Les cloches du quai des Chartrons

(Épisode V)



( La boîte en fer de Maurice. à l'origine elle contenait des grisettes de Montpellier, une délicieuse confiserie languedocienne. Encore aujourd'hui elle est toujours parmi ses affaires. Je n'ai jamais eu le réflexe de lui demander si il l'avait eu pleine !…)

Avec Antoine, l'étonnement fut tel que nous nous sommes fixé les yeux dans les yeux durant quelques secondes… !. Je suis certaine qu'à cet instant nous devions ressembler à deux pélicans, la poche pleine de sardines à un point tel qu'il nous était impossible de fermer le bec. Nous venions d'emmagasiner une grosse quantité de surprises inassimilables sur le moment.. moi, en petite culotte et débardeur, lui en barboteuse.

-Bon alors c'est oui ou merde ? s'exclama Maurice.
C'est Antoine qui répondit le premier avec enthousiasme.
- Ouais ! …. Ouaiiouaii ! Hé Jeannine, tu réponds merde!
-Accord…. ! Enfin non je voulais dire d'accord. Oui oui.. ! Répondis-je.

Les pensées tourbillonnaient dans ma tête comme des feuilles absorbées par un vent fou d'automne. Je réalisais à la minute même que j'avais en face de moi un homme que je côtoyais depuis trois longues années et soudainement, il m'apparaissait comme un étranger tant je ne connaissais rien de lui. Des heures passées à aimer et embrasser son corps durant le sommeil d'Antoine. Et rien de rien.. Comment avait-il fait pour que jamais nous en venions à lui poser des questions sur son passé? J'étais sur le cul! Tous ces jours et ces nuits à discuter rigoler. En réfléchissant bien, Maurice savait rire, faire rire, mais avec le présent.

-Si vous n'y voyiez pas d'inconvénient, je préférerais aller au bistrot "du chien qui fume". Là-bas nous ne sommes pas connus et je sais qu'il y a un cuistot qui prépare avec amour un boeuf miroton piémontais a l'oignon de trébonsse, le tout servi avec un petit bourgogne, histoire de changer du Bordeaux.
-Ho hé.. ! J'ai pas l'intention de fairee la plonge après Byzance. Et comment on paye, tu veux me le dire grand guignol !
Demanda Antoine.
-C'est moi.. ! Répondit Maurice.
-Ha oui et avec quel flouze ? Tu va peut être me dire qu'hier soir après avoir été enterrer Tobby, tu as fait un fric frac ou plumer un pigeon ?

-Non Antoine ! Tu devrais savoir que ce n'est pas dans mes habitudes. Ce sont mes économies.

-C'est ça que tu avais dans ta boîte ?

-Tu es pénible Antoine…tu vas trop vite avec tes questions. Laisse-moi expliquer. Chaque chose en son temps. Cet argent vient d'un compte Bancaire. Un compte qui m'appartient depuis bien longtemps. C'est pas encore très clair pour toi, mais soit patient. Avant tout, j'aimerais que l'on passe au bains-douches des Laurentias histoire de faire un ravalement à notre façade.

-Tu vas encore dire que je pue, s'exclama Antoine.

-Dire le contraire serait tromper ton image. Allez Antoine ! C'est un jour que je veux ineffaçable dans ta mémoire. Ensuite on file chez les sœurs de Nevers. Sœur Rose-Marie aura certainement de quoi nous endimancher. Vous savez, c'est un grand jour pour moi. J'ai été trop longtemps prisonnier de mon passé que j'avais emmuré dans une boîte de fer depuis près de 40 ans. Il est grand temps de vous le faire partager. Mon père disait souvent que les souvenirs sont les combustibles d'une lanterne qui éclaire notre route de demain. J'ai fait la moitié de ma vie dans l'obscurité. Tobby a été l'interrupteur d'une situation visant à éclairer l'étroitesse de ma conscience.
-Mais comment tu parles Maurice ? dit Antoine.
-Ho… ! J'avais oublié jusqu'à hier l'enseignement suivi de mon adolescence. C'est le réveil du bulbe encéphalique. Ne t'inquiète pas, j'ai bien l'intention de lui consacrer une grande plage de sieste. Alors on y va ?

Je n'en pouvais plus de rire. Il fallait voir notre dégaine, cheminant dans la direction du bistrot en file indienne. Maurice devant habillé d'un costume bleu roi, chemise blanche et faux col un peu jaunie, chaussures de cuir verni noir et sa boîte en fer à la main droite. Antoine au milieu, affublé d'une redingote verte et d'un pantalon a carreau vert et noir trop long, chaussé d'une pointure vraiment supérieure a la sienne. Et moi derrière, en costume tailleur à jaquette vert printemps, très cintré, mettant en valeur ma grosse poitrine fatiguée. J'avançais d'un pas hésitant dans une paire de soulier à bobine. Il y avait si longtemps que mes talons d'Achille n'avaient été rehaussés de cuir. On se serait cru échapper d'un bal costumé du début du XXe siècle. Sœur Rose–Marie avait dans son stock de fripes une collection de non pris assez extraordinaire. Ce que j'ai pu rire ce matin-là. De l'extérieur le bistrot ne payait pas de mine, mais son antre chaleureusement décoré aux couleurs d'automne était une invitation au vaste et somptueux palais des bouches d'antan. Avec une demi-heure d'avance sur l'heure du repas, le patron des lieux acceptât que nous nous installions devant un apéritif en attendant.

-Messieurs, dame, que puis-je vous offrir comme apéritif ?

-Mathieu votre petit commis de cuisine m'a vanté la fierté de votre cave. Vous auriez donc un grand cru de Bourgogne et d'après vos affirmations, l'empereur Napoléon buvait chaque jour une bouteille de ce vin et c'est faute de ne pas en avoir bu le jour de Waterloo qu'il perdit la bataille. Je me trompe ? Dit Maurice.

-Absolument pas, je vois que Mathieu fait bonne publicité du chien qui tousse. Le vin est une passion pour moi et celui dont vous me parler est un millésime de1990. Un Chambertin. Tout en lui est somptueux monsieur. Sa robe profonde, son bouquet chatoyant, le corps riche en découverte tout comme son prix.. !

-Ne vous inquiétez pas, je peux vous payer de suite la bouteille ainsi qu'une seconde que vous mettrez à chambre. C'est tout de même surprenant de trouver un tel vin chez vous.

-Hé bien ! …C'est ce qui fait toute la réputation de ce lieu. Un petit bistrot, une bonne cave et une cuisine comme grand-mère !

On nous servit le vin divin. Maurice paya rubis sur l'ongle les deux bouteilles.

-Comment se fait-il que tu connaissess le commis des cuisines ! Demanda Antoine.

-Tout à fait par hasard. Un samedi matin au Capucin. Il était assis sur un cageot et marmonnait tout seul. Je suis allé vers lui et nous avons discuté. En faite il était très en colère de la mésaventure qu'il venait de vivre. Il m'expliqua qu'il travaillé au chien qui tousse comme commis de cuisine en apprentissage. Ce matin la, son chef de cuisine l'avait envoyer au restaurant de l'auberge des fines claires pour y chercher l'appareil a friser le persil. Lorsqu'il est arrivé sur les lieux demandant l'outil de travail, tout le personnel de la cuisine se mirent à rire.

-Pourquoi, ils avaient pas l'appareill ? Demanda Antoine.

-Allons Antoine, tu es comme ce gosse, lui encore je le comprends mais toi…. C'est le genre de plaisanterie faite au débutant dans le métier. Un appareil a frisé le persil cela n'existe pas…tout comme le couteau a faire des trous dans le gruyère…ha ha ha.. !Allez on lève notre verre a la santé d'une nouvelle vie!

C'est vrai qu'il était bon ce vin, un véritable nectar du jardin d'éden. Maurice prit sa boîte et l'ouvrit. Elle contenait des photos et papiers mais pas un seul billet de banque à la grande surprise d'Antoine.

-La seule personne en 40 ans à avoir vu ces souvenirs qui me sont si précieux était aveugle. Je lui ai raconté tout ce que je voyais. Ce brave homme qui aujourd'hui doit être mort se nommait Amédée Turucou. Maintenant vous allez vraiment savoir mon nom et l'âge que j'ai.

Ils nous tendit ce faire-part de naissance.





-Je suis née en Algérie. Un jeudi matin de 1944.
-Ho bien merde alors..! S'exclama Antoine. T'as pas la gueule d'un arabe.
-Voyons Antoine, je suis née de parents français immigrés en Algérie.

Et Maurice commença à nous raconter sa vie entre les verres de vin et des coups de fourchette….

à suivre…


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