RETOUR 1950
Après trois ans passés au chaud, Petit Louis trouva le climat de France fort désagréable, il se sentait seul, un peu perdu et il décida de reprendre ses études avant de chercher un emploi.
Comme les délégations de solde s'étaient accumulées pendant trois ans il pouvait voir venir. Il s'inscrivit donc à Paris dans une école qui dispensait des cours d'électronique, c'était en fin de session, mais peu importe, il restait deux mois avant l'examen et le programme n'était en somme qu'une révision de ce qu'il avait appris dans les manuels de l'armée .
Par contre il se trouvait complètement décalé, vis à vis de la mentalité des gens qu'il fréquentait. Les choses importantes étaient le Tour de France, les chansons à la mode, la Coupe de football. Les journaux faisaient mention parfois du conflit au Proche Orient, de Formose, du régime de fer qu'imposait en Chine Mao tse Tung, mais cela n'intéressait vraiment personne. Les ressources augmentaient, l'industrie repartait et tout le monde trouvait que la vie était belle.
Deux mois plus tard muni d'un diplôme dont il s'aperçut après coup qu'il avait autant de valeur que des actions des Chemins de fer de l'Oural, il se mit en quête d'un job.
Très vite il s'aperçut qu'avoir passé trois ans dans les rangs d'une 'armée colonialiste opprimant un peuple épris de liberté et luttant pour son indépendance' constituait un handicap assez difficile à surmonter.
Petit Louis s'était présenté chez Thomson-CSF à Paris et avait passé les tests d'aptitude et les avait réussi.
" Comprenez-moi " lui dit le chef du personnel après avoir lu son curriculum " les syndicats sont très actifs en cette période d'agitation sociale. Votre présence dans un atelier de fabrication ou un bureau d'étude soulèverait des protestations. Dans ces conditions, nous ne pouvons accepter votre candidature."
Petit Louis tenta de s'expliquer:
" Je n'ai pas l'intention de faire de la politique, mais de travailler. Personne n'a besoin d'être au courant."
" Vous êtes bien naïf, le délégué CGT est à même de contrôler chaque engagement de personnel. Non je regrette..."
La guerre de Corée commençait, les staliniens du PC trouvaient là de nouvelles raisons pour continuer leur travail de termites et ronger un peu plus chaque jour le tissu industriel.
Les journaux faisaient état d'incidents sérieux. Un train de blessés d'Indochine remontant vers les hopitaux parisiens avait été bloqué par un commando CGT, les blessé bousculés, des civières jetées sur le ballast avec leur contenu. Un infirmier militaire qui accompagnait le convoi, avait sorti une Thompson de son paquetage et tiré une rafale d'intimidation pour faire reculer les forcenés. Bien lui en prit de ne pas avoir tiré dans le tas, il s'en tira avec dix ans de prison.
Petit Louis trouva quand même assez vite une proposition intéressante, il s'agissait de partir comme radio dans une mission mi-militaire, mi-civile aux Iles Kerguelen. Il consulta un atlas qui lui confirma que cet endroit se trouvait tellement près de la banquise antarctique qu'il ne devait sûrement être fréquenté que par des pingouins.
Cela lui fit froid dans le dos. Passer six mois de l'année dans un igloo ne lui disait rien.
Un des membres de l'expédition qui s'occupait du recrutement lui dit en constatant son aversion pour les températures inférieures à 20 degrés :
" Puisque vous préférez les pays tropicaux, pourquoi ne retourneriez-vous pas au Vietnam en tant que civil ? L'armée recrute des techniciens qui reçoivent un grade d'assimilé. Vous étiez quoi, sergent-chef ?. Bon! vous pourriez avoir un grade équivalent tout en restant civil ce qui a certains avantages."
Et il donna à Petit Louis une adresse où il pourrait avoir des renseignements supplémentaires.
Celui-ci réfléchit une bonne semaine et fit le bilan:
Contre: le palu, la dysenterie, les dartres, la bourbouille, la pluie incessante, les Viets.
Pour: une solde intéressante; avec son grade, l'échelle 4, la solde à l'air, son brevet de chef de section, il gagnerait autant qu'un ingénieur et là-bas il était possible de vivre avec pas grand-chose. Il pourrait faire des économies.
Et Petit Louis se décida. Oh! le contrat fut vite conclu, en deux heures tout était signé, vu ses états de service il était engagé comme sergent-chef assimilé et recevait un titre de transport pour le Centre de Transmissons de Nogent le Rotrou pour y attendre le départ.
Petit Louis acheta une cantine* métallique, une chaîne, deux cadenas, trois tenues tropicales, un chapeau australien, du linge et emballa le tout en plaçant dans le fond de la malle le Mauser C12 qui ne l'avait pas quitté, camouflé dans une grand pochette à fermeture éclair qui ressemblait à une trousse de toilette.
A Nogent il se retrouva comme un canard parmi les poussins: un civil avec un calot sur la tête et qui se baladait partout sans avoir d'emploi bien défini: il attendait le bateau. Personne ne lui demandait de comptes, il entrait et il sortait comme il voulait, saluant gravement la sentinelle qui présentait les armes en se demandant à quel grade pouvait bien correspondre l'espèce de rosette que ce type portait sur l'épaule.
Il se fit bien voir d'un sergent fourrier* qui devait mettre en caisse des ANGRC9- sortant de fabrication et dont les notices en français n'étaient pas sortis de presse. Il fallait séparer ceux qui étaient en état de marche, des autres et Petit Louis occupa ses heures creuses à brancher des appareils à les essayer en collant des étiquette BON et MAUVAIS sur les boîtiers. Les 'BON's étaient mis en caisse, les 'MAUVAIS' replacés dans les rayons en attendant peut-être qu'ils s'améliorent avec le temps.
Parfois il allait à Paris par le train voir un film; il revenait aux petites heures et récupérait le jour suivant:; un genre de vie peu compliqué.
Un matin en passant au bureau des effectif il fut interpellé par un adjudant:
" C'est vous Bourgain, l'homme invisible, on vous cherche partout depuis deux jours. Voici votre titre de transport, le Pasteur appareille samedi de Toulon, vous devez être à bord."
Petit Louis trouva qu'il n'y avait pas le feu: on était mardi mais mieux valait s'y prendre à temps.
Le fourrier lui proposa:
" Je vais te conduire à Paris demain en jeep, on fera un bon gueuleton et tu prendras le train du soir gare de Lyon, comme ça tu auras deux jours pour te retourner à Toulon. "
" Tu n'auras pas d'ennuis avec la jeep ?"
" C'est moi qui établis les feuilles de route, j'en ai toute une réserve avec les cachets et les signatures. T'en fais pas tout est en règle."
Le gigot d'agneau qu'il partagèrent dans un bon restaurant de l'Avenue Montaigne réconcilia Petit Louis avec les moutons. Après les profiteroles et le café les deux hommes en étaient presque venus aux confidences.
" Tu vois " disait le fourrier " je n'ai qu'une peur, c'est de partir là bas et de laisser à Nogent ma femme et ma petite fille. J'ai rengagé de deux ans après mon service parce que j'étais au chômage, dans dix mois j'ai fini et j'ai trouvé une place comme décolleteur aux ateliers du chemin de fer."
" Tu n'aurais pas dû laisser ta famille ce soir, j'aurais bien pu prendre le train."
" Ne t'inquiète pas, j'ai parlé de toi à ma femme, elle était d'accord. Elle me connaît, elle sait bien que je ne vais pas en profiter pour faire la foire. Je serai rentré avant minuit et comme nous n'avons presque rien bu, je ne prendrai pas de risques. Mais dis moi comment c'est là bas."
Petit Louis regarda la pendule il restait près de deux heures avant le départ du train. Et il lui raconta les rizières, les forêts de bambou, les paysans durs à la tâche, les femmes dont la peau ne sent pas la sueur mais le bois fraîchement coupé. Il lui parla des bô doi* de l'armée régulière viet minh et des du kich* les guérilleros qui découpent les prisonniers en petit morceaux ou leur plongent la tête dans un nid de fourmis rouges.
Il lui parla des villageois qui accueillent l'étranger les mains jointes en lui disant " May anh sé com " ( grand frère, venez manger le riz ) et des embuscades où chaque haie peut cacher le tireur isolé qui attend que la colonne soit passée pour abattre le dernier d'une balle dans le dos.
Il s'efforça d'évoquer un peuple amical mais dressé d'un bloc contre l'envahisseur et trahi par les cadres politiques qui prétendaient le libérer pour mieux l'asservir.
" Et pourquoi veux-tu retourner là bas ?"
Petit Louis hésita un moment.
" Je ne sais pas au juste... par occasion, par peur de prendre des responsabilités ici, pour l'argent, parce que j'aime le pays...je ne sais pas vraiment, un peu tout ça sans doute."
Le Pasteur était à quai, la police militaire à l'échelle de coupée contrôla ses papiers et Petit Louis monta à bord. Il commençait à bien le connaître ce navire, après deux traversées. Il porta sa cantine vers l'arrière et la posa sur le pont, après un moment il aperçut l'homme qu'il cherchait: un maître d'équipage qui dirigeait une manoeuvre, des marins enroulaient des filins et s'apprêtaient à retendre une des aussières qui reliaient le navire au quai.
" Bonjour ! je fais la traversée, mais je ne suis pas rattaché à une unité, vous n'auriez pas un petit coin tranquille à l'abri de la foule où je puisse ranger mes affaires."
L'autre avait l'oeil vif, il avait tout de suite repéré le billet de mille francs que Petit Louis tenait discrètement pliés entre deux doigts.
" On doit pouvoir arranger ça, il y a un poste libre à l'avant avec quatre couchettes. Il y en a une d'occupée, mais je suis sûr que vous vous entendrez avec le type."
Petit Louis serra la main du premier maître et lâcha tout.
" Suivez-moi, c'est assez compliqué."
Ca l'était en effet. Les deux hommes parcoururent le bateau d'un bout à l'autre dans les fonds et arrivèrent enfin à un compartiment fermé par une porte étanche. La cantine commençait à peser lourd.
L'endroit était assez grand, mais de forme bizarre presque triangulaire , de chaque côté se trouvaient deux couchettes superposées. Sur l'une d'elles se trouvait une cantine assez semblable à celle de Petit Louis et il s'installa sur le cadre d'en face.
" Maître ! c'est parfait .."
" A votre service mon gars, là vous serez tranquille, bonne traversée !"
Petit Louis examina les lieux.
" Plus à l'avant et c'est la pleine mer. On doit être dans l'étrave juste en dessous du pont supérieur."
Il n'y avait pas de hublot mais une grille de ventilation soufflait de l'air frais. Petit Louis sortit la chaîne et un cadenas et amarra la cantine au montant métallique.
Restait à régler la question des repas. Il repéra après quelques recherches ce qui tenait lieu de bureau des effectifs et se présenta à l'adjudant-chef.
" Vous êtes logé ? Bon! vous pourrez prendre vos repas au mess des sous-officiers . Vous pouvez régler en piastres ou en francs comme vous voulez. Cela vous convient ? "
" Tout à fait, mon adjudant-chef."
Petit Louis s'émerveillait du ton courtois de la conversation. Décidément les gradés hésitant sur le statut des assimilés prenaient certaines précautions.
Petit Louis prit se repères et fit un tour du bateau. Il n'y avait pas grand monde à bord, trois à quatre cents hommes tout au plus, on était loin de la cohue des autres traversées.
Il regagna son compartiment. L'autre passager s'y trouvait, un civil, assez grand avec une mince moustache et des rouflaquettes* qui lui descendaient jusqu'au menton.
" Il a l'air d'un mac* ! " pensa Petit Louis en repérant les bagues et les pompes en croco.
" Je m'appelle Bourgain, comment allez vous ?"
L'autre fit un sourira aimable lui serra la main et ajouta quelques mots mais sans se présenter. Puis il sortit en s'excusant poliment. Petit Louis ne devait plus le revoir de tout le voyage, la cantine resta sur la couchette, fermée.
Le lendemain il se promenait sur le pont du côté du large quand des hurlements et des coups de sifflets attirèrent son attention de l'autre côté. Des rangs serrés se pressaient au bastingage le spectacle devait en valoir la peine. Il grimpa sur un bollard*, de là il pouvait apercevoir le quai.
Une douzaine d'autobus étaient rangés sur la jetée. Des autobus sortaient des filles, des dizaines de filles, des centaines de filles et elles se dirigeaient vers le bateau.
La clameur s'amplifiait, les gars sautaient à pieds joints, jetaient leur calot en l'air ou par-dessus bord, se roulaient sur le pont, c'était du délire, les commentaires devenaient graveleux :
" Vise un peu les nanas, on va avoir chacun la sienne..."
" Voyager sur un claque flottant, mon rêve."
D'autres propos étaient plus précis.
Petit Louis était médusé, il avisa un officier qui contemplait la scène, descendit de son perchoir et l'aborda en saluant.
" Excusez-moi mon lieutenant, mais peut-être êtes vous au courant; qu'est-ce que c'est que ce cirque ?"
L'autre se mit à rire.
" Ce bordel vous voulez dire. C'est exactement cela. Vous avez entendu parler de la loi Marthe Richard ?."
Comme Petit Louis faisait signe que non, le lieutenant lui expliqua.
Une loi, qui portait le nom de son instigatrice, avait été votée fermant les maisons closes. Les pensionnaires se trouvant d'un seul coup privées de leur gagne-pain s'étaient retrouvées sur le trottoir en compagnie des clandestines. Du coup certaines parts du marché se trouvèrent saturées. La police multipliant les rafles, il fallait trouver autre chose. Comme elle manquait de main d'oeuvre féminine en Extrême Orient pour des postes comme dactylos, secrétaires, conductrices d'ambulance, l'armée enrôla en masse. Certaines engagées devaient même poursuivre leur vocation première sous d'autres cieux.
" Ce que vous voyez " conclut le lieutenant " est une partie du contingent qui va rejoindre le personnel déjà sur place."
Petit Louis comprenait maintenant la raison de la présence du glorieux*, il était là pour convoyer le cheptel.
Naturellement les autorités avaient divisé le navire en deux compartiments étanches, il fallait sauver les apparences, mais les cloisons fuyaient de partout.
Le voyage fut émaillé d'épisodes pas racontables; dès la Méditerranée, ces dames se croyant en croisière se baladaient en petite tenue et les types surexcités se seraient au besoin faufilés par les gaines de ventilation.
Petit Louis se trouvait dans sa 'cabine' quand un fracas épouvantable le fit sauter de la couchette. Tout tremblait se secouait...Abasourdi il sortit. Dans la coursive c'était pire, les tôles de la cloison vibraient sous la main, le plancher métallique frissonnait, il s'enfuit à toute allure. Plus loin c'était plus calme, le vacarme semblait localisé à l'avant.
Puis il comprit, le compartiment où il avait élu domicile se trouvait juste devant les chaînes d'ancre. Les énormes maillons en passant dans les tubes renforcés se chevauchaient, cognaient les parois, tombaient dans les puits avec un fracas infernal. Le mugissement des injecteurs de lavage venait mettre une note plus grave dans le tintamarre. Les oreilles bourdonnantes il remonta sur le pont. Il s'agissait de se méfier des arrivées et des départs, quand les ancres descendaient ou remontaient sur les bossoirs* et d'évacuer les lieux avant le tremblement de terre. Entre temps c'était calme, personne n'aurait eu l'idée d'ouvrir la porte du vaste placard qui lui servait de refuge.
Une salle à manger avait été réservée aux sous-officiers qui prenaient leurs repas en compagnie des PFAT* de grade équivalent encadrant les amazones. Une atmosphère de vacances s'établissait, des serveurs en veste blanche passaient les plats: pour renforcer les effectifs civils insuffisants on avait déguisé des troupiers en larbins*. Ce n'était pas le Carlton, mais quel changement avec le bagne flottant de l'Ile de France !
Le canal de Suez fut passé comme à la sauvette, les autorités égyptiennes qui l'administraient maintenant toléraient tout juste le passage d'unités militaires et un strict cordon sanitaire avait été établi dans les deux ports.
Il y avait du changement ! Les arbres qui bordaient la route le long du canal avaient disparu, transformés en bois de chauffage, les villas étaient abandonnées, volets arrachés, portes béantes, piscines comblées par des détritus. Le spectacle de désolation cessait un moment dans l'enclave française d'Ismaïlia et reprenait ensuite. Les caravanes d'ânes et de chameaux remplaçaient les voitures et le train. En quelques semaines les fellahs avaient gommé cent ans de colonialisme anglais et retrouvé leur crasse ancestrale.
Quelques heure après avoir dépassé le golfe de Suez, en pleine Mer Rouge, un remue-ménage inhabituel accompagné de vociférations en arabe vint rameuter les curieux. Une demi-douzaine de haillonneux, menottes aux poing, traversaient le pont arrière, remorqués sans ménagement par une escorte musclée composée de marins qui semblaint de fort mauvais poil.
Quand les conjectures les plus fantaisistes quant à la présence de ces clodos sur le navire firent place à des rumeurs plus vraisemblables, il apparut que ces clandestins involontaires n'étaient rien d'autre que quelques dockers de Suez qui après avoir fumé leur surprime sous la forme de quelques pipes de kif, s'étaient endormis dans un coin de la cale. Un marin qui faisait une ronde avait repéré le tas de loques et révéillé les embrumés à grand coup de pompes dans le train .
L'incident diplomatique pointait à l'horizon: enlèvement de ressortissants égyptiens sur un navire de guerre, sévices corporels, détention arbitraire...Après unn tumultueux échange de télégrammes entre le Pasteur, Paris et Le Caire, il fut décidé de débarquer les cloportes à Aden.
Les Anglais tenaient encore Aden. Petit Louis résolut d'aller faire un tour en ville et demanda un laissez-passer. La police militaire britannique contrôlait sévèrement les sorties, fouillant les permissionnaires, refoulant ceux qui tentaient de passer avec des armes. Petit Louis n'eut pas de problème, le C12 était resté dans la cantine. Il s'engouffra dans un taxi, une grosse Mercury verte avec trois autres touristes échappés du Pasteur.
La route grimpait un col en quittant le port, les hommes fermaient les yeux en croisant d'autres véhicules.
" Ce con conduit à gauche.."
" On est chez les Anglais, c'est normal !"
" Ah bon !"
Alors qu'ils s'attendaient à voir une ville assez importante, le taxi fit halte sur une place poussiéreuses entre des cabanes en torchis. C'était ça Aden ?
Pris de soupçons Petit Louis demanda des explications en anglais au chauffeur. Celui-ci affirmait qu'on était bien à Aden et réclamait le prix de sa course.
Peu à peu une foule de cradingues* s'était rassemblée autour du taxi, sortant des bicoques, des tas de détritus, il en giclait de partout, on aurait dit des rats.
Ca se gâtait et Petit Louis se demandait comment ils allaient s'en sortir quand un autre taxi arriva dans un nuage de poussière et quatre légionnaires en déboulèrent par toutes les portières. Ils s'étaient fait piéger comme les occupants de la première voiture, mais avaient compris aussitôt le traquenard et réagi plus vite.
Les clodos se rapprochaient, certains avaient des bâtons et d'autres ramassaient des pierres. Un des légionnaires déboucla son pantalon et le baissa sur ses talons. Sur une jambe était attaché le canon d'une carabine et sur l'autre la crosse. L'arme fut remontée en un clin d'oeil, un chargeur engagé et le pantalon reprit sa place. Un deuxième souleva sa chemise tandis que son collègue arrachait le Colt 45 fixé entre les deux épaules par de larges bandes de sparadrap. Les actions remontaient !
Les gaspards* qui avaient reculé en hâte se mirent à refermer le cercle un peu plus loin.
Les pierres commençaient à pleuvoir quand une Land Rover tourna le coin de la rue. Quatre policiers Sikhs en turban en descendirent au galop et se mirent à écarter la foule à grands coups de trique, les barbus y allaient de bon coeur et vite les bouseux eurent regagné leurs tas d'ordures.
Les Sikhs apprirent à Petit Louis qu'il arrivait que des touristes crédules se fassent dévaliser dans ce quartier pourri, certains même ne refaisaient jamais surface.
" On a eu du pot qu'ils arrivent à temps " traduisit Petit Louis aux autres " Mais ils ont le quartier à l'oeil. Qu'est-ce qu'on fait ? on retourne au bateau ou on continue ?"
" On continue. " Les armes avaient disparu et les Sikhs ne s'étaient aperçus de rien.
Entre temps le taxi des légionnaires s'était évaporé dans la nature. Ils s'entassèrent à huit dans la Mercury et suivant la Land Rover prirent la bonne direction.
" On est trop serrés là dedans et ce salaud a voulu nous baiser. On le balance. " dit le légionnaire au Colt, c'était un sergent.
" On s'arrête ? "
" Pas la peine, je le pousse et je prends le volant. Ouvrez la portière !"
Le chauffeur malhonnête qui n'avait rien pigé à la conversation encaissa un bourre-pif* sensationnel, fit une cabriole aspiré par la portière qui s'ouvrait en grand et disparut à tout jamais: du beau travail synchrone. Petit Louis regarda le compteur: 35 miles à peine, il avait déjà fait mieux, le type avait de la chance, cent mètres plus loin il y avait un ravin.
Aden au fond n'avait rien de transcendant, quelques mosquées, des rues, des chameaux, des arabes, des magasins, des clébards étiques...ils connaissaient tout ça. Il rôdèrent un moment, allèrent boire du thé à la menthe sur une place. Une patrouille commençait à s'intéresser à eux, curieux sans doute de savoir comment huit hommes en uniformes variés pouvaient se balader dans un taxi sans chauffeur. Mais les flics avaient dû remarquer bon nombre de voitures promenant un échantillonnage de l'armée française et des quantités d'étrangères qui piaillaient devant les curiosités locales , c'était un jour consacré au bizarre.
Ils retraversèrent la ville semant la perturbation en roulant du bon côté de la rue. Sur la route ce fut pire à cause de la vitesse accrue.
" Tu devrais quand même tenir ta gauche " conseilla Petit Louis " Tu risque de tomber sur un type aussi têtu que toi et ça va faire mal ! "
" Penses-tu ! c'est tous des dégonflés, regarde ce camion !"
Petit Louis serra les dents tandis que le camion partait en zigzag en perdant une partie de sa cargaison.
" Tu vois ça passe ! "
Ils arrivèrent au port sans encombres.
" Descendez je vais garer la voiture "
Le sergent fit une manoeuvre, prit de la vitesse , sauta, et le taxi alla s'encastrer dans le bâti d'une grue sous lequel il disparut, scié à ras des portières.
Il dut y avoir d'autres incidents regrettables, car aux escales de Colombo et Singapour, personne ne fut autorisé à se rendre à terre.
Le temps resta détestable durant toute la traversée de l'Océan Indien, du vent, des bourrasques de pluie, une mer assez mauvaise. Le Pasteur tanguait assez peu mais semblait mal équilibré latéralement à cause de ses superstructures assez hautes et il roulait terriblement d'un bord sur l'autre. Les salles à manger se vidaient progressivement et les survivants pouvaient demander à peu près tout ce qu'il voulaient. Les 'dames' avaient totalement disparu, à croire qu'il n'en restait plus une seule à bord.
Petit Louis gardait ses quartiers à l'avant, mais il avait trouvé une couchette pour dormir presque au centre du bateau, là où les mouvements se faisaient à peine sentir. Dans l'étrave, les paquets de mer résonnaient comme des coups de gong. Quand il était debout tantôt il lui semblait qu'il allait décoller du plancher, tantôt il avait l'impression qu'on lui posait un sac de sable sur le dos. Le mouvement était progressif, doux et régulier, rien à voir avec les coups de boutoir qu'il avaut connu sur le LST en mer de Chine mais l'amplitude du va et vient dépassait une dizaine de mètres . Après un moment, il se sentait tout barbouillé.
Puisque le temps ne manquait pas, il avait exploré la bibliothèque du bord, du moins ce qui était à l'usage des passagers. Il n'y avait vraiment rien qui vaille la peine d'aller jusqu'au bout. Puis le marin voyant qu'il rapportait les livres régulièrement et en bon état, lui prêta des ouvrages plus intéressants. Petit Louis relut 'Salambo' entre Aden et Colombo, puis il tomba sur toute une série de livres curieux: les aventures du soldat Chapuzot. Sous couvert de raconter l'histoire d'un brave marsouin*, ces livres retraçaient le récit des conquêtes coloniales de la Troisième République. Ils avaient été publiés entre 1908 et 1912. Il y avait Chapuzot au Tonkin, Chapuzot à Madagascar, Chapuzot en Algérie etc...
A côté d'un récit drôlatique, de dialogues cocasses et de péripéties incroyables, il y avait un racisme énorme et primaire et un esprit cocardier poussé à l'extrême. Petit Louis cherchait le petit clin d'oeil qui révélerait la satire féroce, l'indication qui pousserait le lecteur à prendre tout au second degré. Non! l'auteur avait l'air sincère : ses personnages étaient les meilleurs, ceux d'en face des singes primitifs, les autres nations d'Europe avaient de coutumes barbares ou des moeurs suspectes le salut se trouvait seulement dans les plis du drapeau tricolore.
Au fond, se disait Petit Louis, les mentalités n'avaient pas tellement changé, elles se camouflaient seulement sous d'autre termes: ils ne disaient plus les 'singes jaunes' mais les 'nhà qué' les 'arbis' étaient devenus les 'bicots' et les nègres restaient les nègres.
Il y avait aussi quelques romans en anglais de Leslie Charteris 'The Saint', ils ne semblaient pas avoir encore été traduits en français.
Singapour était un port sale, encore ravagé par la guerre, l'eau de la rade était couverte de flaques de mazout et de détritus parmi lesquels flottaient une quantité de cadavres de rats énormes. Une brume dense et une odeur de putréfaction montaient de la mer, c'était triste comme la mort.
Le mauvais temps persista jusque Saigon.