ANNAM   PRINTEMPS  1949

 

 

            En Centre Annam, la situation se normalisait, le commerce reprenait, les paysans cultivaient leurs rizières, de nouveaux véhicules civils réapparaissaient et circulaient sur les routes peu à peu refaites. Bien sûr de temps à autre des unités Viet Cong faisaient des incursions, détruisant les ponts coupant les routes. Par moments, les villageois encadré par les Français, passaient la journée à reboucher les trous qu'ils avaient creusés  pendant la nuit sous la conduite des Viets.


         Le Corps Expéditionnaire était puissamment aidé par un sentiment de solidarité nationale en métropole. Il arrivait qu'un assiégé balance une grenade sur un Viet rempli de mauvaises intentions et que l'engin au lieu d'exploser s'ouvre et laisse échapper des tracts sur lesquels on pouvait lire:

         " Don des Femmes Françaises "


         Il était prudent de démonter systématiquement les moteurs neufs venant de France, on y trouvait de tout, de la potée d'émeri dans le carter, des rondelles en étoile dans les cylindres, des écrous baladeurs dans les boîtes de vitesses. Un explosif brisant remplaçait de temps à autre la charge propulsive des obus de mortier: au départ du coup, tout sautait, détruisant la pièce et tuant les servants. Des cartouches factices venaient agrémenter les bandes de mitrailleuse, entraînant des arrêts de tir ou venant coincer le mécanisme.

         "Courage, les gars, on pense à vous ! "


         Une bataillon de Tabors marocains avait été encerclé par les Viets, en poussant vers Ron à la limite de la zone contrôlée. Le commandement monta une opération afin de les dégager. Lorsque la colonne blindée arriva, les Viets se retirèrent et un détachement du 503 put monter afin d'apporter le ravitaillement. Quand les caisses de rations furent ouvertes, on y trouva des briques, des tuiles et des carreaux de terre cuite. 

         Le chef de bataillon furieux avait commencé à faire aligner les chauffeurs contre un mur, les tringlots avaient en effet une réputation pas toujours usurpée de pillards sans scrupules, les convois de pinard de l'Intendance donnaient lieu à des beuveries suspectes, mais pour une fois ils n'étaient pas dans le coup, les cerclages intacts des caisses encore fermées en faisaient foi. Il fallut bien admettre que l'échange avait eu lieu aux environs de Marseille qui est réputée pour ses fabrications de poteries diverses.


         Un soir, Petit Louis s'entretenait de ce genre de problèmes avec l'aspirant Fayard. Ce dernier était un homme peu ordinaire, il avait roulé sa bosse dans toute l'Asie. De père français et de mère tibétaine, il parlait couramment plusieurs dialectes chinois et le vietnamien. Paraissant bien davantage que ses trente ans il avait un peu l'aspect de ces vieux sages d'Asie avec ses pommettes hautes et son teint mat. Personne n'aurait pu dire comment il avait échoué dans l'unité. Il avait une érudition incroyable et ses propos n'avaient rien de commun avec les conversations à ras de terre qui sévissaient au mess. Les officiers le snobaient parce qu'il n'était pas sorti des Ecoles et les hommes de troupe l'avaient surnommé le 'Chinetoque'.


         " Vous savez," disait Fayard," cette guerre, ou cette 'opération de police' comme on dit dans les textes officiels, n'est pas populaire en France, le parti communiste est encouragé par les succès en Chine de l'armée populaire qui inflige des défaites successives au troupes du Kuo Min Tang. Ho chi Minh attend l'arrivée des troupes de Mao à la frontière du Yunnan, il espère alors recevoir une aide massive. Ici le pouvoir civil est déchiré, l'empereur Bao Dai est en Suisse."

         " Bao Daï est empereur depuis quand ? " demanda Petit Louis

         " Théoriquement depuis la mort de son père, Khai Dinh en 1925, mais comme il faisait ses études en France, il n'est revenu qu'en 1932 pour être couronné."

         " Mais alors qui exerce le pouvoir en Indochine actuellement ?"

         " C'est une question difficile. D'abord, ce n'est plus l'Indochine depuis la guerre, mais le Vietnam qui comprend actuellement l'ancien Tonkin et l'Annam. En ce moment il y a des pourparlers pour la réunification avec la Cochinchine. Jusque l'année dernière, Bollaert exerçait les fonctions de Haut Commissaire et avait son mot à dire même dans les affaires civiles. Mais il a démissionné l'année dernière. C'est un certain Léon Pignon qui le remplace, mais sans les pouvoirs. 

         Il y a toute une clique de ministres et d'ancien ministres qui se battent pour la direction des affaires: Nguyen Manh Dong en particulier mais aussi Ngo Dinh Diem préfet de Phat Diem au sud de Haiphong. Entre parenthèses, son frère Ngo Dinh Thuc est l'évêque catholique du diocèse voisin, vous voyez ce que ça peut donner ..."


         Fayard se tut un moment semblant réfléchir.

         " On parle d'un retour de Bao Daï, il serait sur le point de signer des accords avec le gouvernement français. A propos, vous savez tout de même qui est président de la république ?."

         " En France ? euh...Vincent Auriol, je crois.."

         " Bien ! et le premier ministre ?"

         " Ca je n'en sais rien, ça change tout le temps, et puis vous savez bien que pour la troupe il n'y a ni livres ni journaux, ni revues ,à part le torchon du Service aux Armées."

         " C'est voulu, sachez-le bien, une armée dans l'ignorance est une armée disciplinée. Le premier ministre est Mr Queuille, pas depuis longtemps d'ailleurs."

 

         Petit Louis demanda soudain:

         " On dit que vous êtes de religion bouddhiste, c'est vrai ?"

         " C'est faux, le bouddhisme n'est pas une religion, c'est une façon de vivre, un état mental. C'est, comment dire, un manière de se situer par rapport à l'entourage, à la nature, à ses compagnons."

         " Mais vous êtes végétarien ?"

         " Encore inexact, je préfère un régime sans trop de viande, mais ne repousse pas un bon steak à l'occasion. Voyez-vous, tout est question de mesure et de bon sens. Mais dites-moi, Bourgain, avez-vous des opinions politiques ?"

         " Oui, bien sûr, " répondit Petit Louis mi-sérieux, mi-blagueur " je suis anarchiste de droite ."

         " C'est assez curieux comme option, pouvez-vous m'expliquer ? "

         " Voilà: je suis pour l'ordre, l'organisation, sans quoi on ne peut rien faire. D'autre part j'ai horreur des chefs, de la hiérarchie, des gens qui se prennent au sérieux et qui s'imaginent avoir raison soit parce qu'ils ont la foi, soit parce qu'ils adorent le pouvoir."

         " Il y a là une contradiction, comment comptez vous la résoudre ?"

         " Je n'en sais rien, et ça n'a pas d'importance, ce n'est pas à moi de résoudre les contradictions de la société; ce qui ne m'empêche pas d'y trouver à redire. " 

         Petit Louis démarrait à fond et commençait à s'exciter. Son interlocuteur s'amusait bien ,il avait pu constater qu'il suffisait de lancer son homme sur certains sujets et il était remonté comme un réveil sauf qu'il était difficile, parfois d'arrêter la sonnerie.


         " On n'arrête pas de nous rebattre les oreilles avec les grands principes, avant c'était la religion et les curés faisaient la loi, maintenant c'est la démocratie et une bande de gougnafiers qui se font élire pour l'assiette au beurre."

         C'était reparti comme en 14 !


         " Qu'est-ce que vous avez contre la démocratie ?" l'asticota Fayard qui connaissait la réponse par coeur.

         " Vous connaissez, vous, un système qui repose sur des principes aussi loufoques ?

         " Un " Petit Louis comptait sur ses doigts " une voix , c'est une voix, que ce soit un directeur d'usine qui a organisé une production faisant vivre cinquante mille personnes ou un peigne-cul syphilo qui a la cervelle comme du blanc d'oeuf mal cuit."

         " Deux, la moitié plus un a raison. Si la moitié moins un est contre, le gars qui vient d'être élu ou la loi proposée ne vaut pas tripette.

         " Trois, les gens qui ont été nommés par le bon peuple sont capables d'administrer le pays. C'est d'autant plus débile que les candidats sont désignés non pas suivant leurs compétence, mais en tenant compte de leur appartenance politique."

         " Vous avez un meilleur système ?"

         " Un système, non ! mais on pourrait améliorer celui-là pour commencer...par exemple, le droit de vote devrait se mériter, la barre, au lieu de se situer à cinquante pour cent pourrait être placée plus haut, on exigerait des qualifications pour être député ou ministre, on en demande bien à un plombier..." 

         Mais ils abordaient parfois d'autres sujets. Un soir, Petit Louis fut le témoin et le sujet d'une expérience curieuse à laquelle il pensa souvent par la suite sans trouver d'explication.

         Il étaient trois ce jour là car le lieutenant Delay s'était mêlé à la conversation. Fayard dit tout à coup:

         " On va essayer quelque chose. Laissez vous faire"  il prit les deux pouce de Petit Louis dans ses mains et les garda un instant serrés, puis il fit de même au lieutenant.

         " C'est pour vous mettre en rapport, en quelque sorte" expliqua-t-il aux deux autres qui semblaient assez surpris.

         Petit Louis avait l'impression bizarre que ses pouces étaient devenus tout raides, comme engourdis.

         Fayard prit un livre sur une tablette et dit à Delay: " Ouvrez-le au hasard et lisez, mais sans prononcer les mots." 

          Le lieutenant s'exécuta et soudain Petit Louis se mit à dire le texte alors qu'il était à plus d'un mètre de là. Ce n'était pas comme si une voix le lui dictait, mais plutôt comme s'il le connaissait par coeur, comme une fable apprise à l'école, les mots venaient tout seuls, sans effort.

         Petit Louis s'arrêta de parler puis reprit pour vérifier que rien ne le contraignait à cet exercice peu banal.

         Quand Delay releva les yeux Petit Louis stoppa, les mots ne venaient plus. Il recommencèrent avec une autre page.

         " Ca suffit pour cette fois, au bout de quelques minutes, j'attrape une migraine tenace." coupa Fayard. Pressé de questions il se contenta de dire:

         " C'est une expérience difficile à réaliser pour un Européen et cela nécessite beaucoup d'entraînement. Nous ne sommes guère doués pour ce genre de choses." 


         Malheureusement tous les collègues ne se montaient pas aussi intéressants. Du fait des départs en fin de contrat, l'effectif se renouvelait peu à peu. Un beau matin arriva un nouveau sous-off nommé Cabrera ; de la chèvre il avait les jambes cagneuses, la barbiche et le crâne rétréci. En short et chapeau de brousse, il ressemblait à un don Quichotte de café concert qui aurait rengagé dans la colo. Une réputation détestable acquise durant le séjour qu'il fit dans la première compagnie l'avait précédé. Le capitaine le confia à Petit Louis afin que ce dernier lui apprenne les ficelles du métier : comme dit un jour l'immonde Paumelle, c'était en quelque sorte associer la peste et le choléra.


         Ma foi cela ne marcha pas trop mal entre les deux hommes aussi dissemblables qu'on pût imaginer, mais qui avaient quelque chose en commun, un caractère de cochon.

         Petit Louis avait la réputation d'être un teigneux auquel il ne faisait pas bon se frotter, il avait sans doute des excuses. Dans un groupe, le plus petit est presque immanquablement l'objet des persécutions des balèzes qui s'imaginent que vingt kilos de plus leur donnent tous les droits. Il ne restait pour lui que deux solutions: encaisser toutes les avanies ou bien devenir tellement méchant qu'on le laisse tranquille.


         " Il faut vous imposer par votre force morale." lui avait dit un sage qui n'avait qu'un vague aperçu de la mentalité des soudards. Est-ce que la 'force morale' importait au costaud avec un verre dans le nez qui éjectait un plus faible de son tabouret simplement pour prouver qu'il était le plus fort ?


         Cabrera ne supportait pas la plaisanterie tant envers lui, qu'envers son chien, un horrible clébard noir qui s'appelait Quinacrine alors que comme chacun sait, la quinacrine, un médicament préventif du paludisme est de couleur jaune.

         Le long du couloir à arcade sur lequel donnaient les chambres des sous-offs, il avait tendu un fil de fer, une courte laisse permettait au cabot de se balader en long, mais pas en large ce qui mettait les mollets à l'abri de ses crocs à condition de longer le mur. Chaque jour une quantité de récriminations s'élevait contre l'animal qui parsemait le couloir de ses déjections nauséabondes. Cabrera avait menacé: 

         "Le premier qui fait du mal à mon chien, je le bute. "


         Poulain qui logeait tout au bout du couloir eut une idée de génie pour se débarrasser de l'horrible bête sans encourir le moindre risque. Il commença par isoler le fil de fer du mur en entourant les pitons de chatterton*, c'était peu visible. Puis il connecta le câble à une borne d'un téléphone EE8 qui se trouvait dans sa chambre. La deuxième borne fut mise à la terre. 

         Chaque fois qu'il en avait l'occasion, Poulain attendait que Cabrera approche de son chien pour le caresser ou lui donner sa pitance, et il tournait la manivelle du téléphone, Quinacrine sautait en l'air en piaillant et en agitant les pattes. Cabrera n'était pas tellement étonné de ce comportement qu'il attribuait sans doute à la joie qu'éprouve un chien bien élevé à la vue de son maître.  

         Mais au bout de quelques jours, Quinacrine associa dans sa cervelle obtuse l'arrivée du sous-off avec les châtaignes qu'il prenait quotidiennement. Il en conçut une haine tenace pour son maître et ne tarda pas à planter ses crocs dans la cheville de celui qu'il prenait pour son tortionnaire.

         "Putain de clébard !" hurla Cabrera et il lui tira une balle dans la tête.


         Au chien succéda un singe assez sympa qui était attaché de la même façon. Ce singe beaucoup plus malin que Quinacrine avait tout de suite pris une bonne habitude. Quand un besoin le prenait, il courait au fond du couloir, devant chez Poulain , montait sur la rambarde, pointait sa queue vers l'extérieur et laissait tout tomber dans un massif de flamboyants qui poussait juste en dessous. Cette performance mainte fois renouvelée lui valut l'estime de tous.

         Ca ne pouvait pas durer. Un soir Cabrera oublia le 'Manuel du gradé', un bouquin gros comme le Petit Larousse, et le laissa sur le rebord de la fenêtre à portée du quadrumane. Ce dernier qui manquait de distractions s'empara du manuel, le seul exemplaire de la compagnie, et passa des heures agréables à en arracher les pages une par une et à les jeter par-dessus bord. Quand il s'aperçut du désastre, Cabrera se précipita dans la cour, il pleuvait bien entendu, il ramassa les pages maculées de boue, les lava dans un seau, les repassa et refit la reliure tant bien que mal à grand renfort de colle de poisson.

         Il en résulta un bouquin monstrueux, type moyen-âge, de quarante cm d'épaisseur et qui laissait béats d'admiration tous ceux qui avaient à le consulter, le texte à peine lisible se détachant sur papier gaufré.

         Le singe disparut sans laisser de trace.


         Comme les chauffeurs étaient rapatriés l'un après l'autre, des supplétifs vietnamiens furent affectés à la compagnie pour les remplacer. Poulain s'occuperait de la conduite auto et Cabrera leur donnerait des rudiments d'instruction militaire. 

         Ca ne se passait pas sans risques. 


         Petit Louis venait tout juste de faire repeindre se chambre d'un jaune un peu merdique, on ne trouvait pas la peinture qu'on voulait. Les murs tout neufs étaient presque secs, les râteliers d'armes et les caisses de munition dont il avait la charge se trouvaient alignés proprement quand un sous-off de supplétifs fit son apparition.

         " Chep ! moi de garde, moi chep de poste, chep ! donner PM."

         Petit Louis nota son nom sur le registre et lui tendit un PM38 et deux chargeurs pleins. Puis il retourna vers son lit et son bouquin. Un 'clic' lui fit dresser la tête, il n'eut pas le temps d'intervenir, la rafale qui suivit le précipita sous le lit et transforma la chambre en Chemin des Dames après l'offensive de 17. Les vingt cinq cartouches y étaient passées. Le supplétif prit sa garde à l'infirmerie de garnison.


         Un matin Petit Louis aperçut Cabrera qui à l'aide d'un bâton agitait une mixture dans un casque lourd.

         " Qu'est-ce que tu fabriques ? "

         " De la colle pour les cibles. Je fais dissoudre des morceaux de semelle de crêpe dans de l'essence" répondit Cabrera, et il ajouta: " Ca ne fond pas bien "


         " Fais chauffer ! " dit Petit Louis et il n'y pensa plus.

         Une demi-heure plus tard il était convoqué chez le capitaine qui avait l'air furieux.

         " C'est vous qui avez dit à Cabrera de mettre un casque d'essence sur le feu ? "

         " Non mon capitaine, enfin pas exactement" et il tenta d'expliquer la situation.

         " Vous savez bien que cet imbécile prend tout à la lettre. Huit jours ! Rompez !"

         Huit de plus, Petit Louis avait cessé de les compter, en campagne on ne fait pas les arrêts de rigueur, mais c'est inscrit dans le dossier de l'intéressé et ce n'est pas très bon pour l'avancement. 

         " Ils vont être obligés de rajouter des pages à mon dossier!" se dit-il en guise de consolation.


         Quelques jours plus tard, il était dans sa chambre, finissant un rapport sur l'état des munitions, un vrai cass-tête, quand il sentit que ses yeux se mettaient à larmoyer, puis à piquer. Une odeur acide irritait la gorge et le nez, peu à peu l'atmosphère devenait irrespirable. Dans le couloir tout était normal. 

         " Ca vient d'à côté." conclut Petit Louis et il pénétra chez Cabrera. Celui-ci était assis à une table avec un supplétif; le vietnamien tenait à bras le corps un obus fumigène de 105 et l'autre crétin s'efforçait de dévisser la fusée avec une pince à gaz. Tous deux avaient un linge mouillé plaqué sur la figure et ils pleuraient comme des veaux.

         Petit Louis blémit, les inconscients étaient sur le point de faire exploser l'engin.

          " Posez l'obus doucement sur la table...stop !, ne le couchez pas, laissez-le debout...doucement...bien ! reculez...Nom de Dieu foutez-le camp en vitesse, faites dégager les chambres voisines et celles du dessous et magnez-vous."

         Il se précipita ensuite au central téléphonique et appela les artificiers de la Légion qui virent enlever l'obus avec un brancard spécial et allèrent le pétarder* dans un champ. L'autre idiot patenté raconta qu'il avait trouvé l'obus dans un coin du champ de tir et qu'il l'avait ramassé pour récupérer la fusée en cuivre rouge.

         " C'était pour faire des bagues ...je croyais qu'il était vide."

         Les sous-officiers gardèrent l'affaire entre eux, le mess envoya deux caisses de Kronenbourg aux copains de la Légion qui ne firent pas de rapport. Les choses en restèrent là et Cabrera fut surnommé 'Crâne de piaf'.

         " Ce type nous fait chier..." tel était le sentiment partagé par tous les locataires de l'étage et les représailles commencèrent. 


         'Crâne de piaf' se plaquait les cheveux de chaque côté de la tête en les tartinant chaque matin une bonne dose de gomina*, cela donna une idée à Petit Louis. Un soir il échangea le contenu du tube de dentifrice avec celui  du tube de gomina et referma les emballages avec soin. Ca tombait bien, le groupe électrogène qui assurait l'éclairage du bâtiment s'était mis en rideau*, et en attendant que les mécanos le remettent en état, on s'éclairait comme l'année précédente à l'aide de lampes à huile de moteur constituées par une boîte à cigarettes dont le couvercle était percé d'un trou. Par le trou passait une mèche faite d'un bout d'étoffe quelconque, pan de chemise, mouchoir ou autre détail vestimentaire.

         Ca fumait, ça empestait, mais on évitait ainsi les évolutions dans un noir absolu.

         Le lendemain matin 'Crâne de piaf' commença ses ablutions quotidiennes en chantant à tue-tête suivant sa détestable habitude. Il étendit une bonne quantité de dentifrice  sur sa brosse à dent et commença vigoureusement l'exercice. La chanson s'arrêta net...quelque chose n'allait pas...Cabréra sortit la brosse de sa bouche, un réseau de fils gluants suivait l'instrument, pendouillait à son menton, se collait dans sa barbiche. Il resta un moment sans voix puis entre des bordées de jurons il entreprit de se débarrasser à grande eau de cette cochonnerie, il dut même en arriver à se gratter la langue avec son couteau pour en enlever le plus gros. Les autres passèrent un bon moment.

         Mécontent du confort qu'offrait le lit de camp, Cabréra s'était fait confectionner par la main d'oeuvre locale, un grand lit en rotin tressé. L'arrivée de ce mobilier insolite ne provoqua guère de commentaires, après tout, pourquoi pas un pageot en osier ? 

         Les choses se gâtèrent quand l'oeuvre d'art devint le quartier général de toutes les punaises du coin. De là elles rayonnaient et patrouillaient aux alentours. On eut vite fait de repérer la source des vagues d'assaut qui soir après soir envahissaient les carrées.

         " Cabrera, ton lit est un nid à punaises "

         " C'est pas vrai, puisque je ne suis pas piqué !" de fait le salaud semblait immunisé.

         " Mets au moins du DDT ! "

         " J'en ai mis !"

         Poulain  qui en avait assez, demanda à Petit Louis:

         " Tu as encore des explosifs ?"

         " Bien sûr, je renouvelle régulièrement mon stock, quand ça vieillit, ça devient dangereux. Qu'est-ce que tu veux faire?"

         " On va mettre un pain de TNT dans le pageot à Crâne de piaf! "

         " T'es malade ! avec une petite dose, disons 50 grammes, tu vas le tuer et souffler les cloisons...il ne faut quand même pas exagérer."

         " Tu as une autre idée ? si on se contente de sortir son pucier dans la cour et d'y foutre le feu, il va se venger et nous emmerder encore plus."

         " Attends ! j'ai du nouveau cordon détonant, tout fin. On va aller faire des essais derrière le garage."

         Les essais furent concluants. Petit Louis décrivit en détails la marche à suivre et Poulain alla installer le dispositif. L'autre s'assura un alibi solide en allant faire des vagues à une bonne distance.

         Au moment de la sieste, quand Cabrera s'étendit  et tourna le bouton du poste de radio, son lit se désintégra dans un claquement sec et un nuage de poussière, il se retrouva par terre au milieu d'un tas de petit bois. Il n'y avait plus qu'à balayer.

         Furieux, Crâne de piaf se précipita sur chez Petit Louis.

         " Salaud ! c'est toi qui a fait sauter mon lit ?"

         " Je peux te jurer que non " fit l'autre avec la plus parfaite bonne foi.Je ne t'ai pas quitté de la matinée. Rappelle-toi le coup du dentifrice; quand tu m'as demandé qui c'était, je te l'ai dit. Mais là, tu aurais pu être esquinté et je ne n'allais pas faire ça à un copain..." 

 

         Ils furent débarrassés de Cabrera quelques jours plus tard. En expliquant le maniement de la mitrailleuse 12.7  à un groupe de supplétifs, Crâne de piaf entreprit de leur faire une démonstration du réglage de la feuillure: le nombre de crans dont on doit dévisser le canon pour un jeu optimum.

         Il avait démonté l'arme, vissé le canon sur la rallonge puis remis la culasse mobile sur sa glissière. Correct ! 

         Au lieu d'utiliser une cartouche factice, l'imbécile avait pris ensuite une balle réelle, et montré comment la douille glisse dans la rainure pour se présenter devant la chambre. Comme le percuteur faisait saillie dans la cuvette et gênait la manoeuvre il entreprit de basculer le levier d'armement pour faire reculer le percuteur, ses doigts gras glissèrent et le coup partit. La balle traversa le canon et délogea une brique dans le mur qui fendit le crâne d'un élève, la culasse recula et arracha trois doigts et une partie de la main de l'instructeur, la douille qui avait explosé cribla d'éclats tout ceux qui se trouvaient autour de la table.

 

         Petit Louis qui se reposait dans la pièce voisine crut an arrivant qu'on avait lancé une grenade dans la chambre, il y avait du sang jusque sur le plafond. Un soupir de soulagement accompagna l'ambulance qui emmenait à l'hôpital Cabrera et les victimes de sa stupidité à l'hôpital, on ne le reverrait plus...

 

         Fort heureusement tous ne sombraient pas dans l'abrutissement total dû à une hérédité chargée et à une existence entièrement occupée par les trois 'B' : bistrot, bordel et bagarre. Certains même manifestaient un esprit d'initiative louable bien que les résultats  en fussent parfois discutables.

 

         Le capitaine Dessendre avait promis une permission de 8 jours à Saigon au débrouillard qui lui procurerait un cheval de selle. Ancien de l'Ecole de Cavalerie de Saumur, membre du Cadre Noir*, il emmenait partout avec lui, son dolman, son képi, sa culotte de peau et ses bottes avec les éperons. Il ne pouvait se résigner à voir son splendide uniforme moisir dans une cantine alors qu'il en était réduit à l'administration de glandouillards conduisant de vulgaires camions.

         Sa chambre était tapissée de gravures anglaises qui montrent ces nobles animaux évoluant avec grâce dans une campagne verdoyante. Comme les routes poussiéreuses et semées de fondrières devaient lui paraître désolantes !

 

         Un beau matin Pagès fit son apparition dans la cour du quartier remorquant à l'aide d'un licou de fortune un de ce malheureux quadrupèdes qui tiraient les charrettes surchargées de village en village.

         La bête avait l'air vraiment misérable. D'assez grande taille pour un cheval indigène, il marchait tristement la tête entre les jambes et l'échine tellement creusée par des années de durs labeurs que ses épaules et sa croupe formaient des saillies impressionnantes. Ses crins étaient agglutinés par la crasse, il avait le poil mité, parsemé de croûtes et de plaies dues aux insectes et aux mauvais traitements, aucune ressemblance avec le dernier favori de Longchamps.


         Pagès était un des fleurons de la redoutable équipe de Rouannet l'ancien Bat d'Af*. On pouvait se demander quel pauvre bougre s'était vu délester de son gagne-pain à cette occasion.

         Quelqu'un s'en fut annoncer la bonne nouvelle au capitaine qui, sans méfiance, se rua dans sa chambre, enfila sa culotte et son dolman, chaussa ses bottes et sortit en enfonçant son képi. Quand il aperçut l'animal dans la cour entouré de la moitié des effectifs rassemblés et rigolards, il fit un demi-tour réglementaire et quelques instants plus tard il regagnait son bureau en short et chemisette comme tout un chacun.

 

         Durant quelques jours Pagès et ses potes longèrent les murs sur la pointe des pieds. L'animal famélique fut mis au vert dans une prairie derrière les garages à l'abri des regards et personne n'y pensa plus.

         Après quelques semaines de Dolce Vita vous ne l'auriez pas reconnu. Son poil était devenu luisant, sa tête se dressait humant la brise, ses yeux brillaient d'une vie nouvelle, son épine dorsale s'était retendue. C'est alors que Pagès tenta une nouvelle expérience. Entre temps il avait volé Dieu sait où, une selle, une bride, des étriers et tous les accessoires. On avait étrillé le cheval, peigné sa crinière et sa queue et même paré sa croupe des damiers de cérémonie. Il avait fière allure.

 

         Cette fois le capitaine ne se laissa pas prendre au dépourvu. Méfiant à l'annonce de ce nouveau coursier il descendit dans la cour pour se rendre compte de plus près. Gravement il fit le tour de la monture, lui regarda les dents et les pieds, fit la moue...Un silence épais entourait l'examen, la foule qui s'entassait pour ne rien perdre du spectacle se faisait plus dense, la tension montait...

         Fébrile, n'y tenant plus, le capitaine fonça vers sa chambre et en ressurgit dans toute la splendeur de l'uniforme noir. Pagès lui tendit l'étrier mais dédaignant l'artifice et la facilité, d'un bond le capitaine Dessendre fut en selle.

         Pendant un moment la scène apparut aux spectateurs médusés comme un tableau vivant, figé dans une immobilité irréelle. Puis on vit le cou du cheval s'allonger, ses yeux s'exorbiter, un tremblement nerveux le parcourut. Visiblement il luttait de toutes ses forces contre ce poids formidable et inhabituel qui lui brisait les reins.

         D'un seul coup il s'écroula, vaincu ,les pattes en croix comme pour un grand écart. Le capitaine était resté debout dans ses étriers inutiles regardant d'un air incrédule la carcasse qui gisait entre ses jambes tandis que les spectateurs se roulaient dans la poussière en hurlant de rire.

         Ils mangèrent le cheval...il était drôlement bon !

 

         Rouannet lorsqu'on lui laissa la bride sur le cou se mit à organiser l'intendance. Avec sa bande de malfrats ils terrorisait les marchés et obtenait viande, fruits et légumes à des prix imbattables. Sa méthode était celle de la maffia: vous vendez au prix qu'on vous offre ou on vous casse la baraque. Au bout de quelque temps, non seulement l'ordinaire s'était amélioré à la grande satisfaction de tous, mais l'équipe de la cuisine commençait à arborer montres en or, larfouilles* en croco et pompes fantaisie.  

 

         Il était pourtant possible de faire des profits sans recourir à des méthodes de gangster. Constatant qu'une véritable montagne de bouteilles vides commençait à s'élever derrière le mess, le capitaine décida un jour de faire le ménage. 

         " Paumelle, vous désignerez une équipe pour m'enlever tout ça je ne veux plus rien voir demain. "

         Petit Louis intervint:

         " Mon capitaine avec votre permission et cinq cents piastres, on pourrait faire nettoyer par les gens du coin. Ca éviterait aux hommes de se blesser. Et puis où va-t-on jeter tout ça ?  il y a déjà des tas de déchets derrière le garage."

         La dernière remarque visait le nouveau chef de garage, un gars teigneux qui n'aimait pas les motos.

         " Bon d'accord ! Paumelle vous donnerez 500 piastres à Bourgain sur la caisse noire. Mais demain tout doit être parti."

 

         Petit Louis encaissa l'argent que lui délivra Paumelle de très mauvaise grâce et en maugréant:

         " Encore une de vos combines ! " 

         Puis il s'en fut trouver un Chinois à qui il vendit le tas de bouteilles vides. Une heure après, une file de charrettes arrivait avec une armée de coolies et les bouteilles s'entassèrent, une piastre pour les bouteilles ordinaires, rien pour celles qui étaient cassées, mais deux piastres pour les occasions exceptionnelles et multicolores. Petit Louis et le Chinois comptaient au fur et à mesure, il y eut bien quelques litiges quant aux quantités, mais en fin de compte le Chinois sortit de sa poche une liasse de billets que Petit Louis enfouit dans la sienne.

         Manque de pot évident, le capitaine avait assisté à la conclusion de la transaction de la fenêtre de son bureau. Il descendit en trombe et furibard.

         " Bourgain !"

         " Oui mon capitaine. "

         " Qu'est-ce que c'est que cet argent ?"

         Petit Louis fut tenté de demander "Quel argent ?" mais il n'osa pas.

         " C'est le prix des bouteilles. Je les ai vendues au Chinois."

         " Et vous avez eu le culot de me réclamer 500 piastres, pour faire le travail ! Vous allez tout de suite restituer tout ça à la caisse du mess. "

 

         Il s'ensuivit une discussion d'auvergnats, avec: chose promise, chose due... les bouteilles ne vous appartiennent pas... le mérite d'une bonne idée doit être récompensé ... finalement Petit Louis déclara à l'assistance qui écoutait les palabres avec ravissement.

         " Je paye une tournée générale et je garde le reste !"

         Du coup ce fut l'approbation unanime et le capitaine vaincu, baissa les bras.

         " Croès ! ouvrez les bouteilles, c'est sur mon compte..." fit Petit Louis en grand seigneur, l'affaire restait profitable..


         En tant que barman, Croès n'aurait pas duré une heure dans un bistrot fréquenté par des routiers yougoslaves. Il confondait les breuvages, lavait mal les verres et se révélait aussi efficace qu'un Corse tétraplégique. On l'avait mis là car il n'avait pas son permis de conduire et savait à peine lire et écrire. L'adjudant de compagnie avait estimé, à tort, qu'il ne ferait pas trop de dégats en servant à boire...

         Après quelques semaines, l'opinion générale de ses victimes avait prévalu . Vidé de son poste d'aide gargottier, Croès se retrouva comme aide-infirmier à l'hopital de garnison.


         Ayant  récolté une conjonctivite due au soleil et à la poussière, Petit Louis se présenta un beau matin à la visite médicale. Le dianostic fut rapide : "Conjonctivite...Benin...Argyrol...Voyez l'infirmier. "

         Muni d'un papier portant la prescription, Petit Louis passa dans la pièce voisine et fut tout surpris de se retrouver en face d'un Croès affublé d'une blouse blanche.

         " Ah! t'es là, l'andouille ...où est l'infirmier ?

         " Il est malade, c'est moi qui le remplace."   Il arborait le large sourire du crétin monté en grade.

         " Tu crois que tu pourras me mettre des gouttes dans les yeux sans m'éborgner ? "

         " Pas de problème chef, je fais ça tous les jours..."

         Petit Louis n'était pas rassuré., Il avait vu le bonhomme confondre la grenadine et le tabasco ...


         Il s'assit sur une chaise , renversa la tête en arrière et attendit. Croès alla vers l'armoire et revint avec une fiole brune et un compte-goutte.

         Une goutte tomba dans l'oeil gauche et Petit Louis décolla de son siège comme une fusée en poussant  un beuglement à réveiller la brousse. Il fit le tour de la pièce au triple galop et se rua vers le lavabo pour mettre sa tête sous le robinet .

         " Qu'est ce qui se passe ici ?"  Le médecin-chef  intervenait, attiré par la clameur.

         "  Je ne sais pas ce que ce connard m'a foutu dans l'oeil, on aurait dit un fer rouge.." Le médecin arracha la bouteille des mains de Croès et regarda l'étiquette.

         " Espèce d'abruti, c'est de la teinture d'iode." 


         Petit Louis se regarda dans la glace, de l'oeil droit, le gauche avait pris l'aspect d'un feu arrière de semi-remorque.

         " Venez, je vais vous mettre un collyre calmant. Heureusement que vous avec lavé votre oeil à grande eau..

         Deux heures plus tard il n'y paraissait plus. Chose curieuse  l'oeil droit traité cette fois à l'argyrol mit plusieurs jours avant de redevenir normal.


         Les convois les plus ordinaires pouvaient parfois entraîner des conséquences imprévues. Un lot d'éléments de pont japonais était arrivé à Tourane. On l'attendait impatiemment à Quand Tri pour achever un ouvrage. Un pont militaire japonais est formé de prismes triangulaires qu'on assemble à l'aide de goupilles en acier grosses comme le poignet.

         Comme les camions de la première compagnie étaient tous occupés à des charrois divers, Petit Louis descendit avec 6 GMC chercher les ponts. Il surveilla le chargement, compta les pièces, vérifia le matériel, signa les reçus et reprit la direction de Hué le lendemain. Comme la route n'avait rien de commun avec ce qu'il avaient connu dans les débuts, il était le soir même à Quang Tri sans avoir rencontré de difficulté majeure. Les camions furent déchargés, les papiers signés et  tamponnés et Petit Louis alla se coucher la conscience tranquille.


         Le lendemain matin il se disposait à regagner la capitale quand il fut convoqué au bureau des transports. Un lieutenant du Génie l'accueillit plutôt froidement.

         " C'est vous Bourgain ?"

         " Oui mon lieutenant "

         " C'est vous qui avez signé ça ?" et il tendit une liasse de papiers.

         Petit Louis reconnut les connaissements* de la veille, son nom figurait bien en bas de la page.

         " Oui mon lieutenant."

         " Et vous avez livré TOUT le matériel ?"

         " Oui mon lieutenant, " il sortit un papier de sa poche, "j'ai ici le bordereau de réception "

         " Ah oui !" hurla le lieutenant, " le connard qui vous l'a signé est au trou et vous allez l'y rejoindre . Lisez ! "

         N'en croyant pas ses yeux, Petit Louis déchiffra en haut d'une page, une ligne violemment soulignée au crayon rouge, une ligne qui avait échappé à tous jusqu'ici:

         'Item une sonnette à vapeur'

         " Bon sang! " se dit Petit Louis, " le bidule a dû tomber d'une caisse ou quelqu'un l'a fauché, je vais aller passer les camions au peigne fin."

         Le lieutenant interrompit sa rumination.

         " Vous savez ce que c'est une sonnette à vapeur ?"

         Comme manifestement il n'en savait rien, le lieutenant luit décrivit l'engin en long et en large. Pour résumer, une sonnette à vapeur est une machine qui sert à enfoncer des pieux. Elle se compose d'un gros bloc de fer de 1 tonne 5 qui sert de bélier, d'un échafaudage métallique sorte de derrick avec des rails de guidage, d'une chaudière sur roues avec des dizaines de mètres de tuyaux, de valves, de soupapes de raccords, en tout environ trente tonnes de ferraille. Ca paraît difficile à perdre, et pourtant ...


         Petit Louis se retrouva brigadier, ce qui correspond à caporal dans une armée ordinaire.


         Les réclamations du lieutenant remontèrent l'échelle hiérarchique jusqu'au plus haut niveau. Ce type tenait mordicus à entrer en possession de sa sonnette à vapeur. On la chercha dans tout le Centre Annam, des dizaines de fourriers maudirent Petit Louis sans le connaître quand on les fit recommencer leurs inventaires. Le commandement s'aperçut qu'il manquait des chars, des équipements disparus sans laisser de trace, des armes perdues, des camions évaporés. 

         On trouva aussi un bateau de trop dont personne ne voulait, rempli d'équipements électroniques dont on ignorait la provenance et l'usage et qui furent cassés à coup de masse et jetés dans la baie. Sans le vouloir, Petit Louis avait provoqué la grande lessive.

 

         Le remue-ménage se tassait quand Petit Louis reçut une promotion et se retrouva d'un coup maréchal des logis chef. Il réintégra le mess en offrant une tournée générale. A Paumelle qui grinçait des dents il déclara:

         " Vous voyez mon adjudant, on dit parfois du mal de l'armée, mais elle offre au moins un avantage, on sait y reconnaître le vrai mérite !"


         Quand le Parc du Génie quitta son emplacement derrière la gare de Tourane, il abandonna dans un coin un gros tas de ferraille rouillée et inutilisable qui ressemblait au croisement contre nature d'une locomotive avec un puits de pétrole.



suite : (14)Annam

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