COCHINCHINE - MARS 47
L'Ile de France jeta l'ancre en mer, au large de Cap Saint Jacques en fin d'après-midi. Le tirant d'eau du navire ne permettait pas l'accostage dans le port et des chalands vinrent s'amarrer le long du bord. Des unités de Légion et d'Infanterie de marine furent débarqués sur des LCT*, par des échelles de corde accrochées aux grandes écoutilles latérales et qui pendaient le long de la coque. La mer était calme, ce qui n'empêchait pas les barges de débarquement de monter et descendre comme des ascenseurs; les hommes, empêtres dans leur équipement attendaient suspendus aux barreaux des échelles que le plancher métallique du LCT arrive à leur hauteur, à ce moment des mains secourables les empoignaient, quelqu'un criait "Lâchez tout !" et on passait aux suivants.
Quand un LCT avait fait son plein de personnel, les moteurs étaient lancés et la barge prenait la direction de la côte débarquait ses passagers et revenait chercher les suivants. Le va et vient dura jusqu'à la nuit tombée.
Il y eut quelques paquetages perdus mais personne ne tomba à l'eau au risque d'être broyé entre les deux coques en mouvement. Le reste des troupes devait être débarqué à Tourane et Haiphong.
La manoeuvre avait pris beaucoup plus de temps que prévu et le 503 qui devait débarquer ce premier soir resta à bord pour une autre nuit. On avait pu charger sur des chalands seulement quelques Jeeps, des 4x4 , des caisses de matériel et de munitions, un important stock de pneus et quelques dizaines de fût d'essence et d'huile pour les premiers besoins. Un tiers environ, du matériel avait pu être sorti des cales. Quelques hommes des troupes de sécurité prirent place à bord des chalands qui demeurèrent amarrés à l'Ile de France en attendant le jour.
Petit Louis dormait profondément quand quelqu'un le secoua énergiquement. C'était Rio.
"Arrive, il y a du vilain !"
Ils se précipitèrent sur le pont.
Le jour qui se levait était obscurci par une épaisse fumée noire, à quelques encablures, des flammes rougeâtres illuminaient les deux barges qui flottaient à la dérive.
" T'as loupé le plus beau " dit Rio " quand l'essence a cramé il y a eu un feu d'artifice du tonnerre de Dieu."
" Et c'est pour ça que tu m'as réveillé ? " grogna Petit Louis " qu'est-ce que tu comptes faire, aller éteindre ce qui reste ? "
" Comme ça tu es au courant, notre matériel a disparu, on va passer dans la biffe* ! "
Durant la nuit, un commando venu sans doute à la nage avait abordé les chalands et massacré le poste de garde sans aucun bruit; se croyant en sécurité, les sentinelles dormaient à poings fermés. Ils avaient ensuite coupé les amarres des chalands et les laissant dériver, avait mis le feu à la cargaison aussitôt à bonne distance. Chose plus grave, puisque les caisses de munitions n'avaient pas explosé lors de l'incendie, on l'aurait entendu, les Viets avaient donc pu s'emparer d'un joli stock d'armes et de cartouches: un vrai désastre.
Le matin une patrouille devait retrouver les têtes des sentinelles qui gardaient les chalands, elle étaient bien alignées sur la rive, plantées sur des bambous.
Une fois débarqué, le 503 fut entassé provisoirement dans une vieille caserne délabrée dans les faubourgs de Vung Tau. (Cap Saint Jacques).
Cette première nuit sous les tropiques (dans un bateau, ça ne compte pas) fut passablement agitée: Les gars avaient en mémoire la guirlande des têtes des copains et scrutaient les coins noirs comme s'il allait en surgir des Viets avec un coupe-coupe* entre les dents. Toutes les dix minutes, un staccato bizarre montait des buissons tout proches: Ca faisait: RRAAA... RRAAA...RRAAA en montant la gamme puis ça redescendait avec une sorte de hoquet decrescendo : Ako Ako Ako Ako Ako . La rengaine se terminait dans un chuintement étouffé. A chaque reprise, Petit Louis et ses potes sursautaient, se retournaient en jurant et retrouvaient leur sac de couchage trempé de sueur. Au bout d'une heure, Rio n'en pouvait plus, il arracha la moustiquaire, bondit hors de son lit et dit à Petit Louis:
" Bordel de merde, pas moyen de roupiller, je vais me payer le bestiau qui fait ce bordel de merde . Tu viens ? ." Il avait tendance à se répéter.
Petit Louis était toujours d'accord quand il s'agissait de rompre avec l'ordre établi. Munis de leurs lampe torches il se dirigèrent vers l'endroit d'où provenait le vacarme. Ils avaient à peine mis le nez dehors qu'un grand silence retomba. L'autre se révélait bruyant, mais timide...
" Bordel de merde, où il est ce con ? fit Rio.
" Ta gueule et bouge plus, on va l'avoir à l'usure..."
Les deux compères restèrent un bon quart d'heure transformés en soliveaux avant que le braillard ne reprenne sa rengaine. C'était là, tout près.
Au deuxième couplet deux faisceaux convergèrent sur un gros lézard multicolore, une sorte de caméléon plutôt, qui resta un instant la gueule grande ouverte puis s'enfuit sous une grêle de pierres.
" Tu crois que c'est ce bétain qui gueulait comme ça ?
" On verra bien" répondit Petit Louis, " Si ça recommence, c'est qu'on s'est trompé de guignol."
L'artiste avait des collègues qui se répondaient de loin en loin mais il n'y avait plus personne sous les fenêtres.
Le lendemain un briefing général rassemblait officiers et sous-officiers, chose rarissime, ces derniers se trouvaient en général écartés soigneusement de toutes les palabres et décisions importantes. Les cadres du 503 y participaient; puisque le matériel roulant n'était pas disponible, ils seraient provisoirement incorporés avec leurs hommes à des unités d'infanterie. Rio avait vu juste.
Une carte à grande échelle du Nam Ky (région sud) s'étalait sur le mur.
" Voici la situation: " un colonel faisait l'exposé, " la région est un véritable panier de crabes. Nous sommes en présence de trois factions, tantôt alliées, tantôt se combattant l'une l'autre. Il y a d'abord les groupes Viet Minh en partie des Tonkinois infiltrés depuis des années. Nous savons qu'ils sont commandés par un membre du Tong Bô* de Hanoi, Nguyen Binh, dit Le Borgne. Son vrai nom est d'ailleurs Nguyen van Tao. Il a suivi les cours de l'académie militaire de Wham Poa en Chine. Il a passé quatre ans en URSS et a la réputation d'un organisateur né. ensuite les Binh Xuyen. Ils ont installé leur quartier général dans le Rung Sat, c'est la forêt de palétuviers et de mangroves entre le delta de la rivière de Saigon et My Tho."
De sa baguette le colonel circonscrivit la région sur la carte. Il reprit:
" Depuis la mort de Ba Duong dit 'le Mâle' qui était plutôt favorable aux Français, les Binh Xuyen sont commandés par Bai Vien de son vrai nom Le van Vien, un ancien bagnard de Poulo Condor. C'est un spécialiste du coup de main. Il est possible que ce soit lui l'auteur du raid d'hier sur l'Ile de France."
" Les Hoa Hao forment le troisième groupe dissident de la région ils sont commandés par un illuminé du nom de Huynh Phu So dit le Prophète. Ils se situent dans la région de Long Xuyen. En ce moment les Hoa Hao sont en pleine bagarre avec le Viet Minh pour le contrôle de la région de Can Tho à l'est de leur position. Un des buts de l'opération est de profiter de la situation pour les couper de leurs bases au sud à Rach Dua, mais j'y reviendrai plus tard."
L'officier fit une pause et but un verre d'eau. Petit Louis pensait:
" On est tombé dans un vrai merdier, toute la région est couverte de marécages, on va se retrouver en train de patauger avec les moustiques en prime."
L'exposé reprit.
" Pour compliquer les choses, il existe ça et là de villages fortifiés tenus par des milices catholiques qui sont de notre côté. Il faudra donc, un fois sur le terrain ne pas se tromper d'objectif. Les chefs de sections auront les coordonnées de ces points.
" Vous veillerez à ce que vos hommes prennent leurs médicaments contre la malaria, toute la zone est infestée d'anophèles . On va distribuer des brochures indiquant les soins à appliquer contre les sangsues et on donnera aux infirmiers du sérum antivenimeux, les marais pullulent de serpents d'eau assez dangereux. N'oubliez pas les pastilles de sel et celles pour désinfecter l'eau, sans quoi, gare à la dysenterie ! C'est tout. Les chefs de sections restent pour la répartition des objectifs, les autres, vous pouvez disposer."
" Eh bien chef ! " dit Petit Louis à Ibanez en sortant, "ça va vous changer des djebels*."
" Il y a longtemps que je les ai quittés, les djebels, mais ce n'est pas tout çà, j'ai vu les camions d'équipement dans la cour, on va s'occuper de nos gars, il paraît qu'on décolle durant la nuit."
Spécialement pour cette opération les hommes furent dotés de tenues camouflées américaines semblables à celles utilisées dans le Pacifique, avec les ponchos contre la pluie et les 'rangers' ces bottines montantes avec des lanières, dans le haut desquelles on serre le bas du pantalon.
L'armement avait été pour cette fois standardisé en calibre .30, fusils Springfield* et Garand* M1 et des fusils-mitrailleurs BAR*. Bien entendu Petit Louis s'attribua un F.M. et choisit Dunant comme pourvoyeur, le colosse se sentait capable de trimballer un nombre important de chargeurs et au besoin coltiner* le F.M. si le besoin s'en faisait sentir. Petit Louis préférait le modèle français 24/29 plus robuste et ne nécessitant pas de trousse de démontage. Le BAR ( Browning Automatic Rifle) s'enrayait dès qu'il était tombé dans la boue, mais c'était toujours mieux que rien.
En pleine nuit des camions transportèrent les deux compagnies au port, où elles s'embarquèrent sur des LCVP* pour le trajet par voie fluviale jusqu'à la base de départ.
Le LCVP se présente comme une sorte de grande boîte à chaussures en acier, carrée de partout, avec une porte qui se rabat vers l'avant. A l'arrière un poste de commandement avec la timonerie, un canon de 20 mm ou deux 12.7 à refroidissement par eau. Le tout est propulsé par deux moteurs V8 Cadillac de 6 ou 7 litres de cylindrée avec deux hélices sous tunnel. Le fond est plat et ça flotte sur une prairie couverte de rosée.
L'engin file à 55 miles sur eau calme et, en prenant de l'élan, peut franchir des bancs de sable pas trop hauts, sans dommage.
On y embarque un trentaine d'hommes en tassant bien et c'est le système de transport idéal dans une région avec davantage d'eau que de terre ferme.
La flottille prit la mer à ras de la côte. Ce fut le moment le plus pénible du trajet, les fonds plats tapaient sur les vagues, remontaient et redescendaient dans la houle. Puis l'eau devint plus calme, on arrivait à l'embouchure de la rivière de Saigon. Plein sud ensuite et la colonne embouqua un des bras du Mékong vers My Tho. Les moteurs haussèrent le ton pour lutter contre le courant mais restaient étonnamment silencieux. On se serait crû encore en mer tellement le fleuve était large, du bord dans l'obscurité on ne voyait pas les deux rives.
Petit Louis se reposait assis sur le fond le dos appuyé à la cloison, à côté de Rio.
" Si le bateau rencontre un tronc d'arbre flottant dans le noir à cette vitesse ça va faire du vilain."
" Ces barcasses ne peuvent pas couler " le rassura le Breton, " Il y a cinquante centimètres de liège dans le plancher. Et puis ils ont l'habitude...Dors !"
Quand le jour se leva les LCVP naviguaient sur un canal plus étroit à nouveau plein sud.
Un officier de marine, en blanc, peut-être le commandant de bord descendit de la passerelle et dit à Ibanez:
" Dites à vos gars de rester assis dans le fond et de ne pas montrer leur tête au dessus de la bordée. Il y a souvent des snipers dans les arbres sur le bord. Laissez seulement une sentinelle de chaque côté mais qu'ils mettent leur casque et qu'ils ouvrent l'oeil."
Il y avait maintenant deux marins au 20 mm dont le canon pointait alternativement sur les deux rives. Le LCVP empruntait un chenal, puis un autre, en se dirigeant vers le sud-ouest. La végétation changeait sur les rives , les touffes de bambous, les grands fûts entassés, avec un sous-bois de lianes et de plantes emmêlées, faisaient place à des arbres plus malingres, tordus, comme perchés sur un amoncellement de racines qui sortaient de l'eau noirâtre. Une odeur de végétaux en décomposition imprégnait l'air, il n'y avait plus ce vacarme des oiseaux dérangés par le passage du bateau, seulement quelques cris ici ou là, ils arrivaient dans les marécages.
Vers midi, le sol des berges se raffermit, le chenal longeait une grande île de terre ferme, bientôt un village apparut, des paillotes, un marché, c'était Quang Chuoi, la destination. Deux compagnies d'infanterie de marine étaient déjà à pied d'oeuvre et s'apprêtaient à se mettre en route.
Le commandant qui dirigeait l'opération rassembla les chefs de section et donna ses directives. Les hommes du 503 furent divisés en escouades de 20 hommes environ avec deux ou trois sous-officiers, et chaque escouade fut adjointe à une section de marsouins* qui eux, avaient l'habitude du terrain qu'ils patrouillaient depuis plusieurs semaines. Un lieutenant coiffait l'ensemble de chaque section.
" Vous là, avec le F.M., partez avec le groupe de tête, suivez le sergent, il a l'expérience et vous aidera."
Petit Louis prit la piste suivi du gros Dunant qui le suivait comme son ombre. Le sergent lui fit signe de le rejoindre, près d'un caporal avec un BC1000 sur le dos.
" Non ! " fit Petit Louis " c'est la première fois"
" Bon, il faut un commencement à tout. L'essentiel est de ne pas s'affoler. Dites à vos types de suivre et de garder leurs distances ."
Petit Louis se retourna vers les hommes qui s'étaient agglomérés comme un troupeau sans sonnailles:
" En avant ! à cinq mètres de distance, des deux côtés de la piste, ne tassez pas."
Le sergent reprit:
" Pendant deux kilomètres, pas de problème, après il faudra faire gaffe, la piste cesse, on rentre dans le marais. Il faudra se déployer sur une centaine de mètres sans se perdre de vue et ratisser au même niveau que les autres sections. Le lieutenant est sur notre gauche. On est en liaison radio. Vu ?
" Vu !" répondit Petit Louis et du bras il fit signe aux autres d'avancer.
Ils progressèrent ainsi un moment, en tête l'éclaireur de pointe qui flairait le terrain puis le sergent et le radio, puis Petit Louis le F.M. et Dunant ,le reste suivait. Ce n'était pas très orthodoxe comme dispositif, le radio aurait du se trouver en retrait, mieux protégé avec le chef de section, mais avec des bleus il fallait faire pour le mieux.
Voyant que les chefs en tête marchaient l'arme à la bretelle, l'équipe des bidasses* derrière se décrispa un peu.
Petit Louis se disait:
" Pourvu qu'on ne tombe pas sur un os. Avec ma bande de bras cassés on serait mal partis. Heureusement que le sergent et ses types sont là."
Puis les moustiques arrivèrent. Chaque pas dans l'herbe en faisait jaillir une nuée qui tourbillonnait, se collait sur les mains les visages couverts de sueur. Le sergent sortit son mouchoir le plia en deux et le noua sur sa figure juste sous les yeux.
" Comme ça on évite d'en bouffer trop." Chacun l'imita.
" Ceux-là ne se pas dangereux, comme vous voyez ils ne piquent pas ou presque, ce sont des culex, ils ne donnent pas le palu. Les mauvais, c'est le soir qu'ils sortent. Ah, autre chose." et il sortit de ses poches, son briquet, ses cigarettes et son portefeuille et répartit le tout sous le filet de camouflage qui entourait son casque.
Petit Louis l'imita et les autres firent de même. Ce type était une mine de renseignements précieux.
Après 20 minutes ils arrivèrent au marais et commencèrent à patauger. La progression se ralentit, la troupe progressait en ligne dans la boue qui collait aux semelles, tantôt avec de l'eau à mi-jambe, parfois enfoncée jusqu'à la ceinture. Il fallait escalader les racines, enjamber des troncs à demi pourris qui gisaient dans la vase, les hommes patinaient, trébuchaient, tombaient dans des trous d'eau, en jurant et le groupe dans sa progression faisait autant de vacarme qu'un troupeau de buffles en rut. Si on espérait prendre les autres par surprise, c'était réussi.
" Bordel de merde, je suis plein de sangsues !"
" Ne les arrachez surtout pas !" commanda le sergent, " laissez-les vous bouffer, quand elles deviennent trop gênantes brûlez-les avec une cigarette et elles vont se détacher.."
La progression continua, au bout d'une heure ils avaient fait un bon kilomètre. La radio se mit soudain à grésiller.
"Ouvrez vos yeux, on arrive à un village."
En effet le terrain se raffermit et ils arrivèrent à un groupe de paillotes. Le lieutenant était déjà sur place. Le village avait été abandonné par ses habitants.
" C'est une base de ravitaillement" dit le sergent à Petit Louis," tu vois cette bâtisse sur pilotis, c'est un grenier à riz, s'il est plein il va falloir le détruire."
En effet, le silo était rempli à ras bord de paddy.
" On va faire sauter les pilotis " annonça le lieutenant," et on mettra le feu au paddy*. L'ennui est qu'on n'a pas d'essence et qu'on ne peut pas attendre ici. Quelqu'un à une suggestion ?"
" Qu'est-ce que vous avez comme explosif ?" demanda Petit Louis.
" Du C2, des détonateurs et de la mèche lente, pourquoi ?"
" Alors on pourrait mettre une charge au centre, et souffler le silo, le riz serait dispersé et difficilement récupérable..."
" Vous sauriez faire çà ?"
" Sûr !" répondit Petit Louis qui ne doutait de rien.
" On va mettre une charge sous le plancher, la caler avec le poteau qui traîne là-bas. L'explosion va partir vers le haut."
Le lieutenant se gratta le menton...
" On peut toujours essayer, mais ne vous faites pas péter la gueule ..."
Le gros rondin, de trente centimètres de diamètre était un peu long, il fallut creuser un trou afin de le dresser verticalement. Entre le poteau et le plancher, Petit Louis bourra le plastic, une bonne dose, puis il coupa un bout de mèche lente le posa sur le sol, et en alluma l'extrémité.
" Bon ! un pouce par seconde, si on veut une minute pour se garer, il en faut 1m50."
Il enfonça la mèche dans un détonateur, puis fouillant dans son sac sortit une pince qui lui permit d'écraser le tube afin de sertir la mèche en même temps il commentait à l'usage des curieux.
" Les spécialistes font ça avec leurs dents...mais c'est scabreux !"
Il piqua le détonateur dans le plastic et déroula la mèche.
" Maintenant planquez-vous !"
" Il faut aller loin" demanda le lieutenant qui commençait à regretter sa décision.
" Une bonne centaine de mètres, au moins, le C2 c'est méchant."
" Tout le monde dans le bois !"
Petit Louis alluma la mèche et piqua un sprint vers les copains.
C'est long une minute quand on attend la fin du monde...
Un boum gigantesque mit fin à l'expectative, une boule de poussière striée de flammes gonfla démesurément et monta vers le ciel.
" Hiroshima !!! " brailla un excité. Puis il se mit à pleuvoir du riz, il y en avait partout, disséminé sur des hectares.
" Si les Viets veulent récupérer leur riz, ils devront embaucher des poulets" conclut le sergent de la colo, ravi.
"Objectif atteint et détruit...on rentre !"
A Quang Chuoi, le lendemain on reprit les mêmes et on recommença, plus au sud cette fois.
" Cette fois ce sera plus sérieux" avertit le sergent "les Viets sont au nord et de toute façon quand ils voient arriver du monde, comme aujourd'hui, ils décrochent. Ceux qu'on pourra voir en face, ce sont les Hoa Hao, ils sont complètement cinglés et se font massacrer plutôt que de reculer."
Le terrain changeait, au lieu des palétuviers, la patrouille traversait des étendues de roseaux hauts de deux mètres, sillonnées d'un réseau de petites pistes qui s'entrecroisaient.
Assez intrigué Petit Louis demanda:
" Qu'est-ce qui creuse ces pistes, les gens du coin ?"
Non, ce sont des cochons sauvages, il paraît qu'il y en a de masses dans les marais, mais je n'en ai vu un qu'une fois. Ils ne sont même pas bons à manger, rien que du nerf et de la graisse qui pue le poisson."
" Il y a longtemps que vous patrouillez dans la région ?"
" Plus de six semaines, presque tous les jours, mais la compagnie va être relevée, tous les hommes ont des dartres, des ulcères dus aux sangsues et du Hongkong foot*."
Il expliqua que la 'dartre annamite' est une maladie due à un champignon qui ronge la peau en formant des auréoles rosées qui s'étendent peu à peu. Les plaques ainsi formées démangent constamment et s'infectent souvent créant des complications sérieuses. Le Hongkong foot est dû à un autre champignon qui s'installe entre les orteils, la peau pèle par lambeaux et dans les cas graves cela rend la marche impossible.
" Qu'est-ce qu'on peut faire pour éviter çà ?" demanda Petit Louis qui commençait à se gratter.
" Rester au sec ! " Le conseil était mal venu, car il se mit à pleuvoir, pas une de ces petites ondées civilisées que l'Europe connaît, mais la cascade tropicale qui déverse en 24 heures la quantité d'eau que voit la France en un an.
Malgré les ponchos l'eau s'infiltrait dans le col, dégoulinait le long de l'échine et remplissait les chaussures. On n'y voyait pas à cinq mètres . Puis ça diminua d'intensité tout en restant sérieux, la colonne se remit en marche.
Tout à coup une pétarade éclata un peu en avant, sur la gauche. Le sergent empoigna le combiné du poste.
" Pigeon blanc, ici pigeon bleu, qu’est-ce qui se passe ?"
" Pigeon bleu, la troisième section s'est fait accrocher, quelques tireurs isolés, pas de bobo. Continuez et ouvrez l'oeil."
" Bien compris, terminé!" et il remit le combiné en place.
" Ca doit se passer dans le bouquet d'arbres là bas " dit il en montrant les cimes qui dépassaient des roseaux.
" Restez sur place ! "
L'éclaireur de pointe venait de lui faire signe et de se baisser en regardant le sol. Le sergent le rejoignit faisant attention où il posait les pieds, puis il s'accroupit, tira de côté une espèce de natte dissimulée sous un couche de terre et fit signe à Petit Louis de le rejoindre. Un trou s'ouvrait dans le sol avec, planté dans le fond, un bambou taillé en pointe.
" On a eu du pot, la pluie a fait glisser la terre et la couvercle du trou est ressorti. Si on marche là-dedans, le pieu traverse la chaussure et on est bon pour la chaise à porteur. C'est du tout récent, sans quoi les cochons auraient déjà bousculé le cai phen , le treillis de bambou."
Plus loin l'homme de tête signala encore deux trous, il avait l'oeil. Puis au détour de la piste le coin d'une paillote apparut au milieu d'une clairière. Un coup de feu claqua tandis que l'éclaireur piquait du nez dans la boue.
Petit Louis s'aplatit d'instinct tandis que derrière quelqu'un criait :
" Couchez-vous ! "
Le sergent était sur le dos dans les roseaux, il fit signe à Petit Louis de se rapprocher.
" C'est le moment d'utiliser le F.M.. Vous allez avancer jusqu'à voir le coin de la paillote, vous larguez une rafale, puis vous avancez encore et vous arrosez à ras de terre, je vous couvre et je m'occupe des hauteurs. Ca va ? "
Petit Louis fit oui de la tête, la salive se faisait rare... il rampa deux mètres, cala le bipied, lâcha une courte rafale, fit encore un mètre et un salopard en face lui tira dessus. La balle lui passa à ras des oreilles, et sa deuxième rafale partit toute seule sous le choc. Ah! maintenant il voyait toute la paillote et il arrosa avec le reste du chargeur. Le brave Dunant avait suivi et lui passa un chargeur plein qui servit à faire le ménage dans la deuxième paillote à droite.
" Bon ! maintenant qu'est-ce qu'on fait ? " se demanda Petit Louis alors que le silence était retombé. Le sergent le dépassa, courant courbé et s'adossa au coin. Du canon de son fusil il souleva le volet en natte qui couvrait une fenêtre et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Puis il se dirigea vers la porte et l'abattit d'un coup de pied. On entendit une détonation le sergent ressortit et appela Petit Louis du geste.
A l'intérieur, un petit homme jaune était étendu sur le dos, à demi éventré avec une hanche en bouillie et un trou au milieu du front.
" J'ai dû l'achever, il était foutu. Il a encaissé plusieurs pruneaux quand il était accroupi derrière sa cloison en bambou. Tu parles d'une protection !"
Il enleva le bandeau qui entourait le front du cadavre.
" Hoa Hao... il devait y en avoir d'autres, ils ont foutu le camp. Celui là assurait la couverture."
"On continue ! Prenez vos distances ! "
L'opération se solda par un demi-échec. Deux douzaines de pègreleux furent massacrés, on ramena un mort et une dizaine de blessés: pieds transpercés et une hanche disloquée par un piège, chutes diverses et coups encaissés par suite de la balourdise de certains combattants d'occasion.
Alors, Bourgain, il parait que tu as descendu un Viet ?" lui dit Rio; ils étaient de retour à la base.
" Ce n'était pas un Viet, c'était un Hoa Hao."
" C'est kif kif. Qu'est ce que ça t'a fait de buter un mec? "
" Laisse tomber, tu veux ? Il venait de descendre un gars de la colo d'une balle en pleine tête. "
" Alors t'as voulu le venger ? "
" Mais non, j'avais les jetons et je ne le voyais même pas, il s'est fait cartonner à travers la paillote. "
" Et si tu en voyais un face à face, ce serait pareil ?"
" Ah merde ! je n'en sais rien. "
Puis il y eut ces deux semaines vides. Les hommes se retrouvaient sans occupation, sans solde et sans tabac. La nourriture étaient infecte et la seule distraction restait d'aller voir les crabes des cocotiers. Si quelqu'un vous dit qu’il qu'il a vu un crabe grimper aux arbres, croyez-le, c'est vrai, du moins pour certain d'entre eux, les plus doués. Ce sont plutôt des variétés d'araignées de mer avec de très longues pattes. Ils escaladent les stipes avec une vélocité incroyable s'installent dans les frondaisons et détachent les noix. Ensuite ils redescendent, frappent avec une grosse pince sur la coquille jusqu'à ce qu'un éclat se détache. Puis ils introduisent dans l'ouverture un appendice plus petit et font éclater la coque. Il ne leur reste plus qu'à déguster l'intérieur. Les pêcheurs du bord de mer emploient une astuce pour les piéger. Quand un crabe est en haut d'un cocotier l'homme grimpe derrière lui et entoure le tronc d'une tresse d'herbes mouillées. Lorsque le crabe redescend il rencontre l'herbe et se dit:
" Ca y est, je suis arrivé par terre." Il lâche tout et se ratatine sur les galets quatre mètres en contrebas. Il n'y a plus qu'à le ramasser, car pour le rattraper à la course, on peut toujours cavaler...
Le coin grouillait de sales bêtes: des serpents, des lézards, des sangsues , des moustiques et ces essaims de mouches minuscules des marais qui s'enfoncent sous la peau en provocant des démangeaisons insupportables.
Au début, les hommes se débarrassaient aussi des margouillats, ces petits lézards beiges ou gris dont les pattes sont munies de pelotes adhésives qui leur permettent de courir allègrement sur les murs et même les plafonds. Un colonial averti les protège au contraire car ils sont fort utiles par leur consommation énorme de mouches et de moustiques.
C'est amusant de les observer. Ils commencent par des patrouilles en zigzag cherchant une proie. Quand ils repèrent un insecte , ils ralentissent puis s'arrêtent à quatre ou cinq centimètres de l'objectif. Quelques secondes d'immobilité puis un léger claquement et la bestiole disparaît comme par magie. La langue, repliée dans la bouche se détend si vite que le mouvement reste invisible à l'oeil nu. Ils parviennent même à boulotter de gros papillons de nuit absorbés peu à peu en commençant par l'arrière. Comme les ailes restent libres un bon moment, il arrive souvent que la victime déloge le margouillat qui tombe alors un peu n'importe où, sur la table, sur le sol ou dans la soupe.
Plus dangereux que les serpents qui fuient au moindre bruit, sont les gros scolopendres long de vingt cinq centimètres et épais comme un doigt qui pullulent dans les lieux humides. Un homme de la compagnie fut piqué un matin par un de ces iules qui s'était introduit dans une chaussure. Un gangrène foudroyante se déclara et il fallut d'urgence, l'amputer du gros orteil, ce qui entraîne une claudication définitive. Chose curieuse, quelques uns de ces iules luisent faiblement dans l'obscurité. Petit Louis s'était laissé dire que c'était dû à certains champignons qui parasitent ce genre de mille-pattes.
Le 11 avril 47, Huynh Phu So, le prophète fou des Hoa Hao était arrêté à quelques kilomètres de Long Xuyen par les troupes de Nguyen Binh, Le Borgne, et exécuté aussitôt. Son corps fut dépecé en trois morceaux qui furent enterrés à trois endroits différents pour empêcher la renaissance de son culte.