ROGNAC   FEVRIER 1947

 

 

          Le 10 février vers midi, les sections s'entassèrent dans les camions et le convoi prit la direction de la gare de Villingen.

          Une voiture de pompiers, puis d'autres, sirènes hurlantes, croisèrent soudain le convoi qui à la stupeur générale s'arrêta et fit demi-tour pour retourner d'où il était venu. Des malveillants juste avant de partir, avaient entassé des matelas dans une pièce tout en haut et avaient mis le feu à la caserne.

          C'est à pied et solidement encadrés par une compagnie de C.R.S. venus tout exprès de France que le lendemain matin les hommes reprirent le chemin de la gare, hirsutes et les yeux rougis par la fumée et une nuit sans sommeil. Le feu était éteint.

 

          Ce matin-là Petit Louis avait tout juste vingt et un ans.

 

          Le GT503 s'embarqua à bord d'un train spécial qui devait le conduire dans le sud de la France, en contournant les grandes villes. Il était prudent d'éviter des affrontements avec les militants cocos* qui manifestaient un peu partout contre la guerre en Indo. Avec nos gaillards cela aurait dégénéré en tuerie.

          A Offenburg, le train s'arrêta malheureusement le long d'un convoi américain qui quittait l'Allemagne lui aussi. Bien que le GI's fussent peu nombreux, il devaient être encore plus voleurs que les Français car leur train ne remorquait pas moins de quatre fourgons remplis de bonnes choses. Quelques minutes plus tard un colonne de fourmis faisait passer le matériel d'un train à l'autre.

          Le train se remit en marche, les traînards escaladèrent les marchepieds au galop car les M.P. américains qui avaient fini par s'apercevoir du pillage commençaient à tirer dans le tas.

 

          Les heures suivantes furent occupées par l'inventaire du butin et le partage.

          " Tenez, margis, ça c'est pour vous !" Quelqu'un passa à Petit Louis une boîte en carton sans étiquette. Curieux il ouvrit le paquet, à l'intérieur se trouvait un étui Leica avec deux boîtiers et trois objectifs. Ibanez hérita d'une paire de jumelles Zeiss, Rio d'un carabine M1*.

          Chantreuil avait ramené à grand-peine une énorme caisse qui pesait bien cinquante kilos. Tout le monde se pressait à l'ouverture de la malle au trésor.

          " Des clous !" hurla Chantreuil quand il vit le contenu " des nom de Dieu de bordel de clous de merde."

          Tout le monde rigolait, il y avait des clous en fer, en cuivre, des droits, des tordus, des plats, des coudés, des grands, des énormes, des minuscules...Chaque série d'échantillons se trouvait emballée séparément dans un sachet en cellophane.

          Puis quelqu'un eut une idée de génie:

          " Les gars, on va déballer tous les clous, les mettre en tas et à chaque passage à niveau on en fout une poignée par la portière..."

          La suggestion recueillit l'assentiment général et le déballage occupa une partie du trajet.

          " Ils sont dingues " protesta Rio " qu'est-ce qu'il va y avoir comme pneus crevés ! "

          " Laisse quimper* " répondit Ibanez qui contemplait le paysage à travers ses jumelles toutes neuves " Pendant ce temps-là ils ne font pas de conneries."

          Dans le reste du train on se partageait le chocolat, le chewing-gum, les cigarettes, les bouteilles, les chaussettes kaki.. les Ricains étaient vraiment bien équipés.

          Vers le soir le train s'arrêta en plein champs après avoir dépassé la petite gare de Selonge. Les C.R.S. descendirent du train et l'entourèrent comme un cordon sanitaire.

          " Où on est ?"

          Ibanez au moyen de ses jumelles put déchiffrer un panneau sur la route qui longeait la voie: DIJON 32 km.

          " On est pas loin de Dijon"

          " C'est où Dijon ?" demanda le Jockey.

          " En France ..."

          " C'est le pays de la moutarde." précisa quelqu'un.

          " Quand est-ce qu'on bouffe ?" fit un autre qui ne s'intéressait pas à la géographie mais dont l'appétit avait été réveillé par la remarque précédente."

          " On doit toucher des rations K " dit Ibanez " Je vais aller voir. Moreau et Chantreuil, avec moi."

 

          Peu après les trois hommes revinrent l'oreille basse.

          " Le fourgon qui contenait les rations a disparu."

          " Comment çà disparu..."

          " Oui, on avait mis douze hommes de garde avec l'adjudant Juge, il paraît qu'ils ont décroché le wagon de queue quelque part en route. Ils sont tous portés déserteurs."

          L'agitation et les clameurs se propageaient le long du convoi. Tous n'avaient pas eu l'occasion de se ravitailler en vol à Offenburg. Et le train se remit en marche dans la nuit.

          Au petit jour il arrivait à Pont Saint Esprit. Sur le quai, une équipe de la Croix Rouge attendait les affamés. Il y eut une copieuse distribution de café et de biscuits qui remonta le moral des troupes.

 

          Le voyage continua avec des arrêts et maint détour, les faubourgs de Marseille furent dépassés. Tout allait pour le mieux quand le train freina en catastrophe en arrivant en gare de La Ciotat. Les ouvriers C.G.T. des chantiers de construction navale occupaient la gare et bloquaient la voie. Les C.R.S. d'escorte descendirent du train, ce furent d'abord les palabres puis les horions, enfin une grêle de cailloux empruntés au ballast vint s'abattre sur les fenêtres du train, certains atterrirent sur les têtes rigolardes qui admiraient le spectacle. Ca devenait sérieux et les passagers se mirent à riposter en bombardant les porteurs de drapeaux rouges avec tout ce qui leur tombait sous la main.

 

          Soudain il y eut une explosion sèche, puis d'autres, et le quai de la gare disparut peu à peu dans une fumée épaisse qui faisait tousser. Quelqu'un avait ouvert une caisse de grenades fumigènes et les avait distribuées, pas de ces pétards inoffensifs qui éclatent lors des manifestations quand les flics en ont assez de se faire tabasser*, mais l'engin de guerre dégageant une fumée bien grasse et bien toxique et qui sert à baliser le terrain.

          En face ce fut la déroute, les nuisibles s'enfuirent abandonnant drapeaux et banderoles, les C.R.S. en masque à gaz enlevèrent les traverses et le train repartit. A l'intérieur tout le monde pleurait.

          Aux abords de Fréjus, le convoi s'arrêta définitivement. Les sections descendirent et, toujours encadrés par les C.R.S., en colonne par trois, les hommes gagnèrent le camp de Rognac.

 

          " Merde alors, on va nous mettre dans un stalag* !"

          La réflexion anonyme traduisait l'impression générale: six rangées de tentes sur une plaine pelée et poussiéreuse, deux enceintes de barbelés de trois mètres de haut, des miradors et un poste de garde renforcé avec une mitrailleuse entourée de sacs de sable, un véritable camp de concentration avec gardes, chiens et rondes permanentes.

          Les hommes de troupes furent logés dans le grandes tentes par douze, les sous-officiers n'étaient que trois dans des guitounes* plus petites. Quant aux officiers, ils avaient leur logement en ville en dehors du camp.

 

          Ibanez, Rio et Petit Louis se retrouvèrent ensemble comme il se doit.

          " On se les caille*" fit remarquer Rio "Il faudrait faire du feu. "

          Dans la tente se trouvait un poêle en tôle, dont la cheminée traversait la paroi de toile à travers une protection métallique, mais pas de charbon.

          " En rentrant, j'ai vu un tas de caisses et de cartons derrière les cuisines, viens on va aller chercher des planches." proposa Petit Louis. D'autres avaient eu la même idée, mais ils purent revenir avec chacun une bonne brassée de combustible.

          Le lendemain matin en retournant du rassemblement ils constatèrent qu'on avait profité de leur absence pour leur piquer le poêle, le tuyau encore fumant pendait, accroché à ses fils de fer.

          " Il y a quand même des fumiers ! " rugit Ibanez " on va se les geler ! "

          " Il n'y a qu'à chouraver* celui de Bastide dans la tente à côté, il est resté au rapport, il en a bien pour une demi-heure" suggéra Rio.

          " Oui mais on va se brûler les pognes et tu peux parier qu'il reconnaîtra son poêle, il va nous faire tout un cirque."

          " On va le repeindre en vitesse, et on peut prendre les gants en amiante pour la 12.7*" proposa Petit Louis.

          " Et où vas-tu trouver tout çà ?"

          " Chez Courivault, c'est lui qui a le stock de gants et de la peinture alu."

          " Il faut mieux que j'y aille" dit le chef Ibanez " Si c'est Bourgain qui se pointe, Courivault va l'envoyer paître."

          Dix minutes plus tard Ibanez revenait avec deux paires de moufles une boîte de peinture et un pinceau. Rio et Petit Louis se faufilèrent dans la tente des adjudants et munis des gants spéciaux, désossèrent le poêle et le ramenèrent au galop tout allumé. Il rajustèrent le tuyau et le fourneau se mit à ronfler. Ibanez avait déjà débouché la peinture et touillait dans le pot.

          " Fissa, fissa ils vont radiner* dans une minute."

          Il se mirent à badigeonner la tôle brûlante, ça grésillait, ça fumait, les poils du pinceau restaient collés par touffes, mais en un clin d'oeil le poêle était méconnaissable. Ils avaient à peine fini que des barrissement s'élevaient de la tente à côté.

          La tête courroucée de Bastide s'inscrivit dans l'ouverture, il jeta un coup d'oeil, clama "C'est pas le nôtre !" et disparut. Puis ce fut le tour de Paumelle qui fit remarquer:

          " Ca pue drôlement chez vous, qu'est-ce que vous avez fait cramer* ?" Il disparut à son tour.

          " Vous voyez, ça marche..." rigola Petit Louis. "Je vais reporter les trucs à Courivault. S'il râle pour son pinceau, le chef lui payera un coup."

 

          Le soir Rio arriva tout mystérieux:

          " J'ai repéré des lits d'hôpital dans un tente tout au bout du camp, avec des paillasses. On serait quand même mieux que sur les lits Picot*. Le problème c'est pour les ramener."

          " Il n'y a qu'à piquer le GMC de la cuisine" proposa Petit Louis, "il se balade tout le temps à travers le camp, personne n'y fera gaffe."

          " D'accord, allez y tous les deux, mais je ne veux rien savoir" concéda Ibanez.

 

          Ils gagnèrent les cuisines, le GMC était devant la porte encore chaud. Petit Louis se glissa au volant démarra en faisant le moins de bruit possible et enfila l'allée principale en tenant sa droite. Arrivés a la tente, ils prirent trois lits et trois matelas et les chargèrent. Rio resta à l'arrière pour tenir le tout. Tous feux éteints ils firent le trajet en sens inverse, à mi-chemin le GMC piqua du nez et s'arrêta net le cul en l'air expédiant Rio et les pageots par-dessus bord. Petit Louis s'extirpa du camion ramassa Rio qui était sonné et fit le tour d'une tente pour se mêler à la foule des badauds qui arrivait déjà, attirée par le vacarme.

          Une tranchée béante s'ouvrait sur la moitié de l'allée, en partant Petit Louis était passé juste à côté sans rien voir.

          Les commentaires fusaient:

          " Il y a des dingues qui se sont foutus dans la tranchée."

" Tu as vu les lits, qu'est qu'ils foutent là ?"

          " Nom de Dieu, c'est mon GMC, j'ai pas eu le temps de tourner le dos qu'on me l'avait piqué ! " çà, c'était le type de la cuisine.

          En retournant à la tente Rio appuyait sur la bosse qu'il s'était faite en ricochant sur le toit de la cabine.

 

          " Je te jure, c'est la dernière fois, tu ne pouvais pas la voir cette tranchée ? il a fallu que tu te plantes dedans."

          " Et toi, tu l'as vue ? elle n'y était pas à midi, tu ne l'as pas vue non plus quand tu es allé repérer les lits."

          " Oh ça va ! bon Dieu j'ai une de ces bosses..."

          Ils continuèrent à dormir dans les lits Picot.

          Comme le froid persistait, les poêles dévorèrent peu à peu tout ce qui pouvait brûler dans le camp: planches de caisses, piquets de tente superflus, les bancs du réfectoire, les ridelles des camions, les chaises du mess. Si ça continuait les gars se retrouveraient tout nus grelottant en plein désert.

          C'était d'autant plus affreux que la dotation du matériel commençait à arriver: de l'américain tout neuf. Vingt GMC, 2 Jeeps, un command-car* et un 6x6* par rame. Qu'on multiplie par 4 pour les deux compagnies, qu'on y ajoute les véhicules de la compagnie de commandement , ceux du dépannage et du service du matériel et on aura une idée du nombre de pneus neufs qui excitaient la convoitise des pillards tant civils que militaires. On se retrouvait avec le problème de la chambre close. Comment pouvait-on voler du matériel et le sortir d'un camp qui n'avait qu'une issue jalousement gardée par la police militaire ? Et à chaque pointage il manquait quelque chose.

 

          Petit Louis avait de nouveau trouvé un filon. Comme il était à peu près le seul parmi les sous-offs à pouvoir déchiffrer un manuel technique US, il fut propulsé à la fonction de technicien radio de la compagnie. De ce fait, chaque jour, il allait en Jeep à Marseille pour suivre des cours au service des Transmissions. Au moins là il avait chaud, et puis c'était fort intéressant car les manuels de l'armée américaine sont remarquablement bien faits, très progressifs, utilisant un langue simple et concise et ne manquant pas d'humour.

          On peut lire par exemple dans la notice du BC508:

          " Le chef de char ne doit pas utiliser les boutons du poste de radio comme marchepied pour sortir de la tourelle, il pourrait glisser et s'érafler le genou." Ca marque !

          Malheureusement l'intermède fut bref il ne put participer qu'à quelques cours et avoir un aperçu du matériel dont allait être doté le Groupe, le moment du départ approchait.

         Le grand déménagement eut lieu un beau matin. Une longue file de camions quitta Rognac pour embarquer au port militaire de Toulon à l'abri de l'agitation et des meneurs. Le matériel lourd devait être chargé sur un cargo, les hommes et quelques véhicules légers feraient le voyage sur 'L'Ile de France'.



suite : (8) Ile de France

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