CENTRE ANNAM   1948



        En Centre Annam la situation se stabilisait et les camions civils prenaient le relais pour le ravitaillement des populations; quelquefois même des transports militaires sans importance stratégiques étaient confiés à des affréteurs locaux.

         Cela soulageait d'autant le 503 qui peu à peu se vit confier d'autres missions qui n'avaient rien à voir avec le camionnage. Par exemple un groupe accompagnait une mitrailleuse lourde pour soutenir un point d'appui ou un poste de radio avec son opérateur était prêté à une unité pour une opération particulière.


         Petit Louis envoya un matin le brigadier Cholet et un BC654* sur un LCVP de la marine qui devait patrouiller le long de la rivière des Parfums. Un quart d'heure plus tard Cholet affolé, revenait en criant au secours.

         " Margis ! quand j'ai installé le poste, tout a cramé, les marins sont furieux, ils n'arrivent plus à démarrer leur moteur, ils disent que c'est de ma faute."

         " T'affole pas, on va aller voir " Petit Louis prit sa moto, jucha Cholet derrière et fit les trois cents mètres qui séparaient le cantonnement de l'embarcadère. L'officier en tenue blanche qui commandait le LCVP les accueillit fort mal.

         " Votre radio a provoqué un court-circuit général, plus rien ne fonctionne à bord. "

         Petit Louis s'excusa puis se tourna vers le poste posé sur le plancher métallique dans un coin de la cabine. Il laissa échapper un sifflement de surprise en voyant des traces noirâtres sur le bord de la caisse. Il ouvrit le boîtier : à l'intérieur, c'était l'horreur, la carbonisation totale, la caisse en alu du poste était encore chaude. Il enleva les câbles d'alimentation des bornes du tableau de bord.

         " Où sont les batteries ? "

         " Ici sous le panneau, mais il est interdit d'y toucher."

         " Je ne vais pas y toucher, mais seulement mesurer la tension aux bornes ."

         Inquiet le marin regarda Petit Louis enlever un plaque du pont, avec son plus gros tournevis en croix. En dessous il y avait quatre énormes batteries de 12 volts. Petit Louis repéra les connections quelque chose semblait bizarre.

         " Bon sang votre engin est monté en 24 volts avec le plus à la masse."

         " C'est bien possible, et alors ? "

         " Tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent étaient en 12 volts avec le MOINS à la masse . Pas étonnant qu'il y ait eu un court-circuit et que le poste soit bousillé, le courant s'est refermé en direct par le boîtier et le plancher."

           Il mesura les batteries.

         " Vos batteries sont chargées. Un fusible a dû sauter quelque part . Où est la boîte de fusibles. "

         " Je n'en sais rien, je ne m'occupe pas de l'entretien du matériel ! " On s'en serait douté. 

         Les fusibles furent faciles à trouver, juste sous le tableau de bord, sur les quatre deux avaient fondu, le plus gros, un tube de verre, avait même explosé.

         " Pas la peine que je lui demande s'il a des fusibles de rechange " se dit Petit Louis. Et pourtant il en trouva dans une pochette accrochée sous le tableau.

         " Essayez de mettre en marche.."

         L'autre appuya sur ses boutons ça au moins il savait faire et les moteurs se mirent à ronfler. Le marin parut un peu rassuré.

         " Vous êtes sûr que je n'aurai pas de problème ? "

         " Pas de problème. Votre installation était bien protégée."

         " Et le poste de radio ? "

         " Vous l'avez vu. Inutilisable. D'ailleurs nous n'avons pas de modèle en 24 volts et à moins de mettre une prise spéciale directement sur les batteries..."

         "Pas question ! on fera les liaisons avec le VHF du bord par le P.C. marine "


         " Il n'a même pas dit merci " dit Cholet à Petit Louis 

         " Tu prends le poste et tu rentres."

         " Mais c'est drôlement lourd ! "

         " Ca t'apprendra à bousiller les bateaux..."


         Une autre patrouille faillit mal se passer. Petit Louis cette fois, faisait fonction de radio. Une promenade sur la rivière n'était pas désagréable et il avait emporté le F.M. 24/29 qu'il considérait comme son arme personnelle.

         " Il couche avec " disaient les envieux qui devaient se contenter d'une pétoire ridicule. 

         C'était un engin lourd, 9 kg 200, encombrant , mais puissant avec la possibilité d'un tir de précision grâce à ses deux détentes et qui ne s'enrayait jamais. La cadence de tir pouvait être réglée en bricolant le ressort de la masselotte de ralentissement et Petit Louis avait fait modifier le système de gâchette par un armurier de la Légion afin de rendre les détentes plus douces et plus sensibles: le 24/29 personnalisé en somme.


         La vedette transportait une section de supplétifs vietnamiens commandés par une jeune lieutenant qui parlait un français parfait quoique un peu précieux. La patrouille fut marquée par plusieurs incidents. Au niveau du Temple des Ancêtres, une rafale d'arme automatique, on aurait dit une MG42* à la cadence élevée du tir, vint faire sauter des écailles de peinture dans tous les coins. Les deux canons de 20 mm ripostèrent aussitôt, la vedette fit un quart de tour à droite et se planta sur la rive, la porte avant fut abaissée et la section gravit la pente en hurlant.


         C'était la tactique habituelle. Les types ne risquaient pas grand-chose car après avoir tiré une rafale les Viets disparaissaient aussitôt, s'enfouissaient sous des branchages ou dans un trou, et on n'arrivait jamais à mettre la main dessus, il eût fallu des chiens. 

         Cette fois le tireur ou son servant n'avait pas eu de chance. Un homme était assis contre un arbre, il avait reçu un obus explosif dans le ventre, de ses mains il retenait ses entrailles qui glissaient sur le sol, il avait les yeux clos et sa tête dodelinait de droite à gauche.


         " Qu'est-ce que vous allez faire de ce type ? " demanda Petit Louis au lieutenant vietnamien qui était resté sur le bateau.

         " Il va mourir, sans doute. C'est un communiste."

         " Et vous n'allez pas le faire achever ? Il doit souffrir le martyre."

         Le lieutenant sourit et alluma une cigarette. Petit Louis outré, descendit sur la berge et tira un balle dans la tête du mourant qui glissa sur le sol.

         " Vous avez gaspillé une cartouche " fit remarquer le lieutenant alors que ses hommes revenaient bredouilles de la chasse après avoir mitraillé les sous-bois.

         Un instant Petit Louis eut envie d'envoyer le lieutenant vietnamien rejoindre son compatriote .Il reposa son F.M. et dans son émotion oublia de retirer le chargeur.

         L'autre étendit la main.

         " Vous avez là une belle arme !"

         " Touchez pas ! " hurla Petit Louis , c'était trop tard le F.M. bascula dans sa direction et le cache-flamme était contre lui quand le coup partit. Il eut l'impression qu'il recevait une ruade dans la cuisse .

         " Ca y est" se dit-il," le salaud m'a flingué à bout portant"

         Comme il restait debout il jeta un coup d'oeil, la balle avait déchiqueté la poche droite de son short et pulvérisé  la pipe qui s'y trouvait. Un bleu grand comme les deux mains provoqué par le choc des gaz et les grains de poudre plantés dans la peau commençait à s'étendre sur la cuisse.


         L'autre tout pâle lui tendait le F.M. Petit Louis enleva le chargeur, vérifia la chambre et traversa le bateau pour aller ranger le tout avec son paquetage. Il s'en voulait, il avait enfreint une règle fondamentale: ne jamais déposer une arme sans s'assurer qu'elle n'est plus en position de tir.


         Peu à peu les convois montaient plus au Nord: Dông Hoi au delà du 17 ème parallèle puis la région de Ron.

         La ville de Dông Hoi se trouvait au bord d'un estuaire qu'il fallait franchir en bac pour arriver à destination. Ce bac était de type libre, ce qui signifie que les portières portant le plateau, n'étaient pas guidées par un câble, c'était trop large, mais propulsées par un moteur hors-bord. Comme la marée se faisait sentir dans l'estuaire, l'eau y était tantôt douce, tantôt saumâtre et il était prudent de ne passer qu'aux environs du renversement de la marée sans quoi le parcours s'allongeait considérablement du fait du courant.


         Il arrivait que le moteur tombe en panne. Une vedette repêchait les naufragés quelque part en mer de Chine.


         Ce soir là, il faisait beau. Au lieu de dresser les tentes et de s'endormir sous la chanson de la pluie qui s'infiltrait partout, les hommes avaient étendu les sacs sur le sable et dormaient à la belle étoile.

         Petit Louis fut réveillé soudain par des frôlements et un mouvement dans sa poche. Sans remuer il prit sa lampe torche, inclina la tête et regarda: le train arrière et la queue touffue d'un rat de rizière dépassait. L'animal était occupé à grignoter un biscuit mis en réserve pour une petite faim nocturne. Cette bestiole s'apparente un peu à la sarigue, il a des cuisses dodues, de tout petits bras et progresse en sautant comme un minuscule kangourou. Il est bon à manger, on dirait du lapin, mais il a de très longues dents et c'est ce qui inquiétait Petit Louis d'autant plus que la tête du rongeur était très mal placée.

         Calculant bien son coup, d'un seul geste, il abattit la main, saisit la queue du rat et jeta l'animal qui disparut dans les ténèbres en emportant le biscuit et un morceau de tissu.


         Un cri strident déchira la nuit. Quelqu'un venait d'accuser réception du rat aéroporté. La sentinelle qui dormait debout appuyé sur sa mitrailleuse se réveilla en sursaut et arrosa le paysage d'une longue rafale de 12.7. Chacun se précipita sur son arme et un tir nourri fit tomber la végétation à l'orée du bois.

         " Cessez le feu ! cessez le feu " criait le lieutenant Delay; finalement la pétarade s'arrêta.

 

         " Qu'est-ce qui s'est passé ? "  

         " J'ai entendu gueuler et j'ai tiré " dit le mitrailleur.

         " C'est ce con de Pétri qui s'est mis à gueuler" dit le voisin de Pétri.

         " J'ai gueulé parce que j'ai reçu une bête sur la figure et elle m'a griffé." dit Pétri et il montrait les traces aux incrédules.

         " Une bête ? quel genre de bête ? " demanda le lieutenant qui voulait tirer l'affaire au clair: l'équivalent de six mois de solde venait de disparaître en feu d'artifice et il aurait des comptes à rendre.

         " Je sais pas, moi, comme un rat, un gros rat, il tombait de haut, ça a fait un vrai choc et il m'a griffé ." 

         " Faudrait monter les tentes si les rats se mettent à pleuvoir " 

         " Vous rêvez " dit le lieutenant " ce devait être un oiseau, un genre de mouette. "

         " Non mon lieutenant, j'ai vu la bête qui se sauvait en courant, même qu'elle est passé tout près de toi " ajouta-t-il en regardant son voisin.

         " Moi j'ai rien vu !"

         " Sûr que t'as rien vu, tu dormais."

         " Je dormais ? avec tes gueulements tout le monde était réveillé ."

         " Ca suffit vous deux ! " coupa le lieutenant qui sentait qu'il n'en tirerait rien de plus.

         " Allez vous coucher tout le monde."

         Inutile de préciser que Petit Louis s'abstint de toute explication superflue. 


         Chaque fois qu'un convoi passait par My Thu, un peu au nord de Phu Trach, on s'arrêtait au poste de la Légion et les sous-offs allaient boire un pot au mess. Ce mess était réputé dans tout le Centre Annam, on y servait du scotch excellent, rien avoir avec le Corona de fabrication française. On pouvait y trouver de la Marie Brizard, de la Bénédictine, de l'Izarra, toutes liqueurs inconnues dans les autres bataillons. Les sandwiches étaient fourrés avec du pâté de la Comtesse du Barry* alors qu'ailleurs on se contentait de conserves de l'Intendance. Ce luxe intriguait Petit Louis, les Légionnaires semblaient avoir des ressources insoupçonnées.


         " Le sous-off qui est chargé du mess chez vous se débrouille drôlement bien !" fit-il remarquer un jour au sergent chargé du matériel radio. " Combien payez-vous votre repas ? "

         " Vingt cinq piastres comme partout, tu as bien vu à midi."

         " Et vous êtes cinq, cela fait deux cent cinquante par jour, tu ne vas pas me faire croire que c'est avec ça que vous pouvez vous payer du jambon, du canard, l'apéro gratuit et un pousse-café. "

         " T'as pas besoin de savoir."  Et il n'en dit pas plus.

         Finalement au cours d'une séance de beuverie Petit Louis apprit le fin mot de l'histoire. 

         Les légionnaires construisaient à cet endroit un pont métallique qui devait remplacer l'ouvrage provisoire en bois qui menaçait de s'écrouler à tout moment. Pour ce faire ils employaient de la main d'oeuvre locale, quelque deux cents ouvriers annamites volontaires qui étaient payés à la fin de chaque quinzaine.

         Afin d'éviter les fraudes, chaque travailleur devait signer le registre de salaire en y imprimant l'empreinte de son pouce droit. Il y avait donc un moyen de contrôle. 

         Chose curieuse, vers la fin de chaque période, les accidents de travail se multipliaient, les types se heurtaient la tête à une cornière, ils tombaient du haut du pont sur les rochers, passaient sous les camions. Il y avait non loin de là un petit cimetière qui se remplissait peu à peu. Avant l'enterrement, le sous-off du mess récupérait le pouce de l'accidenté, le mettait au frigo et s'en servait le jour de la paie pour authentifier le registre. La quinzaine du gars était versée à la caisse noire de la popote.


         La mort des victimes n'était pas toujours le fait de machinations sordides. Ce jour-là Petit Louis devait ramener des chantiers de Quang Tri plus d'une centaine de travailleurs. Les gus avaient été chargés dans les GMC et le convoi s'apprêtait à partir quand la colonne à l'arrêt fut doublée par un Diamond* citerne avec une remorque de quinze mille litres qui allait chercher de l'eau à la rivière pour la cimenterie. Le Légionnaire qui conduisait le Diamond passa à vitesse réduite, il y avait tout juste la place pour doubler dans la rue étroite.

         Il arrivait presque au niveau du camion de tête quand une bousculade se produisit, un vietnamien passa par dessus bord et fut aplati comme une crêpe par les roues jumelées.

         Petit Louis se précipita et rejoignit le Légionnaire qui se lamentait, au fond pas tellement pour avoir ratatiné un bonhomme mais par crainte du tas d'embrouilles qui allait en résulter.

         " T'en fais pas" lui dit-il " tu n'y es pour rien, c'est cet abruti qui a sauté juste sous tes roues. Je vais le mentionner dans mon rapport."

         La prévôté arrivait. Palabres, explications...

         " Dites bien à vos types de rester dans les véhicules. " la consigne fut passée et renforcée par l'interprète. Entre temps un marchand de soupe chinoise était venu s'installer sur le trottoir d'en face. Il fallut faire réintégrer les GMC à quelques amateurs affamés et à grand renfort de coups de pompes dans l'oignon.

         Mais le Diamond revenait cette fois à pleine charge. Le conducteur longea la colonne au pas, prêt à bondir sur ses freins. Il dépassa le dernier camion et Petit Louis poussa un soupir de soulagement. Il allait donner le signal du départ quand des hurlements signalèrent une nouvelle catastrophe. Il galopa vers l'arrière du convoi, le légionnaire était assis sur le marchepied la tête dans les mains. Des jambes dépassaient des roues de la remorque. Un des galapiats du dernier camion avait jugé qu'il avait le temps d'aller chercher un bol de soupe, il avait évité le camion tel un matador fignolant une véronique et s'était fait choper par la remorque qu'il n'avait pas vue.

         Le prévôt revenu sur les lieux s'en prit au malheureux chef de convoi.

         " Vous en faites une habitude. Si vous continuez comme ça, vous allez arriver à vide à Hué. "

         " Je ne peux quand même pas les attacher. " protesta Petit Louis " je n'ai pas assez de types pour surveiller tous les camions. Qu'est-ce que vous allez faire des macchabs ? Il faut que je parte sinon ça va tourner à l'émeute."

         " Allez y, on va les ramasser à la serpillière..."

         " Pourvu qu'il n'y ait pas encore un guignol qui saute en marche !" se dit Petit Louis en donnant le signal du départ.


          A Dông Ha, pas très loin avant Dông Hoi se trouvait la bifurcation qui menait par la RC5* et à travers la Cordillère Annamitique, aux plaines du Laos et au Mékong vers Savannakhet. 

         Les unités du Laos étaient ravitaillées par l'interminable route du Mékong qui, de Saigon, traverse le Cambodge par Kratié et Paksé. Le commandement décida donc de rouvrir la RC5: partant de Tourane, les distances à parcourir seraient réduites de moitié.


         Un beau matin une quarantaine de GMC, deux command-cars deux Jeeps et le wrecker quittèrent Hué et se dirigèrent vers le nord. On avait mis le paquet, et embarqué les meilleurs. Les camions avaient été chargés à bloc : éléments de ponts, pneus, fut d'essence et ravitaillement. Il avait fallu compter large: pour 800 km aller et retour, 8 jours, allez, soyons généreux dix jours de vivres en rations U, (les boîtes pour 6 ou 12 qu'il faut réchauffer). Un camion spécial du garage emportait les pièces détachées. Tous les véhicules avaient été révisés durant une semaine de travail acharné et tournaient rond.


         De fait, tout se passa bien jusqu'à Dông Ha, si bien même que cela donnait des inquiétudes à certains. Du coup, le lieutenant Delay décida de pousser jusqu'à Khé Sanh ce premier jour, puisqu'on avait pris une bonne avance sur l'horaire prévu et parcouru 160 km en moins de dix heures.

         Il faisait beau, les camions se regroupèrent aux abord du gros village et chacun déploya son lit Picot. Les gradés conduits par le lieutenant Delay s'en allèrent aux nouvelles et faire la connaissance de la petite garnison. 


         L'arrivée de la colonne avait suscité la curiosité générale.

         " Où allez-vous avec tous ces camions ? "

         " Au Laos, Savannakhet par Tché Pon et Pha Lan, vous n'avez pas été prévenus ?" 

         Les types de Khé Sanh se regardèrent perplexes.

         " Je ne savais pas qu'on pouvait passer" reprit l'adjudant qui commandait le poste. " Nous avons un détachement à Phuong Li, un peu plus haut à une quinzaine de kilomètres, on les ravitaille avec le 4x4, mais il paraît qu'en pleine saison des pluies on doit monter avec des poneys. Je sais pas, nous ne sommes ici que depuis trois semaines."

         " Est-ce que vous avez une liaison avec Phuong Li ? " demanda le lieutenant.

         " Théoriquement oui, il y a deux vacations par jour, le matin et le soir, mais ça fait deux jours que leur radio est en rideau. Ils ont un vieux B2 qui tombe en panne régulièrement. Hier j'ai envoyé une patrouille, tout va bien, mais le radio demande une 6V6 et on n'en a pas."

         " Bourgain, vous avez ça ?"

         " Oui mon lieutenant " répondit Petit Louis.

         " Bon ,cette question est réglée. Mais je vais demander confirmation à Hué pour savoir comment ça se présente."


         La liaison avec le P.C. se fit sans difficulté. D'après les renseignements reçus, la traversée devrait s'opérer sans problème majeur: une reconnaissance aérienne avait établi que la route était difficile, certes, mais praticable surtout en cette saison. 

          Tôt le matin, les camions reprirent la route. On abordait les premiers contreforts de la montagne et à chaque virage, la voie se rétrécissait, le revêtement de pierrailles avec des restant de plaques d'asphalte crevassé, fit place peu à peu à un chemin de terre criblé de trous et de bosses. L'allure se ralentit à un cheminement d'escargot.

         Petit Louis dansait à l'arrière du command-car tout neuf, son espace vital était limité vers l'avant par le gros 610 et le récepteur 312*, boulonnés sur une tablette derrière la banquette avant et sur les côtes par les quatre caisses des batteries d'appoint. Sous le capot une grosse dynamo de 1 kW remplaçait celle d'origine avec un système spécial de courroies d'entraînement. Pas de banquette arrière mais un siège extra dur emprunté à une Jeep. Il avait l'impression par moments que sa colonne vertébrale était boulonnée directement sur le pont arrière. L'adjudant Paumelle qui avait abandonné ses porte-plume pour aller faire un tour, avait réquisitionné la place à l'avant, nettement plus confortable que dans un camion. Depuis la fusillade du Nouvel-An à Herrenhalb il avait une dent contre Petit Louis.


         Le convoi mit deux heures et quart pour atteindre Phuong Li. On avait battu le record de la patrouille de l'avant-veille: à pied il lui avait fallu presque vingt minutes de plus. 

         Les six gus perdus en pleine nature faillirent tomber à la renverse en voyant surgir le convoi, ils avaient entendu les moteurs depuis un bon bout de temps et se posaient des tas de questions.

         " Où vous allez comme ça ?" demanda le sergent, chef de poste, au caporal Cholet qui occupait le premier camion avec Ducastel "vous êtes perdus ou quoi...". Il se tut en voyant arriver un second camion et bouche bée contempla la Jeep, puis un autre GMC...

         " Mais comment vous allez vous y prendre pour faire demi-tour, on peux pas se croiser sur la piste..."

         " Il n'est pas question de faire demi-tour" Le lieutenant qui venait de descendre de sa Jeep arrêta le monologue, " Nous sommes bien sur la RC5 qui va à Tché Pon ?, c'est marqué sur la carte."

         " La RC5 ? mais mon lieutenant, après le poste, y a pas de route, y a pas de pont !"

         " Comment ça pas de pont ?"

         " Venez voir si vous ne me croyez pas..."


         Contrairement à ses dires, il y avait une route, enfin un morceau de route, après un centaine de mètres, un virage.

         Après le virage, la surprise du chef ! Du pont il restait un morceau d'arche, le reste avait descendu d'un étage dans un ravin monstrueux, un abîme qui coupait la montagne en deux. Tout en bas d'énormes blocs de maçonnerie encombraient le lit d'un torrent. Les Japs n'avaient pas mégoté.

         " Vous voyez mon lieutenant !"


         Il ne voyait que cela le lieutenant...les autres admiraient le paysage grandiose.

         " Bourgain !"

         " Ca y est" pensa Petit Louis ," il va encore dire que c'est de ma faute..."

         " Bourgain "

         " Oui mon lieutenant ?"

         " Vacation avec Hué ?"

         Petit Louis regarda sa montre.

         " Dans dix minutes mon lieutenant."

         " Demandez le capitaine Dessendre et prévenez-moi ."

         " Bien mon lieutenant."

         Petit Louis alla au command-car faire chauffer le poste et déroula les contre-poids.

         " Mon lieutenant, vous avez le capitaine"

         Et le dialogue ubuesque recommença...

         " Il n'y a pas de route"

         " Comment ça il n'y a pas de route ?"

         " Il n'y a pas de pont"

         " Mais la reconnaissance aérienne..." etc..


         En abrégeant et pour résumer l'ordre fut donné après consultation de l'Etat Major à Tourane:

         " Il faut passer, on attend le matériel au Laos"

         En clair:" Démerdez-vous..."


         Le lieutenant réunit son équipe pour un brainstorming en espérant trouver une solution. Les élucubrations les plus bizarres virent le jour, Paumelle proposa même de tendre un câble entre les deux rives et de faire passer les camions pendus à une poulie. Petit Louis se réjouit fort en entendant le qualificatif de 'grand connard' flotter à la ronde.

         Finalement on décida de mettre la proposition de Courivault à l'essai:

         " La rive de notre côté est assez abrupte. Si un camion se met au bout du tablier du pont, le wrecker juste derrière pourra le soulever. On va frapper un palan sur le tronc du gros arbre là-bas à mi-pente et un GMC avec son treuil va tirer latéralement pour le dégager du pont. Ensuite on laissera filer doucement. On tâchera de le poser sur cet endroit dégagé en bas. On pourra essayer de déblayer le passage au treuil en bas, il faudra faire descendre toute une équipe avec des pelles. L'autre pente est plus douce, on devra aménager une rampe et le premier camion se remontera en première crabotée en s'aidant de son câble. Il tirera les autres ensuite."


         " Et le wrecker ? demanda quelqu'un.

         " Ca pas question, les plus gros filins que j'ai font dix tonnes, c'est le poids du wrecker. Et avec quoi va-t-on le soulever? Non, je pense que le wrecker devra retourner à Hué."

         " Bon! " fit le lieutenant après un quart d'heure de discussions qui n'amenaient rien de neuf " on fait comme ça." 


         Le premier travail fut d'amener le gros Diamond en tête de colonne en doublant la vingtaine de véhicules qui bouchaient le passage sur la piste étroite.

         Ensuite tous les hommes disponibles furent envoyés en bas pour dégager un passage. Petit Louis en profita pour aller dépanner le poste de radio. Sur le seuil de la paillote, il s'arrêta assez surpris: le B2 pendait, accroché au plafond par quatre paires de bretelles réglementaires.

         " T'as pas trouvé de table" demanda-t-il au caporal qui était assis le nez au niveau de l'appareil.

         " C'est pas ça, ce poste est tellement bricolé qu'un rien le dérègle, je ne peux travailler qu'en graphie."

         " Tu as demandé une 6V6, pourquoi faire ?, c'est une 6L6 qui va sur ce modèle."

         " Pas sur celui-là, la 6L6 bouffait trop vite la batterie. Bon, j'ai moins de puissance avec la 6V6, mais ça va..."

         " Ah bon, comme tu veux..". Petit Louis regarda l'autre travailler. Le caporal enleva les deux bouts de fil de fer qui tenait le panneau avant.

         " Vous voulez bien tenir la boîte.." Il extirpa le châssis le posa sur la table et Petit Louis entrevit un câblage qui ne ressemblait pas du tout à celui d'un honnête B2.

         " Il a été refait à neuf " annonça fièrement le caporal.

         " Par un plombier zingueur ? "

         " Ne rigolez pas, c'est tout ce qu'on a pour rester en liaison." il enleva un tube et le remplaça par celui que Petit Louis venait de lui donner.

         " On va essayer..."

         " Tu ne le remets pas dans sa boîte ?"

         " Pas la peine, si ça ne marche pas il faudra le ressortir."

         Il brancha le manipulateur, connecta la batterie et se mit à émettre en tournant doucement le réglage du PA. Un petit tube néon accroché à la borne d'antenne se mit à luire.

         " Ca marche !"

         " Tu ne te sers pas de l'ampèremètre pour régler l'antenne?" s'étonna Petit Louis.

         " Il est cassé !"

         Oh surprise ! après quelques essais, une réponse en morse sortit du haut parleur.

         " Vous voyez, sergent, j'ai la liaison."

         " Bravo ! maintenant il faut que j'aille voir ce que font les autres."

         " Attendez, aidez-moi à remonter le poste.."

         Le châssis réintégra le boîtier sur montage flottant et Petit Louis reprit la direction du pont en prenant tout son temps.


         Ils avaient bien travaillé. Le palan était en place, les terrassiers, dans le ravin, préparaient la pente de remontée et taillaient un chemin à travers la brousse pour rejoindre la piste, un camion, celui de Chantreuil se trouvait à l'entrée du pont et le wrecker arrivait.


         Courivault déroula plusieurs câbles et sortit du coffre des goussets qui permettraient de fermer les boucles ainsi que plusieurs paires de gants de toile épaisse.

         " Avancez sur le tablier du pont, on va fixer les élingues aux quatre coins du châssis et les réunir au-dessus. Puis on passera le crochet de la grue. Les gars prenez les gants ou vous allez vous déchirer les mains. "

         Chantreuil se remit au volant, fit quelques mètres, arrêta le moteur et quitta la cabine. Le GMC se trouvait maintenant sur la partie de l'ouvrage encore debout. Le camion grue commença à reculer. Soudain un craquement sourd se fit entendre, il semblait que le GMC avait frémi. Inquiet Courivault passa la première et regagna la terre ferme.

         Il était temps, une fissure apparut dans la maçonnerie, se propagea en zigzag, s'élargit, et dans un fracas de tonnerre, le morceau de pont s'écroula dans le ravin. Le GMC rebondit une fois sur la pente, fit un demi-tour sur lui-même comme au ralenti et s'écrasa au fond entre deux rochers les dix roues en l'air. Un colonne de poussière monta de la vallée.

         " Mon camion ! " gémit Chantreuil.

         " Scratch one ! " émit le Jockey qui avait beaucoup fréquenté les Américains.


         Une nouvelle conférence au sommet réunit les têtes pensantes, les travaux de déblaiement avaient cessé bien entendu.

         Après bien des discussions, il apparut qu'une seule solution restait: on prend les mêmes et on recommence.


         " On va être obligé de faire tomber tout ce qui ne tient pas bien pour travailler sur du solide " objecta le lieutenant.

         " En faisant sauter les morceaux à l'explosif on gagnerait du temps..." tout le monde regarda Petit Louis.

         " Et si on lui offrait une bombe A comme cadeau de Noël" dit un malveillant.

         " Bon ! je n'ai rien dit. Avec quoi allez-vous casser les gros blocs qui barrent le passage, en bas ? avec les démonte-pneus des camions ? On n'a qu'une seule barre à mine...Pour le reste du pont, pas besoin de TNT, du cordon détonnant suffira..."

         " Et vous avez tout ça dans vos poches, bien sûr !"

         " Pas dans mes poches, dans le command-car."

         Le lieutenant réfléchit un moment.

         " D'accord ! on ne peut pas rester là huit jours. Mais pas d'imprudence surtout. Prenez toutes les précautions voulues. Vous voulez quelqu'un pour vous aider ? "

         " Oui mon lieutenant, Leydet s'y connaît suffisamment, mais il faudra que tous les autres dégagent le terrain."

         " Soyez sûr que personne n'a envie de vous regarder opérer." Ca c'était l'ignoble Paumelle.


         L'heure suivante fut ponctuée par les détonations sèches et le sifflement des éclats de pierrailles qui volaient dans tous les coins.

         Puis la descente des véhicules commença. La grue soulevait, les palans tiraient en diagonale, on laissait filer tout doucement puis les 7 tonnes de la charge se posaient sur le fond, on décrochait tout, le camions se faufilait entre les blocs et traversait la rivière de l'eau presque jusqu'au plancher de la cabine. Puis on déroulait le câble, il était fixé à un tronc de l'autre côté et le lourd engin, les roues creusant le sol se hissait le long de la pente jusqu'à l'autre bord.

         Le soir on avait réussi à transborder deux GMC et le command-car radio.

         Pendant le repas du soir, Petit Louis expliqua comment il avait procédé et exhiba tout son matériel.

         " Ca c'est un pain de TNT " montrant une espèce de savonnette jaunâtre percée d'un trou central.

         " Vous pouvez taper dessus, le jeter dans le feu, ça brûle sans exploser. On l'emploie pour souffler de gros morceaux, mais il faut un bon bourrage et un détonateur spécial. Ca c'est du cordon détonant, on l'utilise pour synchroniser des charges, l'onde de choc fait 1500m par seconde."

         Il sortit une caissette en bois.

         " A manier avec précaution, les détonateurs." Des rangées de tubes de laiton plus petits que des cigarettes remplissaient la boîte, chaque tube dans une alvéole garnie de ouate de cellulose.

         Une autre caisse contenait des boudins entourés de toile verte: 

         " Du plastic, c'est très brisant. On emploie aussi un détonateur, mais un choc violent peut le faire partir, une balle par exemple."


         " Dites donc Bourgain," remarqua le lieutenant Delay " Comment se fait-il que vous transportiez avec vous tout ce matériel ? il ne figure pas dans les inventaires et vous risquez de faire sauter tout le convoi."

         " Aucun danger, vous avez vu que tout est emballé très soigneusement et que les caisses ont des cadenas. Même si le camion tombe dans un ravin, ça ne peut pas exploser."

         " Alors, tout à l'heure, quand j'ai pris le 4x4 avec le câble du wrecker, tout ce bordel était à l'intérieur ?" demanda Courivault saisi d'une frayeur rétrospective.

         " Non bien sûr, j'avais tout sorti pour faire péter les rochers." mentit effrontément Petit Louis. Il fallait ménager le chef, c'est lui qui réparait les motos.

         " J'aime mieux ça" fit l'autre.


         " Vous n'avez toujours pas répondu à ma question" reprit le lieutenant " où avez-vous pris tous ces explosifs ? "

         " J'ai un copain au Parc de la Légion à Hué, je lui ai réparé sa radio et en échange il m'a donné quelques bricoles. D'ailleurs vous avez vu que c'est bien utile, on a gagné du temps et évité aux hommes de se défoncer."

         Le lieutenant leva les yeux au ciel et soupira.

         " Ca va pour cette fois, mais au retour, vous allez me balancer tout ça. Je ne veux pas qu'il traîne des explosifs dans le cantonnement sans contrôle administratif."

         " Bien mon lieutenant. " Tu parles !


         Il fallut trois jours pleins de manoeuvres harassantes pour passer le convoi. Un mécano reconduisit le Diamond vers le sud, il n'était vraiment pas possible de faire descendre le monstre dans le ravin en un seul morceau. L'épave fut laissée sur place, on aviserait au retour.


         L'arrivée à Tché Pon n'eut lieu que six jours plus tard, il y avait en chemin deux autres ravins, mais la colonne fit sensation.

         Plus avant la route devint plus praticable, après Pha Lan et dans la plaine laotienne ce ne fut plus qu'une promenade.


         Une fois arrivé à Savannakhet, le convoi se rendit au Parc du Génie. Là on débarqua le matériel qu'on rechargea aussitôt sur d'autres camions, ceux-là de la Zone du Laos.


         De concert, les deux convois l'un vide et l'autre plein, repartirent vers l'est, Pha Lan, Tché Pon...Le 503 repassa ses ravins et revint à Hué. Les éléments de pont transportés à grand-peine de Hué à Savannakhet en vingt et un jours de route sur quatre cent cinquante kilomètres étaient destinés à construire les ouvrages qui devaient enjamber les trois ravins de la RC5. Logique, somme toute, sur une carte à grande échelle, les ravins se trouvaient à quelques millimètres à gauche du pointillé qui marquait la frontière toute théorique entre l'Annam et le Laos, c'était donc aux sapeurs du Génie du Laos de construire les ponts et il fallait bien leur porter le matériel à domicile.


         Quelque mois plus tard une nouvelle liaison avait lieu. Entre temps les pont avaient été rétablis, la route grandement améliorée, mais les camions abordèrent la plaine du Laos sous une pluie tropicale qui transformait la route en bourbier. La terre rouge de la route, une sorte de latérite formait avec l'eau une pâte visqueuse et glissante sur laquelle les grosses sculptures de pneus n'avaient plus de prise, les trous profonds étaient cachés par les mares qui se formaient.  

         Le lieutenant Delay avait pris place dans le command-car radio, sa Jeep dont la bâche s'était envolée, devenant par trop inconfortable. Petit Louis conduisait, le chauffeur attitré, fourbu, dormait à l'arrière. Le lieutenant s'était changé, profitant d'une accalmie. Quand ils arrivèrent à Savannakhet, les rues de terre, disparaissaient sous une couche d'eau de vingt centimètres, les point de repères devenaient hasardeux.

         " Arrêtez-vous là " dit le lieutenant à Petit Louis, il se glissa à côté de la roue de secours, descendit, fit plouf et disparut des regards. Perplexe, Petit Louis se pencha au dessus du siège du passager, personne. Puis l'eau vaseuse à la droite du 4x4 bouillonna et la tête du lieutenant apparut à la surface. Il crachota:

         " Il a fallu que vous vous arrêtiez juste à côté d'un trou individuel et je suis tombé dedans, je parie que vous l'avez fait exprès !" 

         Devant tant d'injustice l'autre se tut, ulcéré.

 

         Le lieutenant fit le tour du camion en clapotant, et éjecta le chauffeur pour mettre des vêtements secs à l'arrière, les derniers dont il disposait. Puis ses chaussettes et ses chaussures à la main il redescendit patauger et vint près de Petit Louis:

         " Restez là et attendez-moi. Je vais au quatrième bureau transport. J'en ai pour une demi-heure et..."

         Une cataracte d'eau sale lui coupa le sifflet. Le chauffeur, débile mental à ses heures, venait de pousser la bâche remplie d'eau avec la crosse de son fusil. Le lieutenant jeta son calot dans l'eau et le piétina sauvagement de ses orteils détrempés, il avait l'air furax. Puis il se pencha, ramassa la loque informe et n'osant quand même pas se la cloquer sur la tronche la jeta dans le 4x4 et s'éloigna. Petit Louis n'avait pas tellement envie de rigoler, ça promettait des lendemains qui chantent !


         Le soir comme la pluie avait cessé, le Théâtre aux Armées qui se baladait dans le coin organisa une séance de cinéma en plein air. On jouait "Les gueux au paradis". Un écran fut tendu entre deux bambous verticaux, on amena des chaises et des bancs et une foule nombreuse s'installa, les Français s'assirent devant l'écran, les Laotiens derrière, ils verraient un Raimu gaucher par transparence mais ça n'avait pas d'importance. 


         La séance avait à peine commencé que la pluie se remit à tomber, l'opérateur du 16 mm voulut en rester là mais les hurlements des spectateurs l'incitèrent à continuer sous la protection d'une toile de tente maintenue par deux aides.

         L'écran devenait peu à peu une guenille, on n'entendait plus le son, noyé dans la tourmente, qu'importe, les gars assis dans la flotte , dégoulinants de partout n'en perdirent pas une miette jusqu'au bout de la dernière bobine. Il y eut même des bravos et des applaudissements quand ils se retrouvèrent dans le noir à la fin de la projection.


         Revenant du cinéma, Petit Louis retrouva son lieutenant près du camion radio remisé sous un hangar au sec. Il était en train d'étendre sa moustiquaire trempée, entre deux poteaux.

         " J'ai voulu me coucher, mais là-dessous on étouffe, j'ai beau la tordre, il reste un pellicule d'eau qui bouche les mailles et empêche l'air de circuler. Passez-moi la lampe à souder..."

         " Vous savez, c'est du nylon, ça flambe comme un rien. "

         " Je vais faire attention, en me mettant assez loin."

         " Bien mon lieutenant." et il apporta l'engin. Il était curieux de voir les résultats car en voulant procéder de la même façon il avait un jour fait un énorme trou dans sa propre moustiquaire. Il alluma la torche à essence et le lieutenant se mit à la promener avec précaution à bonne distance du tulle qui pendait. D'abord tout se passa bien, de la vapeur s'élevait du tissus mouillé qui changeait de couleur par places en séchant. Puis il y eut ce geste maladroit, une grande flamme et un réseau de ficelles accroché aux poteaux, c'est tout ce qui restait de la moustiquaire.

         " Vous allez drôlement vous faire bouffer cette nuit !" constata Petit Louis en regardant le désastre.

         " Vous avez votre moustiquaire ? " dit soudain le lieutenant.

         " Hé là !, pas question, je vous avais prévenu. Vous avez foutu le feu à la vôtre et vous voulez me piquer la mienne. Je ne marche pas."

         " Je pourrais vous dire que c'est un ordre, mais voilà ce qu'on va faire: on va mettre les deux lits Picot côte à côte, vous savez très bien que le modèle que vous avez accaparé est celui à deux places, ça ira très bien." 

         Et les deux frères d'armes roupillèrent à l'abri, du sommeil du juste. Petit Louis s'était encore fait pigeonner.


         C'est au cours d'une autre traversée vers le Laos que Petit Louis eut à opérer un transport assez singulier.

         " Bourgain, prenez un chauffeur et un camion et allez à Thakhet. Il y a du matériel à ramener. Exécution."

         Petit Louis emmena donc Gauthier et son GMC à cabine fermée. Il y avait 200 km à faire aller et retour, ils seraient rentrés le soir même.

         Arrivé à Thakhet, Petit Louis apprit avec stupeur qu'il devrait cette fois transporter un éléphant.

         " Chef, ce n'est pas possible, mon camion est prévu pour 2 tonnes 5, on aurait dû demander un Diamond avec une plate-forme."

         " Ne vous inquiétez pas, ce n'est pas un adulte, c'est un tout petit, sa mère est morte dans un accident et on doit le remettre dans une harde, sans quoi il mourrait aussi. Venez le voir, il est mignon."


         L'éléphant regardait Petit Louis d'un oeil torve. En fait de bébé c'était un beau bébé, au moins une tonne. Gauthier n'était pas emballé:

         " Ce bestiau va foutre en l'air mon GMC..."

         " Comment va-t-on le faire monter dans le camion , vous allez prendre le bébé dans vos bras ? " 

         L'autre se renfrogna.

         " Le hangar se termine par un quai, il n'y aura aucune difficulté."

         " Et pour le faire descendre à Savannakhet ?"

         " Vous cherchez vraiment la petite bête.." Constatant ce qu'il avait dit il se mit à rire.

         " Allez, ce ne sera pas tellement difficile. Mais prenez en soin, ces animaux valent une petite fortune."

         Jumbo grimpa dans le camion sans faire d'histoires accompagné de son mahout qui était du voyage. Un bracelet d'acier gainé de cuir entourait chacune de ses pattes avant. Une chaîne fut attaché aux bracelets puis fixée au plancher au moyen de deux goussets boulonnés. On pouvait partir.

         Au premier virage Gauthier se cramponna au volant.

         " Margis ! je ne peux plus tenir le camion, cette saloperie se balade d'un bord à l'autre."

         Petit Louis jeta un coup d'oeil: Jumbo dans le virage avait posé son postérieur sur les ridelles du côté droit, elles n'avaient pas résisté.

         " Prends tes virages tout doucement, il est en train de faire du petit bois à l'arrière."


         Gauthier assénait des coups de poing sur son volant

         " Il va déglinguer toute la caisse " puis soudain il hurla

         " Nom de Dieu, il essaye de me choper par la fenêtre"

         Il remonta la vitre avec difficulté, Petit Louis fit de même de son

côté. Pendant les deux ou trois kilomètres suivants chaque trou ou chaque bosse fut ponctué par des craquements: Jumbo démolissait systématiquement les ridelles et les banquettes en bois. Puis il se mit à jouer du tam-tam avec sa trompe sur le toit de la cabine.


         On arrivait à un petit pont Bellay.

         " Vas-y tout doucement, en première, s'il se met vraiment en pétard il va nous faire tomber à la baille."

         Le camion gravit la pente au pas puis s'arrêta sur un ordre de Petit Louis:

         " Stop! il a enroulé sa trompe autour du montant du pont... Recule un peu... ah! il lâche, ça va, démarre. Stop."

         Le camion fit un bond à péter les lames de ressort. Jumbo s'était de nouveau cramponné au pont.

         " Ca va bien " conclut Petit Louis, " on abandonne, on va faire descendre cet enfoiré d'éléphant de merde, on a fait trois kilomètres, il n'aura qu'à rentrer à pied."

         Il expliqua par gestes au mahout qu'on arrêtait là et qu'il devait faire descendre la bestiole. Gauthier ouvrit le hayon et le mahout enleva les chaînes.


         Jumbo avança au bord du camion, regarda la marche et recula tout au fond; le mahout se lança dans un grand discours, montra de la main la hauteur du camion, se fit tout petit pour indiquer le sol, on pouvait en conclure que c'était trop haut.

         " Qu'est ce qu'on fait ?"

         " Ce qu'on fait ! Putain de sa mère, tu vas voir ..."

         Gauthier escalada la cabine, mit la marche arrière accéléra et se mit debout sur la pédale de frein. Jumbo surpris parcourut la longueur du camion au galop et arrivé au bout ramassa la gamelle de sa vie. Le roulé-boulé d'un éléphant c'est du pas banal, beaucoup de poussière et de barrissements. Le mahout outré du traitement infligé à son protégé leur montrait le poing, Gauthier lui fit un geste du bras sans équivoque:

         " Vous venez margis, on rentre à vide." 


         Au marché de Savannakhet, Petit Louis échangea une boîte de rations contre un petit perroquet vert. Un sous-off du garage, celui qui s'occupait des pièces détachées, lui avait demandé de lui ramener une de ces bestioles qui, dit-on, apprennent très facilement à parler. Il le mit dans une boîte de carton percée de trous et cala l'objet à l'arrière du command car.

         Après une cinquantaine de kilomètres, le convoi s'arrêta pour le regroupement rituel. Petit Louis passa à l'arrière pour s'assurer du bien-être de son passager. La boîte était vide, l'oiseau avait élargi un trou et disparu . 

         " Perrin va râler...je lui avait promis le perroquet en échange d'un pneu pour l'Harley...."

         Cinquante kilomètres encore et nouvelle halte. Petit Louis allumait sa pipe à l'ombre quand un sifflement aigu lui fit dresser la tête. Le perroquet se trouvait en bout d'antenne, cramponné, hirsute et méconnaissable. Il disparaissait sous une épaisse couche de poussière rouge qui engluait ses plumes et lui bouchait les yeux.  Il s'était tapé 50 bornes en plein nuage.

         Petit Louis plia le fouet, récupéra la bestiole sans difficulté et le remit dans sa boîte après avoir soufflé le plus gros de son maquillage. La boîte cette fois fut recouverte d'une double couche de fil téléphonique. Un bec de perroquet, c'est solide, mais pas au point de cisailler les brins de soutien en acier.


         Le volatile se refusa toujours à émettre le moindre mot. Il se contentait de siffler et de glapir, de préférence aux petites heures alors qu'il fait plus frais et qu'on dort si bien.


         Lors d'une inspection, le capitaine tonitruait à son habitude à la vue de l'état lamentable du casernement.

         " Adjudant! vous avez vu ce bordel, là... et là "  Son index vengeur soulignait les coins les plus dégueulasses quand soudain le perroquet réveillé en pleine sieste lâcha la cloison en cai phen à laquelle  il était cramponné et referma son bec sur le doigt baladeur.

         Le pitaine poussa un hurlement et secoua la main en pure perte .Il empoigna son agresseur de la main gauche, tordit , jeta le paquet de plumes sans vie sur le sol et sortit en claquant la porte. 


suite : (13)Annam-Laos

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