"Clin d'Oeil"
de Pascale LISMONDE :|
Marjory, un tableau de Matta |
Emission du 19 Juin 2004

Le 19 juin, je suis tombée "par hasard" sur cette émission sur France-Culture qui venait de commencer et que j'ai prise en route.
Ramuntcho MATTA:..."Il avait été choisi par hasard. Il a hérité de cette forêt énorme. Donc il devait aller en Angleterre pour remplir des papiers, et il a dit a Matta:"Voilà, je veux que tu fasses dix tableaux. Quand je reviens, je veux que ce soit fait." Il a laissé la peinture, les toiles, les pinceaux, et Matta qui ne voulait pas utiliser les pinceaux de peur de les abîmer en faisant de la mauvaise peinture a peint avec ses doigts ses plus beaux tableaux.
Régis DEBRAY: En tous cas, dans cette gouache, et mine de plomb sur papier, il y a déjà tout Matta, comme si ... Elle est de 37, n'est-ce pas. Il y a le Matta de 57, 67, 87, celui que j'ai connu et aimé et qui est entre le cosmos et la psychée, qui est dans un monde qui n'est pas celui que nous voyons, qui est en état d'apesanteur et qui est dans un monde où on essaie d'aller au delà ou en deçà. Je dirais plutôt qu'au fond il y a toujours chez Matta, et là on le voit bien, du germinatif, du filamenteux, quelque chose qui est dans l'oeuf, enfin le monde est un oeuf, le cosmos est un oeuf, et on retrouve toujours chez lui ce besoin d'aller en deçà, non pas sur, mais sous, quoi ! Matta aurait du s'appeler un "sousréaliste", mais c'était sa grande thèse, et il disait : "Ce qu'il y a de pire dans le surréalisme, c'est le préfixe "sur"; il en voulait beaucoup à Breton mais c'est parti comme ça. Et d'ailleurs Breton a été tout a fait d'accord avec lui, c'est d'ailleurs pourquoi ils se sont si bien entendu dès le premier coup d'oeil. Car "surréalisme" ça peut évoquer le décor hâtif, l'ornemental, le bric à brac, le petit doigt en l'air, alors qu'il y a tout de même chez Matta - tout de même- il y a essentiellement chez Matta comme chez les surréalistes, mais chez Matta c'est plus étrange encore, il y a la volonté de retrouver l'énergie du monde, un peu de retrouver le point où la matière et l'énergie c'est la même chose. Et donc au fond, évidemment, tourner le dos aux apparences, donc à la peinture évidemment, comme Duchamp Matta détestait la peinture, il détestait la "térébenthine" comme il disait, et il était toujours très vexé quand on le traitait de peintre. Alors qu'il se voulait, évidemment , je ne sais pas , moi, alchimiste, astrophysicien ...
Ramuntcho MATTA : Il voulait donner à voir l'invisible, et pour lui c'était plus des cartographies. Pour la première fois, c'est le premier peintre qui au lieu d'utiliser la toile comme une fenêtre, comme un décor, il a mis la toile par terre, dans laquelle on pouvait se projeter. Ce sont ces mêmes toiles qui ont été des révélations pour l'école de New York, et pour la première fois, que ce soient Pollock, Motherwell, Gorky, ils ont vu qu'on avait la possibilité de réellement sauter à l'intérieur du tableau comme Alice au Pays des Merveilles à travers le miroir, éh bien, on pouvait se révéler à soi-même.
Pascale LISMONDE : Donc Matta rentre l'action painting, d'une certaine manière ?
RM: Oui, il est à l'origine de ça.
RD : Un peu comme Masson. Ce sont Masson et Matta qui ont appris à l'Amérique à être américaine, si j'ose dire. Mais eux-mêmes, enfin Matta, en tous cas,, je dirais qu'il a toute sa vie retourné la haute énergie new-yorkaise contre l'Amérique. Car cet homme qui était profondément nomade, ouvert, métissé, hybride, enfin, qui avait quelque chose de très américain, sud et nord, d'ailleurs ...
PL : Chilien ...
RD: Il était Chilien au départ, mais Chilien, très vite aux Etats Unis d'Amérique où il passe pendant la guerre, eh bien tout de même il aura toujours au fond cette sorte d'énergie politique anti-impérialiste, mais avec je dirais, l'allant, l'ingénuité, le dynamisme américain. Et c'est vrai que les Américains lui doivent beaucoup. Est-ce qu'ils le savent ? Sans doute oui. Il est assez présent, il est très présent au
MoMA (1)RM: Il est très présent de son vivant ...
PL: C'est d'ailleurs au
MoMA qu'il y a eu la première grande rétrospective qui lui ait été consacrée.RM : Ca, je ne sais pas, je n'étais pas né, donc je n'ai pas vu...
PL: On va savoir quand vous êtes né parce que la rétrospective, c'était en 1957.
RM : Je n'étais pas encore né.
RM: Ce que je trouve assez troublant, c'est ce qui a été le déclic Il ne faut pas oublier qu'il venait d'une famille assez bourgeoise, qu'il arrive projeté par ses parents à Madrid, en allant voir une tante, qui tombe sur Garcia Lorca, le même jour où la guerre d'Espagne éclate. Et là, Garcia Lorca lui dit : "Tu es sans doute un poète, ce qui'l y a de plus révolutionnaire pour lutter contre l'impérialisme, c'est la poésie. Va voir mon ami Dali, qui était à l'époque au Pays Basque. Et Dali le voit, et lui dit "Comment tu t'appelles ?" Et Matta dit "Roberto Antonio Sebastian Matta Echaurren" et là il lui dit : "On va arranger ça." Et donc il lui a donné le nom de Matta.
Après Matta arrive à Paris, il avait fait d'architecture,. Donc il bosse chez Le Corbusier et il gratte. Il gratte, il gratte, parce chez Le Corbusier, à cette époque il n'y avait pas de boulot du tout. Et il y a un dessin qui se trouve dans cette exposition chez Malingue, qui est une de ses premières tentatives. C'est à dire qu'il faisait des dessins d'architecture et en dessous il faisait des collages pour s'amuser. Et soudent en regardant par la fenêtre -souvent en regardant par la fenêtre, et non pas soudain en regardant par la fenêtre - bien que ce fut peut être soudain, il voit passer une voiture décapotable avec des gens qui s'amusent. Et il dit à un architecte çà côté de lui "Mais c'est qui, ça ? C'est quoi ?" Et l'architecte avec mépris dit : "Ca, peuh ! c'est Picabia ! C'est des artistes." Et ce jour-là, Matta s'est dit : "C'est peut être plus drôle d'être dehors que dedans !" Et vraiment il s'est lancé.
RD: Etre dehors, mais pour aller dedans. Même chez Matta, toujours l'idée qu'il faut briser la coquille, aller en dessous des choses. Il y a chez lui, évidemment - ce n'est pas un visuel, c'est un visionnaire.- mais il aurait dit "Non, c'est un vital, c'est un vivant, c'est à dire au fond derrière la vision, il y a la vie, et il cherche un peu absolument à retrouver les mystères, les mystères de la vie qui peuvent être d'ailleurs ceux de la science. Donc un côté effectivement un peu mystique, ésotérique, mais qui peut parfaitement faire bon ménage avec les astrophysiciens. A la fin de sa vie il travaillait beaucoup avec eux.
PL : Mais sa dernière grande pièce, c'est "Cosmogonie"
R D : Dans une sorte de, comment dirais-je ? De point d'indistinction entre le langage et la figuration, parce que c'zétait un poète, comme disait Ramuntcho, fondamentalement un poète, dont l'expression plastique était une forme parmi d'autres, mais avec les mots, il les démontait, il jouait avec, avec cette idée au fond qu'il y avait un secret commun que se partageaient les poètes-poètes, les poètes à pinceaux, les poètes à guitares,... Enfin voilà, cette sorte de refus du découpage académique, cette volonté d'être en deçà, d'aller en deçà de nos partages un peu tristounets.
PL : Vous même, Régis Debray, quand l'avez-vous rencontré ? Chez Fidel Castro ?
RD : Je l'ai rencontré au Chili en 1971, après ma libération de prison, il était là, et donc nous nous sommes beaucoup vus. Il m'a fait d'ailleurs voyager, il m'a fait découvrir le Chili dans un petit avion et puis ensuite nous sommes restés liés tout au long des années soixante-dix où ils' était installé à Paris. On se voyait fréquemment avec Edouard Glissant , avec Henri Michaud, avec Chris Marker aussi qui est venu un peu plus tard. Ce qu'on peut appeler "la bande à Matta", Alain Jouffroy, voilà.
Et moi j'aimais beaucoup un homme qui, si vous voulez, qui vous enlevait le tapis sous les pieds, quoi ! enfin, il secouait les fondations. Il y a eu quelque chose chez lui d'un peu vertigineux, de jubilant, car c'était un jubilatoire, parfois un peu narcissique, il faut le dire, surtout sur la fin de sa vie...
RM: Comme tout le monde à la fin de sa vie, mais ...
PL: Quand les moments sont comptés.
RD : Il rayonnait de lui une gaieté vitale, une inventivité, une joie merveilleuse, et toujours intelligente.
X: Je me souviens de son grand rire dans l'émission du "Bon Plaisir" que France Culture lui avait consacrée, qui était un rire énorme.
RM: Et selon lui, ;la poésie, ce n'était pas ..; il en parlait beaucoup parce qu'à un moment donné il me disait quand j'étais petit : "Toi, tu es poète, tu es poète, tu es poète" Et pour moi cela ne voulait pas dire grand chose d'être poète, et il m'a fait comprendre en fait, en me donnant à lire ce qui pour lui avait été la révélation, c'est à dire deux ouvrages, "Les Chants de Maldoror" et Benjamin Perret, qui pour lui étaient vraiment une révélation, et pour lui, la poésie, c'était un verbe. On poétise, je poète, tu poètes, il poète, c'était une énergie de vie. Et cette énergie de vie, on le sent vraiment dans le travail de cette époque. Parce qu'il ne faut pas oublier que c'est pendant la guerre qu'on est en plein moment de doute absolu sur la réalité, et que tous ces artistes qui viennent de différents endroits sur la planète, pas seulement artistes, mais aussi scientifiques, penseurs, ils travaillent pratiquement tous pour les services secrets. Et ça, très peu de gens le savent. Une des clauses pour être aux Etats Unis, c'est de travailler pour les services secrets. Et donc ils se voyaient tous. Il y avait Buckminster
Fuller, il y avait Max Ernst, il y avait l'atelier de Matta, qui était une espèce de "centre-noeud" comme il le disait lui-même. D'abord parce qu'il y avait cette espèce d'effervescence de travail et de la pensée, d'une exigence de l'autre, comme un bon orchestre de jazz de qualité, chacun est complémentaire à l'autre parce qu'il est le plus sincère possible. Donc il y avait cette raison d'émulation réciproque et aussi parce qu'à l'époque le chauffage était chaud, et qu'il valait mieux chauffer un atelier que plusieurs, et qu'ils se retrouvaient tous là-bas dans cette énergie et cette urgence, et cette urgence, on la ressent vraiment dans toute la vie de Matta. S'il était avec un jardinier, il était jardinier; s'il était avec un astrophysicien, il était astrophysicien, avec son ignorance, et sa qualité d'ignorant, de candide en la matière, ce qui permettait parfois à l'astrophysicien de trouver des solutions qu'il n'aurait pas trouvé par une méthodologie disons, rationnelle. C'est un peu un manifeste contre la rationalité qui finalement nous rend inquiet.RD: Disons, c'est un Pic de la Mirandolle qui n'aurait pas été à l'école. *Et qui donc pouvait effectivement assimiler très vite et projeter beaucoup de fulgurance, qui était très souvent pertinente, qui collait bien, c'est pourquoi au fond les scientifiques l'aimaient bien, et qui collait avec l'histoire, la politique, la photographie. Enfin vraiment on sortait de là un peu ... un peu secoué, mais en ayant appris ce que Breton lui avait appris à lui-même , c'était à conjuguer le verbe être.
C'était un homme qui voulait être du côté de la nature, de la nature en train de se faire, n'est-ce pas. Il y avait toujours chez lui la Genèse, n'est-ce pas , l'engendrement, le devenir. Il n'aimait pas les choses arrêtées, il aimait les choses in statu nacendi comme ca, donc il faisait toujours des cosmogenèses , n'est-ce pas, ou des américanogenèses, enfin voilà, quelque chose de tellurique ...
X: Il était aussi très engagé politiquement.
RD: Oui, Oui
X: Plusieurs grandes fresques murales, de grands tableaux ...
RD: Ah oui, absolument
X : Qui sont autant de manifestes politiques
RD: Je me suis toujours demandé pourquoi il s'était engagé, comme il s'était engagé comme les surréalistes l'étaient, moins le côté anar, parce' que même s'il avait un tempérament anar comme son fils Ramuntcho, il restait tout de même très lié aux communistes, disons à certaines valeurs sures de sa jeunesse. Voilà. Il n'avait pas l'anticommunisme qu'ont généralement les surréalistes. Ca, je crois parce qu'il était un Latino, fondamentalement. Il y avait tout de même Allende, Castro, Marcos, enfin bon, on ne pouvait pas dire n'importe quoi. Il y avait de la lutte armée à un moment donné, donc un peu d'organisation. Mais il restait fidèle à cette tendance-là, mais évidemment avec une liberté intérieure complète.
RM : Et dans la vie de tous les jour d'ailleurs. En fait il avait une exigence de l'accident, une exigence du présent. Il fallait être dans le présent quoi qu'il arrive, et cette exigence, c'était aussi un refus de la facilité. Pour lui, Pollock, c'était sympathique, mais c'était un peu jeune parce qu'il s'était contenté de faire des fonds, mais ce qui est intéressant, c'est: qu'est ce qu'on fait du fond ? C'est à dire une fois qu'on crie, une fois qu'on a vomi ce qu'on avait à vomir, et c'est important de le vomir. Des fois on est pris par des angoisses terrifiantes parce que' cette société anxiogène qui nous fabrique nous fabrique parfois aussi des angoisses.. Donc il faut exprimer cette angoisse, mais après il faut être capable de transcender cette angoisse en miracle. Et il fallait être capable, tous les jours, de créer des miracles et en soi, et autour de soi. C'est pour cela que c'était à la fois une exigence du présent, c'est à dire de l'instant, mais aussi du présent, du don, c'est à dire qu'il donnait énormément. Il y avait vraiment un souci d'être avec l'autre.
RD : Et avec tous les autres, parce qu'il était révolutionnaire mais à la fin de sa vie, moi j'ai rencontré Villepin là , parce que Villepin, disons, est un poète à sa manière. Non, c'était vraiment "Tous les poètes du monde, unissez-vous", quoi ! Et donc ça franchissait un peu les frontières politiques, bien sûr.
L'écrivain Régis Debray et Ramuntcho Matta évoquaient l'oeuvre de Matta à partir du tableau "Marjory" de 1937, que l'on peut retrouver dans le catalogue "Matta 1936-1944 : Début d'un nouveau monde" publié par la galerie Malingue, avenue Matignon, à Paris.
(1) MoMA : Museum of Modern Art
Livre: Ramuntcho Matta DéLaDoALE 20mg
MAAT (Music Art And Technologies) (2004)
Interview de Ramuntcho Matta par ALAIN DISTER - France Culture (2000) (1)
Interview de Ramuntcho Matta par Isabelle BAUDRON - 10 SEPTEMBRE 2004
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