ANNAM FIN 1949
Du nouveau matériel arrivait peu à peu, à commencer par des Harley 1200 qui devaient remplacer les anciennes 750 à bout de souffle.
" Dites chef on va les essayer les motos ! " demanda Auber à Petit Louis.
Auber semblait être né sur une moto. Il manipulait ces lourds engins avec une facilité qui rendait Petit Louis un peu jaloux. C'est vrai qu'avec ses 80 kg répartis sur près de 1m90 il avait des dons naturels.
Il fallait bien tester les nouvelles machines et ils partirent pousser une pointe sur la route qui menait au terrain d'aviation, il y avait là une ligne droite avec un bon revêtement qui permettrait de voir ce que les 1200 avaient dans le ventre, on parlait de 80 miles, c'était fabuleux.
Auber roulait en tête quand soudain sa machine se mit à louvoyer sur la route et se renversa sur le côté. Petit Louis avait vu tomber quelque chose et s'imagina d'abord qu'un pneu avait éclaté, mais quand il s'arrêta près de l'autre moto et alla ramasser Auber qui était resté couché sous la machine, il constata avec horreur qu'il n'avait plus de tête. Il avait été décapité net par un fil d'acier tendu entre deux arbres et qui barrait la route. Reparti en hâte il revint avec une ambulance. La tête du malheureux fut ramassée plus de deux cents mètres en arrière.
Depuis quelque temps ce genre d'attentat se multipliait, on avait muni les jeeps d'une lame d'acier qui partait du pare-choc avant et montait jusqu'au pare-brise. C'était mal commode, car il fallait la démonter pour ouvrir le capot, mais la lame suffisait en général pour couper les câbles tendus en travers des pistes. Pour les motos il n'y avait pas grand-chose à faire et il fut interdit de les employer en dehors de la ville.
Cela coupait court aussi au genre d'opération qu'un stratège d'Etat Major avait imaginé. Une mitraillette avait été montée sur le guidon de plusieurs motos et un groupe baptisé: 'Peloton d'intervention rapide.' Ce peloton était censé courir après les Viets en tout terrain !
Après quelques essais, l'idée fut heureusement abandonnée, en tout terrain, les motards étaient trop occupés à rester sur leurs machines pour être combatifs. Le bruit de moteurs donnaient l'alerte à des kilomètres à la ronde et les craintifs se mettaient à l'abri. En cas de rencontre avec des gars décidés, la confrontation eût été fatale aux deux roues qui formaient des cibles alléchantes.
Puis Petit Louis prit l'avion pour Saigon en compagnie d'un lieutenant et de six chauffeurs afin d'aller chercher de nouveaux GMC neufs qui arrivaient de Guam. Le lieutenant devait diriger la manoeuvre d'embarquement sur un LST* et revenir par avion tandis que les autres feraient le trajet du retour par mer avec les véhicules.
Les camions neufs avec la bâche et les ridelles repliées furent hissés à bord et arrimés solidement à l'aide de câbles, 12 sur le pont et 28 dans la cale. Le travail fut accompli par les spécialiste de la marine. Petit Louis vérifia l'arrimage et fit ajouter quelques filins et des cales en bois sous tous les GMC malgré les protestations des marins. Le lieutenant du Train passa ensuite et approuva le dispositif. Ce fut ensuite le tour d'un officier du Génie qui dit ironiquement à Petit Louis en voyant le luxe de précautions que ce dernier avait pris.
" On ne risque pas de vous les voler, si quelqu'un veut retirer un camion il devra démonter le bateau."
Le LCT prit la mer malgré une météo douteuse. Huit cents kilomètres à douze noeuds : cela promettait une traversée de deux bonnes journées. Le soir Petit Louis regarda l'aiguille du gros baromètre dans le poste d'équipage: encore quelques degrés et elle serait à la butée gauche. L'enseigne avait l'air soucieux .
" On annonce un typhon qui vient du sud-est, si on fait demi-tour maintenant, on se jettera dedans. On va gagner Nha Trang et se mettre àl'abri."
Il s'adressait à son maître d'équipage. A Petit Louis il ordonna:
" Faites descendre vos hommes, dites leur de s'arrimer sur leurs couchettes et faites-en autant. Je ne veux voir personne sur le pont ni dans les coursives jusqu'à nouvel ordre."
" Bien mon capitaine !" l'autre n'était que lieutenant mais c'était le Pacha*.
Petit Louis rassembla ses troupes et ils s'installèrent dans le compartiment qui leur avait été réservé. Les cadres* furent descendus à bout de chaîne et ils s'installèrent pour attendre les événements.
Ca commençait à secouer dur. Le cargo montait sur une vague puis redescendait , on se serait cru dans un ascenseur en délire.
" Dites chef, il va y avoir une tempête ? "
" Non bien sûr " répondit Petit Louis, " c'est seulement un typhon. "
L'autre avait dû voir des films du genre au cinéma, il s'inquiétait.
" Merde alors, est-ce qu'on va s'en tirer ?"
" Bien entendu, sans ça le bateau ne serait pas parti de Saigon. Les marins ne sont pas fous. " Petit Louis n'en était pas tellement convaincu, mais il lui fallait remonter le moral des troupes.
La porte s'ouvrit et un quartier-maître passa la tête.
" Ca va là-dedans ? "
" Oui mais ça secoue dur" dit quelqu'un.
" Vous n'avez encore rien vu. Attendez cette nuit, ça promet, la mer commence à moutonner et le baromètre regrimpe."
Encourageant le mataf !
" Dans combien de temps arrive-t-on à Nha Trang " demanda Petit Louis.
" Ah vous n'êtes pas au courant ! On ne va pas à Nha Trang , ce serait trop dangereux, on risquerait d'être drossé* sur la côte, il y a pas mal de récifs par là. Non! on continue en prenant plus au large, on espère arriver avant le coup dur."
Le bateau talonna et un coup sourd fit vibrer la coque.
" Vous voyez, ça commence..." il s'apprêtait à sortir quand Petit Louis l'arrêta.
" Et pour les repas, comment ça s'arrange ? "
" Vous pensez bien que la cambuse est fermée par ce temps. Vous avez des rations? Oui ! alors ? Il y a un robinet d'eau potable dans la coursive juste à côté, mais faites attention à ne pas lâcher les mains courantes. Et puis dans quelques heures vous n'aurez plus tellement faim."
Il disparut sur ces bonnes paroles.
La mer devenait de plus en plus mauvaise, les cadres se soulevaient et retombaient en claquant. Malgré cela le gros Missonnier dit le Bâfreur avait ouvert une boîte de ration. L'odeur du pâté de foie qu'il étendait sur un biscuit avec difficulté entre deux coups de tangage se répandit dans le poste.
" C'est dégueulasse ! " gémit son voisin qui devenait verdâtre et il eut un hoquet.
" Prends ton casque lourd " lui dit Petit Louis " sans ça tu vas en mettre partout." lui-même se sentait tout drôle.
Un nouveau bruit s'était mêlé aux gémissements de la coque et aux chocs sourd des vagues, une sorte de martellement qui accompagnait les mouvements du bateau.
La porte se rouvrit sur le quartier-maître:
" Chef de détachement, le capitaine vous demande à la passerelle ,il y a des problèmes."
"Qu'est-ce que c'est encore " se dit Petit Louis, il compta ses hommes, il étaient tous là. " il ne va quand même pas me demander de faire le point !"
Il détacha la sangle et quitta son cadre. En se levant il alla cogner la cloison. Ca bougeait vraiment fort.
" Faites attention, laissez vous porter...comme ça. Bon! dans la coursive et à l'échelle cramponnez-vous, je vous suis."
Avec peine, il se hissa sur la passerelle. La nuit était tombée. A travers les vitres inondées de pluie et d'embruns il distingua vaguement le pont en-dessous, des cascades d'eau balayaient les camions, ruisselaient sur les plateaux.
" Ca va en bas ? " demanda l'enseigne.
" Pas trop mal, il y en a même un qui mange. "
" Parfait. Mais nous avons des ennuis, des camions se sont détachés dans la cale et cognent dans la coque. Vous voyez le tableau si elle est défoncée . De plus regardez sur le pont.."
Il alluma un projecteur. Petit Louis voyait mieux maintenant. Les camions avaient bougé malgré les câbles sous les coups de boutoir des paquets de mer. Les capots étaient arrachés sur certains véhicules.
" Le camion qui se trouvait le plus à l'avant à tribord vient de passer par dessus-bord, c'est pour ça que je vous ai fait monter. Mais dans la cale c'est plus grave. Vous allez jeter un coup d'oeil mais je vous interdis d'y entrer sous aucun prétexte, vous vous feriez broyer par le chargement. Vous viendrez me rendre compte."
En bas le quartier-maître tourna le volant de fermeture et tira à lui la porte étanche puis il mit une clavette qui l'empêcha de battre.
" Attendez, j'allume " Il passa le bras et tourna un interrupteur.
A l'intérieur tous les camions s'étaient déplacés, des filins avaient claqué libérant des groupes de véhicules emmêles qui remuaient en bloc. A l'avant un GMC glissait sur le plancher métallique et le treuil allait cogner dans une des grandes portes à chaque plongée du bateau. Un autre se heurtait latéralement contre la coque.
" Ce sont les chocs contre la porte qui m'inquiètent " dit le quartier-maître. " Elle risque d'être faussée et on ne pourra plus l'ouvrir pour décharger ou pire, elle peut s'entrouvrir et la mer va rentrer dans l'entrepont. Je ne pense pas que ça nous fasse couler, mais ça va faire tomber la vitesse et on se retrouvera en plein dans le typhon qui va nous rattraper."
" Ah ! parce que nous n'y sommes pas encore dans le typhon" s'étonna Petit Louis.
" Non bien sûr ! c'est du très gros temps et avec un chargement normal il n'y aurait pas de problème, mais avec vos camions qui se baladent on risque des ennuis sérieux."
" Vous auriez dû nous fournir des câbles solides, au lieu de votre ficelle à emballage-cadeau " fulmina Petit Louis, qui en avait assez d'entendre dire que 'SES' camions étaient la cause de tous les maux. Si ça continuait ils lui demanderaient bientôt de prendre les réparations à sa charge et il devrait payer les GMC en plus.
" Du calme ! Il faut plus de vingt tonnes pour péter un de ces filins, personne ne dit que c'est de votre faute, la cargaison était arrimée normalement. Mais le typhon devait passer au moins à quatre cents milles à l'est et il a tourné brutalement après notre départ. Allez on remonte."
Le quartier-maître rendit compte au capitaine et Petit Louis confirma. Le lieutenant ajouta:
" Il faudrait descendre des défenses contre la porte par les galeries au-dessus, mais les hommes devraient passer par une des deux écoutilles avant et ce n'est pas possible, ils seraient entraînés par les vagues. On laisse comme ça, d'ailleurs le vent semble baisser un peu. La météo annonce que le typhon a pris la direction nord nord est, donc il s'éloigne un peu."
" Alors chef ? " Petit Louis avait rejoint l'escorte.
" On est en train de couler, vous savez tous nager ?"
" C'est pas vrai ? "
" Non c'est pas vrai. " et il expliqua la situation.
" Alors le matériel est démoli ? "
" Pas complètement mais il y a pas mal de dégâts et un camion est déjà tombé à la mer. "
" Qu'est ce que ça va gueuler à la compagnie quand on va arriver. Dites chef, vos galons sont bien accrochés ?"
" On verra bien. Eteignez la lumière et tâchez de dormir, nous ne sommes pas arrivés !"
Les chocs continuaient en bas. Puis Petit Louis s'endormit malgré les secousses et le vacarme. Quand il se réveilla, un balancement régulier avait succédé à l'agitation de la nuit. Il monta aux nouvelles.
Sur le pont, c'était la désolation. Il ne restait plus que quatre épaves de camions, capots et portières arrachés, sièges disparus, garde-boues enfoncés comme à la presse. Les banquettes, les ridelles et le hayons arrière avaient disparu.
Il se rendit dans la cale : un vrai carnage, le garage avait devant lui de long mois de travail pour tout remettre en état. Contre son attente pourtant, il n'y eut pas d'avalanche de sanctions. Le lieutenant qui en rentrant par avion était arrivé bien avant eux, avait fait un rapport assurant l'arrimage s'était effectué suivant les règles et qu'une telle tempête n'avait pas été prévue au progrmme.
Le chef de garage jubilait, il pourrait refaire son stock de pièces de rechange. Sur les trente deux véhicules qui restaient, il déclara qu'il n'y en avait que vingt et un qui pouvaient être réparés, les autres seraient démontés complètement.
Un jour Petit Louis trouva un remplaçant pour le gros Dunant. Au cours d'un ratissage, il avait sauvé la mise d'un jeune Rhadé*, nommé Huang qui était sur le point de prendre un balle dans la tête. Les Tabors qui avaient subi quelques pertes étaient enragés et massacraient allègrement la population du village. Petit Louis échangea Huang contre une caisse de rations K. Le gosse avait quinze ou seize ans, trapu, avec les gros mollets du montagnard il était solide comme une mule.
Après cela il ne quitta plus Petit Louis. Ce n'était pas tellement réglementaire, mais son protecteur lui procura shorts et chemises, pas de chaussures, l'autre n'en avait jamais porté et n'en voulait pas.
Le jeune homme s'occupait de tout, de la lessive, du repassage, du nettoyage des armes. Il ramenait du marché des fruits, des gâteaux vietnamiens sans compter les multiples cadeaux qu'il extorquait à se nombreuses conquêtes féminines. Malgré son jeune âge, il se révélait un cavaleur né.
Petit Louis entreprit de lui apprendre à lire, à écrire, et à s'exprimer en français; en échange il étudiait le vietnamien, cela présentait certaines difficultés car Huang n'avait aucune notion de l'orthographe des mots il fallait en aller chercher confirmation ailleurs.
Comme garde du corps il était formidable. Il dormait sur un lit Picot placé dans le couloir en travers de la porte, en convoi, il voyageait dans le 4x4, en opération il avait la garde des chargeurs du FM et prenait les 8 kg supplémentaires de l'arme dans les situations difficiles.
Il y eut bien quelques frictions avec d'autres sous-offs qui avaient essayé de lui coller des corvées. Dans ces occasions il devenait subitement sourd et muet et se mettait à aiguiser la machette dont ils ne se séparait jamais. Cela décourageait immédiatement les plus obtus.
Un jour il déclara gravement :
" Chef tu es mon grand-père et ma grand-mère. " Etre promu au rang des ancêtres ne fit pas rire Petit Louis, il connaissait maintenant assez le pays pour savoir que c'était la plus grande preuve de respect que pouvait lui témoigner le jeune montagnard.