CENTRE ANNAM ETE 47
Une des préoccupations majeures du troufion moyen en Indochine, outre la bouffe, le pinard et la solde, était la visite régulière au BMC*. L'Union Corse avait mis la main sur ce réseau de distribution sous la tutelle du proxénète en chef: le Service Social de l'armée.
A Hué, l'accès au bordel, qui s'érigeait au bord de la Rivière des Parfums justifiant ainsi parfaitement son nom, s'échelonnait suivant les jours de la semaine successivement aux diverses unités de la capitale. Le dimanche restait consacré aux travaux de ravalement. Le mardi était le jour de la Légion.
Il advint qu'un certain mardi presque tous les légionnaires crapahutaient* dans la brousse à la recherche de quelques Viets égarés par là. Afin d'éviter au personnel de la maison un manque à gagner certain, la direction du claque affecta ce mardi au paras. Ces choses là se savent vite et, en fin d'après-midi, des files de bérets rouges convergèrent vers les lieux hospitaliers.
Or l'opération de ratissage se termina bien plus tôt que prévu, le bataillon de légionnaires rentra au bercail de bonne heure et, à peine débarrassés de leur barda, les julots se ruèrent en masse vers leur distraction préférée. Lorsqu'il trouvèrent la place prise par d'autres, les choses tournèrent tout de suite à l'aigre. Le légionnaire le plus rapide à la course se fit éjecter avec une double ration de bosses et ses camarades entreprirent un siège en règle de l'établissement.
Ce jour-là justement le 503 était d'intervention. L'officier de jour reçut un coup de téléphone affolé:
" Faites engager deux sections, le bordel est attaqué.."
Aussitôt prévenus, Petit Louis et Poulain firent monter leurs sections dans deux GMC à tourelle et prirent la direction du fleuve.
Ca pétaradait dur dans le bosquet qui entourait la maison. Les légionnaires avançaient d'arbre en arbre en larguant des rafales dans les fenêtres. Les paras ripostaient planqués derrière les matelas qu'il avaient empruntés aux pensionnaires.
Le lieutenant Giganti se gratta la tête.
" On ne peut quand même pas tirer dans le tas. Bourgain, prenez la 12.7 et flanquez-leur la pétoche*."
Petit Louis grimpa dans la tourelle, fit tourner la mitrailleuse et commença à faire des copeaux. Les légionnaires s'aplatirent et continuèrent leur guéguerre. Match nul.
" Qu'est ce qu'on fait mon lieutenant. ? "
En guise de réponse, deux chars M24*, tournèrent le coin de la rue. Un coup de canon à mitraille pulvérisa une masse de branchages au-dessus des têtes. Un officier sortit de la tourelle et gueula: " A moi la Légion !" ce qui mit fin aux hostilités.
Les deux sections d'intervention expulsèrent les assiégés; le patron, un Corse ,se lamentait:
" Vous avez vu...ils ont viré tous mes carreaux, qui va payer la casse ? et mes matelas sont foutus..."
Giganti le toisa :
" Vous ferez des bénéfices moins monstrueux ce mois-ci, voilà tout. Si vous avez des réclamations à formuler, adressez-vous au bureau de la Place."
Et, méprisant, à son compatriote:
" Dans votre profession, il faut s'attendre au pire !"
Poulain souffla à Petit Louis en retournant aux camions:
" Giganti n'a jamais pu blairer les macs, surtout les corses, il trouve que ça salope son image de marque."
Les Viets ne se contentaient pas de regarder les troupiers s'entre-tuer, ils leur donnaient parfois un sérieux coup de main.
Un dimanche de décembre 1947, Petit Louis conduisait un convoi de quelques GMC de Hué à Quang Tri, 64 km d'une route parcourue plusieurs fois par semaine, la routine. De dix en dix kilomètres, les camions passaient le long de petits postes échelonnés le long du parcours et baptisés du fait de leur position : PK11, PK23, PK32...( Point Kilométrique )
Ces postes étaient constitués de quelques paillotes entourées d'un double mur de rondins, entre lesquels de la terre damée assuraient une protection contre les armes légères; un réseau de barbelés et un champ de mines protégeait le tout. Ils étaient occupés en général par une petite garnison d'une vingtaine de supplétifs* vietnamiens commandée par deux gendarmes ou un sous-off de l'armée régulière. On ne s'étonnera pas de ces dispositions particulières si l'on sait qu'un sergent-chef de la colo suffit en général pour guider une vingtaine de pinpins alors que les gendarmes vont toujours par paire comme les ...
Un mirador en bambous permettait à un guetteur de voir au loin arriver les nuisibles.
Sur le trajet du retour, vers midi, Petit Louis eut soudain l'impression qu'il y avait quelque chose de changé dans le paysage. Une rafale de PM tirée en l'air fit stopper le convoi.
" Dis donc " fit-il au caporal adjoint "il n'y avait pas un poste sur la crête quand nous sommes passés ce matin ? "
Cholet examina le terrain.
" Nom de Dieu, PK45 s'est fait ratatiner"
A la jumelle on voyait comme une grande tache de pelade au milieu des herbes.
" Plus rien..." constata Petit Louis " plus de paillotes, plus de murs, plus de barbelés...qu'est-ce qui s'est passé ? "
Par radio il signala le phénomène à l'escadron et reçut l'ordre d'aller voir de plus près.
" La 12.7 en tête, Lavan et Rouanet en éclaireurs sur les bas-côtés, faites gaffe aux mines. Les autres camions suivent ,50 mètres de distance. Et on y va mollo ! "
Ils arrivèrent sans encombres au sommet de la pente. Du poste il ne restait que des trous et quelques tas de terre.
" C'est pas vrai ...à combien ils étaient pour déménager, cinquante mille ?"
" Margis ! il y a un gus dans le ruisseau ".
" Ne tirez pas, laissez venir."
Le type se hissa sur la route, à poil, avec seulement une serviette autour des reins.<
" Je suis le chef de poste. J'étais allé me baigner au trou d'eau et j'ai vu un tas de Viets qui sortaient du bois. Je me suis planqué et ils sont repartis en emmenant tout le bordel. J'ai enterré le F.M.."
" Non mais ,vous rigolez ? " Petit Louis n'en croyait pas ses oreilles.
" Et vos supplétifs ? ils n'ont pas tiré dessus ?"
" Ces salauds leur ont donné un coup de main, ils ont démonté les guitounes et les murs et ils ont même emporté les troncs. Ils ont tout déminé et sont partis avec les charges. Pourtant j'avais tout piégé moi-même."
" Ah oui ? " ricana Petit Louis " du beau boulot, vous allez pouvoir rempiler comme deuxième classe. Vos putains de mines on va les retrouver sous les roues de nos camions un de ces quatre matins. Chaque fois que quelqu'un va sauter, on pensera à vous. Grimpez ! ".
On alla chercher le F.M. enfoui dans la vase du trou d'eau et Petit Louis fit remonter tout son monde dans les camions. Du bras il fit un moulinet au dessus de sa tête.
" On rentre."
Quelques semaines plus tard, Petit Louis se retrouvait à PK34, au poste de Phu Trach. A mi-chemin entre Hue et Quang Tri, PK34 occupait une position stratégique sur un éperon rocheux. D'un côté une falaise presque verticale descendait jusque la rivière. Derrière, une pente plus douce permettait la surveillance de la plaine, de la lagune à la forêt.
Malheureusement une bizarrerie géographique de l'endroit rendait les liaison radio très difficiles, le signal ne passait pas. Avec un BC 342 on n'entendait même pas Hué.
" Bourgain, vous allez voir ce qui cloche, prenez le matériel qu'il faut mais dans 3 jours je veux une liaison 5 sur 5."
Le lieutenant qui commandait le poste, un ancien sorti du rang avait fait la ligne Maginot et se voulait spécialiste des fortifications. Sur son piton, il avait fait construire un véritable bunker en ne ménageant pas le béton; en guise de ferraillage il avait employé du rail de chemin de fer. Autant dire que son fortin était du genre monobloc ultra-costaud.
Une meurtrière dominait la rivière, de l'autre côté deux mitrailleuses de 30 pouvaient balayer la plaine. La fermeture du blockhaus était assurée par une trappe blindée empruntée à un char Churchill.
" C'est vous le spécialiste radio ? .Venez je vais vous montrer les lieux." Bien sûr, la première chose qu'il fit visiter fut la fameuse casemate.
" A vingt là-dedans, c'est un peu juste" concéda le bâtisseur "mais il vaut mieux être un peu serré et à l'abri qu'au large avec une balle dans le citron."
Petit Louis approuva.
Les jours suivants il érigea des antennes, installa des contrepoids sur le sol fit des essais avec le WS19* qui équipait les lieux. C'est tout juste si à trente kilomètres on pouvait le capter en graphie. Puis il brancha le BC610 de son 4x4 radio. Avec 100 watts antenne c'était à peine mieux. Côté réception rien ne passait.
Le surlendemain, un officier du Génie, qui commandait l'ouverture de route donna son avis:
" A mon idée, vous êtes sur une montagne de minerai de fer, le seul moyen est de déménager."
Sur ces entrefaites, une patrouille commandée par un des deux sous-offs du poste revint après une visite au village voisin, à la limite de la zone suspecte. Il y avait eu des échanges de coups de feu, un des supplétifs avait une balle dans la cuisse, mais ils ramenaient deux prisonniers dont un gravement blessé, il avait un vilain trou dans la poitrine. L'infirmier soigna les deux hommes de son mieux, il faudrait attendre le lendemain pour les évacuer sur Quang Tri. Quelques heures plus tard le prisonnier mourait, il avait reçu une piqûre de morphine pour lui éviter de souffrir trop, c'est tout ce qu'on pouvait faire pour lui.
Le soir au moment du dîner, Petit Louis ne se sentait pas très bien, un peu de palu sans doute, il se contenta d'une tranche d'ananas, avala une pilule et alla se coucher. Les autres avaient au menu du riz, des patates douces et une tranche de foie.
Le matin ça allait mieux, il buvait son café quand il vit le lieutenant qui sortait de la paillote qui servait de cuisine, il était livide. Petit Louis posa sa tasse.
" Qu'est-ce qu'il y a, mon lieutenant, vous êtes malade ?"
" Venez voir "
Il y avait un foie sur la table, dans un panier, proprement disposé sur une serviette, il en manquait un bon morceau, un foie de porc à première vue.
" Oui et alors ? "
" Demandez donc au cuisinier où il a trouvé ce foie ? "
Tout à coup Petit Louis fit le rapprochement. Non ce n'était pas possible...
Le cuisinier était un Muong* qui ne comprenait que quelques mots de français et parlait assez mal vietnamien mais petit Louis finit par comprendre, il n'y avait pas d'erreur possible.
" Mon lieutenant, je suis désolé, c'est bien ce que vous pensiez, il vous a servi un tranche de foie et ça venait du prisonnier qui est mort hier après midi."
Le lieutenant se laissa tomber sur un tabouret la tête entre les mains.
" Bourgain ! il faut absolument que cela reste entre nous, bon Dieu si l'affaire s'ébruitait... Bourgain, je compte sur vous pour.."
" Qu'est-ce qui se passe ? " Les deux sous-offs se tenaient à l'entrée de la cuisine. L'un d'eux regarda le lieutenant, le foie sur la table ...il n'y avait pas besoin de lui faire un dessin, il devint grisâtre tout d'un coup, recula d'un pas et se mit à hoqueter bruyamment. L'autre tenait mieux le coup, pas très frais sans doute, mais encore solide.
" Allez viens, tu vas prendre une tasse de café avec un peu de tafia, ça ira mieux après."
Son camarade plié en deux fit non de la tête mais il finit par le suivre.
" Mon lieutenant " dit Petit Louis " je vais aller enterrer discrètement le Viet avec une équipe, on va emballer le corps dans un sac de couchage, les supplétifs ne verront pas les dégâts, s'il y a du sang ils penseront que c'est sa blessures. Les autres ne diront rien pour le moment, plus tard, personne ne voudra les croire."
Quand le convoi passa, il fallut évacuer le sous-off avec le blessé à la cuisse, il avait une forte fièvre et délirait.
La plaine côtière dans cette région de l'Annam se réduit à une étroite bande de rizières, encadrées par la mer à l'est et les premiers contreforts de la Cordillère à l'ouest. La forêt commence à certains endroits à quinze kilomètres de la plage.
Une nuit Petit Louis fut réveillé par une rumeur sourde qui venait du nord. Quand il sortit aux nouvelles tout le camp était sur le pied de guerre. Le lieutenant scrutait la nuit du haut du mirador. Il alla le rejoindre.
" Qu'est-ce que c'est mon lieutenant ?"
" Je voudrais bien le savoir. On ne voit rien avec les projecteurs. Ca doit se passer derrière la crête. J'enverrais bien une patrouille, mais j'ai peur d'affaiblir le dispositif pendant la nuit; on va laisser venir."
Le bruit était indistinct et ne semblait pas vouloir se rapprocher. Il s'atténua vers une heure du matin mais reprit peu après jusqu'à l'aube.
Le jour venu, il regardèrent passer les éléments blindés de la Légion qui faisaient l'ouverture de route et ils eurent la surprise de les voir repasser un moment plus tard. D'ordinaire, le retour ne s'effectuait qu'en fin de matinée. L'officier qui commandait le convoi s'arrêta un moment.
" La route est coupée à deux kilomètres au nord, tout le terrain est défoncé, comme aplati par une colonne de chars. Les véhicules ne peuvent plus passer. Vous feriez bien d'aller voir. Vous n'avez rien entendu cette nuit des camions, des blindés ? "
" On a entendu du bruit, mais ce n'était pas des moteurs, nous ne sommes pas parvenus à distinguer nettement." répondit le lieutenant du poste.<" Nous allons faire une patrouille sur place. Vous n'avez pas vu de Viets ?"
" Non, et le village après la coupure semble normal."
" Bon ! on y va."
Le lieutenant pris la tête du détachement d'un dizaine d'hommes, Petit Louis emboîta le pas et l'autre sous-off resta sur place pour garder les lieux.
Parvenus au sommet de la crête, un kilomètre et demi plus au nord, ils s'arrêtèrent stupéfaits: une sorte d'autoroute coupait la plaine d'ouest en est. Partant de la forêt un bande de destruction traversait les rizières, le talus de l'ancien chemin de fer, la route, et continuait de l'autre côté, comme un cicatrice énorme d'un trentaine de mètres de large. L'eau avait recouvert le fossé par endroits. On aurait dit qu'un gigantesque soc de charrue avait labouré le paysage.
" Nom de Dieu !" dit le lieutenant " Qu'est-ce qui a pu se passer ?"
" Eléphants ." dit un caporal indigène.
" Quoi ? " protesta le lieutenant. " Il n'y a pas d'éléphants dans la région. Ils sont au Laos ou au Cambodge, il n'ont quand même pas pu traverser la montagne et la forêt ! "
Mais l'autre insistait. Il parla des légendes qui racontent que parfois, tous les cinquante ou cent ans peut-être, des hordes d'éléphants se rassemblent, font des centaines de kilomètres et traversent la plaine pour aller prendre un bain de mer.
L'évidence était là: les traces de pieds, les tas de déjections, les rizières piétinées, la route détruite. Combien étaient-ils ? des centaines, des milliers ? Leur passage dans les deux sens avait duré toute la nuit.<
Quelques jours plus tard les partisans de l'oncle Ho apportèrent leur solution au problème des communications radio.
Tout un chi doï* s'abattit sur le poste au milieu de la nuit. Il pleuvait à verse, les projecteurs furent dégommés les uns après les autres. Les Viets franchirent les champ de mines en les faisant sauter de la manière habituelle, les premiers rangs piétinaient le terrain et s'envoyaient en l'air, les suivants avançaient d'un cran et se retrouvant en tête pour la rangée de mines suivante. Quand ils en furent aux barbelés, le lieutenant fit rentrer tout le monde dans le blockhaus.
Petit Louis avait bien occupé son temps. Il avait placé une mine antichar sous le 4x4 avec un détonateur électrique sur le contact, plus un fil de traction entortillé autour d'un axe de roue. Une autre mine calait le WS19.
Les heures suivantes furent fort déplaisantes, agrémentées seulement de deux explosions qui firent tomber la poussière du plafond. Les Viets avaient trouvé le 4x4 et le poste de radio. Après quoi ils essayèrent tous les vieux trucs. Ils allumèrent du feu pour enfumer le camp retranché, firent exploser des charges devant les embrasures dont les volets avaient été fermés, attaquèrent la porte à coup de masse, creusèrent comme des taupes pour essayer de faire basculer le bloc de béton dans le ravin, le tout en pure perte.
Au petit jour, deux A26* arrosèrent le poste et les environs d'un tapis de bombes de 25 livres et les Viets regagnèrent la forêt en emportant leurs morts et leurs blessés.
Le poste ne fut pas reconstruit et Petit Louis passa les jours suivant à rédiger des rapports pour tenter d'expliquer la perte du matériel qui lui avait été confié par la Nation. Il était revenu en slip.
Il reprit ensuite son travail de camionneur. C'était souvent monotone, quand tout allait bien mais parfois un transport de routine s'agrémentait de péripéties diverses quand les Viets faisaient preuve d'initiative.
Les chauffeurs redoutaient le moment où deux véhicules se croisaient sur la route étroite, il fallait serrer le bord au plus près et rouler dans l'herbe. Des maniaques enterraient des bambous taillés en pointe et durcis au feu, quarante centimètres dans le sol et une lame acérée qui dépassait . Ca ne coûtait pas cher et ça découpait les pneus épais en lanières. Les aide-chauffeurs passaient leur temps à démonter et à remonter les roues et la moyenne horaire dégringolait.
En août la situations se stabilisa peu à peu, le commerce reprenait, les routes et les ouvrages d'art étaient réparés, la plupart du temps avec des moyens de fortune en attendant la reconstruction définitive.
Les quelques véhicules civils qui restaient après la démolition systématique opérée par les Japonais étaient d'infâmes reliques du passé extraits des parcs des casseurs et qui n'arrivaient à reprendre la route que grâce à l'ingéniosité de leurs propriétaires.
Il n'était pas rare de voir sur le bas-côté de la route un camion avec le capot levé et le moteur complètement démonté sur une bâche. Une bielle coulée se réparait sur le terrain, le mécano d'occasion faisait fondre du régule* de récupération dans une boîte de conserve,, versait le liquide sur la partie endommagée, puis patiemment à la lime et au grattoir, refaisait le coussinet. Pour l'ajustage, les parties en contact étaient enduits de craie, la bielle était remontée provisoirement, le mécano faisait tourner à la main à sec, redémontait, regardait les points durs et recommençait la rectification.
Certains véhicules roulaient sans radiateur ni pompe à eau. Un aide, juché sur le garde-boue avant, versait de l'eau dans le moteur par la partie supérieure au moyen d'un seau et d'un entonnoir. L'eau de refroidissement était recueillie dans un deuxième récipient accroché en dessous. Quand le seau du haut était vide, le gars faisait l'échange et ça repartait. Pour les pertes, facile, il suffisait de puiser à la rizière qui bordait la route.
Le transport des personnes se faisait dans de petits cars poussifs. La place manquant, les bagages et les marchandises s'entassaient à l'intérieur tandis que les passagers, eux, voyageaient debout sur des rebords en planches qui longeaient la carcasse, en se cramponnant à une grosse corde qui cerclait la carrosserie à la hauteur du toit.
De temps en temps, un voyageur délogé par un cahot plus violent ou par un virage inattendu, faisait une cabriole dans la poussière ou dans la boue suivant la saison et galopait derrière la voiture pour regagner sa place.
Le porte à porte se faisait en 'boîte d'allumette' sorte de charrette tirée par un poney thaï qui allait de village en village. Un grande partie du transport des victuailles se faisait à dos d'homme, à dos de femme plutôt, avec ces lourds plateaux pendus aux bouts d'un balancier. Les soldats s'amusaient souvent à relayer des porteurs mais ils s'apercevaient vite que cela nécessite toute une éducation. Il faut progresser la jambe tendue pour éviter les balancements qui déséquilibrent la charge; pour changer d'épaule on amorce une rotation lente puis d'un mouvement rapide on tourne le buste en sens contraire, le balancier pivote sur l'arrière du cou et se retrouve de l'autre côté. Les vietnamiennes transportaient ainsi leur poids de paddy sur vingt kilomètres jour après jours.
Les convois militaires Viets utilisaient le vélo. Le cadre était renforcé par des tubes de bambou, le pédalier supprimé, le guidon prolongé d'un côté par un tube en bambou muni d'un long câble de frein. La selle était remplacée par une poignée comme un manche de bêche. L'engin permettait de transporter sur le bât qui coiffait le cadre deux sac de riz de 75 kilos en parcourant cinquante kilomètres par jour. Le riz pouvait être remplacé par des obus de mortier, des caisse de munitions, des explosifs. Un bataillon pouvait ainsi disparaître d'une région et se retrouver 6 jours plus tard à 300 km de là avec armes et bagages en empruntant des pistes de cinquante centimètres de large par monts et par vaux invisibles en pleine forêt. A la moindre alerte les porteurs disparaissaient dans la multitude de trous individuels creusés patiemment le long de toutes les pistes.
Toute une série de relais d'alarme reliait les points du parcours: des obus d'artillerie récupérés non éclatés et vidés servaient de gongs. A peine la chasse avait-elle décollé qu'un signal se répercutait de colline en colline ; villageois et combattants étaient enfouis bien avant le survol des avions. Les quatre Spitfire* déclassés et les deux A26 qui constituaient les forces aériennes en Centre Annam restaient ainsi d'une inefficacité totale.
L'ingéniosité des artisans vietnamiens s'affirmait de bien des manières. Tout était récupéré: les vieux pneus pour faire des sandales, les douilles tirées pour reconstituer de nouvelles munitions, les rails de chemin de fer comme source d'acier pour les canons de fusil, les outils, les clous et même le fil de fer barbelé confectionné à la main.
Tout le monde connaît les 'Boules de Hué', ces sphères concentriques imbriquées l'une dans l'autre et taillées dans un bloc d'ivoire. L'artiste commence par creuser plusieurs trous qui vont presque jusqu'au centre, puis à l'aide d'un grattoir coudé il détache la première boule intérieure pleine qu'il cisèle et grave. Puis il passe à la seconde couche épaisse de quelques millimètres et la détache aussi. Les boules les plus belles comportent jusqu'à onze couches mobiles d'ivoire ornées de fleurs, d'oiseaux et de caractères chinois.
Lorsque la réfection de bâtiments du GT 503 fut entreprise, une fois les portes montées il fallut se rendre à l'évidence: il n'existait pas de poignées permettant d'actionner les serrures. Les tiges carrées furent forgées au garage à partir de barres de métal disponible mais les boutons restaient à trouver. Ce fut Rouannet qui apporta la solution.
" Je connais un type qui fait des objets au tour, il n'y a qu'à lui demander de faire les poignées de porte en bois dur."
" Parfait! " dit le capitaine Dessendre, " Allez chercher votre gars avec son tour."
Rouannet revint peu après avec un petit vieux qui portait sous le bras une brassée de bambous.
" C'est ça votre tourneur ? où est le tour ? " fit le capitaine qui suspectait une nouvelle fumisterie.
" Vous allez voir, il va le monter. Ce type est extraordinaire."
Le petit vieux commença à lier ses bambous. Il confectionna en un tournemain plusieurs X verticaux maintenus par des traverses, plaça un cylindre de bois dont une extrémité était creusée en cône et s'assit sur un bambou transversal devant le machin. Un ficelle était enroulée autour du cylindre et aboutissait à deux bambous posés sur le sol. Le gus appuyait sur la pédale de droite, le cylindre tournait dans un sens et la pédale de gauche se relevait; puis il appuyait sur celle de gauche et le cylindre tournait en sens inverse.
D'un coup de maillet le vieux enfonça un petit bloc de bois dans le cône et il se mit à l'attaquer avec une espèce de ciseau, un tranchant recourbé enfoncé dans un bambou coincé sous le bras. Ca faisait "Bzzz... Chhh... Bzzz...Chhh...Bzzz...Chhh..." les copeaux tombaient et la poignée prenait forme. Quand c'était terminé le tourneur retournait le bloc, coupait le téton et creusait un trou au centre. Puis il dégageait la pièce et formait le trou en carré avec un ciseau et un maillet, assis sur une natte en maintenant la poignée entre ses orteils.<
Après chaque opération le petit vieux s'interrompait, sortait sa pipe à eau et buvait une tasse de thé, il avait l'éternité devant lui.
" Ca n'avance pas vite..." grommela le capitaine en voyant que le spécialiste avait réussi à tourner deux poignées de porte en une journée.
" Y a pas le feu ! c'est comme ça que ces types travaillent, il ne faut pas les forcer, ça les perturbe. " expliqua Rouannet.
Les convois arrivaient maintenant jusque Dong Hoi. Sur une trentaine de kilomètres les camions quittaient la route dont des morceaux entiers manquaient, enlevés par des nuées de porteurs de panier qui durant la nuit enlevaient revêtement, cailloux, fondations et en dispersaient les débris sur des kilomètres carrés de rizière.<
Les camions empruntaient la voie de chemin de fer, ou ce qui en restait. Depuis longtemps les rails avaient disparus transformés en pioches, en couteaux, en clous par une population industrieuse, les traverses formaient les charpentes des maisons et il ne restait plus que le ballast.
Le passage répété des GMC avait creusé deux profondes ornières dans le cailloutis, le Dodge 4X4 dont l'empattement était un peu plus étroit roulait tantôt les roues droites dans le creux et les roues gauches sur la bosse, tantôt penchait de l'autre côté. Cela provoquait un mouvement de roulis continuel qui donnait le mal de mer.
Petit Louis assis sur le siège étroit boulonné à l'arrière du 4x4 se laissait ballotter au rythme du balancement perpétuel du camion. Il s'ennuyait...
Il décida pour passer le temps d'appeler le camion de tête et de faire un brin de causette. Il alluma l'émetteur, attendit un peu que les tubes chauffent et appuya sur la pédale du micro. Il y eut un grand éclair blanc. Petit Louis pensa:
" Un court-circuit ! " et il se retrouva contemplant le ciel gris couvert de nuages. Il était bien mais c'était mouillé partout.
Quand les copains le décollèrent de la boue de la rizière il avait encore le casque HS30 autour du cou.
" Ca va Bourgain ? rien de cassé ? "
Ca allait, à peu près, il avait un goût de sang dans la bouche et un bourdonnement dans les oreilles qui brouillait les voix. Remis debout il regarda vers la route, son cher 4x4 avait triste mine, il semblait avoir raccourci, le chassis plié à angle droit, le moteur pointant vers le ciel. Devant la voiture un grand trou béait dans le ballast.
" Et le chauffeur...et l'autre à côté ? " voulut demander Petit Louis, sa voix lui sembla bizarre comme assourdie. En réalité il émit seulement un "beuh...beuh.. incompréhensible. Poulain traduisit.
" Ils sont sérieusement amochés, Brunois a le ventre ouvert et Hasse a le bras gauche presque arraché, ils sont déjà en route pour l'hôpital de Quanq Tri. "
" On a eu le salaud qui a tiré sur la ficelle." dit quelqu'un.
Le Dodge avait sauté sur une mine, un obus piégé sans doute, le gars en voyant la grande antenne avait jugé que ça en valait la peine et il avait déclenché l'engin. Heureusement il avait tiré un poil trop tôt et l'obus avait explosé juste devant le camion.
" Margis ! je vous ai vu, vous êtes passé à travers la bâche..."
" Vous allez monter dans la Jeep et je vais vous faire conduire à l'hôpital vous aussi " décida le lieutenant
" Vous autres prenez des pelles et rebouchez-moi ce trou, on continue."
A Quang Tri le médecin examina Petit Louis.
" Rien de grave, une légère commotion, les deux tympans fendus, vous allez rester un peu sourd pendant une semaine ou deux puis ça va s'arranger. Vos réflexes sont normaux. Vous avez eu de la chance. "
Comme le médecin n'avait pas semblé étonné de son élocution plutôt confuse, Petit Louis se dit qu'il ne fallait pas trop insister à propos de ce léger détail.
Il alla prendre des nouvelles de ses deux hommes. L'infirmier du convoi avait fait du bon travail, il avait refermé l'abdomen du premier avec une série de compresses bien serrées, un éclat avait fendu la peau et une épaisseur de muscles mais sans toucher les organes internes. Pour l'autre c'était plus grave, le triceps avait été arraché, et une partie de l'humérus pulvérisé. Les médecins auraient bien du mal à lui rendre l'usage du bras gauche. Toutefois une amputation ne serait pas nécessaire et il serait rapatrié dans les plus brefs délais.
Les tympans se cicatrisèrent vite et Petit Louis recouvrit une ouïe normale ou à peu près. Et lorsque quelqu'un lui dit de la boucler, il en conclut que la parole lui avait été rendue. Toutefois il s'aperçut d'un phénomène bizarre, il était devenu incapable de chanter juste, le contrôle de la hauteur des sons lui échappait. Lorsqu'il fredonnait un air les autres, indignés lui disaient de se taire tout à fait incapables de reconnaître la chanson. Et le délicat mécanisme qui joint l'audition à la commande des cordes vocales ne se répara jamais.
Il reçut un autre Dodge radio tout neuf et réinstalla l'intérieur avec le matériel prélevé sur l'épave qui avait été récupérée fort heureusement. Les amis du garage remontèrent les batteries supplémentaires, l'installation radio et les racks qui contenait tout le fourbi non réglementaire dont il ne se séparait jamais: outillage, munitions, les petites caisses qui contenaient les engins de démolition, câbles électriques, fils d'antenne, téléphone portatif EE8 une vraie caverne d'Ali Baba qui ne figurait bien sûr dans aucun inventaire, le tout muni de solides cadenas pour éviter les indiscrétions.
Parfois les extra rangés dans les coffres s'avéraient fort utiles et pour des usages tout à fait imprévus comme ce matin-là à Le Loï. La tête du convoi s'était arrêtée dans le village en attendant les traînards retardés par des crevaisons.
" Margis ! " C'était Lavan, le fils d'une famille de cultivateurs bourguignons.
" Il y a un paysan qui a des problèmes, son buffle est en train de mettre bas et ça ne se passe pas bien. Vous venez voir?"
" Je veux bien" dit Petit Louis " mais tu sais, les buffles, la ferme, ce n'est pas du tout mon rayon."
" Ca ne fait rien, vous aurez peut-être une idée..."
Le buffle était couché sur le flanc, il avait l'air épuisé, la mise bas avait commencé et les pattes du veau étaient visibles mais c'était tout. Le paysan se tenait accroupi près de là, la tête dans les mains, cet animal représentait tout ce qu'il possédait.
" Vous voyez margis, ca a duré trop longtemps, la bête n'a plus de forces si on ne l'aide pas, le veau va crever et la mère avec. "
" Il faut tirer fort ?"
" Parfois on doit se mettre à deux ou trois hommes ,on lie une corde autour des pattes et on tire, j'ai déjà vu des cas difficiles comme celui-là."
" Bon on va chercher des cordes et deux ou trois volontaires."
" Non ! si on s'amène avec toute une bande le buffle va s'affoler, déjà nous deux c'est de trop, on a pas la même odeur que les paysans d'ici."
" Et si on tirait avec le treuil du 4x4 ? "
" Vous rigolez ? vous allez tout arracher..."
" Pas si on met une corde assez longue pour éviter les secousses. J'ai des suspentes de parachute en nylon, c'est élastique, je laisserai le Dodge assez loin et j'irai tout doucement avec l'embrayage du treuil. "
" On peut essayer...de toute façon si on laisse le buffle comme ça il est foutu."
Petit Louis descendit le 4x4 et déroula le câble. Lavan avait entouré les pattes du veau de sa chemise et placé une sangle. Ils déroulèrent un paquet de suspentes et les attachèrent au crochet du treuil.
" Bon! tu commandes la manoeuvre: tu lèves le bras et je tire doucement, tu le baisses et je lâche; ça va ? "
Petit Louis se mit au volant, tira très légèrement l'accélérateur àmain et enclencha le treuil. Levan leva le bras et Petit Louis embraya en laissant patiner. les suspentes se tendirent.
" Un tout petit peu plus fort..."
Il transpirait cramponné au volant, s'il lâchait le pied trop fort il arracherait les pattes du veau. Alternativement en suivant les indications de Levan, il mettait la traction, puis relâchait.
" Ca vient ! " cria l'autre puis
" Doucement ça y est presque..."
" Arrêtez, maintenant je m'en occupe ! "
Petit Louis coupa le moteur et descendit les jambes flageolantes, il avait des crampes dans le mollet. Il récupéra son matériel.<
Le vietnamien pleurait en serrant dans ses bras le veau qui était déjà sur ses pattes.
Le lieutenant mit fin aux effusions:
" Qu'est-ce que vous fabriquez encore Bourgain ? on n'attend plus que vous. Le convoi va repartir."
Petit Louis lui raconta leur intervention.
" Vous écrirez un rapport en rentrant " dit le lieutenant " ce genre d'aide à la population est encouragé par les directives du commandement, surtout quand ça se termine bien !"
Chaque fois qu'un convoi passait par Lé Loï, Petit Louis allait voir le buffle.