CENTRE ANNAM 1950



            Le 503 avait été regroupé à Da Nang et se trouvait sur le point d'être dissout. Petit Louis songeait au départ, l'activité s'était fort ralentie car depuis la proclamation de l'indépendance du Vietnam et la constitution du armée nationale, celle-ci prenait le relais peu à peu en remplaçant les unités françaises qui n'étaient pas engagées directement sur le terrain.


         La formation des unités spéciales créait certains problèmes, les cadres manquaient surtout chez les paras. Et Petit Louis se retrouva pour un temps moniteur de saut pour les unités vietnamiennes dans ce que l'on baptisa 'l'opération sandwich'.


         Les troupes d'élite du Sud Vietnam manifestaient en général une répugnance certaine à ce précipiter dans le vide en sortant d'un avion, le parachute ne leur paraissait pas une garantie suffisante. Tant que l'entraînement se faisait au sol tout se passait bien. En quelques semaines les hommes avaient assimilé tous les principes: ils couraient comme des lapins, cabriolaient tels des kangourous et s'éjectaient avec grâce d'une carlingue factice posée sur le sol.

         Une fois en l'air, tout changeait. Il arrivait trop souvent que les recrues, en voyant le trou béant de la porte, reculent en hâte et refusent obstinément de sortir. Il trouvaient que la marche était trop haute.


         Pour former un 'sandwich' on plaçait en premier lieu un para français aguerri qui donnait le premier élan, puis quatre vietnamiens, un français, quatre vietnamiens.. jusqu'à la fin du stick. La file se terminait par deux gros gabarits qui assuraient la poussée comme au rugby.

         Au 'GO' fatidique, les vétérans s'arc-boutaient et tout le monde se trouvait dehors bon gré mal gré, comme des noyaux de cerises pressés entre deux doigts.

         Afin de se rendre compte du déroulement des opérations, le commandement avait fait placer des caméras 16 mm sur des potences au-dessus des portes des C47*. Les paras passèrent des soirées mémorables à visionner les films. C'était à mourir de rire. On voyait des paquets de gus sortir en vrac emmêlés les uns dans les autres dans toutes les positions possibles, on pouvait admirer des gros plans de semelles, de postérieurs, de faces déformées par la terreur, de suspentes emberlificotées, des malheureux descendre en 'fatma' c'est à dire drapés dans leur parachute qui s'était mal déployé. 

         En fait cela ne se passait pas si mal, les types étaient souples, bien entraînés physiquement, il y eut très peu de casse. L'accident le plus spectaculaire eut lieu quand un para débutant réussit à coincer la voilure de son parachute dans la roulette de queue du Dakota. Le pilote essaya de s'en débarrasser en faisant quelques acrobaties mais en vain. Un homme aguerri aurait pu se décrocher en coupant les suspentes et en descendant avec le ventral, mais le malheureux disparut à l'horizon flottant à l'horizontale derrière l'appareil. On peut facilement imaginer ce qu'il advint de lui à l'atterrissage.


         Petit Louis sautait souvent en 'seekee'. Le para désigné pour cette fonction saute seul lors d'un tour préliminaire et s'abstient de toute correction de trajectoire. Cela permet au pilote de l'avion d'évaluer la force du vent et la précision de son approche. Au second passage, il tient compte des corrections à effectuer pour larguer sa cargaison dans les meilleures conditions possibles.

         Evidemment le para qui fait le saut d'essai risque de tomber un peu n'importe où, mais cela ajoute des points au carnet de vol et avec un peu d'habitude on s'en tire très bien.

         Successivement Petit Louis eut maille à partir avec un buffle, il passa à travers le toit d'une paillote et éparpilla le dîner d'une brave famille de paysans, s'entortilla dans un réseau de barbelés, la routine en somme.


         Sur le terrain et dans les avions, les incidents prenaient parfois une autre tournure.

         Parmi le groupe de vietnamiens qui sautait ce jour-là se trouvait un fringant capitaine. En l'honneur de son rang, il fut décidé qu'il sauterait le premier. Le cérémonial se déroula normalement: quand la lampe verte s'alluma le dispatcher commanda:

         " Debout ! accrochez ! "

         Le mousquetons claquèrent sur la 'static line', le solide câble d'acier qui traverse la carlingue d'un bout à l'autre et le capitaine prit position devant la porte. 

         Lors de la sortie, la sangle d'ouverture automatique la 'SOA' qui reste fixée à l'avion arrache le fond du sac de parachute qui est cousu au moyen d'une cordelette passant dans des oeillets métalliques. L'extrémité des suspentes, la cheminée, est elle même reliée au fond par une autre cordelette qui casse lorsque les suspentes sont complètement déroulées.


         Quand la lampe rouge s'allume à son tour, le dispatcher hurle "GO" et le premier de la file s'évacue. 

         Pas cette fois !

         Le capitaine eut un sursaut vers l'extérieur, freina sec, hésita et se retourna vers le dispatcher.

         " Donnez-moi, s'il vous plaît, un autre GO..."

         Le dispatcher eut la vision de ses paras éparpillés dans la nature quelque part entre la mer et le Laos et se laissa entraîner par un réflexe malheureux: son poing partit comme un boulet et atteignit le capitaine entre les deux yeux. L'officier fit un saut de carpe et disparut dans le courant d'air extérieur.

         " Bourrez les mecs ! " le restant du stick passa la portière sans hésiter.


         En bas il y avait intérêt à se garer. Quand on larguait les paras, il pleuvait des tas des trucs: des montres à bracelet élastique qui ne manquaient pas de se libérer au choc à l'ouverture, de lunettes, des chargeurs de PM, des casques, des portefeuilles...Petit Louis ramassa un jour une botte de saut abandonnée au milieu du terrain. Il ne sut jamais si le type avait évacué à cloche-pied ou si des infirmiers l'avaient ramassé en morceaux et abandonné la godasse.


         Le vue du camion avec une grand croix rouge peinte sur le toit donnait tout de suite confiance à ceux qui descendaient.On avait dû remplacer l'ambulance qui avait été défoncée par un gars descendu en torche.

         Les choses se gâtèrent le jour où un paquet de pinpins descendit en parachute de course, les SOA tourbillonnant derrière eux: la static line avait cassé net ou plus probablement elle avait été sciée par un nuisible particulièrement efficace. Pas un n'avait eu l'idée de se servir du ventral. L'accident rappela à Petit Louis les tirailleurs Sénégalais que le commandement avait tenté de transformer en parachutistes, les grands gaillards descendaient raides comme des blamiaux et arrivés au sol ils cassaient net. Après un largage, on trouvait des éclats de tibias sur toute la DZ.


         Toutes ces gaudrioles se passaient dans une vaste plaine poussiéreuse un peu à l'ouest du terrain d'aviation de Danang. Le terrain était bordé d'un côté par la route et de l'autre par des groupes de paillotes qui précédaient les rizières s'étendant jusqu'aux premiers escarpements et la forêt.

         Depuis la porte du C47, on voyait un espace gris qui semblait bien trop petit, avec dans un coin une tache verte. Les nigauds qui tentaient d'y atterrir en pensant que de l'herbe c'est plus confortable que du cailloutis se plantaient dans la vase à la grande joie des anciens.

         Sur cette DZ il y avait aussi le "caillou", un débris de construction d'une quinzaine de kilos sur lequel semblait peser une malédiction. A chaque stick ou presque, la trajectoire d'un para aboutissait juste dessus. Une côte froissée ou un genou endolori provoquait souvent la même réaction : la victime empoignait le caillou en jurant et le jetait aussi loin qu'il pouvait. Au cours des sauts, le caillou fit ainsi plusieurs tours du terrain sans jamais en sortir complètement.


         Au total, en six semaines Petit Louis put effectuer plus de cinquante sauts, puis les stages se terminèrent et il retourna à l'escadron pour attendre le départ.


         Petit Louis s'était imaginé naïvement que les quelques jours qui le séparaient du bateau allaient se passer tranquillement en faisant un peu de tourisme. c'était sans compter sur une décision administrative issue du génie fécond des gratte-papiers de la métropole. Le Groupe de Transport 503 était dissout et son matériel devait être transféré à l'armée vietnnamienne.

         Il apparait que faire cadeau d'un camion usagé est une chose infiniment plus compliquée que d'en fabriquer un neuf surtout quand la transaction s'opère à travers une quantité incroyable d'intermédiaires. Ces derniers étaient faciles à repérer, ils avient à la main une grosse serviette bourrée de papiers, portaient des lunettes de soleil qui cachaient leurs yeux et apparaissaient de nationalité indéterminée.


         Le travail à effectuer était du même genre que celui qui consiste à évaluer le nombre de volailles dans un campement de gitans. Trois listes d'origine différente devaient scrupuleusement concorder : la liste du matériel acheté aux américains ou provenant des usines françaises, la liste des transfers officiels à l'armée vietnamienne et en trosième lieu la liste de tout ce qui se trauvait effectivement dans les parcs et les garages. Il est inutile de préciser que ces trois inventaires n'avaient pas grand chose en commun.


         Mais Petit Louis ne s'en souciait guère, le Pasteur était annoncé et son nom figurait sur la liste c'était le plus important.


         Un problème se posait: qu'allait-il advenir de Huang? ce dernier n'avait aucun papier d'identité, sa nationalité même était incertaine. Il venait d'une tribu se déplaçant à la limite de trois états, sans location précise.

         Il entreprit des démarches auprès des autorités et se vit bientôt renvoyé d'un bureau à l'autre, allant de l'administration française qui partait, àl'administration vietnamienne qui se mettait en place. Il s'adressa au Tribunal Militaire, un officier juriste voulut bien prendre les choses en mains mais parut découragé au bout de quelques jours. On se heurtait toujours à la même difficulté: en l'absence d'un document de base quelconque, Huang n'existait pas légalement, il s'avérait impossible de créer un état civil de toutes pièces.


         Le jour du départ arriva brutalement.


         " Pas vous en faire, chef" lui dit Huang " j'ai appris beaucoup. Je peux trouver un travail ou engager dans l'armée. Je suis bon soldat et j'oublie jamais le chef."

         Mais Petit Louis se posait la question en montant sur le Pasteur en baie de Da Nang. Qu'adviendrait-il de son protégé dans ce pays tourmenté par une guerre interminable qui s'annonçait de plus en plus cruelle. Il ne revit jamais Huang.



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