
|
| THE MAN WHO WASN'T THERE |
 |
| Cast: Billy Bob Thornton, Frances McDormand, James Gandolfini, Scarlett Johansson, Tony Shaloub, Jon Polito
|
| Année:
2001 |
| Studio: USA |
| Longueur: 116 minutes |
| Classé 13 ans+ |
Les films en noir et blanc sont devenus, au fil des ans, une véritable denrée rare. Avec la photographie en couleur ne cessant de faire des progrès, les cinéastes ont délaissé les textures de gris voilé et ombragé, à un tel point que de nos jours, ça prend une bonne raison pour produire un long-métrage en noir et blanc. Les frères Joel et Ethan Coen The Man Who Wasn't There (L'Homme Qui N'Était Pas Là en v.f.) ont toutes les raisons de le faire, et ils le font avec brillot.
Le film noir est un genre qu'on a perdu il y a bien longtemps au cinéma. Sa popularité a diminué graduellement à partir des années '60 pour s'éteindre à travers les décennies suivantes. Maintenant, l'expression "film noir" revête presque une connotation de cliché. The Man Who Wasn't There, heureusement, n'a rien de cliché. C'est un renouveau du film noir, original et unique, possédant à son centre un personnage...inhabituel. Ed Crane (Billy Bob Thornton) est barbier. Et, comme on peut aisément et rapidement le constater, il ne parle pas beaucoup. En fait, il ne déplace pas beaucoup d'air. Il passe ses journées à fumer comme une cheminée, regarder dans le vide, et couper les cheveux de ses clients. Tellement banale est son existence que ça fait de lui un personnage spécial.
Dans le néan continuel que constitue sa vie, Ed envisage un jour une offre que lui fait un client (Jon Polito): celle de servir de partenaire dans une entreprise de nettoyage à sec. Ça n'a peut-être rien d'excitant à la base, mais notre anti-héros y entrevoit une opportunité de sortir de sa bulle, de participer à quelquechose. Cependant, pour se faire, il doit investir 10 000$...une somme qu'il n'a pas. Ed décide alors de menacer sous l'anonymat Big Dave (James Gandolfini), un riche homme d'affaire qui a une liaison avec sa femme Doris (Frances McDormand), réclamant l'argent qu'il lui faut. Les choses virent non seulement assez vite au vinaigre, mais elles entraînent des répercussions que personne ne pouvait voir venir. Ni eux, ni nous.
The Man Who Wasn't There part ainsi d'une situation initiale qui, comme son personnage principal, n'a rien de vraiment remarquable à la surface, mais qui nous dévoile petit à petit une série de nuances et de surprises. Le scénario, co-écrit par les frères Coen (Joel a aussi réalisé, et Ethan produit, comme à l'habitude), est ingénieux en nous plaçant dans un contexte dont on ignore la fin jusque dans les toutes dernières minutes. Au bout de vingt minutes, on a peine à voir comment le récit pourra tenir la route pendant encore 100 minutes, mais il le fait contre nos attentes. À vrai dire, il ne devrait pas s'étendre 100 minutes de plus; certaines scènes auraient bénéficié d'un montage plus serré, et le rythme cause parfois un problème. On le pardonne néanmoins au film, car même dans ses quelques longueurs, il nous garde accroché par ses éléments forts.
Au sommet de cette liste de succès du film se trouve la prestation géniale de Billy Bob Thornton. Sa performance est une réussite de concentration, de précision, de subtilité et de justesse. Il crée un homme qui n'est littéralement pas là, et pourtant on reste absolument cloué à son visage. Il ne laisse pas transparaître de fortes émotions, et pourtant on sait qu'à quelque part en lui, il y a toujours de la vie. C'est cette vie qui le pousse à commettre l'acte qui change tout le cours de l'histoire, et Thornton s'arrange pour ne pas fausser une seule fois. Ed Crane n'est pas sans rappeler un autre personnage d'un autre film des frères Coen, celui de Peter Stormare dans Fargo. Bravo à Thornton pour donner une impression de nouveau pratiquement hypnotique par sa méthode. Ajoutée à celle dans Monster's Ball, il nous a sevi la meilleure paire de performances par un acteur en 2001.
Frances McDormand, la femme de Joel Coen, est égale à elle-même, c'est-à-dire fiable, dans le rôle de Doris. Fort différent de celui dans Almost Famous (où elle jouait une mère surprotective), le rôle n'était pas fait sur mesure pour McDormand - on l'imagine mal à la base en femme fatale. Mais elle réussit à être convaincante et solide dans ses scènes. James Gandolfini, M. Sopranos en personne, s'avère également tout à fait adéquat, sans resplendir, lorsqu'il est à l'écran. Le reste de la distribution est complétée par de plus petits rôles, notamment ceux d'une joueuse de piano adolescente (Scarlett Johansson, vue dans Ghost World) et un avocat aussi hilarant que prétentieux du nom de Freddy Riedenschneider (Tony Shalhoub).
Le scénario, maintenant. Simplement superbe. À leur meilleur, les frères Coen sont capables de construire des histoires inoubliables portées par des dialogues mémorables. C'était le cas de Fargo, et c'est également le cas de The Man Who Wasn't There. Comme je le mentionnais auparavant, l'imprévisibilité du script constitue une grosse force. En visionnant le film pour la première fois, j'ignorais toujours lorsque le film allait se terminer. Il survient un accident à Ed au bout d'environ une heure et demie, et lorsque l'on croit que le tout est fini, les Coen repartent à nouveau. Et pour cause. Cela leur permet de conclure un récit moral auquel ils sont habitués: peu importe le crime que vous avez commis, vous ne vous sauverez pas de ses conséquences. Vous pourrez être punis autrement, pour la mauvaise action, mais si vous avez à payer, vous le ferez. Dans The Man Who Wasn't There, ceux ayant péché écopent tous, sans exception. Il y a un personnage qui se tire de tout cela les mains propres: l'avocat. Sarcastique, mais surtout intelligent. Parlant de l'avocat, Riedenschneider, il possède plusieurs répliques et monologues carrément géniaux. Dans une scène, il explique à Ed et Doris le principe d'incertitude Heisenberg et, aussi étrange que ça peut paraître, ça en est passionnant. Dans une autre, il joue à merveille le meilleur gag du film, alors qu'il interprète mal une confession d'Ed. Et j'adore la façon dont Riedenschneider dit à Ed: "You keep your mouth shut. I'm an attorney, you're a barber. You don't know anything". The Man Who Wasn't There constitue une oeuvre exceptionnellement bien écrite.
Et puis les images! Je n'ai rien vu d'aussi beau visuellement en noir et blanc depuis le travail de Janusz Kaminski et Steven Spielberg sur Schindler's List en '93. Roger Deakins, le directeur photo renommé habituel des frères Coen - et aussi celui de A Beautiful Mind cette année, a littéralement recréé un monde. Celui de l'Amérique des années '50 à l'atmosphère riche et absorbante. Deakins joue avec la touche d'un grand peintre avec les ombres, la fumée et les lumières, à un point si exquis que l'on oublie pratiquement qu'il n'y a pas de couleurs. Après avoir vu The Man Who Wasn't There, on souhaite pratiquement que le cinéma revienne en permanence au noir et blanc.
The Man Who Wasn't There est un vrai film des frères Coen. Lent, particulier et loin d'être sûr de plaire à tous. Surtout loin d'être considéré comme film "popcorn". C'est un film moral, demandant notre patience, et particulièrement nos réflexions. Comme les meilleures productions des Coen, The Man Who Wasn't There mélange humour absurde avec événements extrêmement sérieux, voire tragiques. À la fin, on ne sait trop quoi penser ou ressentir, à part ceci: on veut revoir le film. --RJ
Cote: A-
Retour
|