En attendant, je fais avec...
   Le temps pass� sans toi comme un hiver long et brillant, telle une promesse. Je ne suis plus qu'une salle d'attente d�serte. On y a laiss� la musique; une sorte de m�lop�e doucereuse qui monte au cerveau. De temps � autre passe un train duquel personne ne descend. Sur le cri qui tombe, les escarbilles fondent de tes yeux et j'en souffre � pleines dents. Mon ivresse tournoie depuis tant de jours et tant de nuits dans mes veines gonfl�es, que le froid n'est plus. Il a �t� long et sombre, immobile, sale. Il est normal qu'il meure, emportant tout avec lui. Je vais donc me taire: ma voix ne fait que te geler et mes mots fig�s te tuent d'ennui. Mais je suis accro � l'encre, j'�cris avec une seringue et me blesse � chaque piq�re; je fais une overdose de sens, un trop-plein de sentiments. Et malgr� tout, je n'arrive pas � en vouloir � qui que ce soit. Je suis le seul responsable de ma connerie. Je suis impardonnable de mes turpitudes. J'aurais beau hurler mon innocence, je ne serais que l'immondice. Et les g�n�rations futures viendront vomir et d�f�quer sur ma pauvre s�pulture, r�sum�e � un caillou pos� sur la terre meuble. Toi, tu ne viendras pas. Tu me contempleras du haut de ta tour personnelle et lanceras une poign�e de terre du haut de ta fen�tre pour mieux mal m'enterrer.
   Si mon �me existe, elle aura du mal � se frayer un chemin jusqu'� Saint Pierre.

Au moins, je t'aurais claqu� la porte � la gueule.

                                                                                                                                                                                   
Andre� Ranine (2000)
Amour et Haine
  La pr�sence d'ombres absentes et ces ombres qui me fuient... Pas de trace de bonheur total, seule une impression de bien-�tre qui s'estompe � chaque absence. Tout se dissout dans l'acool et part � vau-l'eau. L'�troite cage emprisonnant ma cuve rouge m'oppresse et me tarit. Mes proches me fuient et m�me, les larmes de mon corps refusent de se montrer. Je crois avoir enfin atteint mon destin, mon but inconscient: l'insensibilit� et la cruaut�. D�sormais, le Mal sera mon seul projet. Je me h�terai de faire souffrir, comme les mines anti-personnels sont faites pour mutiler, non pour tuer. Je veux d�truire lentement, m�thodiquement. Je veux rep�rer une proie, puis la traquer, l'amener jusqu'� ses ultimes retranchements. Je veux l'amener � l'interpellation, puis � l'impr�cation, � l'invective. Je veux la voir � mes pieds, me suppliant de l'aider, et je lui appuirai sur la t�te pour l'enfoncer plus encore, an�antir jusqu'� sa fiert� d'humain, la couler dans les sables mouvants de son �me tourment�e. Mieux encore, je l'entra�nerai avec moi dans les Limbes, l� o� ma nature immonde prend toute son importance, toute sa puissance. Mon seul sourire sera celui du bourreau pervers qui accomplit sa t�che. Il n'y a point de sensiblerie dans son oeil, ni dans ses actes. Le sang qu'il voit sourdre des plaies qu'il a provoqu�es ne lui inspire aucune piti� et il crache, et il crache sur le pus et la gangr�ne; il verse du sel sur les blessures pour faire souffrir plus encore. Il arracherait volontiers les organes de sa victime s'il ne craignait de la tuer trop t�t. Je voudrais vous prendre tous dans mes bras pour vous bercer doucement, jusqu'au sommeil, et vous r�veiller avec les hurlements d�ments de ceux qui m'ont tortur�. Je veux vous faire go�ter � la terreur, � son odeur si particuli�re, � son existance intemporelle...

   Il me faudra des ann�es de vengeance gratuite pour retrouver la joie de vivre sans entraves. Entretemps, vous serez tous partis, mis en pi�ces par mes larmes: je ne serai jamais heureux et vous devrez payer pour mon malheur.
   J'ai trop �t� le jouet de mes eentiments; maintenant, n'en entendant plus l'�cho, ce sont les autres �tres que je prendrai comme objets d'amusement. Car j'ai essay� de pleurer pour me prouver que j'avais encore la capacit� d'aimer... en vain. Et puisque je ne puis �tre aim� non plus, autant �tre ha� jusqu'aux tr�fonds. Je suis de cette souffrance qui reviendra pour vous hanter tous les jours et toutes les nuits. Car ma haine est meilleure � doner qu'� recevoir.

   J'aimais entendre mon nom, mais je voudrais qu'il vous effraie et que vous ne le prononciez plus sans trembler. Il deviendrait alors ma fiert�, l'aboutissement de ma haine du monde.


                                                                                                                                                                                   
Andr�� Ranine (2000)
Ch�rie
Tu seras ma tombe
Trois jors sans toi, c'est comme un revolver
Pos� sur ma tempe, mes mains unies en une pri�re:
J'aimerais que la balle parte pour abr�ger mes souffrances,
Mais je n'entends que le d�clic d'une chambre vide et mon enfance
Ressurgit comme un fant�me, pour me rappeler
Que je ne suis bon pas m�me � exister.

La morale est une ombre, tes parents sont des nombres;
On calcule les naissances comme la vie se fait sombre.
Tu penses pouvoir t'enfuir, mais tu ne pourras jamais
Sortir de ta d�pouille. Non, tu ne pourras jamais.

Trois jours sans toi, c'est comme une lame sous la gorge.
J'attends passivement que le marteau qui forge
Les vies s'abatte soudain sur un anodin moi
Pour me signifier mon ach�vement, mon tr�pas,
Une larme comme un fant�me pour me rappeler
Que je ne suis bon � rien, pas m�me � respirer!

  Si tu savais comme je t'aime ! Tu es si mignonne ! Tu as ce si joli teint de cadavre fraichement d�terr� ; tes robes noires sont comme des suaires d�moniaques recouvrant ta peau, enveloppant ta personne d'un voile mortuaire. Je sais que tu es souvent malheureuse et que tes larmes invisibles d�goulinent sur tes petites joues �maci�es. Tes l�vres rouges, de sang macul�es de ma chair ont pali. Je vais te tirer vers moi et t'offrir le long baiser que tu n'as jamais connu. Tes longues boucles brunes s'enrouleront alors autour de ma gorge fr�missante, s'enfonceront jusqu'� mon larynx, m'�toufferont comme personne n'a jamais su le faire. Je vomirai, je cracherai, pour leur laisser place. Mes alv�oles pulmonaires s'ass�cheront, mes poumons parchemin�s tomberont en poussi�re. Ton visage tir� vers le mien ne pourra qu'embrasser ma bouche laide et s'ouvrir en deux pour te r�v�ler, ange fragile, d�mon impuissant... Tes yeus vides finissent de me happer. J'ai coul� dans leur oc�an, je m'�loigne plus profond�ment encore que les Mariannes. J'arrache mon coeur noiratre pour te l'offrir en pature, train�e tigresse, vocative inutile.
   Il pleuvera demain, comme nous nous sommes souri funestement. Il te faudra te couvrir: moi, je n'ai plus froid depuis des si�cles. Le soleil est mon linceul, ton souvenir est ma tombe, ton sourire mon �pitaphe. Ta lyre joue un air cristallin, cassable, telle une ame rouge de honte d'avoir trop v�cu sur le dos des autres. Je te veux dans mes bras lorsque je me tuerai.

Andrei Ranine (2001)
D�pression :
Le moment o�, enfin, on cesse d'appuyer l� o� �a vous fait mal.
Confusion
La muse engendr�e par la tourbe me manque au petit matin. Quelle perte magnifique de la m�moire de faire ! Un oubli � se d�monter le carrelage de la cuisine avec les dents ! Une fureur sablonneuse dans la bouche, qui crisse comme du papier de verre. L� o� j'habite, il existe les autres. Je suis leur centre et je les encercle de mon affection particuli�re. Le d�sert est vaste comme le ciel et les messages me parviennent clairs comme la boue. Mes �missions aphones hurlent de toutes leurs dents de ne rien faire. J'ai renvers� un mythe, hier, sans m'en rendre compte : l� o� je me trouve, il faut hurler pour que j'entende. La beaut� ne sert de rien � mon entendement, mais j'aime tant la provoquer !
   Nous devions etre unis, mais rien ne s'oppose � l'absence des aimants us�s, faux. Elle est belle, par exemple, celle qui a laiss� mes doigts couler sur sa main, avant de me faire ravaler mon audace. Elle me hante jour et nuit, me viole d�s que je ferme les yeux. 

Andrei Ranine (2002)
Vide
Une place vide de coeur en plein centre du rien. Un gadget que le vie nous a offert. Je n'ai rien mang� depuis longtemps et le froid environnant me saisit, moi, viande, comme sur une poele brulante. A travers la musique que j'�coute, je ne per�ois que le bruissement du vacarme qui �volue autour de moi.J'ai ferm� la porte depuis longtemps. Que personne ne vienne y frapper. Ceux que j'aimais seul sont partis loin et � jamais.

   La solitude est d�cid�ment mon antre incontournable. Je m'y love tous les soirs, m'y r�veille toutes les nuits et y pleure tous les matins, avant de reprendre le chemin de la vraie vie, celle qui demeure, telle une grande maison, cruelle et indestructible, logique et sans failles. La moindre parcelle de bonheur m'est d'un coup arrach�e et envoy�e ailleurs, l� o� je ne pourrais plus l'atteindre. L'amour m'est interdit : que je m'en approche un tant soit peu et la vue se brouille, les visages se voilent, les courants d'air glac� emportent tout dans des claquements de portes et fenetres.

Andrei Ranine (2002)
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