CENTRE ANNAM - MARS 47



         Le GT503 débarqua du Pasteur à Tourane sans armes et sans bagages, les hommes devaient être équipés sur place et les camions suivraient, ceux qui devaient remplacer le matériel détruit à Cap Saint Jacques étaient à la traîne, le cargo qui les transportait avait plusieurs jours de retard.

         En attendant il fallait bien occuper les gus. Au premier rassemblement général de l'escadron, le capitaine Dessendre distribua les rôles: postes de gardes, plantons, corvées... " Les sous-officiers titulaires du permis moto, dans mon bureau "

         Rio, Poulain, Marale et Petit Louis s'en vinrent aux nouvelles.

         " En attendant les affectations définitives, le commandement de la Place a décidé de créer une unité provisoire de circulation routière. Vous allez chercher des motos au Parc du Génie de la Légion derrière la gare. Puis vous passerez au Bureau de la Place pour l'équipement. Exécution."


         Petit Louis jeta son dévolu sur une des Harleys*. Il avait choisi la plus dégueulasse pour être sûr qu'aucun amateur ne lui en conteste l'usage: un modèle 43, 750 latéral, ce type dont la roue arrière est boulonnée solidement sur le cadre, qui a l'embrayage au pied gauche, le levier de vitesse à gauche également et dont les freins n'arrêteraient pas un vélomoteur. Il est vrai que le couple était tellement puissant qu'en coupant les gaz trop brutalement on passait par-dessus bord: une question d'habitude./span>

         Puis tous les quatre, ils se rendirent à la Place où ils reçurent un casque blanc avec la bande verte de la CCR, un ceinturon blanc avec baudrier, des guêtres blanches et un Colt 45 sans cartouches.

         De retour au casernement il furent accueillis par des quolibets divers:

         " Vingt deux vla les flics"

         " Eh Rio, tu vas rempiler dans la gendarmerie ?"

         " D'accord, rigolez " répondit Petit Louis " pendant que vous monterez la garde, nous on ira se balader."


         De fait le lendemain matin il se retrouvait au carrefour de la poste, près du pont, pour faire la circulation. Ce n'était pas bien difficile, il n'y avait pas lieu de craindre les embouteillages. Le travail se résumait à demander les laissez-passer aux conducteurs des rares véhicules civils et à veiller à ce que les camions militaires ne se croient pas aux 24 heures du Mans.


         Petit Louis arrêta une camionnette chargée de légumes. Les papiers étaient en règle et le véhicule fit encore 100 mètres pour s'immobiliser devant l'hôtel Morin. Un va et vient déchargea les légumes, puis la camionnette repartit, fit demi-tour puis repassa devant Petit Louis qui lui fit signe de continuer. A ce moment une Jeep tournait le coin de la rue; elle s'arrêta devant lui et il salua en reconnaissant le chef d'Escadron Horvatte.

         " Quelles sont vos consignes ?"

         " Contrôler les véhicules civils et.."

         " Vous n'avez pas arrêté cette camionnette...TOUS les véhicules civils ! Lieutenant prenez son nom . Huit jours !"

         " Merde" pensa Petit Louis en saluant, "pas la peine de s'expliquer avec cette peau d'hareng". Et la Jeep repartit.

         Dix minutes plus tard elle repassait à fond de train.

         Petit Louis empoigna son sifflet, s’époumona un bon coup et mit la moto en marche . Un virage autour de la jambe d'appui et il rejoignit la Jeep qui avait stoppé un peu plus loin. Il salua réglementairement.

         " Mon commandant, la vitesse en ville est limitée à 25 miles, votre chauffeur faisait au moins du 40. Je suis obligé de le consigner au rapport."

         Il sortit son carnet de sa sacoche passa devant la Jeep, nota le numéro, regarda sa montre et nota l'heure puis passa du côté gauche et demanda le livret au chauffeur, il lui fit décliner son nom et son numéro matricule, bien qu'il ait vu ce type tous les jours depuis Vilingen, vérifia sur le livret, et inscrivit le tout sur le procès-verbal.

         Il recula d'un pas et salua derechef.

         " A vos ordres mon commandant." Le visage couleur brique du chef d'escadron lui fit réaliser d'un seul coup mais trop tard, qu'il avait fait une fois encore une erreur d'appréciation.


         A midi, lorsqu'il fut relevé par Rio, l'histoire avait déjà fait le tour de l'escadron. Quand il arriva au mess, les conversations cessèrent d'un coup.

         " Vous avez eu le culot de foutre un P.V. à Horvatte ? " s'exclama l'adjudant Berthou " beh mon colon, il va vous avoir à la bonne. Vous avez intérêt à vous tenir à carreau."

         " Mon adjudant, le règlement c'est le règlement" répondit Petit Louis et il raconta l'histoire de la camionnette.

         " Viens" le consola Ibanez," je te paye un pot ,tu ne l'as pas volé."

         L'après-midi le lieutenant Giganti apprenait à Petit Louis qu'il était viré de la CCR. Il rendit le casque blanc, le Colt et le ceinturon mais garda la moto qu'il rangea dans un coin de la cour.


         " Les camions arrivent !"


         Enfin la bonne nouvelle; depuis deux semaines les trois compagnies traînaient leurs guêtres aux environs du port, sans solde, sans cigarettes et à pied ce qui est le comble pour un tringlot. La majeure partie du matériel arrivait de France par cargo, le complément acheté aux Philippine aux surplus américains devait équiper la première compagnie restant à Tourane, en tout 80 GMC, 24 Dodges 4x4 et 6x6, 4 command-cars radio, une douzaine de Jeeps et quelques Harleys.

         Il fallut d'abord extraire les véhicules du LST* qui ne se trouvait pas dans le port même mais qui, par suite d'une embrouille avec la marine, avait accosté sur la plage de Thanh Binh. Le bateau avait caboté depuis Saigon en rasant la côte.

         Le LST ressemble à une grande boîte à chaussures en acier, à fond plat, avec deux immenses portes à l'avant qui, ouvertes, donnent accès à l'entrepont. Ca tient la mer comme une lessiveuse mais permet de débarquer son contenu sur n'importe quel rivage en pente douce.


         Toutes les batteries étaient à plat après 30 jours de mer et d'humidité. De plus le terrain bourbeux et les fossés qui séparaient la plage de la route promettaient de la joie.

         " On va rester dans la merde " protesta Rio qui s'était enfoncé jusqu'aux genoux dans un trou d'eau en balisant le terrain. "Il va falloir mettre des rails jusqu'à la route."

         Heureusement le matériel entassé dans les camions comportait un stock de ces grilles métalliques qui sont utilisées parfois dans les aérodromes de fortune.

         Le lieutenant Delay réquisitionna un Bren Carrier* qui passait par là pour servir au remorquage, et fit disposer des platelages sur le sable. Les GMC furent démarrés au câble l'un après l'autre tractés par l'engin chenillé et rangés en colonne sur la route en laissant tourner les moteurs pour recharger les batteries.

         Un des 6x6 refusa obstinément de tourner. On l'emmena à la ficelle, Courivault s'en occuperait plus tard. On récupéra les rails et ils furent à nouveau entassés dans les GMC


         En somme tout s'était passé étonnamment bien, le débarquement avait pris une bonne partie de la journée mais personne n'était tombé à l'eau, aucun camion n'avait été démoli, pas un seul badaud ne se retrouva sous les roues de la colonne qui à un train de sénateur gagna le Parc à l'autre bout de la ville.


         La semaine s'acheva en préparatifs de toutes sortes, il fallait nettoyer, graisser, briquer les caisses, peindre sur les portières les écussons de l'escadron: une roue dentée sur fond bleu et rouge avec en gros caractères GT503, cela jetait un de ces jus !


         Deux jours plus tard, à six heures du matin, les 40 GMC de la deuxième compagnie prenaient la route de Hué. Le chef Ibanez, avec comme adjoints Rio et Petit Louis, s'occupait de la première rame qui partait en tête.

         Sur la carte, à vol d'oiseau, Tourane et Hué sont séparés par 85 km mais la route qui passe le Col des Nuages s'étend sur 160 km. En fait la baie de Tourane est un cratère volcanique rempli d'eau et qui communique avec la mer par un chenal. Le port est construit sur les flanc du cratère, le plan d'eau d'un profondeur incroyable forme un abri parfait pour les plus gros navires.

         Les premiers kilomètres furent avalés dans l'allégresse et dans une poussière qui transformait les passagers des camions en pierrots lunaires; puis on arriva au bac de Cu Dé.

         Là les choses se corsaient. A gauche, en amont, les débris du pont de chemin de fer indiquaient l'ancien passage. Les japonais en retraite n'avaient rien laissé au hasard. En bas d'une pente rocailleuse, un groupe de légionnaires attendait près du bac le passage du convoi.

         Ibanez dégringola le raidillon pour mettre au point la procédure de passage tandis que Petit Louis et Rio contemplaient l'ouvrage.

         " Dis donc ça va être coton, tu as vu la largeur du bac ?, on va passer les camions un par un, si on a fini ce soir on aura du pot."

         " La moitié des gus n'y arriveront pas" répondit Rio " on va choisir les meilleurs pour faire embarquer les GMC, les autres reprendront leurs camions de l'autre côté."


         Figurez-vous des chalands plats, comme de grandes baignoires en acier, amarrés côte à côte et recouverts d'un solide tablier en madriers . Le chemin de roulement avait tout juste la largeur des roues jumelées. Un rabattant en fortes planches s'avançait de quelques mètres dans le lit du fleuve.

         Petit Louis fit remarquer:

         " Il faudra faire gaffe en grimpant sur le bac: pas assez d'élan et le poids du camion va faire pencher le bateau et le repousser et le gars va se retrouver le nez dans la vase. S'il met trop la gomme il va dépasser les limites et se retrouver à la flotte."

         " On va dire à Ducastel de passer le premier, il était chauffeur poids lourd dans le civil il devrait pouvoir y arriver du premier coup."

         " Il y a intérêt, si on plante un camion, il faudra attendre le wrecker."


         Ibanez revenait de son conciliabule.

         " Ca va être plutôt longuet, le treuil est en panne, un fumier a foutu du sable dans le gas-oil du moteur la nuit dernière."

         " Alors, on reste là ?"

         " Non, on va passer à bras, vous avez vu les coolies* dans les bacs."

         La Jeep du lieutenant Delay étant arrivée, les derniers détails furent mis au point et Ducastel monta dans le GMC de tête avec la tourelle de 12.7. Il y eut un moment d'émotion quand le camion se mit en crabe dans la descente et dégringola quelques mètres avec une avalanche de caillasses. Mais Ducastel avait engagé les 3 ponts et le réducteur, il aborda la rampe à toute allure bloqua net et se retrouva juste au milieu du bac qui tangua un bon coup puis se stabilisa.

         " Parfait! " cria Delay "un peu moins vite la prochaine fois"

         Le titulaire du camion grimpa sur le bac et Ducastel remonta pour effectuer la manoeuvre avec le véhicule suivant.


         Le bac s'éloignait déjà de la berge. Sa trajectoire était assurée par un câble d'acier allant d'une rive à l'autre et qui passait entre deux poulies sous le tablier. Une deuxième aussière en chanvre servait de câble de traction. Une douzaine de coolies vietnamiens couraient vers l'avant du bac, empoignaient la corde et arc-boutés marchaient vers l'arrière braillant en cadence "Hai Hoi Hai Hoi..".

         Vers le milieu du fleuve, sous l'effet du courant, le câble de guidage formait une courbe impressionnante.

         " Si ça casse" fit Ibanez " il faudra aller rechercher Paraille aux Philippines."


         Le passage de retour à vide allait nettement plus vite.

         " Onze minutes aller et retour." déclara le lieutenant en regardant sa montre " Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Le command-car radio maintenant. Bourgain, prenez un BC1000 pour rester en liaison avec moi, vous retransmettrez au P.C. avec le 610."

         " Bien mon lieutenant." Prudent, Petit Louis attendit que le 4x4 soit installé sur le bac pour monter à bord et fit la traversée sans encombres.

         Pour aller plus vite, l'équipe locale de bras cassés fut remplacée par les tringlots qui entonnèrent eux aussi Hai Hoi en se marchant sur les pieds. Le record descendit à neuf minutes.

         A 14 heures le convoi intact se regroupait sur l'autre bord. Seul incident, un pneu avant déchiré sur une cornière en remontant sur la route.

         " Vous pouvez y aller" dit le sergent de la Légion, "l'équipe de déminage a fait le trajet et ils n'ont trouvé qu'un obus de 105 piégé."


         De Tourane à Hué il fallait passer la montagne par le Col des Nuages. La route en pierrailles serpentait taillée dans le roc. Par moments on entrevoyait la baie, tout en bas. Les conducteurs n'avaient pas le coeur au tourisme, certains virages devaient être négociés en deux fois, avec une marche arrière prudente qui amenait les roues arrière à ras du gouffre. Dans la descente la route empruntait un pont de chemin de fer en partie réparé, mais dont le platelage n'avait pas été fixé. Après le passage de chaque camion il fallait remettre en place les madriers qui avaient bougé sans quoi le suivant risquait fort de se retrouver à cheval sur les traverses.

         Toutes les heures les premiers faisaient halte pour attendre le regroupement de la colonne. Quand le convoi arriva dans les faubourgs de Hué la nuit tombait, ils avait réussi à couvrir les 155 km de route en douze heures exactement.


         Le faubourg sud-ouest de la ville sur la rive droite de la Rivière des Parfums ( Song Huong ) comprenait les bâtiments administratifs, deux hôtels, une banque, les villas des anciens colons commerçants ou fonctionnaires, une école des Frères de Ecoles Chrétiennes et une ancienne caserne. La partie la plus peuplée se trouvait de l'autre côté du fleuve, autour du palais impérialappelée jadis la Cité Pourpre interdite ( Tu Cam Thanh ), formidable construction carrée avec un mur d'enceinte encore en bon état percé de poternes aux quatre points cardinaux. A l'intérieur de l'enceinte, s'étendaient des cours, de jardins avec les célèbres frangipaniers dont chaque année les fleurs poussent avant les feuilles et dont le parfum entêtant se répand fort loin, les multiples bâtiments d'administration, la résidence de l'Empereur, celles des courtisans, des fonctionnaires, des femmes, un ensemble de constructions enchevêtrées, superposées et dont la visite était interdite en principe.


         Lorsqu'on pénètre dans la Citadelle par la Porte du Midi, ( Ngo Monh ) celle qui donne vers le fleuve, on longe l'Etang des Eaux Dorées puis on franchit le Portique de Bronze qui mène à l'Esplanade des Grandes Salutations devant le Palais de l'Harmonie Suprême ( Thai Hoa ). Les hôtes d'honneur sont reçus au Palais des Audiences qui date de 1811 et peuvent visiter le Temple des neufs seigneurs Nguyen, le Temple de la Résurrection, le Palais de la Longue Sécuritéle palais de Long An (le dragon qui dort) et une foule d'autres pavillons dont une partie avait malheureusement disparu.


         Lors de la retraite de comités Viet Minh, les troupes de Ho chi Minh avaient incendié une partie des bâtiments. Des trésors inestimables avaient disparu dont les fameux rouleaux impériaux qui contenaient les annales des empereurs d'Annam peints sur des feuilles d'or pur, une collection fabuleuse de jades et de sculptures en ivoire et la célèbre série des vases dits 'bleus de Hué' datant de l'époque Ming.


         Autour du palais se blottissait la ville annamite avec ses marchés, ses maisons familiales entourées de haies comme dans les villages, mais aussi des rues entières d'aspect plus moderne avec des maisons mitoyennes et de nombreux commerces dans le faubourgs de Huong Giang et Dieû Dé..

         Autrefois, la ville capitale ( Kinh Thanh ) était entourée d'un enceinte fortifiée de 11 km de pourtour, en briques et en pierres, de près de 20 m de large et 7m de haut, hérissée de bastions et de portes fortifiées.


         Le passage d'une rive à l'autre se faisait en sampan, le pont Clémenceau dynamité par les japonais se trouvant au fond de l'eau. Les sampans sont propulsés par une rame unique placée à l'arrière que le batelier déplace dans un curieux mouvement en forme de huit, avec une rotation de la pelle. Le trajet durait exactement le temps de fumer une cigarette. Des 'pousse-pousse' recueillaient les voyageurs à la descente de la barque et les emmenaient à destination. Cette appellation de 'pousse-pousse' est d'ailleurs totalement saugrenue puisque c'est en fait une traction avant, le moteur humain se trouvant entre les brancards. Le panier se trouve légèrement en arrière de l'axe des roues, et le coolie qui s'appuie du coude gauche sur le montant s'en trouve allégé d'autant.


         Chaque matin, l'officier de jour distribuait les tâches. Les GMC de la deuxième compagnie embarquaient le matériel: ravitaillement, munitions, sacs de ciment, éléments de ponts, qui avaient été débarqués la veille par les GMC de la première compagnie en provenance de Tourane. Puis des petits convois s'organisaient allant vers le nord dans la direction de Quang Tri.

         Petit Louis demanda naïvement au lieutenant Delay:

         " Pourquoi les camions de la première compagnie ne font-ils pas dix kilomètres de plus pour livrer le matériel. Ca gagnerait du temps et les types ne se crèveraient pas a faire deux transbordements ?"

         " La route de Tourane à Hué, c'est le secteur de Tourane donc celui de la première compagnie. Le nord c'est le secteur de Hué donc le nôtre. Vu ?"

         Petit Louis voyait, mais ne comprenait pas. D'ailleurs il s'en foutait complètement. Son job c'était la radio et l'armement. La compagnie avait une dotation de deux BC610* sur les command-car et 12 BC1000*. Chaque convoi en emmenait deux, un en tête et l'autre en queue afin de garder la liaison. L'entretien était une sinécure car il était interdit d'y toucher à l'échelon compagnie. Au moindre pépin Petit Louis devait rentrer le poste au service du Génie qui assurait les réparations. Il lui suffisait de vérifier les piles avant chaque départ, de compter les micros et les casques HS30. Mais comme il disposait de tout un lot de manuels techniques US, il pouvait au moins apprendre en théorie ce qu'il ne pouvait appliquer par la pratique.


         Les fusils MAS36 lui donnaient plus de souci.


         Ibanez déposa les deux moitiés d'un fusil sur la table:

         " Une bonne arme ce MAS 36, précis et tout, mais il rouille ! pas prévu pour les pays tropicaux. Regarde la crosse, elle s'arrête au niveau de la boîte de culasse. Quand tu t'en sers normalement, je veux dire quand tu enfonces un piquet de tente ou que tu tapes sur le crâne d'un type, ça casse. T'as déjà essayé d'ouvrir une boîte de conserve avec la baïonnette ? donne-moi un Mauser ou un Springfield ."


         Quand au PM38 qui équipait les sous-offs, cela ressemblait à ce qu'on trouve dans les pochettes-surprises.


         " Mon capitaine, les hommes n'ont aucune confiance dans ce PM et ils ont raison." se plaignait Petit Louis.

         " Je vous parie que je tire à bout portant entre les yeux d'un buffle et qu'il s'en sort avec une migraine" Petit Louis était sûr de son fait, il avait déjà essayé.

         " Bourgain vous exagérez, c'est quand même du 7.65 long..."

         " Mon capitaine on fait l'essai quand vous voulez, il y a un buffle à la cuisine qui a été renversé par un camion. Il a seulement une patte cassée."


         Sceptique, le capitaine descendit à la cuisine en compagnie de Petit Louis bientôt suivi d'une foule de badauds friands de nouveauté.

         " C'est Bourgain qui a trouvé un nouveau truc pour buter un buffle!"

         Petit Louis prit son PM, ôta le chargeur, arma la culasse et avec les doigts introduisit une cartouche dans la chambre.

         " Attention aux ricochets !" Il plaça le bout du canon sur le front du buffle entre les deux cornes là où c'est le plus épais et appuya sur le détente. Sous le choc le buffle secoua la tête et regarda bêtement l'assistance. Un filet de sang coulait le long de son museau.

         " Maintenant regardez " et il sortit de dessous sa veste un Colt 45 qu'il avait libéré deux jours plus tôt lors d'une visite au magasin de la Légion.

         Il mit le canon du pistolet quelques centimètres plus bas qu'auparavant. Boum ! le buffle s'écroula comme une masse, foudroyé.

         " Vous voyez la différence mon capitaine ?"

         " D'accord! mais la dotation prévoit des PM38 et vous n'êtes pas là pour faire la guerre ou abattre du bétail mais pour conduire des camions."

         Et le capitaine remonta dans son bureau. Petit Louis continua le débouchage des canons de PM obturés par des balles qui s'étaient arrêtées en chemin et à entretenir le matériel de communications.


         Pour les unités combattantes c'était plus grave. On y trouvait de tout, des Mausers, des 303, des fusils japonais, des M1 et M3 américains calibre 30; il y avait même un gus qui s'est promené plus d'un an avec un Lebel et 3 cartouches 8 mm. Il n'osait pas les tirer, car il se serait retrouvé avec sa relique inutilisable, il gardait ses munitions probablement périmées dans le cas où...Une inspection d'armes ressemblait à une visite guidée au musée de l'armée.


         La Légion disposait de quelques éléments blindés: des chars américains M8, des half-tracks, ces engins hybrides avec des roues à l'avant et des chenilles à l'arrière, des Coventry anglais montés sur quatre grosses roues à pneus pleins. Il y avait deux tanks Sherman à Tourane mais ils ne pouvaient pas sortir de la ville, ils étaient trop lourds pour les ponts .


         L'approvisionnement de 'l'ordinaire ' c'est à dire ce que l'on sert sur les tables du réfectoire réservé à la troupe était pire encore que l'armement. Durant les premier mois par exemple, le pain était fabriqué en France, il arrivait par bateau, et lorsqu'on coupait une boule en deux elle était verte, moisie à coeur.

         Des boîtes de 'singe' le boeuf en conserve portaient des dates allant de 1932 à 1939; au cours des âges elles avaient pris une allure suspecte de ballons de rugby. Un coup d’ouvre-boîte dégageait des nuages méphitiques qui faisaient reculer les plus affamés. Il fallait se contenter des rations, de poisson pêché à la grenade et de riz récupéré dans les villages.


         Un moment les rations K américaines qui offrent certains avantages, avaient été remplacées par des rations que les Anglais destinaient aux Ghurkas. Ceux qui ont eu l'occasion d'apprécier les talents culinaires des britishs, pourront se faire une idée de ce que cela peut donner quand nos voisins font de la tambouille pour les bougnouls: c'est absolument imbouffable. Les hommes prenaient dans les boîte le thé au lait en poudre et jetaient le reste. Ceux qui essayèrent l'espèce de pâte à papier marquée 'Chicken with rice and curry sauce' ne s'y aventurèrent jamais une seconde fois.

         D'abord ça n'avait aucun goût...puis l'incendie se déclarait, l'imprudent, les yeux pleins de larmes, les badigoinces en fusion, la langue transformée en tapis brosse, éclusait des litres de thé pour éteindre le feu.


         En convoi, un buffle qui paissait tranquillement se retrouvait vingt minutes plus tard dans les gamelles. Abattu à la 12.7, dépecé à la machette, découpé en tranches et cuit dans des poêles à frire confectionnées avec les deux moitiés d'un jerrycan découpé au chalumeau, le bovidé arrivait dans l'assiette tellement frais que le morceau avait un tressaillement quand on y piquait la fourchette.


         Pour le pinard indispensable au bon fonctionnement de l'armée française, un chimiste génial avait trouvé une solution qui réduisait les frais de transport. En métropole le vin était traité, une grande partie de l'eau était éliminée et il restait un liquide épais d'un brun rougeâtre qu'on appelait le 'Vinogel'. A destination il suffisait d'ajouter trois fois son volume d'eau pour récupérer le liquide initial ou presque. La base de départ étant un infâme picrate* algérien, l'eau ajoutée non bouillie bien souvent et ramassée n'importe où par des gars de l'Intendance peu scrupuleux, le résultat se révélait un breuvage infect qui ruinait les estomacs et provoquait parfois la dysenterie amibienne. C'était tellement acide que le liquide moussait quand on le versait dansun quart en aluminium propre, c'est pourquoi les hommes laissaient se culotter leur récipient, la croûte de tartrates et de tanin protégeait le métal et évitait les gaz.


         Le mess de sous-offs avait des menus plus acceptables, le tarif des repas permettait des achats de légumes et de viande au marché local, ce qui assurait une plus grande variété. Quant aux repas des officiers, cela restait le mystère, les hommes employés comme serveurs se montraient d'une grande discrétion.


         Petit Louis s'était rabattu sur le thé c'était sans risque à condition de le faire soi-même et de bien faire bouillir l'eau. A midi, comme il faisait chaud, il se contentait souvent d'une salade de fruits: on pouvait avoir deux gros ananas et une main de bananes en échange d'un paquet de cigarettes. Les petits citrons verts relevaient le mélange il suffisait de ne pas laver les fruits avec n'importe quelle eau et de les éplucher en prenant de précautions.


         Au bout de quelques mois presque tous les hommes souffraient de dartres et de Hongkong foot. Les affections de la peau se déclaraient surtout en opération ou pendant les convois de longue durée alors qu'il devenait impossible de porter du linge propre.


         L'alcoolisme faisait aussi des ravages. Les hommes étaient souvent déshydratés: dans ce climat chaud et saturé d'humidité, la sueur ruisselait sans rafraîchir et les sels minéraux étaient éliminés plus vite qu'on ne pouvait les récupérer par l'alimentation. L'Intendance distribuait du tafia, une sorte rhum qui faisait environ 60°. Petit Louis s'en servait dans son briquet à la place d'essence, ça brûlait presque aussi bien et le goût de la pipe s'améliorait à l'allumage. On imagine ce que cela peut produire dans un tube digestif. Les anciens en descendaient un petit verre chaque matin à jeun avant le petit déjeuner, ils appelaient cela 'tuer le ver'. Il est possible que cela soit efficace contre le parasites intestinaux, mais à trente ans, ils avaient l'air de petits vieux, le teint grisâtre, les yeux injectés de sang et les mains tremblotantes. Cela devait aussi détruire le cerveau, mais comme il n'en faisaient pas tellement usage, personne ne pouvait s'en apercevoir.


         Pour les distractions c'était bien simple, il n'y avait rien de prévu. De l'autre côté du fleuve un cinéma local projetait des films chinois en chinois. Les hommes s'en seraient contenté faute de mieux mais l'accès en avait interdit depuis que des plaisantins avaient trouvé trop horrible la tête du méchant et avaient criblé l'écran de balles incendiaires. Ils avaient failli incinérer tout le quartier.


         Le soir les types tapaient le carton à la lueur falote des lampes à huile. Après quelques mois les cartes tripotées jour après jour par les paluches* graisseuses de chauffeurs présentaient des faces noirâtres et presque illisibles ce qui amenait des contestations sans fin.

         Faute de trouver des partenaires au poker, tout le monde avait fini par comprendre, le Jockey s'était mis à la lecture. Il avait dégotté un exemplaire crasseux du 'Juif errant' d'Eugène Sue, et le lut pendant des mois d'affilée. Le malheureux n'arriva jamais à s'y retrouver dans l'histoire inextricable de cet énorme bouquin. Le numéro des pages avaient disparu des coins écornés , le brochage avait sauté et des farceurs lui avaient mélangé les chapitre. Avec stupeur, il retrouvait en pleine forme un personnage qu'il croyait exterminé depuis cinquante pages . Il reprenait au début, mais ça changeait tout le temps et il s'y perdait complètement.


         Le courrier et les colis familiaux arrivaient mal ou pas du tout, le chemin était long et les rapaces si nombreux. La Croix Rouge et le Service Social aux Armées devaient ignorer l'existence du Corps Expéditionnaire car personne n'en entendit parler pendant les premières années. Peut-être leur activité était-elle limitée aux Etats Majors de Saigon et de Dalat, il y avait tellement de monde là bas... de quoi s'occuper à plein temps !


         L'entretien des véhicules posait des casse-tête sans fin au chef Courivault. Le pièces détachées manquaient, un joint de culasse claqué entraînait souvent l'immobilisation d'un camion pendant plusieurs semaines, il fallait avoir recours à la fauche ou au système D.

         Pendant des mois des camions roulèrent avec du lait de noix de coco dans les freins en guise d'huile Lookheed. Le liquide n'endommageait pas les coupelles et ne faisait pas rouiller les cylindres, mais se mettait à fermenter après quelque temps. Il fallait purger les circuits de freins toutes les semaines. De nouvelles membranes de pompes à essence étaient découpées dans le pan d'un imperméable qu'on sacrifiait pour l'occasion. 

         Et pourtant, ça roulait...


         En ce mois d'avril 47, des groupes Viêt-minh grenouillaient* dans la région et toute communication était impossible avec le nord du pays. Les opérations en cours s'efforçaient de nettoyer le terrain entre Hué et Quang Tri à 65 Km plus au nord et où les Viets s'étaient retranchés dans les maisons en dur et dans le fort chinois, sorte de bastille moyenâgeuses aux murailles épaisses de plusieurs mètres.

         Il fallait éviter à tout prix éviter que les Viets puissent avoir l'occasion de se livrer à des destructions systématiques comme ils l'avaient fait lors de la prise de la Citadelle de Hué.


         Pour la première fois, un convoi devait emmener une compagnie de Légion jusqu'aux abords de la ville, un assaut général était prévu pour la journée. Au briefing les cadres du 503 avaient reçu l'ordre d'appuyer la Légion avec leurs armes automatiques. On avait donc embarqué les huit 12.7 et tous les F.M..

         Tôt le matin, une compagnie du 2ème REP* avait déjà nettoyé le quartier sud mais se trouvait accrochée dans une rue transversale, deux nids de mitrailleuses bloquaient le carrefour sur la RC1 et prenaient la rue en enfilade; les Viets s'étaient retranchés de part et d'autre dans des magasins qui formaient l'angle. Pas question de les déloger au mortier ou au lance-flammes à cause des ordres stricts : infliger aux habitations un minimum de dégâts.


         Les deux GMC de Petit Louis avaient progressé au plus près, juste au bout de la rue, l'adjudant de Légion fit descendre sa section et demanda à Leydet, le mitrailleur de couvrir la droite afin d'empêcher les Viets de déborder par le terrain vague, puis après avoir déployé ses hommes dans la ruelle il dit à Petit Louis:

         " Vous voyez, le bout de la rue tourne légèrement, je vais pouvoir la franchir à côté du dépôt de riz avec deux types. On va grimper sur les toits et suivre la rue par le haut. Quand on sera juste au-dessus de la mitrailleuse on avisera. Mais il nous faut quelqu'un pour nous couvrir ."

         Petit Louis avait pigé. 

         " D'accord, je prends un F.M. et je vous suis, je resterai sur le coin."

         Ce fut un jeu d'escalader les sacs de riz et de passer sur le toit en terrasse. De là les 3 légionnaires se faufilèrent de maison en maison dans la direction du carrefour. Petit Louis suivait, leur tournant le dos prêt à décourager toute invasion des hauteurs.

         Le petit groupe était arrivé au but, accroupi derrière le parapet. L'adjudant fit signe à Petit Louis de les rejoindre.

         Une trappe ouverte donnait sur une échelle qui menait au premier étage, par la trappe on distinguait une volée de marches dans le coin. En dessous on entendait les Viets qui discutaient entre les rafales de mitrailleuse.

         L'adjudant chuchota:

         " Restez avec Schulz, mettez votre F.M. sur le bord et empêchez les Viets de grimper l'escalier. Faites gaffe, je vais descendre l'échelle avec Rudi et on va les grenader par le trou."

         Avec d'infinies précautions, les deux hommes, en chaussettes, se laissèrent glisser le long de l'échelle et s'accroupirent dans la pénombre. Avec intérêt Petit Louis regarda l'adjudant préparer une gammon* en bourrant de plastic la jupe en serge de la grenade, puis il commença à s'inquiéter en voyant le dosage.

         " Nom de Dieu, il va pulvériser la baraque ! ".

         Il rentra la tête en voyant le mouvement du bras qui projetait l'engin dans la cage d'escalier. Nettement il entendit le bruit de la grenade qui tombait sur une marche puis un soubresaut du toit le projeta cinquante centimètres en l'air. Il retomba sur le dos, passa à travers les lattes, dégringola un étage avec une pluie de débris, puis le plancher du premier étage s'effondra et il se retrouva au rez-de-chaussée avec les trois légionnaires miraculeusement indemnes.

         On aurait pu faire passer un Sherman par le trou qui s'était ouvert dans la façade, quant aux Viets, ils avaient été transformés en peinture murale.


         La nuit suivante une section de la Légion s'introduisit dans le Fort Chinois par les égouts. Il nettoyèrent les lieux au couteau de tranchée, la route du nord, la RC1 était ouverte.



suite : (11) Centre Annam

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