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Monsieur Borodine, autant que je l'eusse connu, avait toujours �t� un homme seul. Depuis tout enfant, je l'avais aussi toujours vu se d�placer � l'aide de ses mains, tournant les roues de son fauteuil (comme l'eau fait tourner la roue � aubes, qui permet au bl� de nourrir la vie), sauf lorsqu'un ami se proposait pour le pousser. Je ne lui connaissais pas beaucoup d'amis, d'ailleurs (outre ma famille), pas plus que de femme : j'avais entendu dire que son �pouse avait �t� emport�e par un cancer (si "une longue et douloureuse maladie" signifie "cancer"); peut-etre meme avant ma naissance. Ce bonhomme d'une cinquantaine d'ann�es cultivait une passion pour le mod�lisme. Dans son garage, au sous-sol de sa grande maison, il avait d�j� mont� (construit, devrais-je dire) deux biplans � l'�chelle 1/2. Parfois, il allait les faire voler sur un a�rodrome. De majestueux cerfs-volants, ces deux bestiaux : deux machines volantes guid�es dans le ciel par le fil invisible de la commande � distance, qui tournoyaient, voltaient, piquaient et faisaient des loopings et des tonneaux que n'auraient pas os� Mermoz ou Lindberg ! C'�tait une sorte de monstrueux ballet que Monsieur Borodine et ses amis orchestraient. Pour une v�ritable bataille a�rienne, il n'aurait plus manqu� que des armes � l'�chelle des appareils, fix�es sur la carlingue; je pense que du 22 Long Riffle aurait �t� appropri�. Cela me rappelle qu'avant son accident, la premi�re passion de Monsieur Borodine avait �t� la chasse. Peut-etre est-ce � la chasse, d'ailleurs, que le brave homme devait d'avoir perdu l'usage de ses membres inf�rieurs. Il parlait souvent de ce sport comme d'une pratique menant � la fatalit�. Un jour o� j'avais voulu toucher � un de ses magnifiques fusils, il me mit en garde contre le danger potentiel des armes � feu chez des tiers : on ne pouvait pas savoir si une arme �tait charg�e ou non, donc on devait s'abstenir de la manipuler sans l'aval du propri�taire. J'avais d�j� entendu parler de cas o� un enfant avait tu� un de ses copains en voulant lui montrer le revolver de son p�re policier ou le fusil d'un oncle chasseur. Etant peureux de nature, la prudence l'emportait g�n�ralement, chez moi, sur la curiosit�. Je savais que les seules armes r�elles inoffensives se trouvaient chez mon grand-p�re, accroch�es au ratelier du salon, toujours vides et propres. Mais revenons � Monsieur Borodine. Il �tait architecte de profession. C'est pour cette raison, je pense, qu'il avait une si grande maison et un tel savoir-faire pour les maquettes. Parfois, je l'imaginais, seul, dans cette immense baraque vide, assis devant la chemin�e, pensant � ses jambes enfuies, � son �pouse �vapor�e... Je pouvais meme sentir le poids dans la balance de son esprit, sur le plateau oppos� � celui de la raison. Il y avait quelque chose de path�tique dans ses conversations, quelque chose de r�sign� : "On verra bien...", "A Dieu vat...", "Ca devait arriver...", "Tant va la cruche � l'eau...". C'�tait comme s'il vivait par habitude; comme on respire, comme on marche dans la rue sans y penser. Je suis sur que si le monde s'�tait �croul� � un moment, il n'aurait pas cherch� � survivre, ni meme � comprendre. Il aurait suivi le courant, tout simplement. Un beau jour, il partit en voyage. D�sireux de d�couvrir d'autres contr�es, loin de sa grisaille coutumi�re, Monsieur Borodine prit l'avion pour l'Afrique lointaine. La savane, la jungle, les animaux sauvages, le d�paysement... Tant de choses que j'aurais voulu, moi aussi, connaitre. Je n'entendis plus parler de lui pendant plusieurs mois. Jusqu'au jour o� mes parents m'apprirent son d�c�s : il nettoyait son fusil lorsque le coup partit tout seul. C'�tait dommage et c'�tait trop bete ! J'imaginais son visage si bon, froiss� et cramoisi par la flamme. Alors, il ne serait plus ? Lui, si bon, si gentil ? Eh oui, il s'en est all�. Cet homme si m�ticuleux, si pointilleux quant � l'usage des armes � feu, si habile de ses mains, si malheureux, en fait... Ca n'est que plus tard, bien plus tard, que j'appris que c'�tait le fusil de Monsieur Borodine qui l'avait nettoy� et non l'inverse.
Andrei Ranine (2000) |
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Les cr�atures de la nuit, qui descendent et qui partent vers des destinations inconnues, sont vides et pales, sont mortes et blanches, comme la lumi�re d'aujourd'hui. Celle qui me transperce et me vide en treces d'aurore brumeuse et dont le brouillard m'a p�n�tr�. Tes yeux de nuit bleut�e m'ont engourdi hier et hier encore, ils m'ont fait mal. Je n'ai plus � h�siter, puisque ton coeur a parl� ce matin de libert�, de non-dits, de l�g�ret� aux accents de jamais. Je resterai donc en m'en allant, comme j'ai failli partir en demeurant. L'hypocrisie ambiante me donne l'envie d'etre cruel. Si vous voulez de la cruaut�, vous aurez la mienne et elle n'est pas des moindres. Le mal qu'elle dispense est incomparable � la volupt� qu'elle me procure. Chacun aura sa part, rassurez-vous ! Comme cette fille dont la plastique peut paraitre irr�prochable, mais qui traine son ventre et sa poitrine quasi-absente, pensant que ce sont des appats. Je n'aurai qu'� lui offrir quelques mots pour qu'elle parte achever son existence ailleurs. Mais c'est trop facile; je pr�f�re laisser cette tache futile et absurde � d'autres. Les efforts me fatiguent et m'ennuient. Il est toujours p�nible de s'acharner sur les nuls; il est bien plus int�ressant (et sportif) de descendre des sommit�s, � grands renforts d'intelligence, de subtilit�s et de perfidies. Et on les retrouvera plus tard, d�laiss�s des tous, d�pass�s parceque'ils n'auront pas su se renouveler. Ils finiront leur vie autour de leurs proches �ventuels, ou bien seuls, comme des bannis.
C'est ce que tu m'inspires, toi, le tampon hygi�nique usag�, toi, le fantome de l'esprit, le mutisme ambulant. Tu te crois forte, compar�e aux minables que tu cotoies; mais as-tu song� qu'ils ne valent qu'� peine plus que ta pi�tre personne ? Car la qualit� se doit de primer sur la quantit� et tu l'ignores. Tu t'entoures d'une bande d'ignares d�biles � la cheville desquels tu crois arriver. Mais regarde-toi ! Ecoute-toi parler ! Ecoute aussi les autres ! Non, pas eux ! Ecoute des gens sages et intelligents : tu comprendras alors l'�tendue de ton inculture, de ton illetrisme et de ta stupidit�. Tu te rebdras compte � quel point tu auras ignor� vouloir mourir.
Andrei Ranine (2001) |
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