VILLINGEN JANVIER 1947
Qu'on se mette un peu à la place d'un commandant d'unité à
qui l'on demande de se séparer de quelques uns de ses hommes pour constituer un
escadron qui va partir au baroud*. Il va se débarrasser aussitôt des ivrognes, des
piliers de prison, des têtes de lard, des irréductibles, des bons à rien et des
jean-foutre. Le nouveau 503 devait être composé en effet d'éléments prélevés
aux différents Groupes de Transport d'Allemagne.
Aussi lorsque le Chef d'Escadron Horvatte prit le
commandement de sa nouvelle unité à la mi-janvier, il dut se croire arrivé à la
Cour des Miracles. Il était difficile d'imaginer plus beau ramassis de
fripouilles, de boit-sans-soif et de dégénérés que cette troupe hétéroclite qui
prit ses quartiers pour quelques jours dans les locaux de l'ancien 503 en
attendant le départ pour l'Indochine.
Les uns étaient revêtus de la tenue américaine, ayant
appartenu à des unités mixtes, d'autres portaient différents uniformes
d'origine française quelque peu modifiés selon leur fantaisie. Quelques uns,
allez savoir comment, arboraient de capotes de l'armée allemande probablement
pour se tenir au chaud. Les derniers se trouvaient en civil ayant été récupérés
par la Prévôté un peu dans tous les coins.
L'encadrement était provisoirement assuré par des
détachements de la Police Militaire venus de Métropole en attendant que se
forme la répartition en compagnies et en sections.
Les gradés reçurent des consignes strictes en même temps
qu'un Colt 45 et trois chargeurs plein:
" Rabat sous le ceinturon et une balle dans le canon.
Ne vous déplacez sous aucun prétexte seuls, restez par deux ou par trois."
C'était inhabituel et peu rassurant. Il est vrai qu'on
avait affaire à de gaillards peu ordinaires avec lesquels on pouvait s'attendre
à n'importe quel mauvais coup.
Avec étonnement Petit Louis retrouva Courivault au garage.
" Alors chef, vous vous êtes porté volontaire ?"
" Ne vous foutez pas de moi. Il parait que je suis le
seul chef mécanicien non marié de toute l'armée. J'y ai eu droit à tous les
coups. Et vous ? vous êtes volontaire ou vous avez encore fait une connerie
?"
" Je suis volontaire parce que j'ai fait une
connerie..." et Petit Louis raconta son exploit du nouvel An.
" C'était donc vous ! j'en avais entendu parler,
j'aurais dû m'en douter ...vous n'en ratez pas une ! "
Les retrouvailles étant faites, Petit Louis resta au garage
en attendant que les choses se tassent. En somme, il n'avait fait qu'un aller
et retour.
Le lendemain Courivault se trouvait en compagnie d'un
sergent chef major. Le chef de garage lui présenta Petit Louis
" Le maréchal des logis Bourgain , mon adjoint."
" Vous tombez bien" fit le major "on doit
faire la liste du matériel roulant à emmener d'ici et de celui qui doit nous
être attribué en France, vous nous donnerez un coup de main."
Quand il fut sorti Courivault prévint Petit Louis:
" Vous ferez bien de vous méfier du major Bastide, il
est pédé comme un phoque."
Petit Louis n'avait rien remarqué de spécial. Les pédés, ça
le laissait perplexe, il en avait entendu parler, mais c'était le premier
spécimen qu'il rencontrait. L'autre ajouta:
" Vous n'avez rien à craindre, il paraît qu'il préfère
les grands blonds."
Tandis que les autres sous-offs s'échinaient à équiper
leurs clochards, à les répartir en compagnies et en sections, l'équipe du
garage, bien au chaud, remplissait des formulaires, comptabilisait des pièces
détachées, établissait des stocks de carburant. Cela leur prenait bien deux
heures par jour, ce qui laissait des loisirs pour lire ou jouer aux cartes.
Pour se dégourdir les jambes ils sortaient de temps en temps une Jeep* du garage
pour aller l'essayer en ville, mais l'heure du grand départ approchait.
Petit Louis se retrouva affecté à la première rame de la deuxième
compagnie, avec le chef Ibanez natif de Sidi Bel Abbes* et l'autre margis: Rio
prénommé bizarrement Odile, il paraît qu'en Bretagne ça se fait. Sous leur
coupe, vingt-deux pinpins tous brevetés 'poids-lourd' mais avec des compétences
qui allaient de Ducastel, ancien routier, à Tripet dit le 'Jockey' à cause de
ses jambes en arc de cercle et dont le dossier indiquait à la rubrique
'Profession': 'Fakir à la Foire du Trône'.
Ibanez qui n'en croyait rien lui avait demandé des
explications et le Jockey avait alors exhibé toute une série de photos de
lui-même, squelettique, en pagne, affublé d'un turban et à côté de sa planche à
clous.
" C'est un métier qui ne nourrit pas son homme"
expliquait-il.
" Qu'est ce qu'on va faire de ce gazier ?"
demanda Rio, "il est encore plus petit que toi. On ne peut pas lui filer
un camion, même dans une Jeep on ne le voit plus."
" On va lui confier la pompe à graisse, il sera à
l'aise pour se balader sous les châssis." répondit Petit Louis qui avait
maintenant l'habitude des allusions perfides.
Les autres venaient d'un peu partout, la plupart avaient
signé un engagement de trois ans vers la fin de la guerre soit par suite de
chômage, soit parce que leurs activités un peu particulières les poussaient
vigoureusement à changer d'air.
Il y avait Dunant, un énorme, videur dans une boîte à
Pigalle, Croès qui faisait du commerce de surplus américains, Rouannet issu
d'un bataillon disciplinaire d'Afrique du Nord. Celui-là était une vedette,
tatoué un peu partout, des trait bleus au coin des yeux lui donnaient un regard
inquiétant, quelques 'Mort aux vaches !' s'inscrivaient à différents endroits
de son anatomie. Sur le pied gauche était écrit: 'J'en ai marre' et sur le
droit 'Moi aussi. Un pointillé entourait son cou avec la légende 'Ma tête à
Deibler'. (Pour ceux qui l'ignorent, la famille Deibler, de génération en
génération a la garde de la guillotine.) . Il avait un serpent dessiné sur le
devant, la queue commençait sur la poitrine, les anneaux se déroulaient sur le
ventre; quant à la tête... les suppositions les plus osées étaient permises.
On avait beau confisquer le couteau de Iberegarra, un
Basque efflanqué à l'air sournois et au nez en bec d'aigle. Le lendemain il se
retrouvait en possession d'un surin* avec une lame de vingt cinq centimètres, à
croire qu'il se fournissait directement chez le fabriquant. On finit par le lui
laisser.
Il y avait le caporal Cholet, un Parigot de la Butte qui
les premiers temps faisait rigoler tout le monde avec ses histoires drôles. Il
avait semblait-il un bagout inépuisable. Après quelque temps cependant dès
qu'il abordait une anecdote un choeur s'élevait: " On la connaît ! "
ça le rendait morose.
Les autres présentaient l'assortiment normal de
traîne-patins* qui constitue le fond de roulement d'une armée de métier. Il
étaient indisciplinés, vachards et se retrouvaient là parce que personne n'en
voulait.