21 GRAMS
Cast: Sean Penn, Benicio Del Toro, Naomi Watts, Charlotte Gainsbourg, Melissa Leo
Année: 2003
Studio: Focus Features
Longueur: 125 minutes
Classé 13 ans+

Certaines oeuvres cinématographiques, pour une raison ou une autre, dépassent le statut de simple "film"; ils constituent littéralement une expérience. Lorsque l'on a quelque chose devant les yeux que l'on n'a jamais vu auparavant et que l'on se sent y participer activement, on ne peut que ressentir la rare impression de vivre une pure découverte. 21 Grams (21 Grammes en v.f.) fait partie de cet ensemble sélect de films extraordinaires.

Tous se rappellent de leur premier visionnement de Pulp Fiction ou de Memento tellement il se faisait profondément différent de celui d'à peu près tous ceux le précédant. Ce n'est pas pour rien: ces deux récits, tout comme celui de 21 Grams, possèdent la particularité de se présenter dans une structure radicalement différente et fracassée. Ici, ce n'est pas tant que l'histoire est à l'envers qu'elle est complètement éparpillée. Le scénario constitue une sorte de casse-tête géant dont on a délibéremment mélanger les dizaines de pièces pour ensuite demander au spectateur de les replacer. En fait, cela ne s'avère pas une tâche si compliquée, car le réalisateur Alejandro Gonzalez Inaritu et le scénariste Guillermo Arriaga (le duo mexicain dont le premier film était la révélation Amores Perros) maîtrisent si parfaitement leur histoire et leur medium qu'on les suit les yeux grands ouverts, trop absorbé pour poser de questions.

Dans 21 Grams, comme dans Amores Perros, le noyau du récit est en fait la rencontre de trois histoires: celles de Paul (Sean Penn), un professeur mourrant; Jack (Benicio Del Toro), un ex-détenu; et de Christina (Naomi Watts), une mère de famille. Après un terrible accident de voiture qui change à jamais chacune de leur existence pour des raisons différentes, leurs destins s'entrecroisent et le tout mène à un développement mouvementé et continuellement inattendu. Pris de façon strictement linéaire, le scénario est déjà un travail de premier calibre: solide, intelligent, surprenant. Mais en le présentant de la façon employée ici par Inaritu et Arriaga, le film passe à un tout autre niveau: chaque seconde de ses 125 minutes possède l'urgence palpable d'une exploration progressive fascinante.

Un projet comme 21 Grams a donné l'opportunité à une équipe mexicaine au grand talent mais jusque là quelque peu obscure de pleinement exploiter son potentiel en s'ouvrant au marché international. Un acteur américain (Penn), un autre puerto-ricain (Del Toro), et une actrice australienne (Watts) ainsi qu'une française (Charlotte Gainsbourg, qui joue la femme blessée de Paul), tous aisément parmi les meilleurs travaillant aujourd'hui, combinent leurs efforts pour servir la vision sans compromis d'Inaritu. Les performances ne sont pas ici simplement "bonnes" ou "solides": elles n'auraient carrément pas pu, qu'elles aient été jouées par quiconque sous n'importe quelle circonstance, être meilleures. Le trio de Penn, Watts et Del Toro crée littéralement des flemmèches ensemble, et on peut aisément observer qu'ils se trouvent tous au sommet de leur art, ce qui, il va sans dire, constitue une barre extraordinairement haute. Il y a assurément des nominations qui les attend tous les trois aux Oscars; je vais même aller jusqu'à dire que je n'envisage carrément pas la possibilité que l'un seul des trois ne soit pas reconnu. Ils sont forts à ce point-là.

Penn, d'abord, réussit à égaler - sinon dépasser - sa prestation déjà renversante dans Mystic River il y a à peine un mois, en jouant Paul comme un homme doux, fondamentalement bon, mais complètement épuisé de la vie, tentant de s'accrocher à quelque chose de vivant pour pouvoir survivre lui-même. Del Toro a laissé une impression si forte dans son rôle oscarisé dans Traffic en 2000 que, même si cela fait déjà trois ans, il se fait à la base difficile de désormais dissocier son visage de celui du policier Javier Rodriguez. Son Jack de 21 Grams marque l'un des rares rôles qu'il aura d'ici la fin de sa carrière qui lui permettront de créer quelque chose de nouveau et d'aussi puissant. Et il saute ici sur l'occasion, jouant comme on dit "avec ses trippes". L'évolution de son personnage est peut-être la plus grande de celle du film, et Del Toro ne rate pas un seul instant; il fait de Jack un homme confus, ayant lui aussi désespéremment besoin de se rattacher à quelquechose de tangible (dans son cas, c'est la religion, qu'il pousse à l'extrême) pour ne pas complètement pas perdre le cap. La perle du lot, si l'on doit absolument en isoler une, demeure probablement Naomi Watts. Lorsque l'on regarde son parcours en trois ans (Mulholland Drive en 2001, The Ring en 2002), on éprouve de la difficulté à se remémorer la dernière star ayant connu un succès répété aussi retentissant en si peu de rôles. 21 Grams constitue aisément son meilleur à ce jour, et la performance qu'elle livre ici risque de constituer sa plus remarquable pour longtemps. Watts possède une personnalité très "naturelle", et cela reflète son travail: elle ne semble jamais calculer ce qu'elle fait, ou y aller de façon nécessairement "méthodique". On sent tout venir du coeur, de l'âme même, comme si elle déversait cette dernière avec furie. Elle est, en un mot, spectaculaire.

21 Grams vibre d'émotion à partir du moment où l'on commence à s'orienter avec le style narratif du film (ça prend une dizaine de minutes) car on n'a pas uniquement à faire à un vulgaire exercice prétentieux exercice de style ou de structure. Voilà avant tout une oeuvre profondément humaine, touchante et dérangeante. On se sent rejoint autant dans les plus petits moments (par exemple lorsque Paul et Christina partagent un dîner à l'extérieur, où seul leur regard est assez pour nous arracher le coeur) que dans les gros (la finale, aidée par le superbe monologue prononcé par Penn, nous cloue à notre siège). Il se produit tellement (trop) de productions actuellement que lorsqu'une voix distincte se lève d'entre elles, elle mérite au moins notre attention. 21 Grams se distingue à tout point de vue, et ce qui en fait un film qui mérite, au plus strict minimum, notre plus grande admiration. --RJ

 

Cote: A

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