ANNAM  ETE 1949

 

 


         En juillet 1949 de grandes fêtes célébrèrent officiellement à Hué le retour de Bao Daï qui en fait avait atterri à Dalat fin avril. Petit Louis eut la chance d'assister à certaines cérémonies officielles dans la ville interdite alors que des colonels s'étaient vus refouler comme des malpropres. Quelque temps auparavant il avait fait réparer à l'atelier le moteur hors bord d'un médecin civil de Hué, le docteur Héron grand ami de Nguyen Phan Long directeur du Daï Viet, le principal journal de Saigon qui venait d'être nommé secrétaire d'Etat à l'Information. Par des chemins compliqués, Petit Louis reçut une carte qui l'accréditait auprès du journal.

         Grâce au précieux carton qui tenait lieu de laissez-passer, il suivit la procession qui quitta Hué le 12 juillet pour la cérémonie traditionnelle à la Vallée de Tombeaux le long de la Rivière des Parfums, là où s'élèvent les mausolées des grands Empereurs, Thu Duc, Gia Long et Khai Dinh. Les astrologues de la cour avaient déterminé le jour faste propre à la cérémonie, le ciel devait être clair, dépourvu de nuages.

         Ils avaient vu juste, une poussière épaisse accompagna le cortège pendant les trois heures de marche. En tête deux éléphants impériaux portaient des palanquins en bois doré et des caparaçons de soie rouge sur lesquels était brodé le dragon à cinq griffes marque de l'Empire. Puis venait l'escorte à cheval brandissant des oriflammes multicolores.


         Le palanquin de l'Empereur suivait. Bao Daï portait la tiare en crin de cheval ornée d'un dragon d'or et une tunique de soie bleue serrée à la taille d'une large ceinture dorée brochée d'autres dragons crachant des flammes. Aux pieds il avait les bottes de feutre traditionnelles. La procession gagna d'abord le Temple des Ancêtre laissé miraculeusement intact par les Viets, puis le tombeau de son père Khai Dinh*.

         Une foule de dignitaires à pied encadraient le palanquin mêlés aux musiciens qui agitaient des tambourins et des sonnailles, raclaient leurs crins-crins à deux cordes ou soufflaient dans leurs fifres aigrelets. Derrière, le bon peuple, une cohue indescriptible de fervents, de badauds, de curieux, de marchands de soupe et de crèmes glacées.

 

         Comme on avait signalé la présence d'un chi doï* viet dans la région les commandos de la marine patrouillaient le fleuve, des patrouilles sillonnaient la forêt de pins qui entoure la vallée  et des half-tracks étaient postés aux endroits stratégiques. Le soir alors qu'une fête grandiose rassemblait toutes les personalités, une douzaine d'obus de mortier de 81 partis de environs de la pagode de Thien Mu* s'abattaient sur la cité impériale sans faire trop de dégâts heureusement.

 

Le lendemain un tournoi d'échecs chinois ( xiangqi ) opposait deux grands maîtres dans une cour du palais.
Le sol de cette cour constituait un échiquier géant sur lequel évoluaient les pièces, des personnages vivants, jeunes gens et jeunes filles revêtus des costumes traditionnels. Des bandes de cuivre incrustées dans les dalles marquaient les emplacements; en effet les pièces se situent aux croisement des lignes et non pas au milieu des cases. Il y a neuf pièces et seulement cinq pions avec des règles assez particulières.

         Les deux champions étaient face à face, juchés sur des sorte de chaises d'arbitre de tennis afin d'avoir une vue d'ensemble du jeu. Chaque podium était entouré d'un groupe de musiciens payés par le joueur opposé.

         Un coup se jouait, le maître glissait une indication à un héraut d'armes qui entonnait une mélopée qu'on aurait pu traduire ainsi:

         " L'illustre maître Liung thi Khoa, fils de Liung van Thoc, petit fils de Liung ho Manh héritier de la sagesse de ses ancêtres  inspiré par les Génies venus du Ciel, vient de découvrir le mouvement qui va terrasser son adversaire. Ce coup meurtrier qui restera gravé dans l'histoire de l'art sublime du jeu ..."

         Il y en avait pour dix minutes...la foule admirative ponctuait le discours fleuri de 'Hoi' et de 'Hai'. Puis la pièce désignée se déplaçait sur l'échiquier, une pièce prise se laissait glisser gracieusement sur le sol, puis quittait la scène. A intervalles réguliers, on changeait les figurants au bord de l'épuisement. 

         Dès qu'un coup était joué, un charivari épouvantable s'élevait autour de la chaise de l'adversaire: le groupe de musiciens faisait de son mieux pour gêner la concentration du joueur, les tambours battaient, les violons grinçaient et les cymbales s'en donnaient à coeur joie.

         Petit Louis prit quelques photos avec son Leica et s'enfuit la tête bourdonnante la partie durerait jusqu'au soir. Il regrettait fort de n'avoir pu fixer les couleurs éclatantes de la scène, on ne pouvait trouver et développer que des films noir et blanc.

         Il revint juste à temps au cantonnement, le Groupe partait en patrouille.

 

         Les opérations militaires commençaient à changer d'envergure. La pacification dans le sud qui venait d'être rattaché officiellement à l'Etat du Vietnam, progressait quelque peu. Les groupes dissidents Caodaïste, Binh Xuyen et Hoa Hao s'étaient plus ou moins rattachés à l'axe franco-vietnamien par suite de l'action des commandos viet cong venus du Nord qui massacraient indis-tinctement tous les groupes non communistes. 

         Les UMDC (unités mobiles de la chrétienté) tenaient le delta du Mékong. Au Nord, dans l'ancien Tonkin le passage des convois devenait plus coûteux en hommes et en matériel surtout sur la RC4  de Lang Son à Cao Bang et vers Bac Kan.

         Au Centre les provinces de Tanh Hoa et de Vinh, au nord du 17ème parallèle étaient entièrement contrôlées par les Viets de même que les Montagnes de Marbre au sud de Fai Fo. Ce massif calcaire serait, d'après les légendes locales, les débris de la coquille d'un oeuf déposé jadis par un dragon.

         Des unités solides s'étaient retranchées dans ces massifs calcaires, un labyrinthe de grottes et de tunnels faisait communiquer plusieurs vallées et abritait des dépôts de vivres et des ateliers fabriquant armes et munitions. De là des commandos rayonnaient la nuit dans toute la région. Ils coupaient les routes, posaient des mines, terrorisaient les villages et faisaient sauter les ponts. 

         Le commandement décida de se débarrasser de ce nid de frelons et on y mit le paquet.

 

         L'opération commença par un bombardement depuis des grosses unités de marine ancrées à ras des côtes, puis la légion donna l'assaut à l'arme automatique et au lance-flamme. Le 503 transportait les hommes et le matériel, de plus il assurait des points d'appui grâce à sa dotation d'armes lourdes.

 

         Ce matin-là Petit Louis dirigeait le tir de deux mitrailleuses 12.7 sur tourelle. Les GMC avaient été camouflés sur un embryon de piste derrière des éboulis. A quatre cents mètres , un peu plus haut sur la pente s'ouvraient des galeries dans lesquelles la Légion devait pénétrer après que la grande grotte de Huyen Chong eût été nettoyée. Pour le moment, les section d'assaut se trouvaient plaquées au sol par deux mitrailleuses, du 6.5 japonais à en juger par le son. Les tireurs devaient se trouver quelque part dans les calcaires, du côté de la stèle de Ming Mang, on ne voyait pas les départs. 

         La radio grésilla

         " Appui rouge ! il faut déloger ces mitrailleuses. A vous!"

         " Ici appui rouge, de ma position je ne les vois pas, pouvez-vous me donner un repère."

         " Il y a un arbre tordu à mi-pente juste au 180. Une des mitrailleuses est à 20 mètres en dessous, dans un trou."

         Petit Louis fixa l'endroit dans ses jumelles. Il entrevit des flocons de fumée puis un éclair. Il reprit la radio.

         " Vu, on arrose ! terminé."

         Petit Louis grimpa sur le siège.

         " Pousse-toi et regarde où je tire, ensuite continue, par paquets de trois ou quatre, ne laisse pas chauffer, on n'a pas de canon de rechange."

         Il envoya une courte rafale. A cette distance les traçantes filaient tout droit. Trop haut. Il rectifia le tir.

         " Tu as vu le trou ? Bon! vas-y jusqu'à ce que je te fasse signe." et il cavala à l'autre pièce . La première arme se tut, mais la seconde se mit à balayer l'emplacement, des fragments de pierre crépitaient sur les carrosseries.

         " En route, on bouge de cinquante mètres et on recommence."

         Les deux camions avancèrent un peu sur la piste.

         En courant d'un véhicule à l'autre Petit Louis trébucha et s'étala de tout son long.

         " Bon sang" se dit-il " dans quoi me suis-je pris les pieds" 

         La deuxième arme avait été repérée, mais le tireur était mieux planqué et le tir des armes automatiques de la Légion n'arrivait pas à en venir à bout.

         " Prends la caisse de perforantes " dit Petit Louis au chargeur " et toi vise le plafond du tunnel, ça va ricocher partout."  Le tir en face devint sporadique puis cessa. Sur la pente les légionnaires avançaient de rocher en rocher. A bonne portée deux jets de flammes jaillirent vers la falaise en tourbillonnant dans l'orifice des galeries.

         " Appui rouge, vous pouvez dégager. Appelez le PC on a besoin de vous plus loin. Merci le Train."

         " Salut la Légion. Terminé." 

         Petit Louis dit aux chauffeurs.

         " On redescend sur Fai Fo , faites marche arrière je vous guide"

         Arrivé à un endroit plus dégagé, Petit Louis dit à Aubry.

         " Attends un peu, il faut que j'enlève ma chaussure, j'ai dû marcher dans de la flotte, j'ai le pied mouillé."

         " De la flotte ici ? vous rigolez !"

         La botte enlevée Petit Louis constata avec stupeur que sa chaussette était pleine de sang .

         " Eh chef ! vous êtes blessé !"

         " On dirait..."  

         S'appuyant sur le marchepied  Petit Louis enleva sa chaussette. Juste à côté de l'os de la cheville on voyait un petit cercle de métal, du trou le sang suintait.

         " Merde alors" fit l'autre admiratif," vous avez une balle dans le pied. Ca vous fait mal ?"

         " Maintenant oui ! " répondit Petit Louis en posant le pied par terre." Ce n'est pas tout çà, il faudrait l'enlever."

         Petit Louis prit un pince courbe dans son sac et sortit la boîte àpansement.

         " Ouvre le flacon de sulfamides et prépare une compresse."

         Il prit la partie de la balle qui sortait un peu entre les becs de la pince et tira. "Phu....." son système nerveux protestait avec énergie.

         " Fais-le toi ! " dit-il à Aubry " j'ai la tremblote, tu coinces bien la balle dans la pince et tu tires un coup sec."

         Aubry brandit l'objet au bout de la pince.

         " Je l'ai, chef! "

         " Parfait" dit Petit Louis "tu es doué. Passe-moi le pansement." Il emballa sa cheville, remis chaussette et chaussure et fit un essai. Bof ! on verrait ça à l 'in-firmerie de garnison.

         Il traîna la patte une bonne dizaine de jours, la balle , un ricochet sans doute, s'était logée juste entre l'os et le tendon alors que le pied était en flexion. Mais contrairement à ce qu'on voit dans les films, quand il y a un trou, il faut attendre qu'il se bouche.    

 

         Une autre opération tenta  de chasser les Viets de la série des grottes sanctuaires  qui parsèment les premiers contreforts du Nghu Hanh Sun, en particulier la grotte Hoa Nghiem* célèbre par sa statue géante en béton de Bod-shivatta (une des réincarnations de Bouddha)  et celles de Chua Tam Ton et de Chua Tam Thai, mais les Viets s'y accrochèrent farouchement.. 

 

         La Légion se cassa le nez sur les défenses des Montagnes de Marbre et essuya des pertes importantes, impossible de prendre d'assaut ce véritable camp retranché, il aurait fallu employer les gaz de combat, il en fut question un moment mais l'idée fut abandonnée. Le commandement se contenta de placer des postes en hérisson à la limite de la zone afin de freiner les incursions de Viets, puis les opérations continuèrent un peu plus vers l'ouest afin de couper l'accès à la piste Ho chi Minh dans la Cordillère.

 

         Une fois de plus le 503 fut mis à contribution, c'était son rôle. Petit Louis revint de Tourane, maintenant Da Nang, où il était allé effectuer quatre sauts d'entretien afin de garder sa solde à l'air pour l'année en cours juste à temps pour participer à la manoeuvre. Il s'agissait cette fois de déloger un chi doï venu du nord, d'un groupe de quatre gros villages fortifiés juste au pied des premiers contreforts du mont Atuat. 

 

         Deux compagnies du 110 RIC furent amenées en camion à pied d'oeuvre et renforcées par les huit pelotons du Train avec les FM et quatre mortiers de 60, entreprirent d'investir les villages. L'ensemble de paillotes  présentait l'aspect habituel dans cette région. Chaque maison en bois aux murs de torchis et au toit de chaume de riz, s'élevait au fond d'une cour en terre battue où les paysans faisaient sécher le paddy.. Le tout se trouvait clos par d'épaisses haies de bambou et d'épineux absolument impénétrables.  La seule ouverture sur le devant était dissimulée derrière un pan de mur sur lequel des sculptures repré-sentaient les génies tutélaires. Le dispositif avait pour but de décourager les intrusions du ma qui (prononcer ma coui: mauvais esprit).

         Ca se présentait mal: cinq cents mètres de rizières s'étendaient entre la route où le camions étaient rangés derrière des touffes de bambous et les haies épineuses entourant les premières paillotes. Un barrage de fumigènes permit de couvrir sans casse les deux tiers du chemin, les hommes progressaient de diguette en diguette, s'aplatissant dans la boue et se camouflant le mieux possible. Puis les choses se gâtèrent : un, puis deux mortiers en face com-mencèrent un tir nourri. Heureusement ils ne devaient disposer que de projectiles percutants car la moitié des obus se plantaient dans la vase sans éclater. Quelques armes automatiques se mirent de la partie. 

         Un petit groupe s'était rassemblé derrière une digue un peu plus haute, un adjudant de la colo avec son radio et un demi peloton, Petit Louis et son FM, le porteur vietnamien et le gros Dunant. L'adjudant et Petit Louis se concertèrent.

         " Vous avez vu, il y a une mitrailleuse juste au coin du village à gauche, un mortier se trouve dans le même axe assez loin derrière, on entend les départs. Et il y a des tireurs tout le long, on va se faire dégommer en passant la digue. "

         " Bon " fit l'adjudant " On va essayer de casser la mitrailleuse au mortier. Vous, les gars vous faites un bond dès que les pélots sont tombés, le FM couvre, on se regroupe derrière la prochaine diguette à cinquante mètres." 

         Il saisit le combiné " Appui mortiers ... quatre tirs sur la lisière du village, fumigène, puis deux percutants et un fusant à cinq mètres." et il précisa les coordonnées.

         " Préparez vous !"

         Quelques secondes plus tard ils enten-daient les coups d'orgue caractéristiques annonçant les départs puis le vrombissement des passages et les explosions sourdes suivies de la fumée qui montait.

 

         " En avant !" 

         La vague d'assaut s'élança en zigzag, trébuchant dans les touffes de riz, escaladant les diguettes tandis que les obus suivants cassaient du bois en face. Petit Louis le FM sous le bras arrosait les haies en tirant à ras du sol. Il s'abattit derrière la digue essoufflé, un type de la colo tomba près de lui de tout son long et ne bougea plus, la tête enfoncée dans la boue.

         " Merde, il est touché "

          Petit Louis retourna le bonhomme sur le dos, du sang ruisselait sur son visage, en creusant des rigoles dans la couche de terre.

         " Une balle dans la tête !, c'est foutu " dit l'adjudant qui s'était rapproché. Soudain le type bougea et essaya de s'asseoir. L'adjudant le repoussa à l'abri et lui enleva son casque qui était enfoncé tout de travers.

         " Tu parles d'un pot ! " s'exclama-t-il. Un balle avait pénétré à moitié dans l'acier du casque qui avait tourné sous le choc, la pointe de la balle avait creusé un sillon dans la peau du front comme un ouvre-boîte, ça saignait pas mal mais c'était sans gravité :le gars s'en tirerait avec un fameux mal de tête. 

         " Tu ne bouges pas, on viendra te chercher un peu plus tard" fit l'adjudant après lui avoir confectionné un turban avec deux mètres de gaze.

 

         Quelques bonds supplémentaires les amenèrent aux abords du premier village, deux mitrailleuses lourdes avaient enfin pris position sur la piste et assuraient la couverture. 

         Dans le village, plus personne. Quelques traces de sang indiquaient qu'il y avait eu de la casse. Maintenant il fallait commencer à se méfier, à opérer une fouille systématique, repérer les trappes donnant sur des tunnels où se cachaient souvent des tireurs. Ils se débusquaient après le passage de la troupe et faisaient des cartons dans le dos des naïfs qui se croyaient en terrain conquis.

 

         Une paillote avait dû servir de PC. Un poste de radio de fabrication russe boulonné à une table n'avait pu être emporté mais était complètement démoli, probablement à coup de crosse, pas un papier. Petit Louis qui en avait l'habitude maintenant fouillait partout. Quelle ne fut pas sa joie de découvrir dans un coin sous un tas de loques et parmi les débris d'une armoire écrasée la copie chinoise d'un Mauser C12* à canon de 22cm le modèle alésé à 9mm, une merveille. Le pistolet disparut dans son sac.

         Plus loin une cache d'armes souterraine fut découverte par hasard, un FM japonais, deux douzaine de fusils américains qui dataient sans doute de l'époque où le général américain Mac Lure soutenait Ho chi Minh contre les Français, des explosifs, des munitions, la prise était bonne. 

         Une autre cache contenait un lot d'armes d'un modèle que Petit Louis n'avait jamais vu: deux espèces de fusils automatiques assez courts avec des chargeurs recourbés et une mitraillette avec une crosse bizarre faite d'un gros fil de fer replié. Avec stupeur il lut gravé sur la mitraillette : "Manufacture d'armes de Tulle" Bon sang, c'était une MAT 49, il en avait entendu parler, mais n'en avait jamais eu entre les mains. Il pensait qu'elles n'existaient qu'en prototypes.

         Le capitaine qu'on appela d'urgence reconnut tout de suite les fusils:

         " Ce sont des Avtomat Kalachnikov modèle 1947 calibre 7.62, de fabrication soviétique " il ajouta:

         " Si les Viets s'équipent de AK 47* et de MAT 49*, ils vont vite nous dépasser en puissance de feu. J'ai entendu dire que les américains vont eux aussi sortir un fusil d'assaut semblable à ceux-là. Armalite a commencé la fabrication de deux modèle le CAR 15 de calibre 30 et le AR17 de calibre 22 mais il n'est pas question qu'on en ait une dotation. Mais je me demande d'où sort cette MAT 49, même en métropole, aucune unité n'en est encore équipée, à ma connaissance. Il faut en aviser le haut commandement. Vous autres emballez-moi ces trois armes et n'en parlez à personne. C'est un ordre ! Je les prendrai avec moi."


         Des hurlements soudains signalèrent la découverte d'une autre cache, cette fois des bonshommes. Une véritable procession émergea du tunnel, hommes, des vieux surtout, des femmes affolées une ribambelle de nhos qui hurlaient. On fouilla tout ce monde très soigneusement, rien. Les paysans se rassuraient en voyant qu'ils n'avaient pas affaire aux Tabors ou à la Légion.

         Le capitaine assisté d'un interprète tentait d'obtenir des rensei-gnements parmi le flot de lamentations qui s'élevait du groupe de villageois.

         " C'est eux pas bon" dit un supplétif à Petit Louis, "c'est eux tous viet minh, c'est eux tirer dans ton cul quand toi partir." 

          Comme pour lui donner raison un coup de feu claqua, puis un autre, et tout le monde se planqua tandis que les hurlements redoublaient dans le troupeau désarmé.

         Derrière la maison voisine, un sergent de la colo, poussait du pied le cadavre d'un gamin d'un douzaine d'année.

         " Regardez-moi ce salopard !"

         La main du gosse tenait encore le bout d'une ficelle qui disparaissait dans un tube de bambou enterré sous la haie.

         De l'autre côté les artificiers déterrèrent avec précaution un obus de 105 piégé. L'autre attendait le bon moment pour tirer sur la ficelle et faire sauter l'engin, il aurait probablement été tué par la même occasion.


         Le capitaine demanda des instructions en haut lieu par radio. La réponse plus brève: "Rasez tout"


         Quelques minutes plus tard des grenades étaient lancées dans les mares, de longues rafales de mitraillette annonçaient la liquidation générale et les paillotes flambaient. Il y eut soudain une série d'explosions: ils étaient passés à côté d'un stock de munitions sans les voir et la chaleur infernale dégagée par le brasier les faisait détoner.


         " C'est quand même dégueulasse de tuer des femmes et des enfants." dit le gros Dunant à Petit Louis quand ils revinrent aux camions.

         " Tu as raison, Gros, c'est dégueulasse. C'est dégueulasse aussi quand tu te retrouves le ventre ouvert par une grenade qui a été transportée par une jolie fille dans son panier à riz. "

         " Bon Dieu, qu'est-ce qu'on est venu foutre dans ce pays ? les gens ne peuvent pas nous blairer, on est venu foutre la merde, quand est-ce que tout ça va finir ? "

         " N'y pense pas trop. Tu n'y peux rien, moi non plus, personne n'y peux rien..."


         " Alors les planqués, pas trop de casse ? chez nous on a drôlement dérouillé pendant que vous étiez le cul dans vos camions." c'était un caporal de la colo qui manifestait son ressentiment.

         " Casse-toi punaise, ou je t'écrase, le chef et moi on était dans le premier groupe à rentrer dans le village; où tu étais toi pendant ce temps là, je ne t'ai pas vu." Dunant s'avançait menaçant.

         Voyant le gabarit l'autre recula.

         " Oh ça va...je ne savais pas    , je disais ça comme ça..."

         " Laisse tomber, Gros, range le FM et les chargeurs, on récupère les gars et on rentre." 


         Peu après Dunant demanda son rapatriement et l'obtint, il avait largement fait son temps. Un système particulier existait de fait sinon de droit, dans la situation des engagés. A la fin de leur contrat, ils pouvaient demander leur retour en métropole et reprendre la vie civile. Pour les autres, une reconduction tacite de contrat reportait l'échéance de trois en trois mois. Petit Louis regretta fort le colosse dévoué, toujours prêt à rendre service, ne rechignant jamais quand il fallait changer une roue ou porter une charge. Un jour même, il avait exagéré :

         Un mortier de 81 se divise en trois charges, quand il s'agit de le transporter à dos d'hommes: la plaque de base, le trépied et le dispositif de pointage enfin le tube lui-même. Des sacs spéciaux permettent de les arrimer sur l'échine des porteurs transformés pour la circonstance en ânes bâtés.

         Dunant s'exclama en voyant trois camarades trébucher sous le poids:

         " Vous êtes des mauviettes ! je parie que je porte tout ça à moi tout seul."

         " Déconne pas, Gros, " lui dit Petit Louis " t'es costaud, d'accord, mais tu vas te casser les reins."

         " Laissez moi faire, chef, c'est rien du tout."

         " Tu l'auras voulu ! "

         On délesta les trois autres et à l'aide de sangles ils attachèrent les trois colis sur le dos du balèze.

         " Ca va, Gros ? marche un peu, pour voir..."

         Dunant, les pompes engluées dans son coin de rizière, avait des-cendu de dix bons centimètres. Il décolla un pied de la gadoue, esquissa un pas et s'abattit de tout son long comme scié à la base, la tête plaquée dans la vase par le bord du tube qui appuyait contre son casque.

         " Tirez-le de là, il va se noyer " cria Petit Louis aux autres qui rigolaient comme des bossus. Il fallut d'abord mettre la baleine sur le dos pour lui donner de l'air puis le déficeler.

         Le Gros se releva en soufflant.

         " J'ai trébuché, sans ça..."


         Le lieutenant arrivait. Delay avait été remplacé par un pur produit de Coëtquidan*, le lieutenant de Chabannes de La Palice. Il descendait, disait-on, en droite ligne du fameux diseur d'aphorismes. Toujours tiré à quatre épingles, il étonnait les bonshommes quand ils le voyaient passer le stick sous le bras, avec un uniforme fraîchement repassé, des chaussures cousues mains, un casque lourd sur le crâne et une paire de gants de peau; par 38 à l'ombre ça faisait tiquer. Il s'exprimait toujours en termes choisis et ne jurait jamais. Maigre et pâle sur de longues jambes il ressemblait tellement à un héron qu'on s'attendait à le voir se pencher sur l'eau des rizières pour y chercher sa pitance.

         " Que se passe-t-il ici ? " demanda l'officier.

         " Veuillez faire nettoyer cet homme, il est sale. Qui a jeté ce mortier dans la boue ?  Maréchal des logis chef Bourgain, veillez à ce que vos hommes soient dans un état présentable au moment du départ "

         " Bien mon lieutenant. " soupira Petit Louis.


         Le lieutenant de Chabannes avait parfois des initiatives stratégiques qui s'avéraient déplorables.

         Ce jour là ils étaient en patrouille dans la Plaine des Tombeaux, toute la vallée était dépourvue d'habitation. Outre les mausolées impériaux de petites pagodes s'élevaient çà et là consacrées aux Génies, aux Ancêtres ou en mémoire à de grands hommes disparus. Toutes ces constructions servaient de points de ralliement  aux commandos viets qui infestaient le coin et il était de bon ton de part et d'autre de placer des mines, des pièges, tous les attrape-nigauds qui viennent pimenter l'existence du combattant de guérilla. 

         Des cendres abandonnées dans un foyer indiquent que quelqu'un a l'habitude d'y faire cuire sa marmite de riz. On creuse les cendres, on enfouit un pain de TNT avec un détonateur et un bout de mèche lente et on recouvre le tout soigneusement. Quand un quidam vient allumer du feu pour faire chauffer la soupe, il se fait encadrer par la marmite.


         En face, le piège est moins technique mais tout aussi efficace: une corde attachée au plafond soutient une poutre hérissée de pointes de bambous , la poutre est calée par une clavette en porte à faux reliée à une corde. Lorsqu'un imprudent franchit le seuil sans précaution, la poutre décrit un arc de cercle et vient accueillir le visiteur; le casque d'acier ou même le gilet pare-balle n'assurent aucune protection efficace contre le dispositif.


         A l'orée du bois quelques coups de feu saluèrent l'apparition du groupe, le tir venait d'une petite pagode construite autour d'un grand arbre. Les branches les plus basses avaient été élaguées et tout l'édifice s'appuyait sur le tronc qui en occupait le centre. Trois silhouettes disparaissaient à l'extrémité de la clairière. Inutile de poursuivre, les viets avaient déjà passé l'arroyo sur un pont de singe: des bambous liés en botte sur lesquels seuls des équilibristes pouvaient se risquer.

         Pendant que les autres agitaient les broussailles, Petit Louis installa son système. Cette fois pas question de finasser, le comte ne serait certainement pas d'accord et s'il ne prévenait personne, un balourd serait capable de venir piétiner le piège. Conclusion, un pain de 250 grammes à chaque coin, bien enterré dans le sol en terre battue, un cordon pour les relier et un crayon à trente minutes. Il avait à peine terminé que le groupe revenait.

 

         " Que faisiez vous seul en arrière ?" demanda de Chabanne, il se méfiait...

         " Je vérifiais s'il n'y avait pas de pièges, mon lieutenant"

         " Alors ?"

         " Il semble que les Viets n'aient pas eu le temps d'en poser."

         " Bien ! nous allons pouvoir faire une halte ici. Faites disposer des sentinelles."


         Bien embêté Petit Louis; ça devait péter dans vingt cinq minutes. Il pouvait toujours enlever les charges mais l'autre aurait exigé des explications et pondu un rapport de vingt pages.

         " Mon lieutenant, je pense que ce ne serait pas prudent de rester là. Nous sommes dans un creux et la vue est réduite, on serait mieux à l'entrée du bois pour voir venir."

         " Qu'est-ce que vous me chantez là ! d'ici on a une position solide et protégée, alors que là-bas nous serions à découvert."

         " Oui mais cette pagode est un point de repère, les trois types qu'on a vu ont probablement rejoint un groupe et d'ici qu'on prenne un obus de mortier..." il laissa planer la menace.

         Le lieutenant était perplexe, il subodorait le coup fourré mais n'arrivait pas à mettre le doigt dessus.

         " Bien, allons y, si vous craignez des ennuis en restant ici."

         Ils s'installèrent à l'entrée du bois trois cent mètres plus haut et ouvrirent les boîtes de ration.

         Boum ! les mastications s'arrêtèrent... en bas la pagode avait disparu, soufflée, l'arbre était nu comme si l'hiver s'était abattu d'un seul coup, les feuilles décrivaient des arabesques dans les tourbillons d'air chaud et glissaient gracieusement sur le sol.

         " On a eu du pot ! " dit Petit Louis au lieutenant " les salauds avaient drôlement bien camouflé leurs charges, je n'avais rien trouvé.."


         Un matin les groupes d'intervention du 503 avaient pris position au bord de la lagune de Cau Hai. Le dos à la mer ,ils avaient creusé dans la plage des fortifications provisoires. Les 12.7 mises sur trépieds et protégées par des sacs de sable devaient interdire la retraite aux unités viets que la Légion et le Tabors étaient censées rabattre vers l'est par un mouvement tournant. Sur deux cents mètres, jusqu'à la lisière des bambous et des broussailles, le terrain était nu comme la main.

         Quand le soleil se leva chacun était dans son trou. Au bord de la plage toute une rangée de barques de pêche était échouée. Les augures avaient calculé que les viets en évitant le contact avec la Légion tenteraient de s'échapper par la mer en utilisant les sampans, c'est alors qu'ils se feraient piéger.

         A midi on n'avait pas vu un chat. Les hommes mijotaient à l'étuvée dans leurs trous et commençaient à râler sec. 


         Vers trois heures, de Chabannes quitta son four individuel et rejoignit Petit Louis qui cuisait sous la toile de tente recouverte de sable pour camoufler l'emplacement. Il avait ôté ses gants.

         " La situation est anormale, les liaisons radio n'ont pas été prévues et je n'ai aucun moyen d'évaluer la progression des autres unités. Une reconnaissance s'impose. Qu'en pensez-vous ?"

         " On nous a dit de rester là, mon lieutenant, on reste."

         Indécis, le lieutenant mâchouillait sa lèvre inférieure...il retourna dans son trou.  Un moment plus tard il revenait à la charge.

         " Voilà ce que j'ai décidé, vous prenez votre arme automatique, vous désignez deux hommes et nous allons jusqu'au village là-bas." Du doigt il montrait les paillotes qu'on entrevoyait vers la droite dans le fouillis de verdure."

         " Mon lieutenant "  protesta Petit Louis " si les viets sont dans le village, on va se faire descendre comme à la foire, vous pensez bien qu'ils vont nous voir arriver sur la plage. Et en revenant, un crétin de chez nous est capable de nous allumer en nous voyant sortir du bois. "

         " Rien à craindre de notre côté, j'ai fait passer les consignes et ne discutez pas, c'est un ordre."

         Résigné Petit Louis empoigna son 24/29, fit signe à son porteur d'occasion de le suivre avec la musette de chargeurs, appela du geste le gars dans le trou le plus proche et piqua un sprint vers les bambous. Les quatre hommes longèrent courbés la lisière sur quelques centaines de mètres et s'enfoncèrent dans la végétation. Après un moment dans le fouillis de verdure ils arrivèrent au cimetière du village. 

         Les tombes dans cette région ressemblent à des crèmes renversées, celles qu'on laisse figer dans un bol et qu'on retourne ensuite sur une assiette. Les coupoles de terre nue sont entourées de plantes grasses et de fleurs. 

         Alors qu'ils passaient entre les tombes, une rafale toute proche les fit se plaquer au sol. Petit Louis se retrouva le menton piqué dans une touffe de cactus, il fit deux mètres en rampant et se glissa dans la haie la plus proche. Entre les tiges de bambous il avait la piste en enfilade, un gus avançait le long des paillotes, vêtu d'une blouse et d'un pantalons noirs, le chapeau en latanier sur la tête. Son fusil couvrait alternativement les deux côtés de la piste. 

         " Un éclaireur de pointe " pensa Petit Louis, " les autres suivent." 

         Tout doucement il tira le levier d'armement et déplaça le canon dans la bonne direction. L'autre dut entendre le clic étouffé, il se tourna soudain et Petit Louis eut la sensation qu'il le regardait droit dans les yeux, il était à moins de dix mètres. Pas besoin de viser, la rafale transforma la chemise du type en bas résille.

         Il ramassa son FM et se mit à cavaler dans la direction de la plage, il entendait les claquements sec de la carabine du lieutenant qui vidait son chargeur.

         " J'en ai eu un ! " clamait de Chabanne en bondissant dans son trou, il avait l'air tout content de lui.

         Les autres s'étaient réveillés au bruit de la pétarade et se tenaient prêts à repousser la vague de Viets que l'on sentait toute proche. Les minutes passèrent, rien... Au bout d'une bonne demi-heure , à gauche tout au bout de la plage, les képis des légionnaires sortirent de la brousse. L'opération une fois de plus avait foiré, les viets prévenus comme d'habitude avaient déguerpi depuis la veille.

         En rentrant Petit Louis se demanda d'où pouvaient bien sortir les zigotos qu'ils avaient passé à la moulinette, il entrevoyait du vilain.

         Son instinct ne l'avait pas trompé. Le lendemain le lieutenant et lui étaient convoqués à l'Etat Major. Là ils se retrouvèrent en présence d'un officier de la Légion qui écumait de rage, on lui avait massacré ses deux meilleurs éclaireurs.  


          Il faut dire à la décharge du lieutenant qu'il se montra grand seigneur, il prit sur lui toute la responsabilité de l'affaire et signa un rapport déclarant que ses hommes n'avaient fait que suivre à la lettre les ordres qu'il avait donnés.


         La routine continuait, convois, transports et patrouilles. Petit Louis avait trouvé une nouvelle spécialité: il tuait des chiens jaunes. Ces animaux à pelage ras pullulaient dans les villages, ils avaient un flair excellent et détectaient l'arrivée des patrouilles à des kilomètres, donnaient l'alarme et quand les soldats arrivaient ils faisaient chou blanc. Les villageois les mangeaient à l'occasion. Pas mal de soldats y avaient goûté, la viande était grisâtre, un peu filandreuse, mais ce n'était pas mauvais du tout.


         Petit Louis travaillait au C12. Les premières fois qu'il avait utilisé le Mauser qui tirait des 9mm parabellum faciles à trouver, il avait été surpris par la précision de l'arme . L'étui qui servait de crosse un fois monté, ça valait une carabine US jusqu'à une centaine de mètres. Une balle, un chien jaune... les gars faisaient les comptes: " Aujourd'hui le chef en a eu cinq ! "

                   Une fois dans un village une bête lui donna du fil à retordre, elle aboyait, disparaissait dans la haie, réapparaissait un peu plus loin, revenait sur ses pas, difficile de l'ajuster...Finalement elle s'enfuit en ligne droite sur la piste lassée sans doute du jeu. Bang ! le chien boula sur lui-même, tué net. Petit Louis alla aux résultats entouré d'admirateurs. Bizarre, on ne voyait aucune blessure. Il retourna le corps, rien.

         " Eh chef ! il vous a regardé dans les yeux et il est mort de peur !"

         " Tu rigoles !  il est mort de vieillesse.."

         " Ca suffit les gars, on va bien voir." 

         Une autopsie s'imposait. Sortant son couteau il incisa le ventre du chien, l'intérieur n'était qu'une masse sanglante, déchiquetée par le projectile de 9mm à pointe molle.

         " C'est quand même curieux ! Par où la balle a-t-elle pu entrer ? ".

         Finalement il regarda de plus près, juste sous la queue, une légère trace de sang lui révéla la solution du problème.

         Les autres jubilaient:

         " Chef il faudra faire un communiqué officiel, juste dans le trou de balle , ça n'abîme pas la fourrure ! "


         Chaque opération comportait ses risques et ses imprévus. De nouvelles consignes descendues des hautes sphères venaient compliquer la tâche: plus question de casser du Viet, il s'agissait maintenant d'opérer en douceur et de faire le plus de prisonniers possible. Les captifs seraient placés dans des camps, rééduqués et viendraient grossir les rangs de l'armée vietnamienne. 

         Cette solution séduisante sur le papier, plus humaine incontestablement, se heurtait à une difficulté majeure: les gens d'en face s'accrochaient à leur fusil ou à leur mitrailleuse et n'avaient pas du tout l'intention de se rendre, ne voulant absolument pas être rééduqués. Et puis, s'ils devaient se retrouver de toute façon embrigadés dans une armée, pourquoi alors auraient-ils changé de camp ?


         Quelquefois il était possible d'appliquer le système.

         Une section de Légion avait pénétré dans un hameau de la lagune et s'était heurtée à des tireurs isolés et à la résistance de petits groupes qu'il avait fallu réduire un par un.

         Soudain un enragé jaillit d'un paillote en brandissant un coupe-coupe et se heurta à un légionnaire armé d'un fusil muni d'une baïonnette, une lame solide qui, au bout d'un Mauser 1892, fit ses preuves de Verdun à Stalingrad.

         " Ach so ! " fit le légionnaire et le viet se trouva stoppé net une pointe acérée juste au niveau de la gorge. Il battit en retraite fit un moulinet et fonça. Cette fois la pointe menaçait son estomac. Il essaya à nouveau cherchant l'ouverture, sans se soucier du cercle de spectateurs qui s'était formé admirant la performance, un vrai duel de professionnels. Mais le porteur de coupe-coupe était surclassé, il manquait d'allonge, et un petit coup de crosse dans la mâchoire lui fit lâcher son instrument. L'instant d'après il se retrouvait sur la trajectoire du camp de rééducation.


         Quelques jours plus tard dans le même secteur, le peloton de Petit Louis finissait de ratisser un village qui semblait avoir été abandonné par ses habitants. Pas de caches, pas de dépôts de riz suspects. D'ailleurs on se trouvait en zone dite ralliée . Une fois la troupe passée les habitants reviendraient et reprendraient leurs occupations sans trop subir de dommages. Ils trouveraient tout sens dessus dessous, mais il est difficile de faire une fouille systématique sans rien déranger. 

         La vigilance s'était relâchée et Petit Louis faillit se faire piéger. Au détour d'un haie il se trouva face à face avec une Sten*, l'autre gus tira le levier d'armement et appuya sur la détente, rien ! il eut un temps de flottement, mais déjà le cache-flamme du FM était appuyé sur son ventre. Il leva un bras lentement puis s'accroupit tout doucement et posa la mitraillette sur le sol, le bras droit rejoignit le gauche à la verticale. Ce gars-là connaissait la musique. Petit Louis le fit reculer hors de portée de l'arme et attendit des renforts. Les autres arrivaient.

         " Eh chef vous en avez eu un ? Merde! une Sten ! Chef, on le bute ? "

         " Pas question, vous connaissez les consignes et l'officier de pacification doit être au bout du village; on va lui confier le bonhomme pour qu'il le rééduque ! " 

         Petit Louis ramassa la Sten et l'examina.

         " Eh chef ! ça va ? vous êtes blessé "

         Il avait dû marquer drôlement le coup pour que les autres s'en aperçoivent. En armant sa Sten le viet trop nerveux avait tiré le levier un tantinet trop loin et le téton s'était accroché au cran de sécurité; mais si peu : à peine deux millimètres, juste assez cependant pour que la culasse soit bloquée.

         " Cette fois, c'était tangent ! " se dit Petit Louis.


         De temps en temps la maladresse ou l'inconscience de certains ballots risquait de faire plus de dégâts que les Viets. Malgré les consignes formelles, on trouvait toujours des crétins qui s'obstinaient à accrocher leurs grenades en glissant la cuiller dans le ceinturon au lieu de se servir des pochettes en lanières de cuir prévues à cet effet. 

         " On peut les sortir beaucoup plus vite de cette façon."

         C'était vrai mais passablement dangereux, la goupille risquait de se cisailler à tout moment.

         La halte au village suivant fut justement marquée par un incident de ce genre. Les habitants venaient d'être regroupés, pas de cache d'armes, pas de dépôt de riz suspect on pouvait souffler un moment.

         " Un quart d'heure de pause." commanda Petit Louis à son équipe. " On casse la croûte.".

                   Ils se trouvaient dans une cour entourée de haies. Un des hommes déboucla son ceinturon avec sa guirlande de grenades, se défit de bretelles de suspension et laissa tomber le tout sur le sol. Il y eut un claquement sec puis le chuintement d'un mèche qui fusait.

         " Grenade ! " hurla Petit Louis  et il se jeta sur le sol les mains sur les oreilles. L'autre eut un réflexe inattendu : il saisit le bout du ceinturon et d'un geste large le balança par dessus la haie. Il y eut une explosion sourde suivie de hurlements et d'une bordée de jurons.

         " Merde ! il y avait des types de l'autre côté de la haie." pensa Petit Louis.

         Une demi-douzaine de silhouettes couvertes de boue et de débris de végétation apparut au coin de la paillote.

         " Quel est le bougre de con qui a balancé un ceinturon de grenades dans la mare ? "

         Il fallut pas mal de diplomatie à Petit Louis pour calmer les gars. Ils étaient en train d'ouvrir leurs boîtes de rations lorsque l'explosion s'était produite. Les quatre grenades avaient explosé dans l'eau fort heureusement.   

         Parfois c'était plus difficile. Il longeait la haie juste derrière l'éclaireur de pointe qui, le fusil sous le bras et le doigt sur la détente, surveillait le côté droit de la piste; deux mètres en arrière l'homme de protection guettait du côté gauche. Ils arrivaient à un trou dans la haie. Un viet en sortit le coupe-coupe brandi, et se rua sur l'éclaireur qui tira à bout portant. L'autre ne cligna même pas des yeux et il abattit son arme qui rebondit sur le casque et frappa l'épaule, coupant net la bretelle de suspension et entamant le muscle. Un rafale de mitraillette culbuta le bonhomme, la protection était intervenue un instant trop tard.

         En entourant l'épaule du blessé d'un pansement provisoire Petit Louis lui fit remarquer:

         " La prochaine fois tâche de ne pas tirer à côté, ma parole tu louperais une vache dans un couloir ! "

         " Mais chef !, je l'ai eu, je ne pouvais pas le rater "

         Et c'était vrai, l'homme avait un trou minuscule dans la poitrine, la balle l'avait traversé de part en part sans rien toucher d'essentiel. Par contre l'impact des projectiles de 9 mm de la mitraillette l'avaient mis hors de combat instantanément.


         En y pensant Petit Louis se rappelait la violente discussion qu'il avait eu avec un de ces officiers de 'pacification' qui intervenaient parfois au cours des opérations. Il avait abattu d'une rafale de FM un tireur qui tentait de passer d'une paillote à une autre. On récupéra l'homme évanoui, le bout d'une phalange manquait à un doigt, c'était sa seule blessure, le choc l'avait mis KO. Il fut pansé et rejoignit le groupe des prisonniers.

         " Passez- moi un de vos chargeurs " dit l'officier à Petit Louis. Il examina les cartouches.

         " C'est bien ce que je pensais. Vous savez que vous contrevenez à la Convention de Genève en limant la pointe des balles ? vous les transformez en dum-dum. C'est interdit par tous les accords internationaux."

         " Si j'avais mis une balle normale dans le ventre de ce type et qu'il ait agonisé pendant des heures, c'était légal ? ou si touché à la main comme c'était le cas il se soit défilé et qu'il ait ensuite descendu un copain c'était légal ? C'est ça que vous voulez dire ? "

         " Ce n'est pas ce que je veux dire et vous le savez très bien, mais la guerre a ses lois et vous devez les respecter."

         " Pour moi " reprit Petit Louis, " la seule loi de la guerre qui compte, c'est d'en sortir vivant. C'est justement ce qui vient d'arriver à ce type qui vient de s'en tirer avec une blessure insignifiante."

         " Encore une fois vous êtes tout à fait à côté de la question, vous devez exécuter les ordres, un point c'est tout."

         " J'ai déjà entendu ça, au procès de Nuremberg , c'était l'argument de la défense..."

         L'officier s'indigna

         " Vous n'allez quand même pas comparer..."  

         " Non ? " coupa Petit Louis " Vous avez vu les villages vietnamiens passés au lance-flamme ? vous avez respiré la puanteur des corps qui brûlent dans les paillotes ? vous avez admiré les femmes enceintes éventrées par les Tabors et violées ensuite ? vous avez vu la terre remuer sur les corps de types qu'on enterrait vivants ?."

         " Ce ne sont que des cas isolés..."

         " Vous croyez ? De toute façon mon rôle est de ramener mes hommes intacts et de ne pas en perdre un seul. Quand je mets un adversaire au tapis, j'entends qu'il y reste même si je dois pour cela garnir mes chargeurs avec des balles explosives qui elles sont distribuées 'légalement'."

         " Je vais signaler votre attitude dans mon rapport ."

         " Mon lieutenant, vous faites votre travail, je fais le mien. En route les gars, on continue le nettoyage.."         

           La discussion n'eu pas de suite. D'ailleurs les opérations s'espaçaient, le Groupe reprenait ses activités de transport car de nouvelles unités d'infanterie avaient renforcé le dispositif et les sections d'intervention du Train devenaient superflues.



suite : (15)Annam

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