SAIGON 1950



         Le débarquement à Saigon se fit sous une pluie torrentielle qui bousilla d'une façon définitive les permanentes des nouvelles PFAT*, la dénomination du personnel féminin avait changé depuis peu. Les 'dames' n'avaient plus l'exubérance de naguère quand elles furent entassées par paquets de vingt dans les GMC aux banquettes en bois d'arbre.

         Petit Louis se rendit au Parc des Transmissions où il avait son affectation. Les bâtiments se trouvaient dans le faubourg de Khanh Hoi, à la limite de la ville, au delà de l'Arroyo Chinois. Tous ces camps avaient le même aspect, miradors, blockhaus avec sacs de sable et nid de mitrailleuse à l'entrée, hautes barrières de barbelés, bâtiments alignés en préfabriqué. Le principe n'avait guère changé depuis Jules César, il s'agissait d'empêcher les gars d'au dehors d'y pénétrer et interdire aux gus qu'on plaçait à l'intérieur d'en sortir, la distinction entre un militaire qui protège un camp et un prisonnier condamné à y demeurer est parfois subtile.


         A part le cadre rébarbatif, le travail ressemblait à celui que n'importe quel technicien aurait pu trouver dans un atelier en métropole. Il s'agissait de réviser, de réparer, de conditionner et d'expédier tout le matériel de transmission utilisé par les troupes en opération. L'horaire seul restait particulier: de 7 à 11 heures et de 3 à 7. Les heures de fin de matinée étaient trop chaudes et réservées à la sieste.


         Petit Louis se vit confier la direction de la section qui s'occupait du conditionnement et de la vérification du matériel neuf ou complètement révisé et de sa distribution aux unités sur le terrain.


         Au bout d'un mois il s'aperçut que sa nouvelle existence manquait de pittoresque. Il avait pour voisin de chambre un sergent de la colo qui avait été baptisé 'Thyratron*' par les malheureux qui avaient dû partager sa piaule avant Petit Louis. Au cours d'un premier séjour Thyratron avait reçu une balle dans la tête, il s'en était relativement bien tiré et après un séjour à l'hôpital du Val de Grâce ils avait été réexpédié en Indo pour continuer son temps.

         La blessure avait laissé des séquelles ayant échappé à la perspicacité des médecins militaires. Cela avait commencé par un tic nerveux qui tiraillait périodiquement sa lèvre supérieure du côté gauche: toutes les dix minutes Thyratron ébauchait un demi-sourire. Puis le phénomène s'aggrava, c'était toute la joue gauche qui se contractait à intervalles réguliers.

         Maintenant à chaque impulsion, il poussait une clameur en rejetant la tête en arrière, c'était fort déprimant tant pour lui que pour ses voisins.

         Quand il en vint à projeter au cours de spasmes ce qu'il tenait dans la main gauche , que ce soit un fer à souder ou une tasse de café, les autorités admirent que le type n'était plus fonctionnel et le renvoyèrent dans ses foyers, il se ferait soigner dans le civil.


         Au cours d'un inventaire, Petit Louis découvrit un beau matin dans un hangar, un cinquantaine de postes émetteurs récepteurs de fabrication anglaise, de WS18*. Les appareils étaient neufs, en bon état mais ne figuraient dans aucune dotation. Pris d'un zèle subit quoique inhabituel il fit part de sa découverte au capitaine Pottier qui commandait les ateliers d'entretien.

         " Oui, je sais " dit Pottier " mais vous n'avez pas tout vu. Au magasin général il y en a plusieurs centaines, encore en caisses. "

         " Comment se fait-il que ces postes n'aient pas encore été distribués aux unités ? " demanda Petit Louis.

         " Il paraît qu'ils ont une portée insuffisante. Vous avez beaucoup de travail ces temps-ci ?"

         Petit Louis dut avouer que les loisirs ne manquaient pas.

         " Bien ! Vous allez me préparer une traduction de la notice d'utilisation. Puis vous ferez des essais sur le terrain et vous me ferez un rapport."

         Petit Louis accapara un bureau, se fit attribuer une dactylo et traduisit la notice. Puis il éventra un des appareils et découvrit que les Anglais avaient conçu un émetteur récepteur d'excellente qualité mais dont on pouvait tirer des performances bien supérieures à celles prévues par le constructeur. Il fit quelques modifications: ça chauffait un peu plus, mais on était encore loin des limites et la portée avait presque doublé.

         Il rédigea ensuite un rapport circonstancié et entreprit la modification des cinquante appareils du magasin.


         L'atelier qui s'occupait du montage des postes radio sur les véhicules avait terminé l'installation d'un BC508 sur un Chaffee, mais l'engin encombrait la cour depuis deux jours et gênait la circulation.

         " Quelqu'un saurait-il enlever ce char et le conduire ailleurs ? " demanda l'adjudant responsable du mess. Le blindé se trouvait juste devant la porte.

         " J'ai mon permis chenillés " proposa Marit, un Martiniquais qui servait de planton au bureau des effectifs.

         " Vous êtes sûr de pouvoir vous en tirer ? " demanda l'adjudant passablement inquiet.

         " Pas de problème !" affirma l'autre.


         Le M24 est un véhicule assez spécial. Il est muni de deux gros moteurs Cadillac indépendants qui attaquent chacun une chenille et de deux boîtes de vitesses automatiques. On dirige l'engin au moyen de deux pédales d'accélérateur et de deux leviers qui servent de freins sur les chenilles.

         Marit grimpa dans le char, démarra les moteurs, fit la synchro avec le régulateur central et enclencha les boîtes.

         " On y va ! " dit-il. Sa tête hilare dépassait de l'écoutille du conducteur.

         Le char se dressa sur sa queue fit un quart de tour sur la droite, traversa la paroi en tôle ondulée du hangar et ratatina la rangée de racks sur lesquels étaient rangés les WS18 modifiés.

         Deux sous-offs se jetèrent sur Petit Louis qui avait empoigné une hache d'incendie et se ruait à l'assaut du char arrêté en bout de piste en hurlant:

         " Je vais démolir ce connard ! ".

         " Allons ! calme-toi , viens boire un pot ..."

         " Un mois de boulot foutu ! du matériel tout neuf ! ce con de nègre a tout bousillé..."

         Petit Louis écumait de rage quand il alla trouver le capitaine Pottier pour lui expliquer la situation. L'autre prit la chose avec philosophie.

         " Combien reste-t-il de postes en bon état ? "

         " Seulement les trois qui restaient à monter, tous les autres ont été écrasés et sont complètement hors d'usage. "

         " Bien ! inutile de continuer. vous me remettrez vos rapports et on va classer l'affaire. Vous allez reprendre vos occupations habituelles. "


         Le soir, Petit Louis noyait sa déception dans une bouteille de limonade de fabrication locale quand il entendit un groupe de sous-offs de l'atelier de maintenance parler d'une boîte qui venait de fermer en ville.

         " Ils ont tout démoli, tu aurais dû voir, un vrai massacre."

         " Qui a démoli quoi ?" demanda-t-il, toujours intéressé quand il y avait du grabuge.

         " C'est le Tabarin, on ne sait pas qui, ça s'est passé entre vietnamiens ou chinois on dit aussi que les Corses de Franchini sont dans le coup."


         Un des types, un nommé Lantier, fit signe à Petit Louis qui sortit sur ses talons.

         " Tu es déjà allé au Grand Monde à Cholon ? "

         " Non " répondit Petit Louis " Il paraît que les boîtes de Cholon sont contrôlées par les Chinois et que c'est malsain de s'y frotter."

         " Tu connais l'hôtel Continental ? "

         " Tout le monde connaît...ou veux-tu en venir ?"

         " Le Tabarin vient d'être repris par les Corses. Ils ont vidé le personnel et vont remonter la maison. Ils ont besoin d'un orchestre. J'ai entendu dire que tu faisais de la musique. "

         " Oui mais en amateur, je joue un peu de la contrebasse."

         " Parfait. Je tiens le piano. J'ai repéré un Martiniquais qui est un as à la guitare, et un batteur du tonnerre. On pourrait commencer avec une petite formation."

         " Eh minute ! " protesta Petit Louis, " je n'ai pas le temps, tu connais nos horaires, on quitte à sept heures du soir et on doit être au boulot à sept heures du matin, si je joue de la musique la nuit, je dors quand ?"

         " On joue de neuf heures à minuit moins le quart puisque il y a couvre-feu de minuit à six heures. On dort sur place en ville et on rentre pour le petit déjeuner."

         " Ca ne laisse que cinq ou six heures pour dormir, dans trois semaines on sera sur les genoux..."

         " Tu pourras récupérer pendant la sieste."

         Petit Louis n'était pas convaincu.

         " Et ça rapporte combien ?"

         " Quinze mille piastres par semaine pour l'orchestre ! Disons deux mille cinq cents pour chacun et deux mille cinq pour l'organisation, les frais, les partitions...Il faut encore que je dégotte un clarinettiste. Tu peux faire un essai pendant une semaine."

         Ca devenait nettement plus intéressant.

         " D'accord pour un essai, si ça ne va pas, je laisse tomber. Où vas-tu trouver une contrebasse et un piano."

         " Il y a tout ce qu'il faut. Viens au Tabarin samedi après-midi vers trois heures. Je te présenterai les autres et on verra comment ça s'arrange avec Andréani. D'accord ?

         " Entendu. Je serai là samedi."


         Le samedi suivant Petit Louis arriva au Tabarin, la boîte ne payait pas de mine, dans une ruelle près de la place du marché au bout du boulevard de la Somme ça ressemblait plutôt à un coupe gorge. Petit Louis frappa à la porte, un judas s'ouvrit et une tête moustachue apparut, un Chinois manifestement.

         " Fermé ! " et le judas se referma.

         Petit Louis tambourina à nouveau sur le battant mais sans résultat cette fois.

         " Ca commence bien! " se dit-il " c'est pourtant là! " l'enseigne au néon éteinte sur la façade ne laissait aucun doute.

         Il s'apprêtait à rebrousser chemin quand il vit Lantier qui descendait d'un cyclo-pousse.

         " Viens !" lui dit celui-ci " il faut passer par derrière."

         Ils enfilèrent une ruelle, traversèrent une cour, puis un couloir qui donnait sur des pièces dont les portes ouvertes laissaient voir toute une population, retrouvèrent une autre cour et arrivèrent devant une porte en fer percée dans un mur de briques. Lantier donna un bon coup de pied dans la porte et attendit. Au bout d'un moment un vieille femme vint ouvrir et fit un grand sourire en reconnaissant Lantier.

         Ils pénétrèrent dans ce qui ressemblait aux coulisses d'un théâtre de province: une rangée de loges, des décors alignés le long des murs, des tas de caisses entassées.

         " Ne fais pas attention à tout ce bordel " prévint Lantier " avant il y avait des attractions, des danseuses, du strip-tease... Avec la nouvelle direction, il n'y aura plus que l'orchestre pour mettre l'ambiance. Ca diminue les frais et les clients ne viennent pas pour le spectacle mais pour discuter de leurs affaires."

         " C'est quel genre de clientèle ? " demanda Petit Louis.

         " Toutes sortes de types.." répondit évasivement Lantier.

         Il y avait une toute petite scène en demi-cercle, une estrade plutôt sur laquelle se trouvait un grand piano. Petit Louis souleva le couvercle et frappa une touche, l'instrument avait un son magnifique, tout à fait inattendu dans ce décor minable.

         " Comment font-ils pour garder un piano accordé avec l'humidité ? et d'où sort ce piano de concert, il doit valoir une fortune ? "

         " Il vient de Macau. Tu connais Monsieur Huyhn ? "

         " Non !" fit Petit Louis, il s'en moquait éperdument, il avait vu la contrebasse. Il pinça deux cordes.

         " Complètement désaccordée."

         " Tu sais l'accorder ?"

         " Oui ! ça s'accorde comme un violon mais dans le sens contraire, par quartes et deux octaves en dessous... donne-moi un sol grave." Il se mit à ajuster les chevilles. L'archet dérapait sur les cordes.

         " Il faudrait trouver de la colophane spéciale..."

         " Je t'aurai ça pour demain." Cet homme était plein de ressources..." Tu pourras t'en tirer ?"

         " Qu'est-ce qu'on doit jouer ?"

         " De la musique douce, des slows, des rumbas. J'ai des quantités de partitions de chansons avec la notation pour guitare. Tu sais les lire ?"

         " Oui, bien sûr, avec l'indication des accords il n'y a pas de difficulté."

         " Bon. Peux-tu m'aider à descendre la batterie, elle est rangée à l'étage."

         L'immeuble était plus grand qu'il ne paraissait du dehors, il y avait des chambres, des salons, des pièces où se trouvaient entreposées des caisses de toutes sortes. Ils étaient en train de mettre la batterie en place quand un homme fit irruption un étui à guitare sous le bras. C'était un Noir aux épaules larges avec un sourire éblouissant; il arborait une chemise à fleurs genre Hawaï.

         " Je te présente le guitariste, Beauregard, il est de la Martinique. Lui c'est Bourgain pour la contrebasse."


         Les présentations faites, il ne restait plus qu'à attendre le clarinettiste et le batteur. Quelques minutes plus tard il arrivaient ensemble. 

         Lantier se mit au piano, Hans, un légionnaire qui travaillait à la Base Militaire sortit sa clarinette de son étui et Chocho un métis Réunionnais s'installa à la batterie. Petit Louis ne sut jamais leur nom en entier. Ils entamèrent des variations sur 'In the mood' de Benny Goodman.

         " Sapristi " se dit Petit Louis " ces types sont des musiciens professionnels, qu'est-ce que je viens faire là dedans."

         Il empoigna la contrebasse, repéra la tonalité et suivit le mouvement.

         " Tu vois " dit Lantier " ça ne va pas si mal. Je vais t'écrire quelques chorus et après quelques jours tu te débrouilleras très bien."


         " Où as-tu trouvé cette chemise ? " demanda-t-il à Beauregard, " il faudrait qu'on ait tous les mêmes, ça nous donnera un style. On commence dimanche, demain en huit. Je te passerai une pile de partitions " dit-il à Petit Louis " tu pourras les regarder pendant la semaine."

         " On ne fait pas de répétition ? " demanda celui-ci.

         Lantier se mit à rire.

         " Ce n'est pas l'orchestre symphonique de Boston. Ce qu'on nous demande c'est de faire de la musique d'ambiance, pas trop fort pour ne pas gêner les conversations mais suffisamment pour que ça reste discret. Personne n'entendra si tu tapes à côté. L'orchestre c'est pour le standing de la boîte."

         " Mais vous avez l'habitude de jouer ensemble, pourquoi es-tu venu me chercher, moi ?"

         " Tu connais beaucoup de types sur la place qui savent accorder une contrebasse ?"


         " Autre chose " ajouta Lantier," on joue tous les soir sauf le vendredi. Rendez vous le 24 à huit heures trente."


         Le dimanche en question se trouvait être le 10 décembre. Les chemises bariolées étaient prêtes et le 'Tabarin Tropical Band' prit sa place sur l'estrade un peu avant neuf heures. Petit Louis avait apporté la pile de partitions et les avait rangées derrière la piano. Au début il flottait un peu, une samba écrite en fa était attaquée par les autres en si bémol, ils savaient une multitude d'airs par coeur, mais c'était une question de rodage et il reprit vite la routine de la transposition à vue.

         La salle se remplissait peu à peu: aucun militaire apparemment: quelques Blancs, des Chinois, des Vietnamiens groupés par paquets autour des tables. Il y avait des allées et venues continuelles entre la salle et le couloir menant au bureau du 'patron'.

         Petit Louis derrière sa contrebasse observait le manège.

         " Il doit y avoir un sacré trafic dans cette boîte." se dit-il.

         Il n'y avait pas d'entraîneuses, personne ne dansait. Seules quelques serveuses en cheong san* distribuaient les consommations, ça buvait sec autour des tables.


         Au bout de trois quarts d'heure environ Lantier décolla du piano.

         " Un petite pause..on s'arrête cinq minutes toutes les demi-heures. Qu'est-ce que vous buvez ? On a droit à des consommations gratuites tant qu'on abuse pas. Pas question de se piquer le nez."

         " Je peux avoir du thé ?" demanda Petit Louis.

         " Autant que tu en veux, tu peux aller faire un tour, mais ne monte pas au premier."

         Même sans cette recommandation il ne s'y serait pas hasardé: un balèze était assis sur les premières marches de l'escalier menant aux étages supérieurs. Il alla jeter un coup d'oeil dans la ruelle. Tout était calme, un groupe de conducteurs de cyclos mangeaient de la soupe autour des paniers d'un marchand ambulant. Il rentra et attendit la reprise en se massant le pouce gauche qui commençait à fatiguer.

         A minuit moins le quart il s'arrêtèrent de jouer et la salle se vida rapidement. Sans laissez-passer spécial il était interdit de circuler dans les rues après minuit.


         " Venez, je vais vous montrer où vous pourrez dormir." dit Lantier.

         Au deuxième étage se trouvait toute une série de petites chambres avec des lits garnis de moustiquaires et une douche dans un coin derrière un rideau, vestiges de l'ancienne occupation des lieux: un claque à coup sûr. C'était propre, tranquille et reposant.


         Au petit matin le couvre-feu levé, Petit Louis regagna le Parc et rentra sans que personne ne lui pose de questions. Les jours suivants la routine s'installa. C'était d'autant plus facile qu'en cette période de fêtes la discipline s'était quelque peu relâchée et comme en sa qualité de demi-civil il n'était astreint à aucune des corvées habituelles: appels et tours de garde, du moment qu'il était présent durant les heures de travail le fait qu'il soit éveillé ou à demi endormi n'avait pas tellement d'importance.


         Le cinq janvier, jour de relâche, Petit Louis lisait dans sa chambre quand Lantier fit son apparition.

         " Qu'est ce que tu fais, ce soir ? "

         " Rien de spécial, tu as quelque chose en vue ? "

         " Je t'emmène voir le pays. " Il examina la tenue de Petit Louis d'un oeil critique.

         " Tu n'as rien qui fasse plus civil ? "

         " Si bien sûr. !" Il sortit de son armoire un pantalon gris et une saharienne.

         " Qu'est-ce que tu en penses ? "

         " Ca ira, dépêche-toi de te changer."


         En sortant du Parc ils prirent des cyclo-pousse.

         " Cholon, le Grand Monde " commanda Lantier.

         " Eh là! " protesta Petit Louis " c'est interdit à la troupe. "

         " T'occupes ! nous sommes invités. "

         " Tu as réussi à te faire inviter par les Chinois ? " demanda Petit Louis incrédule.

         " Tu n'es donc au courant de rien ? Ce n'est plus Trieu Tuong et les Chinois de Macau qui ont la concession des jeux. Depuis le premier janvier c'est Bay Vien le patron. Il s'est arrangé avec le Président Huu, il paye chaque jour cinq cent mille piastres au gouvernement."


         Petit Louis tombait des nues: cinq cent mille piastres par jour, cela faisait cinq cent mille dollars par mois. Et avec les Binh Xuyen aux commandes c'était la main mise des gangsters sur toute la ville chinoise. Bai Vien étatit devenu le maître de Cholon.

         " Et les Corses n'ont rien dit ? "

         " Penses-tu ! Franchini a obtenu les tables de roulette et Andréani le baccara."

         Petit Louis se demandait comment l'autre pouvait être aussi bien renseigné. Il avait entendu vaguement parler des Corses, Franchini qui possédaient l'hôtel Continental et Andréani, propriétaire des cabarets La Croix du Sud et le Mirador, mais il n'avait jamais mis les pieds dans ces établissements de luxe.

         Les cyclos s'arrêtèrent à l'entrée de la rue des Marins.


         Le Grand Monde constituait une véritable petite ville toute entière consacrée au jeu, un Las Vegas d'Extrême Orient. Un fois le mur d'enceinte franchi par un gigantesque portail, on arrivait dans une sorte de Luna Park. Dans une immense cour, quantité de baraques foraines s'élevaient le long d'allées rectilignes. Elles contenaient les tables de jeu pour le petit peuple, on y jouait surtout au Ba Quan sorte de poker d'as à quatre dés, au pair ou impair, au jeu du Grand et du Petit , le Tai Xieun avec trois dés. Il y avait des théâtres et des cinémas jouant des drames chinois interminables, des boutiques de jongleurs, d'acrobates, des rings de lutte et de boxe...


         Une foule compacte remplissait la cour, s'arrêtant devant les marchands de soupe et de nouilles frites, discutant dans le vacarme infernal des instruments de musique, piaillant, se disputant et perdant au jeu les quelques piastres gagnées pendant la semaine. Des filles de tout âge, lourdement maquillées, circulaient parmi les groupes proposant leurs services en termes non équivoques, on y croisait des vieilles sorcières édentées et horribles mais aussi des femmes jeunes et très belles parées de colliers d'or et de bracelets étincelants. Des marchands de soupe chinoise côtoyaient les fritures et les vendeurs de crème glacée, un mélange d'odeurs étonnantes assaillait les narines.


         " Viens par là, ne restons pas ici " dit Lantier à Petit Louis qui écarquillait les yeux. A l'entrée du 'Cabaret' il présenta une carte à un surveillant et les deux hommes furent admis dans la salle sans difficulté.

         La piste du dancing était grande comme un terrain de football, au moins cent mètres sur trente. Le parquet semblait séparé du sol-même de la salle.

         " Tu as vu le système " expliqua Lantier " la piste est tout entière montée sur des amortisseurs hydrauliques comme la Tour Eiffel."

                   Des centaines de couples tournoyaient sur la piste, avec la musique d'un orchestre européen. Les musiciens étaient en smoking blanc avec une oeillet rouge à la boutonnière.

         " C'est l'orchestre de Guy Paquinet. Faisons le tour."


         Donnant directement sur le dancing, plusieurs salles constituaient le Casino avec les tables de roulette et de chemin de fer. La petite carte avec les caractères chinois entrevus par Petit Louis leur en permit l'accès.

« Les roulettes ont deux zéros !" remarqua Petit Louis, cela augmentait sensiblement les 'chances' de la maison.

         " Tu as l'intention de jouer ? "

         " Tu veux rire ! autant se faire des papillotes avec les billets de cent piastres. On se contente de regarder. Combien elles valent ces plaques ? "

         " Les bleues cent piastres, les rouges mille et les jaunes dix mille."

         Petit Louis laissa échapper un petit sifflement, il y en avait pour des millions sur les tables.

         " Ici ce n'est rien. Au club privé il y a souvent des mises de plusieurs dizaines de millions. Mais les Européens ne s'y frottent pas, aucun n'a les reins assez solide. Parfois un officiel y est invité, mais alors les enjeux sont raisonnables. Viens il va être quatre heures, c'est le moment du tirage de la loterie. Ca vaut le coup d'oeil ! "


         La salle dans laquelle ils entrèrent était immense, le plafond disparaissait dans une fumée épaisse. Les quatre murs étaient occupés par des rangées de galeries, des balcons plutôt sur lesquels s'entassait une foule énorme. Le centre formait une sorte de puits vertical au milieu duquel se trouvait une table nue. Un personnage se trouvait devant la table, il semblait attendre quelque chose.

         A quatre heures précises, un coup de gong sonore domina le vacarme et d'un coup tout le monde se tut. Quelque chose descendait du plafond au bout d'une corde, un coffre, une cassette qui atterrit sur la table. L'officiel ouvrit la boîte en tira une feuille de parchemin, y jeta un coup d'oeil et hurla quelque chose. Le pandémonium reprit aussitôt, les galeries se vidaient dans une bousculade insensée et des hurlements de déments.

         " Qu'est-ce que c'est que ce truc de dingues ? " demanda Petit Louis.

         " C'est le jeu des trente six animaux et des quatre génies" expliqua Lantier.

         " Comment ça marche ? "

         " Je ne sais pas exactement, on m'a expliqué plusieurs fois, mais je n'ai rien pigé, il faut être chinois pour y comprendre quelque chose, mais le jeu a beaucoup de succès."

         " Tu pourrais me donner une idée ? "

         " On commence par distribuer gratuitement des sortes de rébus imprimés sur des papiers de couleur que tu peux trouver dans n'importe quelle boutique, des dessins avec des caractères chinois et un texte en vietnamien. C'est censé donner une indication sur une des quarante figures, celle qui été choisi par un comité. Les joueurs parient ensuite et le nom de la figure choisie est placé dans la boîte que tu as vue. Celui qui a trouvé gagne trente fois sa mise."

         " Ca parait assez simple ..."

         " Oui, mais il y a des tas de combinaisons possibles, il y a un tirage ici et un même temps un autre à la Cloche d'Or rue Boresse à Saigon. On peut jouer le jumelé, si on gagne sur les deux tableaux on ramasse six cents fois sa mise. Il y a deux tirages par jour."

         Petit Louis fit un rapide calcul, le consortium ramassait en moyenne un quart des mises à chaque tirage, c'était juteux ! et si le dessin mettait volontairement les gogos sur une fausse piste cela devenait encore plus profitable.

         " C'est le vrai piège à con !" dit-il à l'autre.

         " Bien sûr , comme tous les jeux d'ici et d'ailleurs."

         " Et maintenant ce sont les Binh Xuyen qui ont le gâteau, avec les cyclos, les docks et le reste...J'en ai assez vu, on rentre ? "


         Ils ressortirent dans la cour et regagnèrent la rue. Des cyclos les ramenèrent au Parc des Transmissions.


         Le mois de janvier se passa sans anicroche. Petit Louis mettait au point des postes radio durant la journée, enfilait le soir sa chemise hawaïenne et grattait la contrebasse devant une assistance qui s'en foutait absolument, faisait un somme et rentrait à la base. Un bonne sieste complétait les heures de sommeil indispensables et ça repartait pour une nouvelle journée.


         Il n'arrivait pas à loger Lantier. Ce dernier ne semblait pas appartenir au Centre des Transmission, pourtant on l'y voyait de temps à autre; il connaissait une foule de gens dans tous les milieux et semblait à son aise partout.


         Le neuf février un vendredi, jour de repos question musique, il fut interpellé au poste de garde alors qu'il sortait pour aller faire quelques emplettes. Un prévôt avec les galons de lieutenant l'arrêta juste à la porte.

         " Bourgain ? "

         " Oui mon lieutenant."

         " Allez chercher vos affaires, vous êtes muté. Vous deux accompagnez-le."

         " Bon sang qu'est-ce qui se passe ?" se demanda Petit Louis," ce n'est pourtant pas la Prévôté* qui s'occupe des mutations, j'aurais dû être convoqué à la Base Militaire de Saigon.."

         Il s'interrogeait si le motif de cette décision soudaine n'était pas son activité extra-professionnelle. Jouer de la musique n'était pas interdit, surtout dans sa position mais il commençait à se faire du souci.


         Deux autres prévôts, des hommes de troupe l'encadrèrent et il alla boucler sa cantine. Ce fut vite fait. Les hommes saisirent les poignées portèrent la cantine dans une jeep et y firent grimper Petit Louis. Le lieutenant avait disparu.

         La voiture prit la direction de Than Son Nhut. Arrivé à l'aéroport il fut conduit dans un bureau où il retrouva le lieutenant qui se trouvait en compagnie de deux civils vietnamiens. " Des flics " pensa-t-il aussitôt.


         " Vous et les autres, vous êtes repérés depuis plus d'un mois." dit le lieutenant," Lantier et Rothmann ont été arrêtés par la Sûreté Vietnamienne. On vous laisse filer car vous n'êtes manifestement pas dans le coup. Mais vous êtes muté au Parc de Haiphong. C'est une façon de vous mettre à l'abri, vous pouvez en remercier le capitaine Trung. "

         Il se tourna vers un des civils.

         " C'est lui qui s'est occupé de votre dossier. Il dit que vous êtes seulement un naïf qui ne se rend pas compte où il met les pieds. Vous ne vous êtes jamais aperçu que cette boîte était un centre de trafic de drogue ? "

         " Non mon lieutenant, je jouais seulement de la musique."

         " Passez-moi votre portefeuille."

         Petit Louis le lui tendit.

         " Deux mille cinq cents piastres, c'est tout ce que vous avez ? "

         " Oui mon lieutenant, j'ai une délégation de solde sur un compte en France."

         " Je sais. On a pointé toutes vos dépenses, c'est ce qui vous a sauvé. Vous êtes le seul de l'équipe à ne pas vivre dans un luxe suspect, on a vérifié: vous ne sortez jamais, vous ne buvez pas..."

         Il rendit le portefeuille.

         " Vous prenez l'avion dans deux heures. Tâchez seulement de vous méfier un peu plus à l'avenir."


         En compagnie d'une vingtaine d'inconnus de diverses unités, Petit Louis grimpa dans un C47 qui mit le cap vers le nord, il n'avait pas eu le temps de dire au revoir à quiconque.



suite : (20) Hai Duong

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