THIRTEEN
Cast: Evan Rachel Wood, Holly Hunter, Nikki Reed, Jeremy Sisto, Brady Corbet
Année: 2003
Studio: Fox Searchlight
Longueur: 100 minutes
Classé 13 ans+

Tant de "films d'ados" sortent à chaque année, à chaque mois, et pourtant presque aucun n'est vraiment un "film d'ados". Ce sont des confections commerciales destinées à tout ce qu'il peut y a avoir de plus stupide chez les jeunes; pire encore, ça ne contribue qu'à ré-enforcer la dégradation des idées et des valeurs d'une jeunesse au potentiel pourtant monumental. Et les studios majeurs, tout comme le font les réseaux de télévision de masse, les distribuent comme des petits pains chauds. Il y en a tellement, et ils s'avèrent si semblables dans leur vide astral, qu'un an plus tard on peine à se rappeller de la moitié de ces titres. Et pourtant, ce sont des déchets qui sont projettés à travers l'Amérique, alors que le rare "film d'ados", comme Thirteen (v.o.ang. seulement), joue uniquement de façon limitée sur quelques écrans des grandes villes.

L'ironie du sort est que ce problème est à un certain niveau directement lié au propos de Thirteen. On assiste à un remplissage accéléré de "junk" culturel chez une jeunesse en redemandant davantage. Il y a quelque chose qui cloche sérieusement lorsque Universal sort un détritus comme American Wedding sur 3000 écrans dans le même mois où Fox montre l'un des meilleurs films de l'année en Thirteen sur moins de 300. Mais personne ne se pose de questions, personne ne semble le faire du moins, non seulement sur cette situation précise, mais sur ce phénomène de masse malsain. C'est pour cela qu'une oeuvre de la sorte s'avère aussi rafraîchissante qu'inquiétante: elle nous montre sans cligner des yeux ce qui ne va pas.

Thirteen raconte à sa base l'histoire mouvementée de Tracy (Evan Rachel Wood), une fille modèle de septième année qui a toujours été première de classe jusqu'au jour où elle se sent attirée par la popularité entourant Evie (Nikki Reed), une rebelle provoquant l'envie des autres filles et le désir des garçons de l'école. Cherchant désespéremment à se joindre à cette "clique", Tracy commet commet un vole à l'étalage devant Evie, et capte son attention et son respect. Les deux filles se lient d'une amitié pour le moins dangereuse, et la petite fille sage qu'était à l'origine Tracy commence au fur à et à mesure à sombrer dans la déchéance, le tout devant l'impuissance de sa mère monoparentale Melanie (Holly Hunter).

Thirteen montre le parcours suivi par une fille, voire une génération, qui grandit trop vite pour son propre bien. Tracy et Evie n'ont que treize ans, mais peuvent aisément se faire passer comme étant majeures. Tout de leur apparence physique et du style qu'elles projettent est précoce: elles boivent, fument, se droguent, accumulent les piercings, fréquentent - et passent aux actes - avec des gars plus vieux qu'elles. Ce qu'il y a de plus épeurant par rapport à Tracy, c'est que son changement a davantage l'air d'une transformation que d'une simple phase: plus elle tombe dans cette ligne, moins elle semble humaine. Elle est devenue un petit objet de luxe facilement irritable et profondément confus, et elle ne fait que se bâtir sur ce modèle de plus en plus solidement, avec une carapace qui devient impénétrable, au point où l'on se demande comment son salut est éventuellement possible. Evan Rachel Wood, une révélation inouïe, donne non seulement la performance de 2003, mais probablement la plus impressionnante prestation féminine des trois dernières années. Elle se fait sexy, agressive, mêlée, nonchalente, triste et terrifiée, et tout cela simultanément. En repensant au film, on a peine à croire qu'il s'agit de la même fille au début qu'à la fin; si l'actrice maintient une chose tout au long de sa performance, c'est son intensité. Non seulement s'avère-t-elle parfaite dans chaque moment, mais elle dégage l'énergie d'une star venant d'être née. En fait, c'est exactement ce qu'elle est.

Holly Hunter, qui a conservé un profil relativement bas depuis son Oscar pour The Piano il y a maintenant dix ans, trouve dans ce petit bijou de cinéma indépendant le rôle lui permettant d'effectuer un grand retour. Elle fait de Melanie une femme tridimensionnelle et non un simple cliché simpliste d'un parent incompétent. On sent à chaque instant de Thirteen l'amour sans borne que cette mère ressent pour sa fille, et c'est précisément ce qui rend le tout si poignant. On voit Melanie absolument tout essayer pour tenter de récupérer Tracy et sa propre vie, et on la suit émotivement tout au long, ressentant exactement ce qu'elle semble vivre. Il y a vers la toute fin une scène radicalement déchirante dans la cuisine, où elle sert Tracy, en pleurs et affolée, contre elle; à ce moment, on est pétrifié par la dose d'émotion pure qui nous est directement transmise. Thirteen, dans ses nombreux moments touchants, est plus qu'émouvant: c'est saisissant. Hunter et Wood forment le duo mère/fille le plus saisissant auquel je peux penser; elles sont absolument électrisantes. S'il y a justice dans ce monde, une nomination les attend toutes les deux à la fin de l'année.

Une autre révélation de Thirteen se nomme Nikki Reed: non seulement brille-t-elle de conviction dans son premier rôle à l'écran, mais elle a également co-écrit le scénario original qu'elle a basé sur sa propre expérience. Cela explique en partie l'aspect si réaliste et franc du film. L'autre raison principale expliquant est celle qui a co-écrit le script avec Reed, la réalisatrice Catherine Hardwicke. Une chef-décoratrice respectée (Three Kings, Vanilla Sky), Hardwicke effectue ici ses débuts à la mise en scène et, jugeant par ce premier effort, possède un flair époustoufflant. En travaillant avec l'excellent directeur photo Elliot Davis (White Oleander, Out of Sight), elle manie la caméra et monte ses images si furieusement et brillamment que l'on sent l'urgence de chaque instant, comme si l'on assistait à un documentaire dramatique présenté par une grande virtuose. Tout est écrit, joué et filmé de façon si pure que Thirteen dérange tellement c'est crue et authentique.

Mais comment, au juste, expliquer la chute de Tracy, de tant d'adolescents comme elle, en premier lieu? Quelles sont les raisons? Sont-elles affectives? Melanie aime sa fille plus que tout au monde. Thirteen pointe subtilement le doigt vers une affiche publicitaire qui revient intentionnellement dans le décors à diverses reprises dans le film, sur laquelle on peut lire en gros "Beauty is Truth" ("La Beauté est la Vérité"). Le problème ne serait-il pas que notre société a inversé les mots de ce slogan? --RJ

 

Cote: A

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