ILE DE FRANCE  - MARS 47

 

 

         Vus du quai, les trois cents mètres du paquebot paraissaient gigantesques, le pont supérieur semblait hors d'atteinte et les trois cheminées rouge et noir se perdaient dans les nuages.

         Mais quand 9.600 hommes se furent entassés à l'intérieur, sans compter les troupes de sécurité et l'équipage, ce fut une cohue indescriptible. Alors que le bateau se trouvait encore amarré, le premier jour se passa en appels et contre-appels. des pelotons entiers avaient disparus sans laisser de trace, mélangés à d'autres unités ou errant dans les coursives. A tout moment des gendarmes arrivaient à l'échelle de coupée ramenant menottes aux poings des égarés découverts errant sur les docks ou attablés dans les bistrots du port.

         Lorsque le navire eut levé l'ancre rendant toute évasion impossible, les choses sérieuses commencèrent. Chaque chef de troupe ayant la liste de ses ouailles, il ne lui restait plus qu'à les retrouver un par un et à les garder sous la main. Les tickets de repas n'étant distribués par le chef de section qu'au moment de manger, on avait là un excellent moyen de contrôle. 

         Chacun se vit attribuer un cadre pour dormir et ranger son paquetage: 1m90 de long, 60 cm de large, 40 cm entre chaque rangée et 5 étages de couchettes superposées. Le locataire du dessous se cognait les fesses au plancher métallique quand il tentait de se relever, celui de tout en haut avait le nez au ras des rivets du plafond.

         Les plus favorisés tendaient des hamacs un peu partout, sur les ponts, dans les coursives, les halls, les escaliers, il y avait du monde partout. La nuit les patrouilles se faufilaient dans la jungle des dormeurs, marchant sur les corps étendus à même le sol.

         Les souffleries marchaient à tout va: l'homme sous la bouche d'air emmitouflé dans sa couverture, son voisin  légèrement couvert et un peu plus loin un troisième transpirant dans une atmosphère d'étuve. L'odeur au petit matin rappelait celle d'un zoo mal tenu à ceci près que les fauves ne puent pas des pieds.

         Les douches dispensaient de l'eau de mer à volonté, il n'y avait qu'à appuyer sur le bouton. Avec le savon l'eau salée produit un enduit visqueux dont on a un mal fou à se débarrasser, les cheveux collent et la peau démange. Des queues interminables se formaient devant les robinets d'eau douce. Chacun remplissait son bidon et utilisait l'eau pour se rincer, bien que cela fût formellement interdit.

 

         A sept heures du matin, premier service. Un tiers de l'effectif mal réveillé, pas débarbouillé, les joues bleues de barbe vacillait dans la direction des cuisines. Un longue file se formait, s'enroulait dans les escaliers, tous à sens unique, serpentait dans les coursives. A chaque virage un garde veillait à ce que personne n'aille s'égarer dans les quartiers des officiers, une notable portion de la coque où ils pouvaient avoir leurs aises.

         L'un derrière l'autre les hommes plongeaient dans les entrailles du navire la gamelle à la main. Devant les guichets de la cuisine chacun tendait sa boîte en alu et recevait une copieuse ration de ragoût de mouton aux haricots, un bon morceau de pain et une orange. La procession continuait ponctuée de rumeurs de mastication :il fallait manger en marchant , comment trouver des réfectoires capables de faire asseoir trois mille personnes à la fois ?

         La file remontait par un autre escalier. Le parcours devenait périlleux , constellé de débris de victuailles qui tombaient au cours de la marche forcée : os de mouton , bouts de gras immangeables et traîtres en diable, épluchures d'orange, croûtons de pain...

         Tout le monde se retrouvait sur le pont un peu hagard et l'estomac barbouillé par ce petit déjeuner consistant. Une deuxième bordée se présentait aux cuisines, puis la troisième une demi-heure plus tard et le cirque commençait :

         Peu à peu , un mouvement tournant s'amorçait au sein de cette humanité entassée, côté droit, tribord si on préfère, puis la plage avant, bâbord, la plage arrière et à nouveau le circuit. Certains jours on ne sait pourquoi, le parcours s'effectuait en sens inverse...Impossible de résister à la poussée, il fallait rester sur le pont et tourner en rond jusqu'à ce que les équipes de nettoyage aient fini de débarrasser l'intérieur du navire, du plus gros de l'amas de cochonneries qui s'était accumulé durant les dernières vingt quatre heures.

 

         A midi tapant, un quart de pinard pour chacun. Le soleil étant de la fête on pouvait voir çà et là, de pauvres types ricaner bêtement ou pleurer en traînant les pieds, poussés par la foule.

         A quatre heure autre repas: ragoût de mouton, pain, orange. Puis les hommes avaient le droit alors de regagner leurs appartements. Les reliefs du repas du soir restaient disséminés sur leur trajectoire, on ne pas, tout de même, passer sa journée à nettoyer !

         Le surpeuplement amenait d'autres problèmes. La coursive où se trouvaient les commodités, les chiottes pour être plus clair, était l'endroit le plus fréquenté du bord. Il y avait une cinquantaine de sièges, ça paraît beaucoup, mais en faisant le compte ça ne laisse que 7 minutes 30 secondes par tête, si on eut dire !, à condition de faire les trois-huit. On comprend maintenant la sagesse du mouton au haricots...une distribution de compote de rhubarbe eût entraîné des affrontements sanglants. Pour les bricoles: entre les rambardes du bastingage, en faisant attention au vent.

 

         Il y avait des compensations. Vu d'un navire en mer le détroit de Messine est un enchantement, à gauche Reggio de Calabre étale ses gradins de maisons rouges et blanches, à droite Messine et ses fortifications; à l'horizon on peut par temps clair, entrevoir le cône menaçant de l'Etna.

         Chaque jour Petit Louis allait voir le point affiché sur une carte à l’extérieur de la cabine radio. Quarante huit heures après le départ, l'Ile de France passait la Crête, à vingt cinq noeuds de vitesse moyenne cela faisait plus de mille kilomètres en 24 heures.

 

         Port Saïd fut atteint le lendemain vers midi.

         Les privilégiés qui, accoudés aux bastingages, avaient vue sur l'extérieur se mirent à commenter les événements aux bénéfice des autres qui entassés derrière en rangs serrés n'apercevaient que les mouettes.

         Des vedettes faisaient l'aller et retour entre la capitainerie du port et le bateau, transportant des officiers anglais en short blanc arrivant au genou. Il semblait y avoir un os quelque part. Après deux heures de palabres, un gros remorqueur arriva, se mit en position à l'étrave de l'Ile de France et déroula une aussière grosse comme un tronc de cocotier, puis il mit se moteurs en route en soulevant des tourbillons de vase, de grosse bulles crevaient à la surface avec une puanteur de poisson pourri. Lentement, très lentement ça repartit. Des hurlements de joie saluèrent le démarrage: depuis que le bateau avait stoppé, les machines s'étaient arrêtées, ainsi que la ventilation; l'eau potable était coupée avec une notice indiquant qu'elle ne serait rétablie que de 16 heures à 16h30. Sans les souffleries, le séjour dans les compartiments était impossible, la température y était monté à un niveau incroyable.

 

         Petit Louis s'était réfugié sur un capot de treuil avec un légionnaire hongrois qui parlait parfaitement l'allemand. Un marin avait essayé un moment de les en déloger, mais le légionnaire lui avait signifié d'un geste du bras qu'il entendait bien rester sur ses positions, l'autre n'avait pas insisté. Puis il avait tiré de sa veste un échiquier de poche et ils firent quelques parties en commentant le paysage. Le légionnaire jouait comme un champion, Petit Louis perdit toutes les rencontres, mais cela faisait passer le temps d'une manière agréable; la tôle chauffait dur, mais le crâne à l'abri sous le chapeau de brousse, la situation était bien meilleure qu'à l'étage en-dessous.

         On fait bien 6 km à l'heure" fit Petit Louis " Il y a combien de Port-Saïd à la sortie du canal ?"

         "Environ 160 km jusqu'à Suez" répondit le légionnaire "puis il a la sortie du canal vers la Mer Rouge et Taufiq, encore une trentaine de kilomètres, on en a pour vingt quatre heures. Je me demande pourquoi le bateau traverse en remorque, la profondeur moyenne est d'au moins quinze mètres. Il y a cinq ans on passait les grosses unités sans problème."

         Petit Louis releva la tête fort intéressé mais l'autre se tut en regardant le décor l'air songeur.

 

         Les deux rives du canal présentaient un contraste saisissant. A gauche, le désert, du sable, des cailloux, pas âme qui vive. A droite une route bordée d'arbres, des villas logées dans la verdure avec des piscines, une voie ferrée. En résumé, à gauche les arabes, à droite, les anglais.  

 

         La nuit amena une fraîcheur relative, mais pas question quand même de descendre et de s'étendre sur les couchettes.

         Vers une heure du matin, le remorqueur décrocha devant Ismaïlia, un frémissement annonça la remise en marche des turbines un courant d'air balaya les coursives dans le vrombissement des souffleries et les acclamations de la troupe. Tout le monde put aller se coucher enfin.

         Au petit jour, alors que chacun dormait à poings fermés, une secousse fit frémir les couchettes , balança les hamacs, et culbuta les quatre fers en l'air quelques insomniaques qui étaient allés en griller une au petit coin profitant de l'accalmie.

         Une voix lointaine clamait " On a touché...on a touché..."

         Réveillé en sursaut, Petit Louis entrevit le Titanic, les canots de sauvetage, les femmes et les enfants d'abord...de ce côté-là, ça irait vite. Puis il se rassura en réalisant qu'on était encore dans le canal, que si le bateau coulait, il en resterait un bon morceau en dehors de l'eau et que de toute façon, la rive n'était qu'à une centaine de mètres. 

         Il escalada l'escalier avec une foule compacte et arrivé sur le pont vit que l'Egypte se trouvait maintenant à tribord avant et les bédouins dans leurs tas de caillasse à bâbord arrière. L'Ile de France s'était presque mis en travers et bouchait le passage.

         Une voix dans la foule cria aux membres de l'équipage qui s'agitaient sur le pont supérieur réservé aux manoeuvres:

         " Eh les matafs* ! vous n'êtes pas doués... c'était pourtant tout droit !." En fait la quille avait raclé le fond à 10m50 sous la surface, la drague avait dû passer par là au moment de la prière ou un jour de ramadan.

         Un humoriste ajouta:

         "Vous allez voir ! ils vont nous faire descendre et pousser..."

         Tout fut oublié pour le moment car les haut-parleurs venaient d'appeler le premier service et le pont se vida dans la direction du ragoût de mouton. Ce jour-là justement il n'y avait pas de haricots, c'était du riz.

         Le petit déjeuner expédié, Petit Louis remonta aux nouvelles. La situation semblait inchangée mais l'eau du canal avait pris un aspect de marécage, des algues, de plaques de boue, des détritus flottaient en surface. Pour dégager le bateau, le commandant avait fait plusieurs fois des essais en marche avant puis en marche arrière, sans autre résultat que de brasser des tonnes de vase.

 

         Et soudain, une idée de génie surgit de la cervelle d'un des microcéphales à galons qui voyageaient en première:

         "Plusieurs milliers de bonshommes représentent un balourd de quelques centaines de tonnes. Si on porte ce balourd en porte-à-faux, alternativement à tribord et à bâbord, on fera gîter* le bâtiment de sorte que la puissance des moteurs aidant, il se fraiera de lui-même un chenal dans le sable du fond.""

 

         "Troupes de sécurité ! faites passer les hommes de tribord à bâbord."" hurlaient les haut-parleurs. Et les gars cavalaient d'un bord à l'autre, encouragés de quelques coups de crosse amicaux, par la police militaire. On attendait un moment tandis que les augures se consultaient.

         "Troupes de sécurité ! faites passer les hommes de bâbord à tribord " et c'était reparti.

         La manoeuvre cessa après un certain nombre de va-et-vient aussi fatigants que dépourvus de résultat. D'ailleurs, le 'ballast' ambulant s'était rétréci à tel point qu'il en devenait illusoire. Les types préféraient s'entasser dans le compartiments plutôt que de gambiller* en plein soleil.

         Les moteurs stoppèrent, puis la ventilation...les cales se vidèrent aussitôt le pont se retrouva surchargé.

         Des hurlements dont l'ampleur révélait un sous-off de carrière rameutèrent peu après les badauds sur la plage arrière. De joyeux drilles s'étaient laissé glisser en douceur le long d'une aussière et barbotaient dans l'eau du canal et dans le plus simple appareil.

         Quelques minutes plus tard, c'étaient les grandes vacances. Des centaines de troupiers, n'ayant cure des vociférations des haut-parleurs, sautaient à l'eau par toutes les ouvertures disponibles. Certains nageurs s'éloignaient même du bateau, des légionnaires, pas très confiants dans l'avenir que leur réservait la reconquête du Vietnam, tiraient leur brasse en direction de la terre d'Egypte et de la liberté. Un groupe de la PM venait de mettre en batterie une mitrailleuse sur la rambarde, quand un officier du bord s'interposa en montrant sur la route qui longeait le canal, un convoi militaire anglais qui surveillait la manoeuvre. Pas question de faire un carton dans ces conditions, même sur des déserteurs.

 

         Le repêchage se prolongea jusque dans la soirée; les geôles étant surpeuplées, il fallut bien passer l'éponge...

         Le lendemain une drague et un remorqueur venus de Suez, dégageaient le bateau en moins d'une heure.

 

         Le passage d'un paquebot dans le canal attire toujours les charognards. En arrivant à Suez, l'Ile de France était entourée d'une armada de canots, de barques , de felouques, un bazar flottant qui proposait aux voyageurs des tapis, des objets de cuivre, du cuir travaillé et une quantité incroyable de bricoles totalement inutilisables.

 

         Le marchandage se fait à la criée, entre les ponts et les embarcations surchargées. Quand un accord est intervenu, le marchand lance une corde plombée à laquelle est attaché un couffin. l'acheteur monte le couffin, y dépose l'argent et le redescend. Dans le meilleur des cas, le vendeur y dépose  la marchandise et le gars en haut remonte l'objet de son choix. 

         La première précaution à prendre est d'amarrer la corde à la rambarde, sans quoi le ruffian d'en bas, une fois qu'il a l'argent vous arrache la ficelle des mains et vous êtes refait.

         Ou bien il met dans le panier une saloperie quelconque bien emballée qui n'a rien à voir avec ce qu'on a acheté. Dans tous les cas l'objet qu'on a entrevu dans la barque se révèle beaucoup moins intéressant de près que de loin.

         Il y avait des inconscients. Petit Louis se demandait quelle tête ferait un chef de section en voyant un des ses gus débarquer à Saigon avec un tapis géant et mité en bandoulière.


         Tout à coup il aperçut le Jockey. Ce dernier tirait de sa poche des liasses de billets verdâtres. A ses pieds s'accumulait déjà un chèche rouge, une bouilloire en cuivre, un chasse-mouches en poil de chameau et une djellaba.

         " Ma parole, vous avez gagné le gros lot ...""

         L'autre remontait un panier avec un chapelet musulman fait de graines enfilées. Il remit des billets dans le couffin et fit redescendre. Libéré, il se tourna vers Petit Louis:

         "Ah ! c'est vous margis, vous m'avez fait peur, un moment j'ai cru que c'était la PM."" et il expliqua:

         "C'est des faux biffetons* ! des dollars bidon . J'ai un pote légionnaire qu'en a plein une valoche*, il en refile à tout le monde et on se dépêche de les écouler avant que les sidis* en bas soient au parfum*."

 

         Des clameurs attirèrent l'attention de Petit Louis qui alla voir bien entendu. Un légionnaire, un autre, venait de se faire posséder par le coup de la ficelle. Il était d'autant plus furax que le ruffian, en bas se payait sa tête en faisant des gestes obscènes . Il cherchait autour de lui quelque chose de dur quand il avisa un de ces trucs bizarres qui traînent sur les bateaux, une pièce en fer d'usage indéterminé mais de taille respectable. Avec des efforts à se faire péter les carotides, il souleva le machin, le hissa sur la rambarde en ahanant et d'un bonne poussée le fit passer par-dessus bord.

         Le projectile dégringola juste dans la barque douze bons mètres en dessous . Cela fit l'effet d'un obus de gros calibre, la barcasse fut transformée en bois d'allumettes et l'affreux se retrouva à la patouille* avec ses tapis flottant dans le mazout.

         Peu après des vedettes de la marine anglaise firent se disperser le marché flottant. Des chalands arrivèrent avec le ravitaillement: eau douce, carcasses de mouton, sacs de riz et de haricots, caisses d'oranges. Les hommes virent passer aussi des salades, des melons , des poulets et d'autres bonnes choses réservées à l'aristocratie.


         L'escale suivante fut au port d'Aden, lui aussi aux mains des Anglais, L'Ile de France s'arrêta quelques heures pour mazouter. La ville elle-même se trouve plus à l'intérieur, séparée de la mer par des crêtes montagneuses. La visite des lieux fut remise à une autre occasion, la troupe étant consignée, au retour peut-être...

         Puis une visite éclair à Colombo. Dans ce pays, ils élevaient aussi des moutons !


         Entre Colombo et Singapour les sous-officiers de chaque sections furent convoqués par petits groupes afin de recevoir la solde des hommes pour le mois et les listes officielles pour la distribution. Réglementairement c'est l'officier payeur de chaque unité et le chef comptable qui ont la responsabilité des fonds. Comme la paie avait été calculée en francs et qu'elle devait être versée en piastres en tenant compte de l'ancienneté, de la situation de famille, du grade, de l'échelon, des brevets, de la solde à l'air, les calculs n'étaient pas terminés, loin s'en faut et il fut décidé de verser à chacun une somme forfaitaire, les rectifications viendraient plus tard.

 

         Ibanez et Petit Louis, munis d'un laissez-passer, pénétrèrent donc dans l'enceinte réservée: le grand salon des premières classes. Petit Louis fut déçu, l'état actuel des lieux ne ressemblait plus guère aux photos encadrées qu'il avait pu voir sur les cloisons des coursives. Les lambris et les panneaux de bois sculptés avaient été recouverts d'un couche uniforme de peinture grise, les lustres décrochés laissaient voir des plafonds sales. Seul le bar avait conservé son assortiment de bouteilles multicolores.


         Passé le seuil Petit Louis renifla; il régnait dans le salon une bizarre odeur aigrelette, il regarda Ibanez qui dit à mi-voix :

         "Ca schlingue* drôlement leur casbah* !""

         Puis il virent les mouches minuscules mais innombrables qui tourbillonnaient dans un rayon de soleil. Le capitaine Dessendre était assis devant une table avec des liasses de billets devant lui.

         "Asseyez-vous !"" et il écrasa sa main sur la feuille de papier étalée au milieu de la table. Trois moucherons aplatis ajoutèrent des ponctuations erratiques au texte imprimé.

         Cela fait des jours qu'on est empesté par ces bestioles, maintenant ce n'est plus tenable. On a nettoyé partout, (pas lui, bien sûr) rien à faire. Et l'odeur ! vous avez remarqué ?" 

         Les autres firent signe que oui. Petit Louis avait envie de lui dire:         

         "Dans nos cales, pas de mouches, elles ne survivraient pas." il n'en fit rien.

 

         " Voici la liste des hommes, et les sommes à verser. Vous avez là le total et voilà l'argent. Il y a suffisamment de petites coupures pour faire le partage. Signez le reçu."

         Les deux hommes saluèrent et sortirent. Dans l'escalier Petit Louis dit à Ibanez:

         " Faites voir la feuille de comptes..." Il jeta un coup d'oeil sur les colonnes des chiffres.

         " C'est bien ce que je croyais, ces salauds nous comptent la piastre à dix-sept francs." 

         " Et alors ?"

         " Ce matin j'ai discuté avec un marin de l'équipage à propos du change, justement. Il m'a montré un journal, il y a 8 jours la piastre était à 14 francs et en baisse."

         " Elle a pu remonter depuis..."

         " De trois francs ?, non, chef, il y a des types bien placés qui encaissent la différence sur chaque piastre versée au Corps Expéditionnaire. Vous vous rendez compte de la somme que cela représente chaque mois ? ".  

         " Vous êtes expert comptable ?"

         " Non mais mon père l'était. J'en ai gardé quelque chose et j'ai fait assez de maths pour savoir faire quelques multiplications en cascade. Le résultat est assez vertigineux. Il faudra demander à Bastide à quel taux les officiers ont eu leurs piastres."

         " Et ça changera quoi de savoir qu'on s'est fait baiser ?"

         " Rien, c'est juste pour savoir."

         Ibanez haussa les épaules, 

         " Venez, on va faire la distribution dans la cale, il faut faire passer le mot."

         " D'accord, mais il faudra surveiller le Jockey et son équipe de poker, sinon ils vont tout ratisser."

         " Vous jouez au poker ?, ça m'étonne."

         " Non je ne joue pas, mais je les ai vu travailler..."

         " S'ils trichent il faudra intervenir, sans quoi il risque d'y avoir de la casse."

         " Pas exactement, mais quand ils jouent à cinq, ils se mettent à trois de la bande contre deux pigeons. Ils doivent avoir des signes, la façon de tenir les cartes, de se gratter, je ne sais pas quoi, mais j'ai remarqué que quand l'un d'eux a du jeu, les autres ne relancent que pour faire grossir le tapis; en quelques heures les autres types sont à sec. Je suppose qu'après la partie ils font le partage

         " Le Jockey est un gangster il faudra l'avoir à l'oeil. "

         " Il faudrait aussi surveiller les équipes de nettoyage, vous avez senti cette odeur dans les premières ?"

         " Tu parles ! Il doit y avoir des rats crevés dans les gaines de ventilation. Laissez tomber, ce n'est pas notre boulot."

         Ibanez se trompait, ce n'était pas les rats. On finit par trouver l'origine de l'infection: 

         Sur le trajet qui remontait des cuisines, le cadre qui maintenait une grille de protection donnant sur une gaine de ventilation avait été déboulonné de son support. En passant, les gars tiraient sur le panneau, vidaient les restes de leur gamelle dans le trou béant et repoussaient la cadre. Au fil des jours, tous les débris tombés au fond du conduit avaient mijoté, fermenté, et le souffle puissant des ventilateurs balayait les miasmes en direction du grand salon des premières. Il fallut démonter une cloison en acier et toute une section des conduits pour arriver au cul de sac qui servait de vide-poubelle.


         La distribution de la solde permit de relancer la cantine qui végétait. A un guichet sur l'avant il était possible d'acheter savon, lames de rasoir, chewing-gum, chocolat, du papier à lettre et des stylos. Un service de l'armée gérait la boutique qui vendait à prix coûtant ce qui évitait certains abus. Au début on pouvait aussi trouver de l'eau minérale mais le stock avait fondu en huit jours. Quant à la lecture, livres, journaux, qui étaient sensés se trouver à la disposition des troupes, ils brillaient par leur absence. La bibliothèque se trouvait sans doute dans les premières.

 

         Quand on arrive dans le détroit de Malacca le matin par temps clair, on a l'impression de se retrouver dans un de ces films en Technicolor barbouillés de teintes éclatantes par Nathalie Kalmus*. Les côtes de Sumatra avaient défilé à tribord durant la nuit, le soleil se levait et Petit Louis, après s'être repéré sur la carte contemplait les cocotiers de l'île de Rupat distantes de moins d'un kilomètre. La mer était d'un bleu profond presque violet. Plus loin, sur les hauts fonds, elle virait à l'émeraude puis au blanc sur les récifs. Des rochers rouges et bruns menaient à la lisière de la forêt noire par endroit, le spectacle était féerique. Puis quand le soleil se mit à monter, vers l'avant, l'horizon se brouilla dans la chaleur humide . Le pont fut a nouveau envahi par une humanité bruyante et l'instant de rêve disparut.

         Tous les soirs, au coucher du soleil, Petit Louis se tenait à l'arrière du bateau pour essayer d'apercevoir ce fameux rayon vert qui est la réfraction de la lumière dans la mer à l'horizon. Chaque soir, le soleil baissait au loin, disparaissait à-demi, on ne voyait plus qu'un mince croissant, Petit Louis s'écarquillait les yeux, en vain, c'était déjà la nuit. Jules Verne aurait-il inventé tout ça ?

 

         A l'escale de Singapour, Ibanez put vérifier que l'estimation de Petit Louis était correcte. On trouvait la piastre entre treize et quatorze francs, voire moins. Ceux qui avaient conservé des francs ou des marks d'occupation purent les échanger à un taux raisonnables .

         Des changeurs officiels et d'autres étaient montés à bord avec la bénédiction du commandement. Bien entendu il en est qui se retrouvèrent avec des billets de la Sainte Farce, tout juste bons à jouer au Monopoly. Des naïfs acceptèrent des billets de cinquante, roses ou bleus au lieu du vert pomme normal.

         " Regarde ! j'ai eu 550 piastres pour 6000 francs"

         Son camarade plus dégourdi regardait les billets, les comparait avec ceux qu'il avait reçu pour sa solde et qui avaient quelques chances d'être valables et les lui rendait:

         " Ca fait cher pour du papier chiottes."

         Quelqu'un garda même en souvenir des billets qui avaient été imprimés d'un seul côté. 



suite : (9) Cochinchine

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