Une autre histoire
- médecine et écriture -

 
Martin Winckler

 
Winckler
La Maladie de Sachs

 
Dans la salle d'attente du Docteur Bruno Sachs, les patients souffrent en silence. 
Dans le cabinet du Docteur Sachs, les plaintes se dévident, les douleurs se répandent. 
Sur des feuilles et des cahiers, Bruno Sachs déverse le trop-plaint de ceux qu'il soigne. 
Mais qui soigne la maladie de Sachs ? 

Editions P.O.L.

Nous vous proposons deux extraits :

-Complainte-
Samedi ça me dit, médecin ça me dit rien, un médecin ça écrit, faut voir un médecin ça écrit tout le temps, mais pattes de mouche sur ordonnances impossibles à lire, ça gribouille, ça crache de 1 ‘encre, en deux ou trois exemplaires appuyez bien sur le bout du stylo sinon ça marque pas, ça n ‘écrit pas, ça écrit presque, ça prescrit, ça proscrit, ça rédige des observations, des rapports, des dossiers, ça les range dans des tiroirs poussiéreux, rouillés, bourrés de détails retenus sans le vouloir sans le faire exprès, sans y porter plus d’attention que ça, des tiroirs et des tiroirs, des tiroirs à perte de vue, pas rangés par ordre alphabétique, mais dans i ‘ordre où ça s ‘est passé, du plus ancien au plus récent, le long d’un couloir où on ne fait pas demi-tour, peut même pas s ‘arrêter, tout juste avancer sans se retourner, des tiroirs sans dossiers, sans lettres de spécialistes, sans résultats d’examens, tiroirs à fragments, en vrac, pas rangés, pas répertoriés, arbitrairement regroupés en de petits tas informes, lointaine ressemblance, association d’idées..., ils y sont tous, toutes les fois qu‘ils sont venus, toutes les bonnes raisons qu‘ils avaient, toutes les phrases qu‘ils ont dites, les pistes, vraies ou fausses, qu‘ils ont déposées sur le plateau de bois peint, sur le lit d’examen ou sur le pas de la porte, la main sur la poignée — les gestes de lassitude, d’angoisse, d’affolement, de désespoir de ras-le-bol, de chagrin, les visages (la bouche, mais pas les veux, car lorsqu‘ils te parlent, c ‘est toujours les lèvres que tu regardes, comme sites yeux venaient en aide à tes oreilles malentendantes), les rictus, les sourires gênés, les moues tordues de ce qui ne veut pas sortit les fentes édentées, les chuchotements, les silences, les soupirs, les regards éperdus, les hésitations, les hochements de tête, les sanglots, les voix qui se brisent, les nez qui reniflent, les yeux qui se ferment, les bouches qui cherchent de l’air — l’air de quoi, leur silhouette (celles que tu reconnais, celles que tu confonds, même quand ils n ‘ont rien en commun et parfois plus, évidemment — qu‘est-ce que ça faisait de te demander en le faisant asseoir si i ‘homme qui était là était Monsieur François Stevenson ou Monsieur Jacques Stevenson, son frère jumeau ? Impossible de te fier à la silhouette, au début ils avaient la même, ce n ‘est que lorsque François a commencé à maigrir à cause de la saloperie qui poussait dans son intestin que tu as pu le reconnaître à coup sûr.Ensuite, comme il ne sortait plus de chez lui, tu savais pertinemment que c’était Jacques qui t’attendait, debout à la fenêtre de la salie d’attente. Mais qu‘as-tu ressenti pendant la fraction de seconde où, apercevant Jacques dans la rue. Tu as cru voir le fantôme de François, enterré depuis deux ans, et pensé : « Non, pas lui... » ? Et qu‘as-tu ressenti quand la veuve de François appelé pour que tu viennes voir Jacques, qu‘elle avait épousé après la mort son mari/de son frère ? Qu‘as-tu ressenti quand, du fond de son lit, son corps amaigri a laissé échapper. « François et moi on a tout fait pareil, mais n j’ai toujours pris mon temps... »), les corps décharnés, les corps obèses, corps pustuleux, les corps suintant d’eczéma ou constellés de plaques de psoriasis, les corps en sueur les corps gonflés, les corps potelés, les corps désirables les corps déformés, les corps couverts de crasse et sentant le feu de bois, corps blancs sous un visage tanné par le soleil, les corps nauséabonds, corps mutilés, les corps balafrés de bas en haut par les chirurgiens, les corps grêlés, les corps tordus par la douleur les corps fuyant sous la main, les corps atones, les corps gluants, les corps tendus, les corps frémissants sur le d~ glacé, les corps lourds, les corps brûlés, les corps gémissants — le sang, larmes, la merde, la morve, les tympans purulents. les gorges envahies de membranes, les seins rétractés par une tumeur les couilles distendues par un épanchement, les sexes dégoulinants de lait caillé, les culs gonflés d’hémorroïdes, lèvres éclatées à coups de poing, les arcades fendues à coups de tête, les genoux dépouillés mâchouillés par le macadam, les lambeaux parcheminés pendant tibia des vieilles dames agressées par leur table basse, les langues coupées, doigts écrasés, les crânes scalpés, les coups de couteau dans l’abdomen, plaies par balles, les thorax défoncés sous les tracteurs retournés, les poivrotes, les boiteux, les battus, les essoufflées, les amputés, les gâteux, les éternelles aigries, les chômeurs, les maîtresses douloureuses, les orphelins…
-Diagnostic-
Le discours médical est comme le cancer. Il prolifère. Chaque nom de maladie renvoie à des sens multiples, des allusions, des prolongements, des sous-entendus, des variantes d’autant plus nombreuses que pour une même maladie il n’existe presque jamais d’aspect caractéristique, mais des formes, plus ou moins fréquentes, « typiques » ou « exceptionnelles » définies selon les signes étonnants qu’elles peuvent provoquer, mais jamais par la personne qui en souffre. Dans ce pays, les maladies, comme les syndromes, portent le nom des médecins qui les ont, sinon observés, du moins décrits pour la première fois. Elles ne portent jamais le nom de la personne qui en souffrait. Ce qui montre bien à quel point la maladie appartient aux médecins, à une caste, à un groupe qui, seul, en détient la jouissance. Maladie du Professeur Truc. Syndrome du Docteur Machin. Pourquoi pas une insuffisance rénale aiguë de Destouches, un syndrome malin hépatique de Deshoulières, un cancer ulcéro-asphyxiant de Guilloux? Donner aux maladies le nom des médecins, c’est faire de toutes les personnes qui en sont atteintes une sorte d’extension du savoir, du pouvoir, de la gloire du médecin à la noix qui a collé son nom à la con sur une saloperie à la mords-moi le nœud.

Comment peut-on être fier de donner son nom à une saloperie ?

Les gens, eux, ils n’en ont que foutre. Ils n’ont pas une maladie de Lapeyronie, ils ont la queue qui part de travers. Ils n’ont pas une maladie de Dupuytren, ils ont les mains qui ne s’ouvrent plus. Ils n’ont pas une maladie de Charcot, ils ont une paralysie progressive, leurs muscles fondent, leurs forces les abandonnent et, à la fin, ils ne peuvent plus respirer alors on les colle sous machine artificielle parce que leurs muscles thoraciques ont fondu, eux aussi. Les gens n’ont pas une maladie de machin, ils ont mal, ils souffrent, ils maigrissent, ils dégueulent, ils ne dorment plus, ils pleurent, ils n’en finissent pas de crever.
On a gardé le nom de Charcot, on ne gardera pas le nom de ceux qui sont morts de l’abomination à laquelle il a donné son nom. Charcot, lui, n’est pas mort de ça. Et encore, le nom des médecins, ce n’est jamais qu’une couverture hypocrite pour ne pas avoir à expliquer de quoi il est question. Maladie de Kaposi c’est moins menaçant que sarcome de Kaposi. Maladie de Charcot ça fait plus noble que « sclérose latérale amyotrophique »,  Syndrome de Down c’est plus reluisant que mongolisme.
 
 



 
 
La critique du livre de Martin Winckler,
par Jean-Claude Lebrun :
"(...) Une oeuvre qui dérange, bouscule et interroge (...) "

 



 
 
 
La critique du film de Michel Deville avec Albert Dupontel, 
par  Pierre-Louis Cereja :
« Albert Dupontel, c'est Bruno Sachs ! »

 


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