Une autre histoire
- médecine et écriture -

 
Martin Winckler

 
Winckler
La Maladie de Sachs

La formidable auscultation de Martin Winckler
Jean-Claude Lebrun


 


Martin Winckler, dans son premier livre, nous faisait partager, racontées à la première personne, quatre journées d'un médecin chargé des IVG dans un hôpital de province. On retrouve le même personnage, cette fois livré au regard de ses patients, dans 'la Maladie de Sachs' (POL, 480 pages, 130 francs). Pour une impressionnante plongée dans le quotidien de la peine et de la souffrance. Mais aussi pour la construction, devant nos yeux, d'un singulier objet littéraire. Une oeuvre qui dérange, bouscule et interroge.
C'est un livre absolument hors normes, ainsi que l'était déjà en 1989 son premier roman 'la Vacation', que nous propose Martin Winckler. Près de cinq cents pages à la typographie serrée, qui relatent de stupéfiante manière une année de la vie d'un jeune médecin dans une bourgade: le tout-venant des consultations et des visites, urgences et décès, vétilles et cas graves, sans compter les actes d'état civil ni la vacation hebdomadaire au service des IVG de l'hôpital voisin. Non pas conçu comme un reportage ou une enquête, mais comme l'approche littéraire d'un morceau de réel. En fait une succession de monologues, montés selon une véritable dramaturgie, pour faire lentement le tour ces misères du corps et de l'âme. En une écriture pointilleuse et précise, qui a choisi de tout dire et de nous renvoyer en pleine face un morceau de vie contemporaine. A travers ces paroles multiples, c'est en effet aussi un sacré bout de social qui se trouve ici ausculté.
 


Vers lui se portent toutes les pensées, toutes les curiosités, toutes les angoisses


 


Après un début laborieux, le cabinet de Bruno Sachs, médecin généraliste nouveau venu dans la commune, ne paraît maintenant plus vouloir désemplir. Dans une salle d'attente, où officie la fidèle Mme Leblanc, une chômeuse devenue secrétaire médicale lorsque le Docteur s'était établi, il y a de cela cinq ou six ans, l'on doit longuement patienter avant que s'ouvre la porte capitonnée du fond et qu'apparaisse le grand personnage en blouse blanche à la trentaine affable et bien sonnée, qui s'est fait la réputation de savoir tellement bien écouter et soigner ses visiteurs. Vers lui se portent toutes les pensées, toutes les curiosités, toutes les angoisses. Devant lui se dévoilent ensuite, ou plus souvent se laissent deviner dans les souffrances du corps, les peines, les refoulements, les frustrations, les misères, les courages aussi. En même temps que sa maladie ou sa blessure, chacun apporte en effet ici un peu d'une histoire qui transparaît lentement. Le médecin s'est mué en un confident, peut-être même un alter ego: comment ne pas soi-même souffrir, lorsqu'on se trouve 'être témoin de tant de misère affective, de tant de haines rentrées, de tant de malentendus empilés'? Martin Winckler, d'un même mouvement, laisse ainsi pressentir le quotidien des patients et celui du médecin. Faisant venir, entre les paroles silencieuses des monologues intérieurs et les paroles échangées pendant la consultation, le noeud douloureux de la mal-vie et des angoisses ancestrales, des grandes injustices et des petites vilenies. On pense par exemple à la jeune fille inconnue qui s'était présentée un matin sans autre raison que se faire vacciner. Jusqu'à ce que Bruno Sachs à l'examen découvrît une grossesse avancée, non mentionnée dans le carnet de santé: à la fin de la visite la page resterait blanche. On pense aussi à la vieille dame impotente, à l'existence chavirée depuis que l'on avait placé dans une 'maison' son fils, un gaillard qui forçait pas mal sur la bouteille après avoir perdu un bras au travail: malgré l'insistance de la famille, ce n'était pas le docteur Sachs qui avait délivré le certificat d'internement. On pense encore à ce conflit terrible entre une mère professeur et sa fille lycéenne, la première contraignant la seconde, qui refusait de se nourrir, à venir consulter: le médecin allait découvrir là-derrière une tout autre histoire née d'une sordide affaire d'héritage... Le livre se construit ainsi, autant dans l'énonciation que dans la suggestion, avec des passages par de tels sommets dramatiques ou pathétiques. Une alternance de récits, repris de visite en visite, qui forment entre eux progressivement une véritable tresse, quelque chose de l'ordre d'un... roman. Dans le même temps, en effet de miroir, se compose le portrait du docteur Sachs, anormal consommateur, à la papeterie locale, de stylos et de ramettes de papier: la seule partie initialement visible de cette activité nécessaire pour lui qu'est l'écriture. Puis des textes de sa main viennent se glisser entre les monologues. Lui-même s'y raconte, révélant une personnalité plus complexe et moins assurée que celle imaginée par sa clientèle. 'Vous croyez qu'écrire... ça soigne?', interroge-t-il d'ailleurs, avant de devoir constater vers la fin: 'Ecrire, c'est mesurer la perte'. Comme si, face à la pratique médicale, à ce qu'il en sait d'admirable et de plus contestable, face aux non-dits qu'il en connaît, face aux souffrances dans le corps et dans l'être, il lui fallait impérativement se livrer à cet autre exercice, qui tente d'instaurer un ordre dans l'embrouillement du quotidien, et qui permet la distance nécessaire à une perception plus large, sinon à la réflexion. De la même façon qu'il laisse enfin venir les sentiments et les désirs ordinairement contraints de se tenir en lisière. L'écriture se présente en l'espèce comme une respiration obligée. Et la préoccupation littéraire perce ici jusque dans les patronymes des personnages: Destouches, Borgès, Guilloux, Duras, Belleto, Daudet, Pujade, Renaud, Valabrègue, Absire, Juliet, Boulle, Zorn... Dans la salle d'attente on voyait à intervalles réguliers un homme plongé dans un gros livre. Quand fut venu son tour, il posa celui-ci sur sa chaise, ouvert à la page 237. L'épisode a lieu à la page 237 de 'la Maladie de Sachs'. Plus qu'un clin d'oeil, une façon de souligner l'articulation entre la littérature et la vie, et de laisser apparaître la marque de l'artiste dans un recoin de cette oeuvre à la fois remarquable et bouleversante. Pour ceux qui ne connaissent pas encore Martin Winckler, sans doute aucun, la plus belle révélation de cette seconde rentrée.
 

JEAN-CLAUDE LEBRUN
 
 
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