HAI DUONG 1951-52
Le général Carpentier avait organisé le retrait des troupes françaises, abandonnant Lang Son et Cao Bang et se repliant sur l'axe fortifié Haiphong Hanoi. De Lattre en lui succédant avait brisé l'offensive de Vo Nguyen Giap de Yen Lap à Mao Khê et Dông Trieu.
En Novembre 1951 il jugea que le moment était venu de reprendre le dessus. En quelques jours Hoa Binh fut repris ainsi que les hauteurs de Tu Vu protégeant le parcours sur la Rivière Noire.
Malheureusement le général était déjà gravement malade et il dut reprendre l'avion pour la France peu après la mi-novembre. Son départ marquait le commencement de la fin. Le général Salan devait assumer une succession difficile.
Petit Louis sauta sur Hoa Binh pour assurer l'entretien du matériel. Il aurait très bien pu gagner l'endroit par la route, mais un saut 'd'opération' bien qu'en retrait des points chauds assurait une surprime confortable.
Il était fort occupé à régler un 608 après un changement de cristaux quand il fut appelé au PC.
" C'est vous le gars du Soutien Logistique ? Nous n'avons plus de liaison radio avec une batterie de mortiers au bord de la Rivière Noire. C'est un 504, allez voir si vous pouvez réparer."
« Il n'y a pas de poste de remplacement ?"
« Si on en avait, on n'aurait pas eu besoin de vous."
Petit Louis prit une boîte avec le vibreur d'alimentation, une pile pour le poste et sa sacoche d'outillage.
Ce n'était pas très loin, les mortiers de 81 avaient été disposés le long du fleuve près d'un bouquet d'arbre et derrière un repli de terrain qui assurait la protection contre un tir direct.
« Faites gaffe chef " lui dit l'homme de la section qui lui avait servi de guide "les Viets sont à vue de l'autre côté."
« Où se trouve le poste de radio ?"
« Dans le creux, je vais vous montrer. "
L'appareil se trouvait derrière un taillis, à vue des mortiers et vaguement protégé par deux sacs de sable.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? "
« Je n'ai plus d'émission " répondit l'opérateur, le casque sur les oreilles.
Petit Louis changea le bloc vibreur et dit au gars assis sur le sellette de la GN45*.
« Vas-y, tourne, on fait un essai." Puis:
« Ca marche ! c'était le vibreur, vous pouvez y aller pour la liaison."
« Je suis le chef Leblanc " lui dit le sous-off en charge des tubes de 81. "On nous a demandé un appui mortier, mais la liaison a été coupée. Je vais pouvoir faire les réglages. "
Il repartit vers ses pièces tandis que l'opérateur de la section reprenait sa place. Peu après deux aboiements successifs des 81 annonçait la reprise du tir.
Petit Louis avait rangé son matériel et s'apprêtait à repartir quand un vrombissement bien connu le fit se jeter à plat ventre les mains sur les oreilles. Quelqu'un hurla " Mortier !" et une explosion toute proche suivie d'un souffle torride le bouscula et le plaqua au sol.
« Bon sang, ce n'est pas tombé loin ! "
Il se releva, cracha un peu de terre et regarda autour de lui.
Les deux tubes de mortier avaient été renversés, le poste de radio avait pris un gros éclat et un cratère s'ouvrait juste à côté. Il y avait quatre blessés assez sérieusement et le chef Leblanc avait disparu.
« Le pélot est tombé juste à l'endroit où il se trouvait." dit quelqu'un.
" Merde, il faudrait en retrouver au moins un morceau, ou sa plaque d'identité " dit un sous-off " sans quoi ça va faire des complications, il va être porté disparu et non pas mort et sa famille ne touchera pas la pension."
" A la compagnie ils prendront une plaque vierge et taperont son nom et son numéro si on ne trouve rien."
Des secours arrivaient, les éclopés furent évacués et Petit Louis suivit le mouvement. Son mollet gauche saignait et il avait plusieurs écorchures aux mains et au dos, dues à la grêle de pierrailles qui avait suivi la chute du projectile.
Après un pansement sommaire et un badigeonnage du dos au mercurochrome, il embarqua dans un camion qui le ramena à Hanoi. Le lendemain son mollet ressemblait à un ballon de rugby, enflé et dur comme du bois.
" Vous avez dû recevoir un éclat qui a entraîné des débris de tissu, c'est une belle infection. Classique ! " lui dit le toubib à l'hôpital Lanessan, il en avait vu d'autres.
A plat ventre sur la toile cirée du lit, après une anesthésie locale, Petit Louis analysait ses sensations tandis que la curette magnétique allait chercher le bout de ferraille dans le mollet. C'était curieux, parfaitement indolore, mais il percevait nettement le gratouillis du métal sur l'os.
Quand il se releva, des mares d'eau sale parsemaient la toile cirée.
" J'ai sué tout ça ? " fit-il avec étonnement.
" C'est la trouille " dit le toubib " plus un gars se croit coriace, plus il transpire. "
Petit Louis resta deux jours à l'hôpital. en plus du mollet, son dos avait été incrusté à fleur de peau, de gravillons qu'il avaiy fallu extraire. Il avait pour voisin de lit un type très mal en point que tout le monde appelait Lazare. Ce sergent de la colo avait ramassé un éclat qui lui avait fait sauter le dessus de la boîte crânienne, et il présentait une cervelle à ciel ouvert. Considéré comme mort il avait été balancé dans un GMC avec d'autres victimes, déshabillé et rangé dans un tiroir de la chambre froide.
Quand le préposé vint lui attacher une étiquette au gros orteil avec un fil de fer, il eut la stupeur de voir la jambe bouger. Les toubibs alertés vinrent récupérer le sergent et entreprirent un raccommodage soigné. Ca se présentait assez bien, il n'avait pas encore repris connaissance, mais les spécialistes affirmaient, qu'avec quelques soins, il serait bon pour un deuxième séjour.
Lanessan n'avait pas bonne presse chez les paras. Un homme de chez eux, criblé d'éclats par une grenade qui avait éclaté assez loin, ne présentait que des blessures assez superficielles. Il fut pansé, mis dans un lit et complètement perdu de vue par le service de garde qui fêtait un anniversaire.
Le lendemain matin le gus était mort, vidé de son sang: les toubibs avaient dû oublier un éclat quelque part.
Quelques jours plus tard le médecin qui était de garde lors de cette nuit funeste fut retrouvé cloué contre une porte à l'aide d'une baïonnette. Il portait au cou un carton avec l'inscription: " Souvenir d'un para oublié dans son lit."
En tous cas, Lanessan restait l'endroit rêvé pour les expériences de traumatologie. C'est là sans doute que Laborit mit au point son fameux cocktail du froid.
Quand Petit Louis revint reprendre sa place à l'atelier le capitaine Durant l'accueillit par ces bonnes paroles:
" Il faut toujours que vous trouviez un truc pour vous faire exempter de service !"
L'atelier commençait à recevoir du nouveau matériel provenant de l'appui américain: radars de type 399, projecteurs de DCA contre l'incursion possible d'une aviation qui n'avait pas encore fait son apparition. Une rumeur assurait que les Viets formaient des pilotes en URSS.
Les deux projecteurs avaient été installés à Va Kat Chum. Ils servaient provisoirement à éclairer le terrain dans la direction des Sept Pagodes pour prévenir les infiltrations ennemies. Les réflecteurs, près de un mètre de diamètre, étaient dotés d'ampoules à vapeur de mercure haute pression. Ils fournissaient un faisceau lumineux d'une intensité incroyable et consommaient 10 kilowatts chacun.
La distraction favorite des servants était de mettre un engin en pré-chauffage à la tombée de la nuit et de disposer l'axe d'éclairement dans la direction de la route. Quand un buffle revenait des champs dans la pénombre le chef abaissait la manette et l'animal prenait la lumière en pleine poire.
L'effet était spectaculaire, la pauvre bête s'abattait comme foudroyée et restait quelques minutes les pattes en l'air. Les bonshommes restaient aveugles un bon moment, le pourpre rétinien complètement ravagé...on s'amuse comme on peut. La plaisanterie cessa très vite faute de clients.
Les premiers équipements infra-rouge pour la vision de nuit étaient assez mal commodes à utiliser. Ils comportaient un projecteur de forte puissance muni d'un filtre liquide, de l'iode dissous dans du sulfure de carbone et d'un système de refroidissement par eau. Les amplis de lumière à multiplicateur d'électrons restaient fragiles et d'un entretien très difficile en atmosphère humide. Tels quels on en avait doté des appuis de mitrailleuses lourdes et de Bofors* 40mm. En pleine nuit, les patrouilles se déplaçant à découvert étaient visibles à plus de cinq cents mètres.
" Ca te plairait de piloter un Piper Cub ?"
Le pilote du petit avion d'observation buvait un pot chez Tran Kim Khang en compagnie de Petit Louis. C'était un dimanche matin, il n'y avait pas grand-chose à faire et tout le monde s'ennuyait copieusement. Le cinéma n'ouvrait qu'à quatre heures, tous deux avaient déjà vu deux fois les douze épisodes de "Fu Man Chu contre Dragon Noir" ; en fait l'opérateur n'avait reçu que onze bobines, il manquait un épisode essentiel. De plus comme les bobines n'étaient pas toujours passées dans le bon ordre, l'histoire déjà fort embrouilléee en devenait totalement incompréhensible. Il était urgent de trouver une distraction sortant de l'ordinaire.
" Mais je n'ai jamais piloté un avion, ni même pris de leçon." objecta Petit Louis.
" C'est aussi facile que de conduire une jeep."
" Tu en es sûr ?"
" Mais oui et d'ailleurs je serai là pour t'indiquer tout ce qu'il faut faire. Allez viens, ça va te plaire..."
Ils se rendirent au petit terrain juste à la sortie de la ville. Le baraquement était désert.
" On a fait le plein hier soir et tout est paré. " annonça le pilote. Le gars devait bien avoir une vingtaine d'années et trente heures de vol tout au plus.
" "Dis donc, il a une drôle de gueule ton Piper" fit remarquer Petit Louis qui trouvait que l'avion ne ressemblait que vaguement aux modèles qu'il avait déjà vu
" "Non, c'est un Storch*, un avion chleuh, c'est mieux, ça décolle et atterrit à 60 à l'heure, mais c'est comme un Piper, t'en fais pas"
Il montra les différentes commandes à Petit Louis.
" Ca c'est le manche, tu tire, ça monte, tu pousses, ça descend. Tu mets à droite l'avion penche à droite. En bas tu as le palonnier, tu pousses à droite et tu tournes à droite. Les petites pédales c'est les freins. Là tu as la manette des gaz, ça c'est la commande des volets, mais ne te casse pas la tête je t'indique tout au fur et à mesure. Allez, grimpe ! "
" Mais il n'y a pas de double commandes ! " Petit Louis commençait à se faire du souci.
" Qu'est-ce que tu crois ? c'est pas un DC3. Attends, je vais mettre le moteur en marche."
Il poussa des boutons, tripota quelques manettes et l'hélice se mit à tourner.
" Ca va, installe-toi."
Petit Louis s'assit sur le siège bas, l'autre se trouvait derrière lui regardant par dessus son épaule.
" On est en bout de piste, tu vas tout droit. Mets les gaz."
Il tira la manette et le moteur rugit, le Piper commençait à rouler sur le terrain.
" Sers toi du palonnier pour rouler bien droit..."
L'allure s'accélérait.
" Pousse un peu sur le manche pour lever la queue, pas trop... comme ça." Ca roulait de plus en plus vite en cahotant.
" Tire doucement...parfait..." les secousses cessèrent ils étaient en l'air.
" Je rentre les volets." Petit Louis sentit que l'avion allait nettement plus vite.
" Réduit les gaz...encore. Ca va. On va essayer un virage à droite. Tu vas pousser le palonnier un peu à droite, en même temps tu mets le manche à droite tout en tirant un peu vers toi. Vas y. Doucement ! "
Le Piper tourna gracieusement en dérapant un peu.
" Fais surtout gaffe de ne pas croiser les commandes. Maintenant on tourne à gauche."
Pendant une vingtaine de minutes l'avion d'observation fit des ronds dans l'air sans trop s'éloigner du terrain.
" Ca va comme ça" énonça Petit Louis, " je commence à fatiguer."
" Tu es trop crispé. Détends toi. On va essayer d'atterrir. Ce tapin* se pose tout seul à quatre vingt, il faut juste l'aider un peu. Une fois, il y avait du vent, j'ai vu un mec se poser à reculons."
Un dernier virage les amena dans l'axe de la piste.
" Je mets les volets, coupe les gaz. " L'avion sembla s'arrêter en l'air, le sol se rapprochait, trop vite au gré de Petit Louis.
" Remets un peu la sauce...reste bien droit dans l'axe...Pousse un peu le manche...tire ..."
L'avion décrocha d'un coup, s'enfonça comme un ascenseur et heurta la piste. Il rebondit de cinquante centimètres, retomba et se mit à rouler en ballottant.
" Coupe tout ! Freine..."
Petit Louis enfonça les deux petites pédales, l'allure se ralentit peu à peu et le Piper s'arrêta. Petit Louis transpirait à grosses gouttes, il avait une tremblote terrible.
" Ce n'est pas si mal " fit l'autre encourageant " On est encore entier. Tu as seulement atterri un ou deux mètres trop haut."
" L'avion n'a rien ? "
" Pense tu ! c'est solide. Bon on va arroser ça."
Les deux compères retournèrent finir la matinée chez Poulette.
D'autres expéditions aventureuses se terminaient moins bien. Quelques semaine plus tard, un dimanche encore Petit Louis s'en été allé faire un petit tour à Hanoi, sans prévenir personne. Il avait l'intention de revenir par le train, mais ce jour là une bande de prévôts hantait la gare et il préféra prendre place dans un taxi communal. On remplit la voiture au maximum et quand tout le monde est là, ça démarre. Les horaires et les trajets sont assez fantaisistes, mais c'est peu coûteux. Il s'agissait cette fois d'une Peugeot 203 familiale presque neuve. Ils étaient neuf à bord y compris le conducteur.
Petit Louis se casa tant bien que mal sur la banquette du milieu entre un grosse Chinoise et un vieux vietnamien qui sentait l'encens. Il avait du passer sa journée en dévotions à la pagode du coin.
A quelques kilomètres de Hanoi, sur la digue, le taxi tenta le dépassement d'un GMC de la Légion. Après quelques appels d'avertisseur le camion se poussa sur sa droite et le taxi vint à sa hauteur en accélérant. Soudain le Légionnaire obliqua vers la gauche et le camion heurta l'arrière du taxi qui se mit en travers. Le conducteur malavisé redressa d'un grand coup de volant et la Peugeot partit en tonneau, franchit le bas côté et dégringola dans la rizière. La gadoue amortit le choc et le taxi resta planté les roues en l'air.
Petit Louis s'extirpa de dessous le volant, se débarrassa du conducteur qui barrait le chemin, franchit l'encadrement du pare-brise envolé et se retrouva avec de l'eau jusqu'aux genoux. Des voitures s'étaient arrêtées, les passagers furent extraits de la carcasse et on fit les comptes: un mort, la grosse Chinoise dont le bras gauche avait été arraché et sept blessés avec une quantité de fractures. Petit Louis avait seulement une bosse comme une demi-balle de ping pong juste au milieu du front. Comme il était couvert de sang, pas le sien, les infirmiers accourus voulaient à tout prix le ramener à Hanoi pour un examen à l'hôpital.
L'un d'eux trancha:
" Laissez tomber, les gars. Pour râler comme ça, il n'a sûrement rien de cassé. On embarque les autres, il n'aura qu'a se démerder."
Petit Louis fit du stop et un camion militaire le prit à bord. Le chauffeur le regarda sidéré.
" T'es tombé dans une embuscade ? ça a dû saigner..."
" Tu parles ! un mort, sept blessés."
" Les Viets ?"
" Non, la Légion."
" Merde, tu t'es castagné* avec des Légionnaires ? "
" Pas moi, le taxi. " Il ajouta quelques éclaircissements car l'autre commençait à le regarder avec suspicion.
" Tu as eu du pot ! "
" Question d'entraînement..."
Bien entendu alors qu'il tentait de se glisser siouxement* dans sa carrée, il tomba sur Cresson qui écarquilla les yeux en le voyant à ce point loqueteux. Il eut droit à toutes les épithètes d'usage: irresponsable, indiscipliné, aucun sens du commandement etc...
" S'il savait que l'autre jour j'ai failli bousiller un Piper, il ferait une crise cardiaque." se dit Petit Louis.
Sur ces entrefaites, un théâtre chinois prit ses quartiers à Hai Duong pour une représentations de quelques pièces du répertoire traditionnel. Que l'on n'aille pas s'imaginer un spectacle de deux heures respectant la règle des trois unités chère à Boileau. Une histoire de scène dure deux ou trois jours sans interruption et couvre plusieurs générations. On y meurt beaucoup mais comme il comporte autant de personnages qu'un annuaire téléphonique de sous-préfecture, cela permet aux acteurs de se relayer.
Le récit reste identique dans tous le cas, seul change le nom des protagonistes, et encore...Les péripéties sont multiples et embrouillées, on dirait du Paul Féval aux yeux bridés. Au début, un beau jeune homme aime une magnifique jeune fille et ils entendent se marier. Mais un subit revers de fortune jette la famille de la donzelle dans la misère la plus noire. Elle se retrouve dans les griffes d'un abominable usurier et se prostitue pour échapper au déshonneur. De son côté le jeune homme est tombé sous la coupe d'une femme horrible.
On passe à la génération suivante après six heures de cris, de déclamations accompagnées de l'orchestre qui grinçouille et tambourine en contre-bas. Le texte est émaillé de citations connues, de fragments de refrains que la salle reprend en choeur, ponctué par les 'Hoi ' du bon peuple qui assiste au spectacle en grignotant des arachides. Les marchands de soupe et de crème glacée parcourent les rangs de spectateurs, tout cela fait un vacarme énorme qui couvre parfois les piaillements des gus qui s'entre-tuent sur la scène.
Le lendemain matin on en est arrivé aux arrière-petits enfants qui se croisent, s'ignorent, se reconnaissent car on se transmet des signes et des talismans de génération en génération.
Comme la pièce est écrite et racontée en dialecte ancien que personne ne comprend plus guère il devient impossible à quiconque de démêler l'écheveau de l'intrigue mais cela n'a pas d'importance, le méchant porte toujours un masque grimaçant et son entrée en scène se ponctue de coups de gong lugubres. Le bon est vêtu de bleu et d'or et accompagné par les violons, personne ne peut s'y tromper.
Petit Louis fit quelques irruptions dans le hangar qui servait de théâtre afin de tenter une appréciation de ce monument de la culture. Il n'y comprit rien et les explications fumeuses et contradictoires qu'il put tirer de quelques spectateurs sous le charme n'éclairèrent point sa lanterne. Il décida de s'en tenir à une littérature plus à sa portée.
Fin novembre il sauta sur Na San, juste après que l'assaut des divisions Viets ait été repoussées par les paras et les légionnaires du colonel Gilles. Il s'agissait de remplacer le matériel démoli dans la bataille.
La piste étant réparée il put revenir par avion, des troupes fraîches avaient remplacé celles de Gilles qui venait d'être promu général. Le DC3 se posa à Gia Lam l'aérodrome de Hanoi mais il devait repartir aussitôt pour la base aéro-navale de Cat Bi près de Haiphong. Petit Louis décida de rester à bord, il était aussi facile pour lui de repartir de là-bas vers Hai Duong et cela augmenterait ses heures de vol.
Il n'étaient plus que huit à bord, tous paras, mais sans parachutes. Cela devait se révéler déplorable.
Arrivé au dessus de Haiphong l'appareil se mit à tourner en rond, il fit un cercle, un deuxième, un troisième.
" Tiens c'est drôle, on dirait qu'il vidange son essence " fit un type, le nez au hublot. Une sorte de brouillard s'échappait de dessous les ailes.
" Qu'est-ce qui se passe encore " grommela un des paras. Il se leva et alla aux nouvelles dans le poste de pilotage.
Quelque minutes plus tard il revenait la mine sinistre.
" Un pépin, les gars, le train ne veut pas se verrouiller. Le pilote va secouer le tapin pour essayer d'arranger ça. Il demande de s'accrocher, ça va barder..."
Les hommes se cramponnèrent du mieux qu'ils purent et le Dakota commença ses cabrioles. Il piquait à mort, redressait à en replier les ailes et recommençait. Puis il se balançait d'un bord sur l'autre. Après un moment il reprit son vol horizontal et les passagers poussèrent un 'Ouf' de soulagement.
La tête du co-pilote apparut à la porte du poste.
" Les gars, on n'arrive pas à verrouiller le train d'atterrissage. Il va falloir le rentrer et poser l'appareil sur le ventre. Pas de problème il y a une piste prévue pour ça. Mais vous devez virer la porte et tout ce qui se trouve à l'intérieur, banquettes, paquetages et tout le bordel. Allez-y ! "
Les paras tournèrent les grosses poignées qui maintenaient le cadre de la porte et celle-ci s'envola dans un tourbillon. Puis il déboîtèrent les banquettes qui suivirent le même chemin ainsi que le siège des gogs. Ensuite vinrent les paquetage et le sac d'outillage de Petit Louis.
Celui-ci jeta un coup d'oeil par l'ouverture béante de la porte. En bas il pouvait voir les ambulances et les voitures de pompiers qui déboulaient vers la bande de sable bordant la piste principale, c'était rassurant !
" Couchez-vous sur le plancher, les pieds vers l'avant et contre la cloison. " commanda le co-pilote qui avait réapparu.
" Dès que l'appareil est arrêté, vous évacuez, ça pourrait cramer..." sur ces bonnes paroles il réintégra son siège.
Le DC3 plongea vers le sol. Il y eut d'abord un léger choc puis un craquement sinistre quand les deux hélices tapèrent le tarmac et partirent en morceaux. L'appareil rebondit puis s'écrasa dans un vacarme de tôles froissées. Il se mit à glisser tout droit d'abord en soulevant un nuage de sable. Ca n'en finissait pas et ça secouait dur. Enfin il se mit en travers et se souleva comme s'il allait passer sur le dos puis il retomba. Arrêt, buffet !
Les passagers giclèrent par la porte béante, maintenant à ras du sol et se mirent à courir comme des dératés. A deux cents mètres Petit Louis s'arrêta et se retourna: l'avion ne semblait pas tellement endommagé le pilote avait fait du bon travail.
" Pas de casse les gars ? On va vous aider à récupérer vos affaires. "
Un 4x4 s'était approché du groupe. Ils firent le tour du terrain en ramassant leurs nippes éparpillées sur deux hectares. Petit Louis récupéra la majeure partie de ses outils mais abandonna sur place l'appareil de mesure dont le boîtier avait été pulvérisé. Les sacs à paquetage n'avaient pas résisté au largage.
A son retour il eut droit comme bien l'on pense à l'explication de gravure...Son dossier commençait à ressembler à une encyclopédie des trucs à ne pas faire, les pages zébrées de traits rageurs au crayon rouge et parsemées de commentaires peu flatteurs.