LAOS 1950



         Petit Louis freina sec en voyant l'énorme animal qui sortait des taillis juste derrière le GMC qui précédait le command-car.

         " Un gaur ! " dit-il à Huang assis près de lui.

         " Très méchant. Faire attention ! " 

         Le gaur huma l'air, secoua la tête et galopa à la poursuite du camion en gagnant  rapidement terrain. C'était une sorte de boeuf sauvage, au moins 1 m 80 au garrot, beaucoup plus élancé qu'un buffle, d'un gris plus pâle mais avec des cornes impressionnantes, il avait une pointe de vitesse remarquable. 

         Les civils laotiens assis dans le camion commençaient à se grimper les uns sur les autres en essayant de s'éloigner de l'arrière et de la menace qui se rapprochait. Le chauffeur alerté accéléra, la piste bosselée ne se prêtait guère à la vitesse, mais après un sprint de quelques centaines de mètres l'animal satisfait d'avoir mis l'intrus en déroute, ralentit et regagna le bord de la route.


         Petit Louis attendit un moment avant de démarrer. Le monstre se tenait toujours là, l'avant train sortant des buissons et il regardait dans sa direction.

         " Huang mets un chargeur dans le FM et glisse le sur mes genoux."

         Cela ne lui plaisait pas du tout de tuer cet animal d'une espèce devenue assez rare dans la région, mais une charge aurait facilement retourné le véhicule et la bête se tenait du mauvais côté de la route, le sien.

         " On va essayer de passer tout doucement sans l'effrayer. Mais s'il nous

cherche, il va nous trouver... "

         Il fit avancer le 4x4 lentement à l'extrême bord de la piste, le gaur le suivit des yeux puis il fit demi-tour et rentra dans la forêt. Avec un soupir de soulagement Petit Louis accéléra et regagna sa place dans la colonne.

         " Pourvu que les suivants ne s'avisent pas de tirer sur lui! avais-tu déjà vu un gaur auparavant ? "

         " Non, mais eux cassent souvent le village dans la montagne. Pas beaucoup, mais très méchant. On appelle lui ..." et il sortit un mot dans sa langue que Petit Louis se répéta plusieurs fois mais dont il fut incapable de se souvenir le lendemain.


         Le 503 avait été transformé quelques semaines plus tôt et scindé en plusieurs groupes mobiles. La SMT 640 ( section mobile de transport) opérait au Laos, commandée par le lieutenant Ressaire qui avait remplacé le comte de Chabannes muté dans un Etat-Major quelconque. Leur zone d'opération allait de Paksé et la région des Trois-Frontières au sud jusqu'à Savannakhet et Séno au nord. Là Petit Louis se retrouvait en terrain connu.


         Ce jour là le convoi transportait une cargaison peu ordinaire: une collection de chefs de villages des tribus Sedangs* et Jarais* qui allaient rejoindre les Rhadés dans la région de Ban Me Thuot sur les Hauts Plateaux au sud Vietnam pour la cérémonie du 'Grand Serment'.

         Les Muongs, les Thais les Nhungs et les Meos du Nord participeraient à une autre cérémonie, cela faisait trop loin. 


         Tous les chefs des tribus montagnardes avaient été conviés à un rendez-vous officiel durant lequel ils prêteraient serment d'allégeance àl'Empereur Bao Daï. C'est pourquoi la SMT 640 transportait aussi des buffles enrubannés et des claies de bambou tressé contenant des poules blanches.

         Le convoi devait descendre beaucoup plus bas que d'habitude et aller jusque Stung Treng. De là les chefs pourraient gagner Ban Me Thuot par un autre moyen. 


         Les querelles ethniques avaient donné des maux de tête à Petit Louis. Chaque groupe n'admettait pas d'être mêlé à l'autre, ils faisaient cuire leur riz et prenaient leurs repas séparément ce qui multipliait le nombre de paniers, de pots, de marmites, tout un bric à brac qui encombrait les camions. Les poulets eux-mêmes devaient voyager à part les uns des autres sous peine de contamination. Les membres des deux tribus étaient faciles à reconnaître, les Jarais ou Djarayes d'origine proto-malaise, étaient des hommes trapus, à la peau très sombre, presque nus dans un pagne de cuir et parés de colliers en argent. Tous avaient les dents noircies par le bétel.

         Les Sédangs étaient entortillés dans des sortes de ponchos, ou des couvertures grisâtres ils brandissaient leurs lances de cérémonie.


          Petit Louis dut intervenir  un moment, Huang échangeait avec l'un des chefs des propos qui manifestement manquaient d'aménité.

         " Vous vous disputiez ? " demanda-t-il " qu'est-ce qu'il te disait ? "

         " Il a dit que moi, Rhadé, fils du singe de la forêt ."

         " Et tu lui a répondu ? " l'autre eut un large sourire

         " Je lui dit : ta mère merde de buffle malade ."

         " Pas étonnant qu'il ne soit pas content. Ecoute, Huang, laisse ces gars tranquilles, ne rôde pas pas à côté de leurs camions. Compris ? "

         " Oui chef, mais un Rhadé pas peur des sauvages." 

         Décidément son français s'améliorait de jour en jour, bientôt il en remontrerait aux sous-offs de la colo. Certaines consonnes lui causaient des difficultés le 'f' ressemblait à un 'p' et les 'r' disparaissaient complètement. 


         La ville de Stung Treng se trouve dans une vallée au confluent de trois voies d'eau:  le Mékong, le San et le Sékong. La route suivait plus ou moins vers le sud le cours du grand fleuve, s'en éloignant parfois pour éviter les marécages.

          En passant le dernier col, un butte plutôt, le camion de tête s'arrêta, on pouvait apercevoir la ville au milieu d'une nappe d'eau scintillante qui recouvrait toute la vallée.

         Le lieutenant  Ressaire rejoignit Petit Louis au command-car radio.

         " Qu'est ce que vous en pensez, Bourgain ? "

         Petit Louis passa ses jumelles au lieutenant

         " Regardez, dans les rues les gens circulent en barque, il y a au moins un mètre d'eau. On ne pourra pas passer. Trente ou quarante centimètres ça irait à condition de mettre des hommes sur les pare-chocs pour sonder ou de faire précéder les camions de types à pied, mais là, l'eau est trop haute. Qu'est-ce qu'on fait mon lieutenant ? "

         " Appelez le poste et demandez des instructions ."

         " Mon lieutenant, à Stung Treng le plus haut gradé est un sergent chef ou un adjudant de la colo tout au plus."

         " Vous pouvez avoir Kratié d'ici ? "

         " Facilement, je peux même vous appeler Saigon, ce doit être à trois cents kilomètres et il n'y a pas de montagne dans le chemin pour faire écran. Mais il faut que je tire un fil et je n'ai pas les fréquences. "

         " Kratié ça ira, je vais vous donner les fréquences du secteur. "


         Petit Louis tendit son antenne pour remplacer le fouet et obtint presque aussitôt la liaison.

         Le lieutenant demanda l'Etat-Major et s'entretint avec un colonel qui lui dit de rester à l'écoute en attendant des instructions définitives. Il était question d'envoyer des vedettes par le Mékong ou encore de détourner le convoi pour qu'il emmène les tribus directement à Ban Me Thuot.


         " Mon lieutenant " dit Petit Louis qui avait écouté sur le casque auxiliaire " si on vous ordonne d'aller à Ban Me Thuot par le route, dites que le convoi est en panne, qu'on a la peste , qu'on a été attaqué par le Russes ou n'importe quoi. Je connais des chauffeurs qui l'on fait cette route: c'est l'enfer. Il faut traverser la montagne sur des pistes épouvantables. Et puis on va couper la route de ravitaillement des Viets, nous n'avons pas de blindés d'accompagnement, on risque de tomber dans une embuscade et de se faire massacrer. Autre chose, il faudra passer la frontière du Vietnam avec les gus dans les camions, ça va faire des complications terribles..."

         Le lieutenant sourit.

         " En somme, ça ne vous dit rien d'aller là-bas ? "

         " Ce n'est pas ça, mais regardez les poulets qui sont en train de crever, il n'en restera plus pour les sacrifices rituels, les montagnards vont être furieux. Et les buffles! vous voyez ça d'ici les buffles en altitude dans les cols ?

         " Espérons que nos passagers continueront leur voyage par bateau."

         " Alors ils vont drôlement rigoler. Ils devront remonter le Srépok et c'est plein de rapides. "

         " Dites donc, Bourgain, vous semblez bien connaître la région; vous êtes déjà passé par là ? "

         " Je n'y ai jamais mis les pieds. C'est la première fois que je viens au Cambodge, mais je sais lire une carte, les petites lettres et même les hachures et puis vous seriez étonné de ce qu'on apprend en restant à l'écoute sur le 312, à la tombée de la nuit quand ça passe bien.

         " C'est pour ça que vous passez vos soirées avec le casque sur les oreilles... " le haut-parleur lui coupa la parole.


         " Allo convoi en 145 sur Sonia Tango. Vous me recevez ?"

         " Ca c'est pour nous " dit Petit Louis et dans le micro:

         " Cinq sur cinq , j'écoute ! "

         " Passez sur 5 mégas 42, je répéte 5 megas 42 . On vous rappelle dans 3 minutes "

         " Compris 5 42 dans trois minutes " Petit Louis coupa le PA* et se mit à tourner le réglage du VFO*. 

         " Les vaches ! j'avais préréglé la fréquence au poil, il faut tout recommencer ."

         Le lieutenant avait consulté son carnet tamponné SECRET qui reprenait les indicatifs et les fréquences.

         " 5 42 c'est Petrus Ky à Saigon, les grands chefs blancs. Vous croyez pouvoir garder la liaison ? "

         Petit Louis achevait ses réglages.

         " Ca devrait aller, on les entendra de toute façon "

         Déjà il se mettait à  balayer la plage de fréquences sur le récepteur 312.

         " ... Tango . Est-ce que vous me recevez ? " Ca passait à tout casser, il devait y avoir des kilowatts à l'autre bout.

         " Ici convoi sur Sonia Tango, je vous reçois 5 sur 5 . Je vous écoute. "

         " Réception 2 sur 5, vous êtes légèrement décalé. A vous "

         " Décalé, mon oeil, j'ai calibré le bouzin sur quartz juste avant de partir" grommela Petit Louis. Puis il cria: 

         " Huang! mets le moteur en marche et fais-le tourner à deux mille tours. Comme ça " ajouta-t-il à l'adresse du lieutenant " on va avoir treize volts cinq sur le convertisseur au lieu de douze."

         Le lieutenant s'étonna 

         " Votre Rhadé peut faire ça ?  comment va-t-il savoir quand le moteur sera à la bonne vitesse ? "

         " J'ai piqué un compte tours sur un PE95G* et le gamin sait lire l'heure ."


         L'ampèremètre avait monté sur le cadran.

         " Allô ici convoi, j'émets en mobile et suis au maximum, me recevez-vous mieux ? "

         " Trois sur cinq. Restez sur écoute ."


         Au grand soulagement de Petit Louis, les ordres qui durèrent dix bonnes minutes se résumaient en ceci.

         - Vous attendez les vedettes.

         - Vous débarquez les pinpins.

         - Vous repartez.


         Le lieutenant avait noté les trois lignes importantes sur son carnet avec date et heure et il avait écouté patiemment les commentaires.

         " S'ils s'amusent à toujours faire des vacations aussi longues et en clair, les Viets ont repéré les pylônes depuis belle lurette et connaissent leur position à un mètre près. Le jour où ils arriveront à mettre un mortier à bonne portée ça va faire mal. "

         " Ne vous inquiétez pas " dit Ressaire, "le PC est à bonne distance des émetteurs."

         " Il ne nous reste plus qu'à attendre les événements."


         Les montagnards avaient déjà commencé à édifier leurs campements. Les hommes du convoi firent de même, on devait rester là vingt quatre heures au moins.

         Petit Louis fit quelques photos, discrètement et alla voir de plus près. Les hommes faisaient la cuisine, c'était assez humiliant pour eux, mais comme les femmes ne participent pas aux réunions des chefs, elles étaient restées dans les villages, gardiennes des foyers et des traditions.

          Les Jarais faisaient cuire du riz et deux d'entre eux étaient de train de dépouiller un python de plus de deux mètres de long. Le long corps cylindrique était encore agité de soubresauts, il venait d'être tué. 

         " Bon sang " se dit Petit Louis " ils ont  transporté ce serpent vivant dans un panier sans rien nous dire. Le chauffeur aurait surement piqué une crise s'il l'avait su ! "


         Un python n'est pas venimeux, il mord parfois pour se défendre. Mais c'est sa puissance qui le rend dangereux, il tue ses proies en général de petits rongeurs, en les frappant d'un coup de museau, et un reptile de deux ou trois mètres peut très bien casser une côte à un homme ou le meurtrir douloureusement ; sa vitesse de frappe est incroyable.


         " Le grand serpent, très bon à manger." lui dit Huang .

         " Je sais, j'y ai déjà goûté." et Petit Louis se promit de revenir un peu plus tard quand le souper serait prêt.


         Il connaissait maintenant les usages, il s'approcha du cercle des chefs qui commençaient la distribution des bols de riz et se tint debout sans rien dire. Après un moment, l'un des hommes  se poussa de côté lui faisant une place. Petit Louis s'accroupit près de lui et posa sur le sol trois paquets de MIC*, des cigarettes de tabac noir et âcre, celui que les montagnards préféraient aux américaines trop douces. Un des chefs ouvrit les paquets  et fit la distribution puis il lui tendit la pipe à eau. Bon, ça marchait, il était invité à dîner.


         La tranche de python ressemblait à du saumon, une darne de chair blanche avec au milieu une vertèbre et le trou qui avait contenu le tube digestif, cuite au court-bouillon avec des herbes c'était savoureux. Le riz était accompagné de sauce de crevettes et de minuscules aubergines blanches. Puis la jarre fit le tour de l'assemblée. 


         La jarre est un vase de terre cuite incrusté à l'intérieur de minces cercles d'argent ou de cuivre et contient une sorte de bière faite avec du nêp fermenté, (le riz gluant riche en glucose) des bananes et quelquefois des mangues. C'est pauvre en alcool, assez sucré et définitivement purgatif pour ceux qui ne sont pas habitués.       

         La jarre passe de main en main, on boit avec une sorte de chalumeau sculpté de façon à ce que le niveau descende d'un cercle à l'autre. Le vase circule jusqu'à ce qu'il soit vide. Quand les participants sont peu nombreux et la jarre assez grande les effets sont dévastateurs.

         Ce soir là, il y avait du monde et on ne fit qu'un tour. Petit Louis sortit ensuite de sa poche une feuille de bananier pliée qui contenait du thuoc lao*, le tabac collant, qu'on fume par petites boulettes dans la pipe à eau, il en avait toujours une petite provision car c'est un cadeau traditionnel  et la pipe de bambou circula. Un conteur se mit à réciter un poème, puis un autre reprit une histoire. Un moment le voisin de Petit Louis le poussa du coude , c'était son tour. Il leur récita donc 'Le Loup et l'Agneau' en scandant bien les vers . Les autres n'en comprirent pas un mot mais remarquèrent les rimes et semblèrent apprécier. Ce fut une bonne soirée. 


         Le lieutenant harponna Petit Louis alors que celui-ci regagnait son 4x4.

         " Alors vous êtes allé manger avec les Jarais ? qu'est-ce qu'il y avait au menu ? "

         " Du serpent mon lieutenant "

         L'autre parut interloqué et un peu dégoûté.

         " J'ai vu que vous leur avez fait un discours, vous connaissez donc leur langue ? "

         " Non mon lieutenant, je leur ai récité une fable de La Fontaine."  

         Après ce soir-là, le lieutenant vérifia soigneusement tout ce que lui disait Petit Louis. 


         Le surlendemain des vedettes arrivèrent venant de Kratié, elles embarquèrent les pinpins et le convoi repartit vers le nord.


         Parfois les choses se compliquaient, par exemple lorsqu'on abandonnait les camions pour partir en convoi à dos d'éléphant ou quand les deux genres de véhicules se retrouvaient sur la même piste. 

         Du côté de Khong Sedone, quatre camions confiés à Petit Louis descendaient vers le sud pour rejoindre Paksé. Ils rattrapèrent dans la forêt une caravane d'un dizaine d'éléphants de bât, qui allait dans la même direction.


         Un éléphant adulte est capable de transporter environ cinq cents kilos sur trente kilomètres dans la journée. ils peuvent gravir une pente assez raide, passer les ruisseaux, se frayer au besoin un passage dans la végétation et ils complètent les transports par route là où les camions ne peuvent pas passer. On utilise surtout les femelles, car le mâles deviennent intraitables au moment du rut.


         L'armée les employait de temps en temps, louant leur service aux villages qui en possédaient. Ces animaux valaient un tel prix qu'ils appartenaient en général à une communauté plutôt qu'à un particulier. De riches chefs de région en avaient parfois un troupeau entier, mais les bêtes utilisées pour la parade ou comme signe de richesse et de pouvoir n'étaient pas dressées pour le transport.

         Des vétérinaires militaires assuraient des soins à ces animaux qui sont assez fragiles malgré leur taille. Ils sont sujets aux parasites qui se logent dans les crevasses de la peau. Ils souffrent aussi de caries dentaires après s'être gavés de canne à sucre; la canne provoque souvent des fermentations intestinales qui se traduisent par des pets absolument monstrueux. On doit faire aussi très attention à leurs pieds et limer les ongles quand les bêtes doivent emprunter une route ou un sol rocheux.

         Lorsque par malheur un éléphant est accidenté et qu'on doive l'abattre, l'animal fournit une quantité impressionnante de biftecks. Mais le morceau le plus apprécié est la trompe.

         Petit Louis avait pu apprécier ce met assez peu commun lors d'une expédition précédente. Le montagnards commencent par creuser une fosse dans le sol dans laquelle ils placent des grosses pierres et une montagne de petit bois. Il font un grand feu, puis sur les pierres brûlantes et les braises il placent la trompe en un seul morceau entourée de menthe, de feuilles aromatiques et d'un épais emballage en feuilles de bananier ficelées étroitement. Le tout est recouvert de cendres et de terre et on laisse mijoter des heures durant. La chair cuite a l'aspect et la texture de la langue de boeuf et c'est délicieux.


         Les GMC ralentirent et durent attendre qu'un endroit un peu plus large permette de doubler. Petit Louis penché par la portière faisait des signes désespérés aux mahouts leur intimant l'ordre de ranger leurs grosses bêtes sur le côté. Les camions doublèrent les pachydermes un par un en évitant de les effrayer, ça passait tout juste . Bon ! encore trois, encore deux, encore un...Celui là, celle là plutôt était une coriace, elle n'avait pas l'intention de se garer malgré les coups de talon de son cornak , le paysage était bouché par l'énorme postérieur qui se balançait à hauteur du pare-brise.


         " Alors, tu la range, ta bestiole ! " hurlait Petit Louis debout sur le marchepied. Rien à faire..

         " Ca a l'air de s'élargir un peu plus loin, essaye de doubler à droite quand je te ferai signe, mais fais gaffe au fossé." dit-il au chauffeur qui commençait à s'énerver.

         " Vas y maintenant, il y a de la place.."

         Le camion obliqua à droite et tenta le passage. L'éléphant appuya sur la droite .

         " Nom de Dieu, il le fait exprès, ce salaud de mahout a l'intention de nous emmerder longtemps ?"

         " Du calme, si on blesse un éléphant ça fera des tas d'histoires, tu sais combien ça coûte ces bêtes ?"


         Quelques centaines de mètres furent grignotées. L'animal continuait son petit bonhomme de chemin arrachant de temps à autre du feuillage qu'il dégustait ensuite. Petit Louis avait l'impression très nette qu'il rigolait. Les quatres camions roulaient maintenant tassés pour empêcher que les éléphants qui avaient été doublés ne tentent de rejoindre la tête de la procession.

         " Bordel de merde, je le pousse au cul ! " hurla le chauffeur qui venait de craquer.

         " Fais pas ça !!! " trop tard, le pare-choc était entré en contact avec les jarrets de l'emmerdeuse.

         L'éléphant plia un peu des genoux fit un pas, se retourna à demi, prit ses distances et s'assit d'un seul coup sur le capot. Un hurlement de métal déchiré annonça que l'hélice de ventilateur venait de passer à travers le radiateur.

         "Bougre de connard ! tu as gagné ! maintenant on est coincé ici, en pleine forêt."


         Petit Louis sauta à terre, les autres arrivaient.

         " Qu'est-ce qui se passe chef ?"

         " Oh rien du tout, Peisson a juste poussé un éléphant, vous voyez le travail ! "

         Le mécano attaché au convoi grimpa sur le pare choc et arracha le capot qui était coincé.

         " La calandre, le radiateur, le ventilo, probablement la pompe à eau. Le radiateur, ça va, on en a un, mais pas de ventilo ni de pompe."

         " On va redresser la calandre ne tirant avec un treuil, tu démontes le radiateur, Peisson va te donner un coup de main, il faudra essayer d'arranger le ventilateur, on ne peut pas rester là, si la pompe fuit, on remettra de l'eau, on va remplir des jerrycans. "

         La réparation prit une bonne heure. Le convoi repartit. La pompe faisait entendre des grincements sinistres, le ventilateur avait été redressé et consolidé avec des rivets de fortune, mais il y avait un balourd terrible qui secouait le moteur. Petit Louis attendait à chaque instant à ce que tout tombe en morceaux. 

         Six ou sept kilomètres plus loin ils doublèrent à nouveau les éléphants dans un espace bien dégagé, le passage ne présenta aucune difficulté.


         Parfois les grosse bêtes se montraient plus aimables comme cette maman éléphant qui venait de mettre bas quelques semaines auparavant. Le plus souvent les mères protègent farouchement leurs petits et découragent activement les intrus. Celle-ci semblait particulièrement fière de sa progéniture et tenait sans doute à la faire admirer par tous.

         Quand le convoi s'arrêta dans le village Petit Louis fut d'abord inquiet de voir arriver le mastodonte qui en tendant la trompe semblait quémander quelque gâterie. Il sortit un paquet de biscuits qui un par un furent engloutis avec satisfaction. La gourmande ne se mettait à mastiquer que lorsque une bonne dose se trouvait déjà enfournée. Il fallait que ça en vaille la peine.

         L'éléphanteau encore tout pelucheux et pas rassuré se tenait blotti entre les pattes arrière de sa mère.

         Le petit en-cas dégusté, l'éléphant présenta son rejeton àl'assistance en le poussant en avant de sa trompe. Les hommes firent les commentaires appropriés.

         " Qu'il est beau ce bébé ! "

         " Comme il est mignon ! "

         " Tu dois être fière de lui ! "

         Il semblait à Petit Louis que la mère semblait apprécier les compliments bien plus que l'objet de l'attention générale qui tout effarouché fermait les yeux et repliait les oreilles.


         Le chef Ginani avait un aversion profonde pour les éléphants. Dans sa Corse natale il y avait des chèvres, des ânes et d'autres bêtes, mais tout quadrupède dépassant cinq cents kilogs lui semblait contre nature. Aussi dans ce transport spécial dans la région de Saravane il avait vu avec angoisse qu'on déchargeait les caisses de munitions des camions pour les arrimer sur les bâts d'une dizaine de gros porteurs.

         " Mon lieutenant, je retourne avec les camions ?"

         " Non vous m'accompagnez avec Bourgain pour l'escorte. Vous allez désigner une dizaine d'hommes, on va prendre deux FM. Les autres attendont ici notre retour. On en a pour quatre jours aller et retour." lui dit Ressaire.

         Petit Louis ne comprenait pas pourquoi le lieutenant se mettait de la partie: un officier, deux margis chefs, deux brigadiers et huit types, on aurait dit l'armée mexicaine avec autant de gradés que d'hommes de troupe.

         " Bah ! il veut se payer des vacances et une promenade en forêt. "


         C'est dur de suivre à pied une colonne d'éléphants. Il progressent légèrement plus vite qu'un pas d'homme. On a le choix: ou bien on suit la cadence, on doit faire de grandes enjambées et on attrappe des crampes aux mollets, ou on marche normalement et de temps à autre, on part au trot pour rattraper.

         Ginani suivait en maugréant à cinquante mètres au moins après le dernier éléphant, hors de portée de l'animal à qui il attribuait de très mauvaises intentions à son égard.

         Petit Louis marchait dans le groupe de tête avec Huang, portant chacun leur tour le FM et la musette de chargeurs. Le lieutenant avait prévu très large, deux jours pour faire 35 kilomètres, cela faisait un peu plus trois heures de marche par jour. Ca montait un peu en allant, mais au retour il suffirait de se laisser porter.

         Après dix kilomètres le lieutenant décida de faire une pause, il faisait chaud et une petite sieste serait la bienvenue. Les mahouts s'étonnèrent un peu, il avaient l'habitude de faire ce trajet en une seule journée. Mais c'est le chef blanc qui décide et ils se réunirent à croupetons pour fumer la pipe.

         Pas besoin de surveiller ou d'entraver les éléphants, ils étaient trop malins pour s'écarter des ballots qui contenait leur nourriture. Les uns s'étaient couchés à l'ombre, les autres cherchaient dans les environs de la piste un petit en-cas. Ginani restait à portée de voix, mais le plus loin possible.


         Huang avait apporté son cahier. 

         " Chep ! " decidémént le 'f' ne voulait pas sortir. Petit Louis lui avait montré la position des dents supérieures sur la lèvre pour produire le son correct, mais les dents écartées du Rhadé provoquaient alors un sifflement qui le faisait éclater de rire.

         " Chep, la soustraction très difficile " la numération de position lui donnait des cauchemars. Il avait vu les bouliers compteurs chez les commerçants chinois, c'était tout différent. Les vietnamiens utilisaient la numération décimale, mais dans la montagne ils utilisaient encore d'antiques systèmes, on comptait d'abord par cinq, comme sur un boulier, puis par quatre...après ça devenait vague et Petit Louis ne voyait pas très bien comment ils faisaient leurs comptes.


         Il aimait mieux l'écriture, et recopiait sur son cahier les mots en français et en vietnamien. Il s'étonnait de ce que les noms et les adjectifs changent avec le genre et le nombre, il trouvait cette complication inutile, dans sa langue tous les mots étaient invariables. Petit Louis n'avait pas encore osé s'attaquer aux conjugaisons, le vocabulaire d'abord, on verrait par la suite.

         Huang lui décrivait les villages Rhadés du sud, les maisons sur pilotis de deux mètres où le soir on rentrait cochons et poulets pour les mettre à l'abri de 'ông cop' monsieur tigre qui rôdait parfois, les turbans des femmes qui portent sur elles toute leur fortune en bijoux, les hommes avec leur veste noire brodée d'argent, la culture du riz violet sur les pentes, la vie agitée par les incursions des Khmers Issaraks et des commandos viet minh. C'est au cours d'une de ces guerres tribales que ses parents avaient été massacrés. Il avait suivi un oncle, sorte de marchand ambulant qui allait de village en village jusqu'au jour où les Tabors avaient exterminé les gens de l'endroit où il se trouvait.


         Ah ! ça repartait. La colonne se remit en route, certains s'étaient installés sur des éléphants, c'était moins fatigant. Le lieutenant marchait avec Petit Louis.

         " Dites-moi Bourgain, qu'est-ce que vous faites dans cette galère ? vous n'avez rien du militaire de carrière. "

         " Un concours de circonstances, j'ai suivi le mouvement."

         " Oui, j'ai vu votre dossier, vous avez eu un nombre impressionnant de punitions, un vrai record ! jamais de choses graves, mais une quantité d'incidents fâcheux ."

         " C'est dû à mon esprit d'initiative, mon lieutenant, ce n'est pas toujours apprécié. "

         " On vous reproche surtout votre manque de respect pour l'autorité, vous avez même insulté un officier devant ses hommes, l'affaire n'a pas eu de suite mais vous risquiez le tribunal militaire et la prison."

         " Je ne l'avais pas insulté, je l'avais appelé  Herr Sturmgrüppenführer SS, le salaud voulait faire mettre le feu à un village alors qu'il n'y avait pas de viet à moins de vingt kilomètres." Il y eut un froid...

         " Laissons tomber le sujet, voulez-vous? J'ai lu que vous aviez pas mal de diplômes dans le civil, que comptiez-vous faire avant d'être appelé ? "

         " Je voulais devenir professeur de math. Mais je n'ai pas terminé ma licence et pas encore enseigné, à part des cours de rattrapage, pour le bac et des leçons à des élèves en retard, des types qui se moquaient pas mal de ce que je leur racontait, ils pensaient surtout aux filles et aux chaussures qu'ils pourraient acheter au marché noir. Puis j'ai été appelé, je ne savais pas qu'on pouvait demander un sursis. Le reste c'est l'engrenage."

         " Vous pensez à ce que vous ferez après être démobilisé ?"

         " Pas vraiment, on est si loin de tout ça ici...ce qui me préoccupe maintenant, ce n'est pas l'avenir, c'est de savoir si on ne va pas tomber sur une patrouille viet. La piste Ho chi Minh n'est pas tellement loin, juste après la frontière, une fois passé la montagne. Les types du groupe sont tous des jeunots qui n'ont jamais été dans un accrochage et Ginani a toujours été dans les bureaux ."

         " Aucune activité n'a été signalée dans ce secteur depuis des semaines, il n'y a rien à craindre."

         " Tant mieux, nous n'avons pas de radio, et en cas de coup dur, on se retrouverait drôlement tout seuls."


         Mais la journée s'avançait, il était impossible maintenant de compter arriver à destination ce jour là. Arrivés dans une grande clairière, le lieutenant décida que c'était un bon emplacement pour passer la nuit. Ils se trouvaient dans une vallée couverte d'herbes à éléphants avec quelques bouquets d'arbres. Il fallut d'abord descendre les trois tonnes de caisses, elles furent empilées de chaque côté des bêtes agenouillées. De cette façon le matin on ferait coucher les porteurs aux mêmes emplacements et chacun retrouverait sa charge.

         Ca n'allait pas tout seul, les éléphants avaient l'air inquiets ils trompettaient, se relevaient brusquement, tournaient en rond. Petit Louis n'était pas tranquille.

         " Huang , tu comprends le langage de ces types ? "

         " Pas bien, un peu seulement. "

         " Ca ne fait rien. Demande leur pourquoi les éléphants s'agitent au lieu de rester tranquilles. "

         Huang revint un moment après.

         " Les éléphants avoir peur, eux sait pas pourquoi, peut-être une bête dans la forêt ."

         " Mon lieutenant " cria un homme de l'escorte " j'ai vu bouger quelque chose dans les herbes là-bas "

         " Qu'est-ce que c'était ? "

         " J'en sais rien, mon lieutenant j'ai seulement vu bouger les herbes. "

         Petit Louis était déjà à plat ventre, le bipied en place, la crosse bien appuyée contre l'épaule, Huang avait ouvert la musette de chargeurs.

         " Ginani, allez voir ce qui se passe "

         " Moi mon lieutenant ?

         " Oui, vous ! et que ça saute."

         Le chef traversa la clairière avec circonspection, arriva aux hautes herbes et se mit à les écarter du canon de sa carabine pour y voir plus clair. Soudain il poussa un hurlement, Petit Louis faillit bien lui plomber les fesses d'émotion, l'autre jeta sa carabine, traversa la clairière au triple galop et se retrouva assis sur un éléphant sans que personne pût expliquer par la suite comment il s'y était pris. 

        Du doigt tendu il montrait l'endroit qu'il venait de quitter en ouvrant et fermant la bouche convulsivement, il bavait.

         " Alors Ginani qu'est-ce que c'était ?

         " Un...un...un..."

         " Un quoi ? " hurla le lieutenant qui commençait à s'énerver.

         " Un tigre ! "

         " Un tigre ? ...Bourgain allez voir."

         Petit Louis ramassa son FM et se dirigea vers les hautes herbes. Il se disait:

         " S'il y avait bien un tigre dans les buissons, il est loin maintenant, après un gueulement pareil il doit avoir eu une trouille du tonnerre! "


         Huang et lui fouillèrent les herbes sur plusieurs dizaines de mètres de profondeur.

         " Tu vois des traces ?"

         " Sec, pas de traces, le tigre parti."

         Ils revinrent près du groupe en ramenant la carabine.

         " Alors ? "

         Petit Louis haussa les épaules.

         " On ne peut rien dire, je n'ai pas vu de traces mais les bêtes ont l'air de s'être calmés. C'est bien possible... ce qui m'étonne c'est qu'un tigre se soit approché si près d'un groupe d'éléphants. "

         Ginani qu'on avait descendu de son perchoir, se mit à raconter son tête à tête avec le 'tigre'

         " Je vous jure, il était à ça " il écartait modérément les mains . " il avait une tête..." les dimensions qu'il indiquaient semblèrent exagérées aux plus crédules.

         " Ca devait être un tigre corse " lui dit Petit Louis " ce sont les plus gros, mais tu n'avais rien à craindre, tant que tu mets pas ta main dans sa gueule il ne mord pas, et encore ...il faut que tu l'aides à la fermer."

         Ginani ne répondit pas il n'avait pas l'air dans son assiette.

         " Chef " dit l'infirmier à Petit Louis " Ginani a l'air malade je regarde ce qu'il a ? " 

         L'infirmier était celui qui portait la trousse à pansements, ses compétences se bornaient souvent à savoir ouvrir la trousse et lire les étiquettes, c'était simple il y avait des compresses, du mercurochrome, de la nivaquine, un flacon de sulfamides et des tablettes de sel.

         " Laisse tomber, il a fait dans son froque, et il attend que tout le monde dorme pour aller se torcher." 

         Petit Louis avait tort, le lendemain Ginani était malade, on le ramena à dos d'éléphant et il fut hospitalisé à Paksé: il avait la jaunisse.


         En remontant vers Savannakhet, le convoi dut abandonner la route de la plaine qui longeait le Mékong. De Attopeu à Paksé les camions avaient été gênés dans leur progression par une pluie incessante, mais ensuite la route inondée ne permettait plus le passage. Il venaient de charger 30 tonnes de riz à destination de la région de Thakhet et comme d'habitude il fallait faire au plus vite.

         Le lieutenant Ressaire décida d'emprunter la piste de la forêt qui passait un peu plus haut sur les contreforts de plateaux pendant une centaine de kilomètres. Les douze GMC étaient conduits cette fois par des chauffeurs laotiens, l'encadrement français se réduisant au lieutenant, Petit Louis et Martin, un jeune margis qui venait d'arriver de métropole.

         La progression avait été difficile et lorsque, en fin d'après midi ils arrivèrent à un village de pagodes, Resseire décida de s'en tenir là et de camper à proximité. 

         Les douze camions furent disposés en cercle, les phares vers l'extérieur, Petit Louis distribua les tours de garde et on ouvrit les boîtes de rations.


         Les laotiens discutaient entre eux, ils semblaient inquiets.

         " Qu'est-ce qui se passe ? " demanda Petit Louis à Huang.

         " Laotiens avoir peur. La pagode pas bon."   

         " Un problème ?" demanda Ressaire

         " Non mon lieutenant, nous sommes tombés probablement sur les pagodes d'une secte qui a mauvaise réputation chez les gens de la plaine. Dans le coin ils ont toutes sortes de religions bizarres. On va jeter un coup d'oeil ?"

         " C'est une idée. Mais si les gens se montrent hostiles, on n'insiste pas."

         Le lieutenant prit sa carabine, Petit Louis et Martin lui emboîtèrent le pas. Le village de bonzes ressemblait à tous ceux qu'ils avaient vus. Quelques constructions en dur étaient entourées de paillotes servant de logis et d'immenses jardins parfaitement entretenus. Dans ces pays où la religion bouddhique est à l'honneur, la plupart des hommes passent un moment de leur vie dans un temple. Ils se rasent la tête et revêtent la tenue safran faite d'une seule pièce d'étoffe et restent en religion quelques mois ou plusieurs années: des sortes de bonzes temporaires.

         Ici le centre de culte semblait important, une cinquantaine de moines vaquaient à leurs occupations, entretenant les jardins, nettoyant les étangs, coupant des fleurs pour en faire des guirlandes d'offrande. Une multitude d'oiseaux piaillaient dans les arbres, des hérons pêchaient, des paons faisaient la roue, c'était une vision bucolique.

         A l'approche des visiteurs inattendus, une certaine agitation secoua l'assemblée. Un groupe de bonzes vint à leur rencontre et les saluèrent les mains jointes en s'inclinant.  

         Il y en avait un, tout ratatiné, ridé comme une vieille pomme et qui parlait un français approximatif.

         " Pas venir, pas venir ! " répétait-il en se courbant entre chaque déclaration.

         " Ca ne me dit rien qui vaille " grommela le lieutenant " qu'est-ce qu'ils peuvent bien camoufler dans leur temple ? "


         Petit Louis n'était pas tranquille, les bonzes se montraient débonnaires en général et adversaires de la violence; mais on ne savait jamais à quel tabou l'on pouvait se heurter et les consignes étaient formelles: ne jamais s'immiscer dans leurs affaires religieuses.


         La visite des bâtiments ne montra rien d'anormal. Les salles et les couloirs dallés étaient semblables à cent autres avec leurs oriflammes, leurs statues des démons et de génies tutélaires, les panneaux de bois dorés couverts de caractères chinois, les bâtonnets d'encens qui brûlaient devant les autels, les offrandes en papier multicolore représentant fleurs et animaux...

         Ils étaient sur le point de regagner les camions quand Martin qui fouinait partout appela Ressaire.

         " Mon lieutenant, venez voir...c'est curieux ! "

         Derrière un autel s'ouvrait une porte basse qui donnait sur une salle close et presque obscure. D'étroites ouvertures placées haut donnaient une faible lumière dans la nuit tombante. Quand le lieutenant alluma sa torche la vision qui leur apparut cloua les trois hommes sur place.

         Au milieu de la salle, taillée dans un bloc de pierre rouge se dressait la statue d'un chien gigantesques, la gueule ouverte, la langue pendante, les yeux flamboyants dans le faisceau de la lampe. Il avait surgi dans la lumière comme une créature vomie par l'enfer. Puis le charme fut rompu, ce ne fut plus qu'un bloc de pierre grossièrement taillée qui resta derrière eux dans l'ombre revenue.


         Dehors les bonzes les attendaient formant la haie sur deux rangs. Il n'y eut ni geste ni parole menaçante mais Petit Louis eut l'impression d'une malédiction non proférée.


         Huang était livide et il dit à Petit Louis:

         " Chef, très mauvaise pagode, la pagode du Chien. Si toi pas un bonze et tu rentres, tu es mort dans un an. "

         " Voyons Huang, tu ne vas pas croire à ces sottises ! Peut-être c'est vrai pour les Laotiens, mais pas pour les Français. Ne fais pas cette tête là. " Il tapota le Mauser. "Tu connais le remède contre les chiens..."

         " Chef, pas rire, très mauvais! "

         Le jeune homme était vraiment terrorisé.


         " Bourgain ! vous ferez doubler la garde,. Nous allons nous partager la nuit. Je prends le premier tour, vous ferez dix heures deux heures et Martin le restant de la nuit. Ouvrez l'oeil, avec ces bonzes on ne sait jamais..."


         Petit Louis dressa son lit derrière le 4x4 et tendit la toile de tente au-dessus de la moustiquaire, il y avait de gros nuages dans le ciel et la pluie menaçait à nouveau.


         Un hurlement affreux le réveilla en sursaut, il se précipita en bas du lit. Les deux autres étaient déjà debout l'arme au poing il n'eut pas le temps de leur demander ce qui se passait quand un second cri atroce les figea sur place.

         Le lieutenant leva sa carabine et vida le chargeur dans la diection du cri. Quand les yeux aveuglés par la lueur des coups de feu purent à nouveau contempler le paysage, tout semblait normal. L'escorte de Laotiens et les chauffeurs avaient fui, dispersés dans la forêt.

         Les trois hommes attendirent le jour blottis dans le 4x4 radio, les phares allumés et le moteur en marche.

         Les autres revinrent un par un au petit matin. Il en manquait deux à l'appel. On les retrouva un peu plus loin, morts, sans blessure, sans trace de violence, un masque halluciné figé sur leur visage. Leur coeur sans doute avait lâché...

         " Mon lieutenant" déclara Petit Louis, flotte ou pas flotte, on rentrera par la route du fleuve."


         La mort des deux Laotien fut attribuée à des crises de paludisme aigu, un rapport précisant qu'ils avaient été les victimes d'un chien fantôme n'eût pas eu l'approbation du commandement militaire.



suite : (17) Annam

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