Bigoudens
Etienne Gilson évoquait l'essence de l'art sans hésiter
à la nommer factivité, rien d'autre que de produire des œuvres
accédant à une réalité d'êtres, à
la dignité d'être. Il rappelait qu'en art comme en tout
domaine, ne régnait qu'un premier principe, l'être, mais qu'en
ce lieu particulier de l'activité humaine, la philosophie de l'art
doit s'attacher à l'être comme fécondité productrice,
et non comme intelligence et intelligibilité. En tout domaine
l'être est acte et son état propre est d'être une énergie,
état et énergie se confondant contradictoirement "pour exprimer
ce qu'il y a peut-être de plus profond dans l'être et qui en
fait à la fois un océan infini de substance et une source
intarissable d'autres êtres", l'acte créateur artistique se
reconnaissant avec évidence ici des conséquences irréductibles
à toutes les autres.
Le peintre est une substance d'images à naître ; notre
approche de lui doit être celle d'une source ; notre étude,
celle des conditions de son expansion en êtres nouveaux, ses œuvres.
René Smet répond idéalement à une telle vocation
: il ne s'ouvre jamais une voie où l’œuvre appellerait d'abord le
primat d'une compréhension mentale abstraite, discursive, "intellective",
qui réduirait l'intarissable jaillissement de la couleur à
un remplissage intellectuel, intelligible, d'une structure voulue, non
rêvée. C'est bien en suivant au contraire la puissance
même de la peinture à se créer ses espaces limites
ou ses foyers attirants, irrationnels, dans la liberté de ne pas
s'en justifier, que ce peintre en éclaire et diffuse l'intentionnalité
interne, au sens qu'en préconise G. Bachelard, rêve de fécondation
et de germination incessantes, cycliques, et qui suscite en retour les
gestes poursuivis dont il espère sa propre lumière et la
naissance chaotique d'une fantasmagorie intime, prête cependant à
s'ordonner et, aurait dit ici Degas, à "se mettre en espalier".