issu
Je le pousse encore � la face de la lune
Ces premiers pas h�sitants au soleil levant
Je les vis cette fois en allant vers ma nuit
L'astre est mort depuis peu c'est la fin de l'ennui
Dans quelques heures j'aurai le teint d'un gisant
Je m'en vais maintenant sans pr�tention aucune
D'ha�r ou bien d'aimer cette banale issue

Andre� Ranine (1997)
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