HAI DUONG   1951

 

 

         Durant les premiers mois de 1951 la situation générale se modifiait dans toute la péninsule. Dans les milieux militaires au niveau de la troupe pas grand-chose ne transpirait, mais en écoutant les émissions en ondes courtes le soir, Petit Louis arrivait à se dresser un tableau à peu près complet de la situation. Il avait entendu parler de la fuite du rapport Revers, un document ultra-confidentiel dont une copie avait été découverte dans le métro parisien ce qui avait provoqué un échange insensé de messages en clair entre Saigon et Paris.

         Le 1er octobre 1950 la République Populaire de Chine avait été proclamée à Pékin et l'armée rouge chinoise se trouvait à la frontière nord du Vietnam.

         Le 3 octobre 1950 Lang Son et Cao Bang au nord du Tonkin furent évacués avec de lourdes pertes et l'abandon d'un matériel énorme, Dong Khé et Bac Can avaient été laissés à Vo Nguyen Giap, le chef militaire du Tong Bo. Les Français avaient établi une ligne de défenses autour du delta du Fleuve Rouge à Phu Lang Thuong, Bac Ninh, Vinh Yen et Phuc Yen.


         Quand Petit Louis débarqua à Haïphong, la bataille de Luc Nam venait de se terminer. Vo Nguyen Giap avait perdu huit mille hommes après son offensive qui avait commencé entre Noël et le Nouvel An depuis Viet Tri jusqu'au massif montagneux de Dông Trieu.


         Il avait eu à peine le temps de dormir un peu et de s'installer quand le samedi soir il fut convoqué à la direction du Parc des Transmissions.

         " Vous allez rassembler le matériel qui se trouve dans le dépôt et le faire mettre en containers. Demain à dix heures vous prendrez l'avion et vous serez parachuté à Tien Yen. Vous resterez le temps nécessaire pour le recon-ditionnement des postes de compagnie de la région. Vous reviendrez par la route, d'ici là les communications seront rétablies." 

         L'adjudant du matériel l'attendait dans le hangar avec un petit groupe de bidasses.

         " C'est vous Bourgain ? Il y a tout un stock de piles à transporter, plus des boîtes de lampes et de l'outillage. Il y a aussi deux containers avec 16 BC1000. Comment comptez-vous conditionner le tout ? "

         " Qui s'occupe du matériel de largage ? " demanda Petit Louis.

         " C'est le 2ème REP, ils sont chargés des opérations dans toute la région."

         " On pourrait leur téléphoner pour leur demander une palette et deux containers pour les piles, un parachute avec un leg-bag pour moi, je prendrais les lampes et la trousse d'outils. Si vous pouviez obtenir qu'ils apportent le matériel ici ça m'arrangerait bien. Hier j'étais encore à Saigon, je suis complètement crevé."

         " Je vais arranger ça. Revenez demain vers huit heures et demie, tout sera prêt." 

         L'adjudant tint parole, le matin du 11 février, jour de son 25ème anniversaire, le matériel fut chargé sur un camion et Petit Louis se rendit l'aéroport après avoir rempli le leg-bag.

         Ce dernier ustensile est un sac de un mètre de haut et de quarante à soixante centimètres de diamètre au fond rembourré et qui sert au parachutage du matériel fragile; il peut contenir jusque quatre vingts kilos de matériel. Le sac est fixé à la jambe par deux sangles avec un système d'aiguillettes qui permet un décrochage rapide. Le pied droit s'insère dans un logement pratiqué dans le rembourrage du fond. Au moment du saut, le porteur fait un grand pas de la jambe droite, aidé au besoin par le dispatcher et tout le reste suit.

         Quand le pépin est ouvert, on déboucle les sangles en tirant sur la poignée et on laisse descendre le sac au bout d'une corde de six mètres dont l'extrémité est fixée au harnais. La descente est ralentie au moyen d'un frein en cuir.>

         Plus le sac est lourd, plus on descend vite, mais comme la charge touche le sol en premier, la voilure se regonfle et l'atterrissage se fait en douceur.


         Petit Louis remarqua avec étonnement qu'on lui avait fourni un parachute à ouverture commandée. C'était une première pour lui, il avait toujours sauté en automatique. Il essaya de se rappeler le manuel d'instruction: en sortant ouvrir bras et jambes pour stabiliser la chute, face vers le sol; compter jusqu'à trois et tirer vers le bas avec la main droite la poignée qui se trouve à l'épaule gauche. Bon! mais que faire avec un sac ? Ca ne semblait pas prévu, ou alors il avait sauté une page du bouquin expliquant la manoeuvre.


         Les paras étaient occupés à charger un C47 qui devait faire le largage : des caisses de munitions, des mortiers, des containers d'obus de 155 et tout un stock de pneus et de rouleaux de barbelés.

         Le trajet pris moins d'une demi-heure.

         " Tu sautes en premier ? " demanda à Petit Louis le chef de l'équipe de largage.

         " Non mais vous rigolez! je n'ai pas envie de recevoir les caisses sur la tête. Demandez au pilote de faire un second passage."

         Le largage est simple, mais dangereux si le personnel ne fait pas très attention. les charges sont placées sur des palettes avec de un à quatre parachutes suivant le poids. L'encadrement de la porte a été laissée sur le terrain et une ouverture béante s'ouvre à l'arrière du gros porteur. Au signal, le dispatcher* ouvre l'extracteur de la première palette, une sorte de tout petit parachute muni de ressorts, les parachutes suivent, s'ouvrent dans le sillage de l'avion et les palettes disparaissent dans le vide.

         Après le premier passage il restait les pneus et les barbelés qui furent droppés sans parachute lors d'une nouvelle boucle. De là haut Petit Louis contemplait le spectacle. Les pneus avaient été groupés par dix avec un X en planches à chaque bout et du fil de fer reliant le tout. En arrivant au sol l'emballage craquait et les pneus rebondissaient dans tous les sens à des hauteurs incroyables. Les gars des équipes de récupération au sol cavalaient en zigzag en se tenant la tête à deux mains pour éviter de se faire démolir. Les légionnaires rigolaient comme des bossus.

         " Bientôt à toi mon gars ! "

         " On est à quelle hauteur ? " demanda Petit Louis qui trouvait qu'on se promenait à ras des pâquerettes.

         " Bah! six cents, peut-être huit cents pieds."

         " Pas question! je n'aurai jamais le temps de larguer le sac, si je me pose avec, c'est la jambe cassée à tous les coups."

         " D'accord, on va monter." Il alla trouver le pilote dans le cockpit puis revint en annonçant.

         " On va grimper à deux mille cinq cents pieds. Mais tu sautes au premier passage, ou on retourne avec toi à Haïphong."

         " D'accord ! " . Il était quand même anxieux.


         " GO!"

         Petit Louis fit un grand pas, aidé par deux Légionnaires et se retrouva dehors tourbillonnant dans tous les sens. Presque aussitôt la descente se stabilisa en position verticale à cause du maudit sac.

         " C'est pas si mal " pensa Petit Louis. Il compta:

         " Trois cent trente et un, trois cent trente deux, trois cent trente trois" et tira sur la poignée. Il entendit le claquement de l'extracteur, un répit puis la secousse brutale de l'ouverture. Il jeta un coup d'oeil en haut...parfait, puis en bas; il y avait de la marge. Il libéra le sac, le laissa glisser en bout de corde et attendit les événements tâchant de se rapprocher du poste en tirant sur les suspentes.

         Il se posa en douceur comme prévu et réussit même à rester debout bien qu'il eut l'impression de rétrécir de dix centimètres. Il y avait un comité d'accueil, quelqu'un prit son sac et un autre proposa:

         " Viens boire un pot ! " Ce n'était pas de refus, il avait la gorge sèche et les jambes un peu flageolantes. La marche remit en place les vertèbres télescopées.

         " On a eu de la veine, les Viets ne se sont pas manifestés durant le parachutage. La division 308 se trouve dans les collines, à moins de six kilomètres. Toutes les nuits il nous allument au mortier de 81. Avec ce qu'on a reçu en munitions de 155 on va les secouer un peu." 


         Petit Louis passa l'après-midi à déballer le matériel, à vérifier les BC1000 qui s'étaient posés un peu avant lui et à installer un atelier de fortune dans un blockhaus. Un PE95G assurait la fourniture du courant pour l'éclairage et les projecteurs. Ce type de poste de radio était affligé d'un défaut chronique: les condensateurs de découplage n'étaient pas suffisamment tropicalisés et se mettaient à fuir après un délai d'utilisation plus ou moins prolongé, et il y en avait trente deux dans chaque appareil. Pas question de les changer tous en une fois c'eût été trop simple. Ordre avait été donné:

         " Il faut que ça aille vite. Vous changez les plus abîmés, les autres, vous les remplacerez une autre fois..."

         Avec ce système, les postes revenaient quatre ou cinq fois à l'atelier pour le même motif. Les condensateurs de remplacement étaient de bonne qualité mais notablement plus gros que les pièces d'origine. Cela ne facilitait pas le travail: après intervention, il fallait presque un chausse-pied pour remettre le châssis dans le boîtier. 

         Les tubes radio à chauffage direct: 1L4, 3A4 etc, étaient fragiles et s'usaient rapidement. Il était recommandé de changer tout le jeu à chaque intervention.


         La nuit fut ponctuée par la chute de quelques obus de mortier dans le voisinage et la réponse tonitruante des obusiers de 155. Ce n'était pas très reposant.


         Le lendemain les postes en panne arrivaient par petits paquets venant des unités disséminées autour de Tien Yen.

         Le capitaine qui commandait la petite garnison vint rendre visite à Petit Louis dans son blockhaus.

         " Quand pensez-vous avoir terminé ? " demanda-t-il en voyant l'amoncellement de matériel. " Les unités ont absolument besoin de leurs moyens de communication."

         " Mon capitaine, chaque fois qu'on m'apporte un appareil, j'en donne un autre en échange. Il peut être remis immédiatement en service. On a largué seize appareils neufs, je repartirai avec ceux qui sont le plus en mauvais état."

         Le capitaine leva les bras au ciel.

         " Vous n'y pensez pas ! les dotations sont faites suivant les numéros de série, si vous mélangez tout, le service du matériel va faire des tas d'histoires."

         Petit Louis sortit un cahier.

         " J'ai noté les numéros des postes entrants et l'unité, ainsi que le numéro du poste donné en échange. On procède de cette façon au Parc des Transmissions pour accélérer les échanges. Je ferai un rapport avec la liste pour régularisation."

         " Il faudrait quand même que chacun retrouve son propre matériel. Vous comprenez, chaque opérateur a l'habitude de son appareil, il n'aime pas en changer."

         " Bien mon capitaine." 

         Petit Louis avait envie de lui dire qu'après une intervention majeure, le type de toute façon aurait l'impression d'être en possession d'un appareil totalement différent, mais à quoi bon. Les autres attendraient leur tour au lieu de pouvoir repartir immédiatement ou presque.


         Il y avait des cas difficiles comme ce BC1000 qui avait été perforé par un obus de 20mm. Le trou béant était à demi rempli d'une matière difficile à identifier. A l'odeur Petit Louis comprit que l'obus avait dû traverser le porteur avant de démolir le poste. Un autre avait dû descendre en chute libre, le CV trois cages s'était incorporé dans le bitume de la batterie et le boîtier avait rétréci d'un bon tiers.

         " Chef ! Vous êtes sûr que vous ne pouvez pas le réparer?" avait demandé le gus qui l'avait apporté. Il avait l'air d'y tenir. 

         " Non, je ne peux pas . Tu pourrais essayer un voyage à Lourdes..."

         " A Lourdes ? " demanda l'autre. Petit Louis n'insista pas.

         " Je vais t'en donner un autre."  Pour le numéro il inscrivit 'ILLISIBLE' dans son cahier, un bon morceau du fond avait disparu, remplacé par une croûte de terre. Tant pis pour le capitaine.

         Deux jours plus tard il rentrait à Haïphong, profitant d'un convoi qui descendait des prisonniers viets et des Légionnaires blessés au cours des engagements de la semaine précédente.


         Fin février une nouvelle unité fut crée: Le Soutien Logistique N°2. Cette appellation ronflante désignait tout simplement la Base de Transmissions qui devait s'installer à Hai Duong, à mi-chemin entre Haïphong et Hanoi. Elle était destinée à assurer les liaisons radio et téléphoniques de la Deuxième Division de Marche du Tonkin sous les ordres du Général Cogny. La zone comprenait les secteurs de Hai Duong, Sept Pagodes et Phu Long Thuong. C'était le jour du Têt Nham Thin, la fête du Têt*, on entrait dans l'année du Chat.


         Cette distribution amenait des complications insensées. Le matériel destiné à Phu Long Thuong, essence, munitions, vivres etc... était d'abord transféré par voie ferrée des dépôts de Haïphong à ceux de Hanoi. Puis les stocks étaient répartis et une partie de ceux-ci revenait à Hai Duong par la route ou par le train. Enfin des camions étaient chargés et s'en allaient à Phu Long Thuong en passant par Hanoi. Le système convenait aux gratte-papiers et occupait la valetaille. Si une partie de la cargaison se perdait en chemin, volée, incendiée, mitraillée ou tout simplement égarée, les rapports se multipliaient, s'entassaient, s'entre-croisaient...ça faisait les bonheur des Viets qui auraient pu tranquillement attendre que le Corps Expéditionnaire disparaisse rongé de l'intérieur.

         Malheureusement ils étaient pressés.


         La ligne téléphonique qui reliait le PC de Hai Duong aux collines des Sept Pagodes était le cauchemar permanent du lieutenant Cresson qui dirigeait les équipes mobiles. La nuit, des kilomètres de câble disparaissaient. Au début les fils étaient attachés à des poteaux. Ceux-ci ayant été transformés en bois de chauffage par la population, la ligne longea les diguettes à même le sol, puis fut enterrée le long des chemins.

         En dernier recours une équipe s'échina pendant des semaines à enfouir les câbles en zigzag à travers les rizières à une profondeur de plus en plus grande. Rien n'y faisait, des nuisibles arrivaient à repérer le parcours et à tronçonner la liaison.

         Après plusieurs mois d'efforts inutiles, le commandement songea à utiliser une liaison hertzienne. Le matériel arriva: des consoles LIE BELIN avec des notices en anglais. Dame on avait précisé au constructeur que c'était pour l'exportation ! Petit Louis se remit à la traduction.


         Les subdivisions administratives qui n'avaient rien à voir avec la géographie compliquaient la chaîne de commandement et amenaient parfois des incidents regrettables. 

         Un point stratégique important se situait au niveau du Canal des Rapides juste à la jonctions des trois zones: Hanoi, Hai Duong et Phu Long Thuong. Pour faciliter les communications par route, les équipes du Génie de Hai Duong reçurent l'ordre de reconstruire un pont sur le Canal.

         Un matin, un poste situé un peu plus loin dans la zone de Hanoi constata une activité inhabituelle dans son secteur. Le chef de poste sauta sur son téléphone et avertit son supérieur.

         " Mon commandant, les Viets sont en train de construire un pont sur le Canal, on peut prévoir une offensive imminente."

         Le chef de secteur commanda donc un tir d'artillerie et en deux heures les 105 pulvérisèrent l'ouvrage.


         " Ces salauds de Viets préparent quelque chose dans le coin" en conclut l'Etat Major de Hai Duong .

         " Il faut reconstruire ce pont. Cela devient de plus en plus important. Il faudra travailler de nuit désormais pour éviter les attaques."

         Et les Légionnaires du Génie se remirent à l'ouvrage. La réaction de l'autre côté ne se fit pas attendre:

         " Mon commandant, les Viets ont repris la construction du pont."

         " Ah! ah! une opération sérieuse se prépare." Et derechef l'artillerie cassa la baraque.


         De son côté l'Etat Major de Phu Long Thuong était perplexe. On se bagarrait à la limite de sa zone d'influence et il ignorait totalement ce qui se tramait dans le coin. Pour faire bonne mesure le commandement de zone ordonna un tir de 155 qui transforma ce qui restait de l'ouvrage en bois d’allumettes.

         Cette fois enfin une conférence au sommet réunit les trois commandements et fit la lumière sur les événements des jours précédents. Il fut conclu que la construction d'un pont à cet endroit présentait des dangers certains et le projet fut abandonné.


         Le SL2 fut logé dans l'ancien marché couvert, c'était spacieux, mais pas du tout adapté à un casernement. La première annexe fut une baraque provisoire en planches pour les latrines. Deux ans plus tard ces lieux n'avaient pas évolué. Pour la toilette il fallait se contenter des rampes d'eau froide, vestiges de emplacements réservés jadis aux bestiaux. Aucune importance, les officiers logeaient en ville.


         L'atelier eut vite fait d'édifier des cabines de douches réservées exclusivement aux dépanneurs: un fût d'essence de deux cents litres sur un échafaudage. Un morceau de tube d'échappement était soudé à la bonde et à une ancienne boîte de cassoulet percée de petits trous. Le robinet avait posé des problèmes. Il fut remplacé par une soupape rendue étanche par un morceau de chambre à air et actionné à l'aide d'un levier.

         La douche était remplie par la corvée d'eau chaque soir et presque chaque matin elle était vide: des intrus profitaient de l'obscurité de la nuit pour se rafraîchir, c'était proprement intolérable.


         " Et si on branchait le courant sur la douche ..."

         " Avec quel courant ? banane ! le groupe est coupé à dix heures."

         C'était au moins la dix septième proposition idiote émise lors de la réunion de l'atelier. Il fallait trouver un moyen de décourager les pirates d'eau douce.

         " On pourrait mettre plusieurs piles 90 volts en série.."

         " Comment tu vas isoler le fût ? il est fixé au mur par des équerres en ferraille. "

         " Il faudrait pouvoir repérer les types qui prennent une douche la nuit. "

         " Ca servirait à quoi ? on les connaît.. tu veux porter plainte ? Il faudrait trouver un truc pour les décourager. "


         La nuit suivante Petit Louis eut une idée. Le lendemain, sans rien en dire aux autres, il alla à l'infirmerie de garnison. L'infirmier chef arborait les ailes de parachutiste sur sa chemise, ça créait des liens.

         " Tu n'aurais pas du bleu de méthylène* ? " demanda Petit Louis.

         " Pourquoi faire ? " demanda l'infirmier. Petit Louis lui expliqua son plan, l'idée paraissait séduisante.

         " Je n'ai pas de bleu, mais je peux te refiler des cristaux de mercurochrome, on en a un stock énorme, de quoi en faire une piscine. Je vais t'en donner un kilo dans un sac, mais fais gaffe, si tu te mets de la poudre sur les mains tu vas tout saloper et c'est dur à faire partir. "

         " C'est exactement ce que je cherchais. " Petit Louis jubilait. Il revint avec le paquet soigneusement emballé et mit les copains dans le coup.

         " Les gars, surtout ne prenez pas de douche avant qu'on ait rincé le fût. Prévenez tout le monde à l'atelier."

         Grimpant sur une échelle Petit Louis vida le sac dans la douche et touilla* avec un bâton, c'était du concentré.


         Le lendemain matin le coin de la cour où se trouvait la douche faisait penser aux abattoirs de la Villette après le travail. Des traces sanglantes de mains s'étalaient sur les murs, des empreintes de pieds teintaient le ciment devant les bureaux, une mare écarlate s'étendait tout autour du coin douche.


         Lors du rassemblement il y eut un moment d'émotion. Le lieutenant Cresson contemplait ébahi cinq gus de la compagnie de commandement transformés en peaux rouges, les cheveux mêmes étaient teints. Il ne posa cependant aucune question.

         " Tu verrais leurs sacs de couchage , ils auront du mal à les ravoir. " dit quelqu'un à Petit Louis.

         Il rigolèrent moins quand il fallut nettoyer la douche et ses environs . Bah ! les PIM* étaient là et ils firent trois trajets au lieu d'un.


         Le mess des sous-offs avait une réputation détestable. Le cuistot avait été changé plusieurs fois, le barman remplacé, rien n'y faisait. Aussi Petit Louis avait pris l'habitude de prendre ses repas le soir dans un restaurant vietnamien tenu par une métisse chinoise nommée Tran Kim Khang. (Il apprit bien plus tard que la métisse qui était la maîtresse du colonel chef d'Etat Major, avait le rang de capitaine dans l'armée Viet Minh.)

         Un loulou de Poméranie, vivait dans les environs se nourrissant des restes, errant dans les ruelles et menant une existence assez misérable. Cette petite chienne se prit d'affection pour Petit Louis qui l'adopta au bout de quelques jours en l'appelant 'Poulette'. Ce n'était pas très original, car c'était en fait le nom dont les familiers du restaurant avaient affublé sa propriétaire.

         " Poulette, apporte-moi une bière " demandait un consommateur et il avait la surprise de voir arriver la chienne qui frétillait de la queue en espérant une gâterie.


         Une fois lavée et brossée Poulette avait retrouvé ses goûts de toutou de luxe. Elle avait horreur de la pluie aussi Petit Louis lui avait confectionné un imperméable avec une housse de poste: un trou pour la tête, un autre pour la queue et l'animal était protégé. Elle portait aussi des bottines faites de gaines pour tubes d'émission, ça n'avait pas l'air de la gêner le moins du monde et lors des sorties, elle attendait patiemment que Petit Louis lui passe son équipement avant de franchir la porte.


         Poulette devait avoir une généalogie incertaine car après avoir batifolé avec un chien jaune, elle mit au monde un seul petit, une horrible bestiole, un chiot femelle à poil ras qui fut baptisée 'La Chiotte'.

         La Chiotte était un clébard doté d'un caractère hargneux et de poumons sur-dimensionnés. Autant la mère était calme et douce, autant son rejeton se montrait agité et braillard.

         " Donnez-moi donc cette bête." dit un jour le lieutenant Cresson à Petit Louis." Je parie que je pourrai en tirer quelque chose, vous n'y connaissez rien.".

         Comme la chienne était sevrée, Petit Louis s'en débarrassa avec gratitude, les nuits de pleine lune ça devenait pénible. Le lieutenant la rebaptisa 'Fifille' et entreprit son éducation. A ce moment il avait des loisirs car il devait garder la chambre après avoir donné un vigoureux coup de pied dans un chapeau de brousse qui traînait à l'entrée de la cour. En fait le chapeau coiffait une borne en ciment solidement ancrée dans le sol et Cresson s'était fracturé deux orteils.


         Les jours passaient, Fifille grossissait et hurlait à la lune de plus en plus fort. Une nuit, le lieutenant les yeux cernés, empoigna Fifille par la peau de cou et l'enferma dans le shelter* qui servait au séchage des postes de radio. C'était parfaitement insonorisé.

         Manque de pot, le lendemain matin, un dimanche, il fut convoqué à l'Etat Major pour des palabres qui durèrent toute la journée. A son retour le soir, il se rappela soudain la malheureuse bête qui avait passé seize heures dans l'enceinte à 40 degrés et seulement 20% d'humidité. La chienne aussitôt libérée se précipita sur un seau d'eau et refit le plein. C'en était trop, elle fit des convulsions et mourut dans la soirée.


         Le travail reprit. Au fond ce n'était pas tellement différent d'un atelier civil: horaire fixe, huit heures par jour, repos le dimanche, pas de tour de garde ni de corvées. Seul le confort laissait à désirer.

         Pour améliorer son bureau, le capitaine Durant que tout le monde appelait 'le marchand de vaches' à cause de son embonpoint et de son accent bourguignon, le capitaine donc fit venir de France à grands frais un énorme ventilateur Marelli, ce modèle sur colonne qui vrombit et oscille de part et d'autre de sa position de repos.

         Un jour, une pale du ventilo, mal rivée sans doute, se détacha et alla se piquer dans le bureau sous le nez du pitaine qui faillit en avoir un coup de sang. Le restant de l'appareil complètement déséquilibré sautilla à travers la pièce et traversa la cloison de bambou. Le fil à bout de course arracha la prise et tout s'arrêta dans un nuage de poussière.

         Le capitaine resta convaincu qu'un malveillant avait saboté le bidule.


         Un jour il aborda Petit Louis d'un air mystérieux.

         " Bourgain, pourriez-vous m'installer un système qui me permette de surveiller l'atelier de mon bureau? "

         " C'est facile, mon capitaine, on pourrait construire un interphone sur pile, avec un micro dans l'atelier et un haut-parleur dans votre bureau."

         Pris d'une inspiration soudaine il ajouta:

         " On pourrait même installer un système double, vous pourriez ainsi parler aux hommes sans vous déranger."

         Le capitaine hésitait.

         " Ca vous prendrait longtemps ?"

         " Il faudra bien deux semaines, il faut faire un schéma, rassembler le matériel, faire deux châssis, tirer les lignes..."

         " Je vous donne huit jours pour finir ce travail ! " énonça le marchand de vaches qui connaissait son monde.


         Petit Louis était satisfait, il aurait besoin de six ou sept heures, il avait repéré deux châssis d'appareils de mesure déclassés, il pourrait cannibaliser* des éléments de radio...


         " Tu es pas malade ? " protesta un sous-off de l'atelier, " tu avais bien besoin de lui proposer ce truc, il va nous espionner à longueur de journée..."

         " Ne t'inquiète donc pas ! pour écouter il devra garder la clé abaissée, il ne va pas rester des heures le doigt dessus, je vais renforcer le ressort. Et puis il suffit d'installer un circuit supplémentaire avec un relais et une lampe qui va s'allumer chaque fois que le poste sera sur écoute. Comme ça on sera prévenu. "


         De fait, chaque fois que le capitaine prenait la température de l'atelier, un phare de camion monté sur un rack et alimenté par une batterie, projetait un faisceau de lumière vive qui prévenait tout le monde; les conversations cessaient, il n'y avait plus qu'un bruit de ruche bourdonnante.

         Et le pitaine ne s'en aperçut jamais: quand il quittait son bureau pour une inspection il n'y avait plus personne pour allumer le témoin. Un autre avantage : de l'atelier on pouvait entendre tout ce qui se disait dans le bureau, c'était parfois fort utile !


         Ngomo était planton au bureau des effectifs et c'est à lui que l'on confiait les tâches subalternes.

         " Ngomo, va porter ce dossier au bureau du capitaine ."

         " Ngomo, balaye le bureau."

         " Ngomo, va chercher trois bières au mess."

         Il en avait assez. Son rêve était de s'élever au rang de secrétaire et de se voir confier une machine à écrire.


         Quand il fit part de ses prétentions au major Vigneron, celui-ci lui opposa une fin de non recevoir.

         " Tu veux être secrétaire ?"

         " Oui chef ."

         " Tu sais taper à la machine ?"

         " Non chef ."

         " Quand tu sauras, viens me voir. En attendant vide les poubelles, elles débordent."

         " Mais est-ce que je peux m'exercer en dehors des heures de travail ?"

         " Sur la machine du bureau ? Pas question. Je t'interdis d'y toucher."


         Ngomo vint exposer l'insoluble problème à Petit Louis. Celui-ci se souvint avoir vu traîner quelque part une publicité pour des cours de secrétariat par correspondance. Il donna la brochure au Sarah et lui suggéra d'écrire pour avoir des renseignements. Il comptait bien par ce moyen se débarrasser du bonhomme qui harcelait tout le monde.


         Quelques semaines plus tard, un des collègues de l'Africain vint trouver Petit Louis.

         " Venez voir chef, ça vaut le coup d'oeil."

         Par la fenêtre ouverte il montra Ngomo qui assis devant une table avait les bras tendus et remuait les doigts.

         " Qu'est-ce qu'il fabrique ? "

         " Il tape à la machine. "

         " Comment ça il tape à la machine..."

         " Oui, ça fait trois jours qu'il fait des exercices sur un clavier en carton."

         Petit Louis entra pour se rendre compte de plus près.

         " Ah ! c'est vous, chef. Comme vous m'avez dit, j'ai écrit au cours par correspondance et il m'ont envoyé une méthode et des exercices à faire. Quand j'aurais fini, ils m'enverront le cours suivant."

         Sur la table s'étalait un carton sur lequel Ngomo avait collé la représentation d'un clavier de machine à écrire.

         " Je n'ai pas de machine, alors je m'entraîne là dessus."

         " Fais moi voir..."

         Un cahier d'exercice était ouvert avec des lignes de texte. Ngomo se mit à taper des doigts sur le carton, à la fin de chaque ligne il simulait du geste le retour du chariot et s'appliquait à fond en tirant la langue.

         Petit Louis se sentait partagé entre l'envie de rire et une certaine admiration pour la ténacité du futur secrétaire.

         " Tu crois en avoir pour longtemps ? "

         " Dans trois mois j'aurai fini le cours supérieur."

         " Bon courage ! " fit Petit Louis et il recommanda aux autres:

         " Vous tâcherez de lui foutre la paix. Laissez-le faire, ça ne dérange personne."


         Trois mois plus tard, Ngomo se présenta au major Vigneron.

         " Chef ! vous avez dit que si je savais taper à la machine je pourrais être secrétaire. "

         " Oui et alors ? tu sais taper, comme ça, d'un seul coup ?"

         " Oui chef, j'ai pris des cours."

         " Bon! fais nous voir ce que tu sais faire." et il emmena Ngomo au bureau.

         La nouvelle avait fait le tour du cantonnement et une bande de types rigolards se pressait pour assister à l'examen.


         Ngomo s'assit devant la table, prit une feuille de papier, un carbone et un double, introduisit le paquet dans la machine, égalisa les feuilles et demanda:

         " Qu'est-ce que je dois taper ?"

         L'assistance eut une première surprise devant la dextérité avec laquelle ces opérations préliminaires avaient été effectuées.

         Vigneron lui passa un rapport déjà au net.

         " Recopie cela."

         En deux minutes c'était terminé, sans faute, et avec une présentation passablement améliorée sur l'original.

         " Et beh ! ça alors !" dit Vigneron.

         " Vous ne pouvez pas vous dédire. " intervint Petit Louis, " ce qui est dit est dit. Vous avez un nouveau secrétaire. "


         Ngomo fut promu première classe. Il se fit tailler un uniforme à la limite de la fantaisie permise et prit ses fonctions au sérieux. Cela créa quelques problèmes car il n'acceptait plus toutes les menues corvées dont il était accablé auparavant. Une animosité certaine s'éleva entre lui et un sergent qui n'admettait pas la promotion, animosité qui ne tarda pas à dégénérer en haine tenace.

         Semaine après semaine Ngomo dépérissait. Les brimades du sergent lui rongeaient le moral .


         Un beau jour, en fin de matinée le drame éclata. Le sous-offs se rendaient au mess pour l'apéritif quand il virent le secrétaire sortir en hurlant de sa chambre un fusil à la main. Son tortionnaire sommeillait à plat ventre sur son lit de camp, à l'ombre le long d'un mur, dans la cour. Ngomo leva son fusil et lui logea une balle dans le postérieur puis tira un autre coup de feu en direction de la sentinelle vietnamienne qui d'émotion lâcha sa mitraillette et s'enfuit en courant. Ngomo ramassa l'arme et largua une rafale qui pointilla le mur du mess en faisant plonger tout le monde puis il franchit le portail et disparut.


         Vigneron s'était précipité sur le téléphone pour prévenir le poste de la Légion qui se trouvait à huit cents mètres de là à la sortie de la ville.

         " Un de nos types est devenu amok*, il court dans votre direction, essayez de le stopper. "


         Dans la rue Petit Louis voyait Ngomo qui courait, la mitraillette à la main. Au moment ou il atteignait le poste, un légionnaire sortit, lui tira une balle dans la tête et rentra tout tranquillement terminer son repas en le laissant étalé au milieu de la rue.


         Le SL2 possédait son contingent de phénomènes. On pouvait se demander parfois comment ils avaient pu franchir l'obstacle de l'examen médical au bureau de recrutement. Outre ceux qui avaient acquis leur degré d'imbécillité au gros qui tache*, on avait parfois affaire à des crétins congénitaux authentiques.


         Hamal aurait pu se ranger dans la catégorie des débiles profonds. Vaguement gitan il n'en était pas encore arrivé au stade du langage articulé. Par exemple il aurait décrit un fille de rencontre de la façon suivante:

         " Huh...une fille...ahhhh...meu..." heureusement que les gestes complétaient sa pensée. Il arrivait presque à comprendre les ordres que l'on lui donnait.

         Il était occupé à changer la batterie d'un half-track tandis que Petit Louis remontait un émetteur 608 dans la cabine.

         " Tu as reconnecté la batterie ? " cria ce dernier. Pas de réponse...

         " Eh! Hamal, je te cause " toujours le silence. Furieux, Petit Louis descendit, fit le tour du blindé et trouva le gitan couché sur le dos à côté de la batterie.

         " Dis donc ! feignant, ce n'est pas le moment de roupiller." un léger coup de pied dans les côtes ponctua la remarque. L'autre ne bougea pas. Un peu inquiet tout de même Petit Louis examina le bonhomme, il était d'une pâleur suspecte.

         " Un coup de chaleur " diagnostiqua Petit Louis; il se décida d'appeler Cresson.

         " Mon lieutenant, Hamal est couché dehors, il semble bizarre, je crois qu'il s'est évanoui."

         Le lieutenant souleva la tête du gars, renifla soupçonneux.

         " Il n'a pas l'air d'avoir bu. Prenez ma jeep et emmenez-le à l'infirmerie de garnison. Vous viendrez me rendre compte."

         Un médecin examina le gitan et posa quelques questions à Petit Louis.

         " Ce n'est pas un coup de chaleur, mais son pouls est irrégulier comme après un choc. Aidez-moi à le déshabiller."


         La chemise enlevée ne laissait rien paraître d'anormal.

         " Le short maintenant ! " Le médecin laissa échapper un sifflement de surprise.

         " Comment a-t-il pu se faire ça ?"

         Hamal exhibait des testicules gonflés, violacés et sa verge complètement aplatie laissait suinter un filet de sang.

         " Je vais le faire hospitaliser immédiatement " conclut le toubib.

         De retour au marché Petit Louis essaya de se figurer comment l'idiot de la section avait bien pu s'y prendre pour se blesser d'un façon aussi incongrue, il avait dû laisser tomber la batterie dessus, c'était la seule explication possible. Il vint faire son rapport à Cresson.

         " Mon lieutenant, ce n'est plus la peine de compter sur le gitan, vu l'état de son service trois pièces, il va être rapatrié sanitaire !"


         Entre temps Petit Louis avait été doté d'un 'repair shop' pour les dépannages sur le terrain. C'était un GMC sur le châssis duquel avait été monté un caisson servant d'atelier. A l'intérieur deux tables munies de multiples tiroirs servaient d'établis et un groupe électrogène en remorque assurait la fourniture du courant. Il y avait un conditionnement d'air, un frigo, une machine à écrire, un téléphone. Il y ajouta un lit Picot et fit du camion son domicile permanent.

         Quand il se trouvait à Hai Duong le camion était raccordé au circuit général par un câble et se trouvait dans un coin de la cour, une extension de l'atelier en quelque sorte.


         Ce BC610 ne fonctionnait pas bien; l'opérateur se plaignait d'anomalies étranges et Petit Louis pratiquait une autopsie quand un type de l'atelier l'interpella par la porte ouverte:

         " Chef ! vous n'auriez pas un gros tournevis en croix ?"

         " Viens le chercher, mais il s'appelle 'reviens' "

         " Bien sûr, dès que j'ai fini je vous le rapporte."

         Les dépanneurs faisaient une consommation effrayante d'outils, celui-là prit le tournevis et descendit les quatre marches de bois qui assuraient l'accès au camion. Il posa le pied sur le sol, s'appuya à la paroi métallique pour tourner et fit un saut de carpe en poussant un cri étouffé.

         " Ce crétin a loupé une marche..." se dit Petit Louis, il descendit l'escalier et contempla le type allongé sur le sol.


         Le lieutenant Cresson arrivait justement sur les lieux.

         " Qu'est-ce qui se passe encore ? "

         " Je n'en sais rien, mon lieutenant, il est venu chercher un tournevis et il s'est sonné en descendant les marches. "

         " Aidez-moi plutôt à le ramasser au lieu de faire de l'esprit. Prenez les pieds, on va le mettre à l'ombre."

         Il se baissa pour empoigner les épaules et le fond de son short effleura le pare-choc du camion. Avec un beuglement il prit alors un départ de 100 mètres nage libre et atterrit à plat ventre en soulevant de la poussière.

         " Nom de Dieu ! " beugla-t-il en se massant les miches " Il y a du courant sur votre putain de camion, je viens de prendre une de ces châtaignes...Dupuis s'est fait électrocuter ! "

         " Mon lieutenant je crois que vous avez trouvé la panne du 610 ! " annonça Petit Louis tout joyeux" je vais arranger ça."

         Dupuis s'était relevé, il avait les yeux qui clignotaient mais ça allait déjà mieux. En prenant des précautions, Petit Louis mesura la tension entre le camion et la terre, il y avait un peu plus de mille volts. Dans l'émetteur en panne, un condensateur de déparasitage avait claqué et mettait directement la borne plus mille de la génératrice au châssis.

         " Il faudra mettre un prise de terre au camion" expliqua-t-il ensuite au lieutenant.

         " A l'intérieur j'étais isolé, je ne pouvais pas me rendre compte. Sans vous j'aurais pu la chercher longtemps cette panne ! "


         Son GMC d'ailleurs lui causait du souci depuis le choc de Phu Long Thuong. Ce jour là il était arrivé sur le lieux dans les bagages du Général Cogny. Lorsqu'il voulut ranger son camion devant l'église comme d'habitude, un sergent de PM lui intima l'ordre de dégager.

         " Cet endroit est réservé à l'escorte du général. Faut aller ailleurs."

         " D'accord ! Je me mets où ? ."

         " Suivez-moi je vais vous montrer. " et il conduisit Petit Louis à l'entrée d'une ruelle en cul de sac.

         " Dites donc, vous êtes malade ! si je m'engage là-dedans comment je vais ressortir ? Vous n'avez peut-être pas remarqué, mais j'ai un groupe électrogène au cul, j'irai vous chercher quand il faudra faire demi-tour. "

         L'autre se ravisa:

         " Bon ! je vais vous montrer un autre emplacement . Vous allez vous mettre sur le chemin de ronde, il fait tout le tour du patelin, vous n'aurez pas à faire marche arrière."

         Petit Louis s'engagea derrière la jeep de la Prévôté sur une route à mi-pente bordée à droite par un mur de briques.

         " Vous pourrez rester là jusque demain matin, sur cette voie il n'y a pas de circulation. "

         Il avait à peine terminé qu'une détonation formidable faisait chanceler le camion, puis une autre, encore une autre...Les vitres du repair shop avaient volé en éclats, la caisse avait pris une inclinaison inquiétante , à chaque secousse le GMC haut sur pattes menaçait de se renverser. Le flicaillon avait grimpé dans sa jeep et filait à toute allure, Petit Louis suivit en vitesse fit tout le tour, réintégra la place de l'église et arrêta le camion brinquebalant devant le poste de la Police Militaire. Il avait eu le temps de se rendre compte de l'origine des explosions.

         Il entra en trombe dans le poste.

         " Sergent chef Bourgain au rapport mon lieutenant. Un de vos types a fait garer mon camion de réparation radio juste sous la batterie des 155 gun. Quand les canons ont tiré, la caisse a été soufflée. Voulez-vous venir constater les dégâts. Je vais demander le rapport du général."

         " Qu'est-ce que vous racontez ? un de mes types ?"

         " Oui mon lieutenant, soyez tranquille, je l'ai repéré et il aura beau se planquer, je ne partirai d'ici que lorsque j'aurai mis la main dessus."


         L'officier perplexe vint constater les dégâts et envoya un de ses sous-ordres à la recherche du quidam. Pendant ce temps Petit Louis lui faisait un récit haut en couleurs et rempli de détails précis. Les 155 auto-tractés pilonnaient des positions viets à plus de vingt kilomètres.

         " Le camion était tout neuf, mon lieutenant. Regardez maintenant, la cabine est tout de guingois, le châssis faussé, les vitres démolies, tout ça à cause d'un guignol qui m'a fait ranger mon camion sous la gueule des canons et ...."

         " Ca va bien ! " coupa le lieutenant qui commençait à s'échauffer, " vous l'avez déjà dit. Ah vous voilà vous ..."

         Le prévôt de service venait d'entrer avec le responsable du méfait. Petit Louis sautillait sur place.

         " C'est bien ce type-là, il m'a fait ranger mon camion..."

         Il se tut, ce n'était plus sa réplique.

         Bien entendu, l'autre se défendit comme un beau diable, prétextant que Petit Louis n'avait pas voulu se ranger au premier emplacement, ce qui était vrai, puis affirmant qu'il s'était arrêté de lui-même au mauvais endroit ce qui était un mensonge manifeste. La rédaction du rapport fut laborieuse, chaque partie s'entêtant sur ses positions. Comme on pouvait s'en douter à la suite d'une démêlée avec la police qu'elle soit civile ou militaire, Petit Louis l'eut dans le baba et le hiérarchie lui colla sur le dos la responsabilité de l'incident.


         " Pleure pas, on va t'arranger ça " lui dit le chef d'atelier de la Légion après avoir rangé la caisse de Kronenbourg. Petit Louis avait toujours une provision de cette monnaie d'échange universelle.

         " Ca va prendre au moins trois jours." ajouta le chef après avoir évalué les dégâts. " Il faut que tu sortes tout ton fourbi pour qu'on puisse redresser la caisse et changer les carreaux."

         " J'ai tout le temps, le PC ne repart que dans huit jours."


         La position était tenue par des éléments du 26ème BMTS*,. Il avaient la réputation de flanquer une frousse épouvantable aux éléments Viet Minh qui étaient censés s'enfuir à chaque coup en voyant surgir les diables noirs.

         Petit Louis décida de vérifier sur pièces. Il circonvint Roux, un sergent chef du bataillon, qui accepta de l'emmener pour une patrouille de nuit aux environs du poste. Il s'agissait de vérifier la région des rizières sèches vers le sud jusqu'au Canal des Rapides, une promenade d'un vingtaine de kilomètres qui mènerait à l'ancien pont démoli de la RC1. Comme cette région se trouvait à l'intérieur de la zone contrôlée, il y avait peu de chance de faire de mauvaises rencontres.

         La patrouille se composait d'un vingtaine de bonshommes, deux sergents Ouolofs, le chef Roux et Petit Louis en excédent de bagages.


         Ils avaient fait quatre ou cinq kilomètres et arrivaient à un village quand un coup de feu éclata dans la nuit. Petit Louis fut culbuté par les deux types qui le précédaient, il entendit une galopade éperdue puis le silence retomba.


         " Eh Bourgain ! tu es toujours là ?" fit la voix de Roux. Une silhouette se détacha de la haie.

         " C'est toi Roux ? Qu'est-ce qui se passe ? "

         " Un con a tiré et les autres se sont barrés..."

         " C'est pas vrai ! ça arrive souvent ?"

         " La nuit, quand un des gars panique, tous les autres suivent. C'est la deuxième fois que ça m'arrive."

         " Tu parles d'une armée ! Qu'est-ce qu'on fait ? "

         " On rentre, quoi d'autre ? Attends, il faut voir si ces cons n'ont pas laissé tomber leurs armes pour courir plus vite."

         De fait, les deux hommes durent récupérer le FM jeté dans un fossé, plusieurs fusils, des ceinturons de grenades et revinrent chargés comme des baudets. Il négligèrent la récupération des autres bricoles, casques, cartouchières et même des godillots que les sénégambouilles avaient largués dans leur précipitation.

         " Tu fermes ta gueule en rentrant " recommanda Roux " ou j'aurai de emmerdes pas possibles pour la perte du matériel."

         " Comment peux-tu travailler avec de pareils trouillards " demanda Petit Louis.

         " Dans la journée, avec l'encadrement européen, on tient le coup, mais pour les patrouilles de nuit c'est zéro. J'ai demandé ma mutation, j'en ai ras le bol de ces putains de nègres. Si les Viets attaquaient en force Phu Long Thuong, le poste ne tiendrait pas une heure."

         " Et le matériel qu'on a laissé sur place ?"

         " Demain matin on fera un ratissage, on verra bien ce qui pourra être récupéré."


         Deux mois plus tard, trois Sénégalais entrèrent dans le mess au moment du repas et dégringolèrent l'encadrement au grand complet à l'arme automatique. Personne ne sut jamais exactement pourquoi. Le bataillon fut dissout et les éléments renvoyés dans leurs cases africaines.


         Le 14 juillet 1951 de grandes fêtes furent célébrées à Hanoi en présence de Bao Dai et du Général de Lattre. Deux à trois cent mille personnes acclamèrent le défilé des troupes après leur victoire sur le Day. Pour couronner la cérémonie il avait été prévu un parachutage de deux groupes de neuf hommes munis de voilures aux couleurs nationales. Un DC3 largua d'abord 3 parachutes jaunes, 3 rouges puis 3 jaunes pour le Vietnam. Un second appareil laissa échapper des toiles bleues, blanches et rouges. En l'air c'était du plus bel effet.

         Malheureusement l'atterrissage se fit en pleine ville aux environs du Petit Lac, les gus se plantèrent en partie dans l'eau bourbeuse, les autres se posèrent sur les crânes des badauds ou démolirent le toit de quelques échoppes. Ca manquait de précision.


         Petit Louis assista aux festivités, mais il était venu à Hanoi dans un tout autre but.

         Depuis quelque temps, il faisait la chasse aux rats, ça le changeait des chiens jaunes. Le hangar qui contenait les réserves de câble téléphonique était infesté de rongeurs. Faute de mieux, les bestioles s'attaquaient aux gaines plastifiées, boulottaient les cartons et rongeaient les tourets en bois.

         On avait essayé des pièges qui restaient vides, introduit des chats qui s'étaient fait bouffer, mis du poison sans efficacité évidente. Petit Louis en avait cartonné quelques uns au Mauser, mais le capitaine avait mis son veto, ça faisait désordre et rameutait les archers en pure perte.


         Au cours d'une séance de parachutage, Petit Louis avait fait la connaissance d'un biologiste aventureux qui travaillait à l'Institut Pasteur de Hanoi. Il alla le dénicher dans son labo et lui fit part des ses problèmes.

         " Tu n'aurais pas un truc bien toxique, quelque chose de virulent pour me débarrasser de ces saloperies de rats ? "

         " As-tu essayé les produits à base de coumarine ? " demanda l'autre " ça donne de bons résultats en général."

         " J'en ai reçu des kilos de l'Intendance" répondit Petit Louis " on mélange les granulés avec du sucre et de la farine. Au début c'était assez efficace, mais c'est terminé, les rats n'y touchent plus."

         " J'ai bien quelque chose, c'est un virus qui a été développé pour les planteurs d'hévéas. Ils avaient une sorte de rongeur qui s'attaquaient aux jeunes pousses. Ca devrait agir aussi sur les rats mais il paraît que c'est dangereux pour les petits animaux domestiques."

         " On pourrait faire une expérience en petit, voir ce que ça donne. C'est dangereux pour les hommes ?"

         " Non, pas du tout, mais je ne sais pas ce que ça va donner avec les chiens et les chats qui vont manger des rats malades..."

         " Et tu as le produit ici ? "

         " Non , mais je peux en demander à Pasteur de Saigon, ils doivent avoir des cultures en permanence pour Michelin. "

         L'accord conclu Petit Louis regagna ses pénates.


         Deux semaines plus tard, il recevait un mot du biologiste de choc, le virus était prêt et il retourna à l'Institut pour en prendre livraison. L'emploi en était simple, il suffisait d'introduire la concoction dans de la nourriture et de laisser la nature faire son oeuvre.

         Deux jours après les résultats se révélèrent assez spectaculaires. Dans le magasin des câbles une puanteur de rat crevé obligea le personnel àtout déménager pour évacuer les carcasses qui commençaient à fermenter dans les coins, puis on ramassa dans les rues des chiens et des chats les pattes en l'air et le ventre ballonné. Les éleveurs de lapins se lamentèrent devant l'hécatombe qui dépeuplait leurs clapiers, un vrai carnage. Toutes les bestioles aux dents longues disparurent de la région.


         Petit Louis commençait à se faire du souci devant l'ampleur de la destruction qu'il avait provoquée, mais les choses se tassèrent peu à peu, l'épidémie s'atténua et les animaux qui avaient résisté se retrouvèrent vaccinés. En tout cas, on était quitte des rats et c'était le principal.



suite : (21) Hai Duong 52

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